La retraite ardente

Part 7

Chapter 73,824 wordsPublic domain

Marta, boudeuse, s’éclipsa. Alors, le prince quitta le divan et alla s’asseoir devant le piano. La Montarena adorait ces moments, presque à l’égal des caresses, quand pour elle seule, croyait-elle, mais en réalité pour lui-même, Paul, laissant d’abord courir presque au hasard ses doigts sur le clavier,--soit qu’il retrouvât un air entendu la veille, soit qu’il évoquât un motif classique ou moderne,--peu à peu se laissait aller à penser en musique. Il n’y avait pas de terme qui pût rendre plus exactement le flux ininterrompu d’harmonie qui glissait de sa pensée vers les touches. Don mystérieux qui portait en lui sa rançon et sa limite: dès que le prince essayait d’écrire ce qu’il rêvait, la source tarissait subitement, ou plutôt ce qu’elle écoulait n’était qu’un filet pâle et sans goût. Il avait essayé de faire noter ses inventions, mais, sur cet ultra-nerveux, la présence d’un secrétaire suffisait à tarir l’inspiration. En jouant, il imaginait les notes s’accrochant sur la portée, et cela glaçait aussitôt son capricieux génie. Ce qu’il lui fallait, c’était la solitude avec le piano sonore et docile, mieux encore la présence d’une femme qu’il eût possédée, qui aimât la musique et qui la comprît. Or, l’ignorante Lody, qui savait à peine lire un air, était merveilleusement sensible à la musique. Maintenant, assise tout au bord du divan, les coudes sur ses genoux et le menton sur ses paumes, toute sa figure et tout son être étaient tendus vers le piano vibrant et vers l’animateur qui le faisait à son gré susurrer, mugir, s’attendrir, rire et pleurer. Insensiblement, pendant qu’elle prêtait l’oreille, Lody, d’abord immobile, commençait à souligner la mélodie par d’imperceptibles mouvements de son corps. Peu à peu ses mouvements s’amplifièrent, accusèrent un rythme et les nuances de la sonorité. Enfin, elle n’y put tenir: elle se détacha doucement du dossier, si étroitement enlacée et comme électrisée par la musique, que ce fut aussi à peine perceptible. Elle dansait assise, puis demi-assise, ses pieds nus sortis des babouches. Enfin, comme la musique s’incorporait à elle, le prince la couvant des yeux, elle élargit son jeu et ses pas, bondit entre le divan et le piano dans la pièce exprès démeublée. Ce fut une collaboration entre la danseuse et le musicien, et ces deux êtres nerveux et sensibles à l’Art y goûtaient un plaisir presque égal à celui de confondre leurs souffles dans un baiser. Paul avait découvert et vérifié par l’expérience qu’à un certain degré d’excitation musicale il suggérait à la Montarena les gestes et les attitudes qu’il voulait, aussi infailliblement qu’un hypnotiseur à un médium. Il voulut: et sans qu’il imposât son vouloir autrement que par son rythme, la Montarena défit la courte veste du pyjama, l’envoya tournoyante s’abattre sur le divan et continua de danser, dérobant et montrant tour à tour son buste et la zébrure sanglante de ses reins. Il voulut: et dans un brusque accroupissement plein de grâce, elle laissa tomber sur le tapis rouge le large pantalon jaune et s’échappa de sa gaine légère, dans une nudité païenne. Tour à tour, la pudeur de la nymphe surprise, la quiétude de la naïade solitaire, la provocation de la bacchante se succédèrent dans le cercle étroit de la pièce, qu’éclairait un jour de féerie. Puis, encore sur l’injonction du piano, elle saisit une large écharpe rouge roulée entre deux coussins du divan, la déroula, s’en enveloppa, subitement grandie, allongée par cette spirale pourpre qui ne laissait passer que la pointe de ses pieds aux ongles rouges et sa menue tête blanche et noire dont les paupières baissées éteignaient les yeux. Elle fut une petite divinité égyptienne, chaste et mystérieuse, qui recevait l’encens mélodieux distillé pour elle par son amant.

Soudain, la musique s’arrêta, le charme se rompit. L’écharpe à demi flottante découvrit la gorge pâle. Marta qui, pendant la danse, avait en hâte fait la chambre, était sur le seuil et disait:

--Le Monsieur est en bas.

Le prince quitta vivement le piano.

--Qu’il monte tout de suite... et qu’on apporte deux Martini. Toi, petite, laisse-nous.

Lody ne bougea pas, elle boudait. Avec une condescendance qu’elle eût sentie pleine de dangers, si elle avait mieux connu son amant, il s’approcha d’elle, la souleva dans ses bras et tout en lui murmurant:

--Tu es délicieuse et tu as dansé à merveille. Tu seras demain la plus célèbre danseuse du monde; les managers d’Amérique se disputeront tes jambes à coups de millions.

Il la porta jusqu’à sa chambre à elle, où il la déposa sur le lit. L’exagération des compliments l’avait déjà déridée, et elle rendit les baisers avec une fougue silencieuse, tandis qu’il lui disait:

--Dors... Tu l’as bien gagné... Je t’aime!...

* * * * *

--Monseigneur, je vous présente mes humbles devoirs.

Mince, blond, un peu chauve, la face bilieuse, très anglais d’aspect et de tenue, sans âge, Osterrek attendait debout dans la chambre.

--Assieds-toi, vieux, et remets tes «monseigneur» dans ta sacoche. Je n’ai pas rompu tous les ponts derrière moi pour entendre ici l’écho des balivernes de la Cour.

--Comme il plaira à Votre...

--Non, pas d’Altesse non plus. A Paris, autrefois, tu m’appelais Paul et je t’appelais Henri. Rajeunissons-nous de dix-sept ans: imagine que nous sommes encore au Café du Dôme. Raspail et Montparnasse. Conte-moi en détail ce qui s’est passé depuis mon départ. J’ai vécu ici comme un collégien avec sa maîtresse; à peine si j’ai ouvert les journaux et encore pas ceux du pays.

--Comme tu voudras, fit Osterrek en s’asseyant sans façon.

--Une cigarette?

--Volontiers.

Les deux Martini étaient posés sur le guéridon volant, près du lit. Paul effleura le sien.

--Donne-moi des nouvelles de la ménagerie.

Osterrek, impassible, laissa à la fumée de sa cigarette le temps de sortir lentement par le nez.

--La ménagerie est consternée, dit-il.

--De mon départ?

--De ton départ... et surtout des circonstances de ton départ.

Le prince fit semblant de rire plutôt qu’il ne rit.

--Ce n’est pas moi qui ai commencé.

--Le départ de la comtesse avait fait de l’émotion, mais ce n’était pas la même chose.

--On me donnait déjà les torts.

--Est-ce que tu ne les avais pas?

--Naturellement, je les avais, socialement parlant. Tout de même, entre nous, Henri, une institutrice, de bonne famille, mais enfin de famille sans éclat; et par-dessus le marché ruinée... qu’on fait comtesse... à qui on reconnaît une dot de 100.000 dollars... qui devient la femme d’un prince héritier alors qu’elle est folle de lui et que, probablement, elle se donnerait pour rien, sans condition...

--Ceci est moins sûr, interrompit Osterrek.

--Tu en doutes, idiot? Tu l’as vue avec moi, pourtant, avant le mariage.

--Elle était capturée, c’est vrai.

--Je te dis que je n’avais qu’à vouloir. C’est pour cela, d’ailleurs, que j’ai exigé d’elle un sacrifice beaucoup plus grand: corps et âme, elle s’est immolée en même temps... Où en étais-je? Tu me fais divaguer... D’ailleurs, je perds la mémoire de plus en plus. C’est énervant.

--Tu me parlais de son bonheur à t’épouser.

--Oui... C’est cela... Et elle va se plaindre aujourd’hui parce que je n’ai pas vécu bourgeoisement avec elle?

Osterrek acquiesça:

--Oui... Elle devait comprendre.

--Elle devait bénir chaque matin le ciel de sa fortune insensée et m’obéir non pas seulement dans le tran-tran de la vie, où je la laissais libre, mais dans ce que tout homme demande à la femme qu’il aime.

--Elle a dit que tu lui en demandais trop.

--_Nonsense!_ Elle ne s’est plainte de rien pendant près de trois ans, tu le sais. Jamais je n’ai eu une maîtresse plus docile, et c’est par là qu’elle m’a tenu, la sotte. Tout ce que l’amant le plus exigeant, le plus...

--Le plus singulier, suggéra Osterrek très sérieusement.

--Si tu veux... le plus singulier... le mot me plaît... peut exiger d’une maîtresse... la professionnelle la plus souple, la plus soumise, après cinq cocktails comme celui-ci, qui est rude, n’a pas plus de docilité, ni plus de curiosité. On aurait dit que le premier péché commis, celui qu’elle appelait son crime--son divorce et son remariage--avait fait sauter tous les scrupules et que rien ne comptait plus. Et pour cette pauvre petite chose insignifiante, pour cette Montarena, qui a fait la joie des marins à Cagliari et des cabots à Palerme avant d’avoir atteint ses quinze ans...

--Elle n’a pas voulu la supporter chez elle.

--Mais non... Un caprice de femme inexplicable. Elle la supportait très bien, très bien, tu m’entends, puisque... Non, je me suis juré de ne jamais rien raconter sur elle.

Il vida son verre d’un trait, médita. Osterrek fumait en silence. Paul reprit:

--Mais tu ne dis rien. Raconte! Et raconte brièvement. Les histoires de cette pétaudière de Cour m’attristent, m’énervent, et après on parlera d’autre chose. Et puis, tu sais, _old chap_, je suis content de revoir ta figure de bandit britannique, et je te remercie d’être venu me renseigner. Allons, parle. Je te donne cent mots pour tout raconter, la Cour et la comtesse.

Osterrek se recueillit quelques secondes.

--Voilà, dit-il. D’abord la comtesse. Elle s’est retirée dans son pays, dans un couvent.

--Un couvent?

--Oui, presque à la frontière française, le couvent de la Sainte Quarantaine, une espèce de béguinage supérieur, et elle y fait une retraite.

--Pour devenir religieuse?

--On ne sait pas. Il n’est pas aussi facile de connaître ce qui se passe dans un couvent que dans une Cour royale ou dans un palace-hôtel. Une porte s’est fermée sur elle le 10 du mois dernier et depuis, rien. Elle ne reçoit aucune lettre, ou du moins ne répond pas.

--Tu as essayé?

--Oui. Une lettre est restée sans réponse; une autre, recommandée, m’a été retournée intacte, avec une suscription qui n’était pas de la main de ta femme.

Le prince plongea un instant dans une de ces méditations profondes qui lui changeaient le visage, arrachant son masque voluptueux et rendant à ses traits leur noblesse native. Osterrek le laissa méditer. Il revint à lui, regarda les verres vides, hésita comme s’il voulait ordonner à son camarade de les faire remplir, puis, plus curieux de savoir que de boire, dit:

--Continue... La Cour?

--Grand branle-bas au lendemain de ton départ. Je te l’ai écrit.

--Oui, la réunion du Conseil des ministres et du Conseil privé. Il n’en est rien sorti, naturellement?

--Rien... sinon la décision de te mettre en filature.

--Je suis filé?

--Un couple de flics a perdu ta trace dans la capitale le soir de ta fuite, mais il y a eu évidemment des indiscrétions autour de toi.

--Lody?

--Sans doute.

--Un autre couple de policiers, l’inspecteur Syot et son secrétaire sont ici.

--Dans l’hôtel?

--Non, au Bellevue, dans la ville.

Paul fuma un instant sans rien dire, puis déclara:

--Je m’en fous.

--Je n’en doute pas, mais tu m’as dit de te rendre compte. Revenons dans ta capitale. Après les conseils dont rien n’est sorti, réunion de la famille avec ton oncle Otto.

--Qui est avarié!...

--Et ta grand’tante, la princesse Marie...

--Qui est folle.

Osterrek acquiesça.

--Le plus grand secret sur cette délibération a été juré; aussi, le soir même, tout le monde savait, même en ville, que tu avais écrit une lettre de renonciation à la succession du Roi, qu’on la tiendrait secrète et qu’on t’enverrait un émissaire pour te faire revenir sur cette imprudente décision. La princesse Marie serait, d’autre part, déléguée auprès de ta femme pour la faire sortir du couvent et la rapprocher de toi.

--Ces gens-là sont toqués, ma parole, grommela le prince.

--Je n’ai pas besoin de te dire que ton neveu Charles-Henri a soutenu que ces démarches étaient superflues et que tu ne céderais pas.

--Parbleu! Ça fait son affaire. C’est même la seule chose qui me dégoûte dans le parti que j’ai pris.

--Seul, le Roi a dit des paroles conciliantes sur ton compte. Il paraissait sincèrement affecté.

--Pauvre papa! C’est le meilleur de la bande, et cela me chagrine de lui causer des embêtements. Et ma mère?

--De glace.

--Une mère de glace, ironisa le prince.

--Oh! Paul, fit Osterrek d’un ton de reproche... Ta façon d’être avec les femmes la bouleverse. «Mes entrailles le renient», a-t-elle dit à la princesse Marie, qui va répétant cela comme un mot historique.

--Bon! coupa brusquement le prince. Assez parlé de tout ce monde-là, que je vomis. Tu peux rester ici?

--Tant que Votre Altesse le commandera, fit Osterrek, oubliant à cette minute de loyalisme le protocole de camaraderie.

Et, cette fois, le prince ne protesta pas.

--Alors, vieux, ne me quitte pas, fit-il. Installe-toi le plus près de moi possible. Tu as donné ton nom à l’hôtel?

--Pourquoi pas? Les flics de Bellevue savent que je suis ici. Le secrétaire m’attendait depuis hier à tous les trains. Mais nous sommes en terre étrangère. Et la frontière de la monarchie voisine est à vingt minutes du lac, si nous sommes expulsés.

--Expulsés?

--Il paraît que ce n’est pas impossible.

--Qu’est-ce qu’ils y gagneraient?

--Rien. Nous embêter.

Paul haussa les épaules. Il alla à la fenêtre regarder le lac. Il revint, le regard rasséréné, vers Osterrek, et c’était de nouveau le sourire panique qui plissait ses lèvres et ses veux. Osterrek, complice de son royal ami depuis les jours et les nuits de Paris, reconnut cet air et pressentit des confidences sur la Montarena. Le prince se rapprocha de lui et lui dit à voix contenue:

--Puisque tu veux bien me rester, je vais te demander un service. Oui... te confier une mission.

--Je suis à tes ordres.

--Écoute. Il y a, ici dans l’hôtel... une femme que je n’ai aperçue qu’une ou deux fois. Mariée, je crois... Des gens bien, mais pas de la société. Commerçants riches, fonctionnaires...

--De quel pays?

--De celui-ci, je crois: je ne sais rien d’eux, pas même le nom, mais tu reconnaîtras la femme à ce qu’elle ressemble à Sabine Léris. Tu te rappelles? Notre prix de beauté de 1924. Un peu moins jeune, et plus fine. Les mêmes cheveux châtains, la même peau rose... et un corps! Léris n’était pas mal faite, mais celle-ci! Je l’ai vue au bain... C’est la nuit de Michel-Ange, rajeunie de vingt ans, tu comprends? Le col dégagé, une gorge à la fois ferme et lourde. Signe particulier: elle se baigne avec un maillot bleu.

--Elle n’en a qu’un?

--Idiot! Elle s’est baignée hier matin avec un maillot bleu.

Un moment, le silence laissa chacun des deux amis à ses réflexions.

--Bien, déclara Osterrek, je vais m’informer. Si je peux la joindre, qu’est-ce que je dois lui dire?... Oui... Je comprends, c’est entendu... Mais je n’arriverai à rien, ou du moins ce sera interminable, si je ne peux pas lui dire qui est Votre Altesse.

--Dis-lui ce que tu voudras. D’ailleurs, elle le sait probablement déjà.

Les yeux du prince eurent cet étrange regard de faune qui mettait les femmes en émoi. Osterrek répliqua:

--Dans ces conditions, je m’en charge.

D’une voix dont il ne put dissimuler la fêlure, Paul murmura:

--Tâche que je la rencontre aujourd’hui. Comme argent, bien entendu, ce qu’il faudra.

Osterrek parla à mi-voix comme pour lui seul:

--Aujourd’hui... c’est trop court. Mais demain, veux-tu? Il faudra que j’éloigne le mari, s’il n’est pas homme à s’arranger de l’affaire: je dois donc d’abord faire sa connaissance. Je tâcherai de l’emmener hors de l’hôtel. En arrivant tout à l’heure, j’ai repéré à cet étage un appartement avec un petit salon, tout au bout du corridor, numéro 14. Je vais le prendre pour moi, et je te donnerai la clef. Quelle heure te conviendrait?

Pâle de désir, le prince dit:

--L’heure du thé serait la meilleure. Si demain est un jour comme celui-ci, tout l’hôtel sera dehors, terrasse ou plage.

--Oui... demain, vers cinq heures, murmura Osterrek, qui depuis un moment regardait avec attention le rideau interposé entre la chambre où il était et celle de Lody.

--Qu’est-ce qui te préoccupe? demanda le prince.

--Qui habite là?

--Lody.

--Elle ne se méfie de rien?

--Non. Elle est jalouse, naturellement.

--Votre Altesse ne croit pas qu’elle nous ait écoutés?

--C’est possible. Mais nous avons parlé français, et elle ne sait dire en français que le mot de Waterloo. Celui-là, par exemple, elle le dit bien.

--Tant mieux. Car elle est dangereuse. Oui, oui... ajouta-t-il en réponse à un geste d’indifférence ébauché par le prince. Je sais... Votre Altesse en a affronté bien d’autres!

VI

Jours de prison, jours de cloître, ils s’accumulent pesamment l’un sur l’autre comme s’entasseraient sur le sol les épaisses feuilles d’une plante tropicale. Un peu de temps coule, et l’on s’étonne de ne plus trouver à la place du monceau foisonnant qu’un petit tas de palmes sèches. Les heures lentes font des semaines brèves.

Depuis combien de semaines Stéphanie vivait-elle recluse, entre les murs de la Quarantaine? Elle n’aurait pas su le dire sans contraindre sa mémoire, et pareil effort lui répugnait. A quoi bon peser, scruter la cendre quotidienne de la vie, quand on s’applique à se détacher de la vie plus hâtivement et plus absolument que la vie ne se détache de soi?

Elle n’était venue là que pour y trouver un refuge provisoire, de bonne renommée et de défense inviolable. «Une neuvaine ou deux», avait postulé sa lettre à la Mère Supérieure, quand, au lendemain de son évasion de la Cour, elle tremblait, dans des logis de hasard, de voir surgir en sa présence le Maître de son destin. L’acclimatement avait été dur. Sans l’angoisse de penser: «Où irai-je, si je pars?...» et surtout sans l’assistance de Madeleine, peut-être n’aurait-elle pas achevé le troisième jour au couvent. Ainsi la première emprise, sur son âme désorientée, fut celle du lieu lui-même: silence et sécurité. La seconde fut l’amitié mystique. Quand le Père Orban intervint, l’âme déjà s’épurait et retrouvait l’équilibre: il la confirma rudement, sachant bien que la tendre vigilance de Madeleine panserait les plaies de cette flagellation nécessaire. Et tout cela, pourtant, n’eût pas retenu Stéphanie au cloître (elle devait bientôt en toucher la preuve). Ce qui la fixa dans l’asile de prière et de rédemption, ce fut d’avoir versé dans le cœur de la jeune fille l’amertume passionnée de son propre cœur, d’avoir assisté au prodigieux émoi provoqué par cet aveu, d’avoir entendu la voix inspirée de Madeleine s’écrier par trois fois: «Il faut _le_ sauver.»

Le scrupule qu’elle en ressentit d’abord, le scrupule un peu jaloux de mêler cette enfant pure à la rédemption d’une âme si dangereuse, ne tint pas longtemps contre le magnifique apaisement qu’établirent en elle ces simples mots: «Il faut le sauver!» Enfin, sa vie avait un but! Oui, le sauver. Et, pour le sauver, s’épurer soi-même, devenir quelque chose de saint et d’inspiré comme cette petite servante du Seigneur. «Voilà mon rachat» commença de penser Stéphanie. Elle sentait s’écailler cet enduit de scepticisme qui revêt les consciences mondaines, témoins de tant de dépravations admirées, de tant de crimes d’avance absous. Le sauver! C’était d’abord le droit de penser à lui, de parler de lui à une oreille complaisante, bientôt plus que complaisante: avidement complice. Elle-même, d’ailleurs, n’y redoutait plus aucun danger. L’évocation constante du passé laissait en elle le désir amorti. Bien plus, ce qui lui restait d’amour pour l’absent se muait peu à peu en cette abnégation, mêlée d’altruisme et d’égoïsme, où la charité, tout en sauvant autrui, cherche son propre salut.

Grâce à cette convergence des deux âmes féminines autour d’un même objet, la confession de Stéphanie fut préparée en commun. Dans cette confession, ne s’agissait-il pas, en effet, de _lui_, toujours de lui! Comme autour d’un ange de damnation, le passé impur de Stéphanie ne tournait-il pas autour de lui sa ronde diabolique? Et puis, livrée à elle-même, Stéphanie eût été incapable d’achever et d’ordonner l’inventaire. Madeleine, au contraire, moins encore par éducation que par une sorte de génie, possédait l’art subtil des mystiques, l’art de fixer étroitement son attention sur sa propre conscience, d’inventorier minutieusement ce qu’elle contient de bien et de mal, et cela non pas sans effort, certes! ni sans douleur, mais avec l’intérêt passionné d’un bon jardinier qui inspecte chaque plante après l’autre et, sans chercher à s’illusionner le moins du monde, constate que celle-ci est saine, et celle-ci malade ou mourante. Madeleine fut le premier confesseur de Stéphanie.

«Impossible! s’écrieront les mondains. Cette amoureuse de chair et d’esprit, cette familière des hommages, va se dénuder l’âme devant l’orpheline sans autorité, sans culture, qui lui est donnée comme une sorte de femme de chambre? Et elle lui confiera de tels secrets, inutilement, puisque le lendemain il faudra les redire au confesseur!»

Impossible, peut-être, hors l’atmosphère spéciale du couvent. Mais des murs interminables enceignent ce territoire, vénérable et par ses souvenirs de sainteté et par ses blessures de guerre. Les corridors voués au silence, les escaliers où ne montent et ne descendent que des pas feutrés isolent la cellule aux murs polis, que seuls décorent la croix et le cadavre de Jésus. Sous la fenêtre aux rideaux de percale s’étendent les pelouses austères, les bosquets du parc sans fleurs. La pécheresse se sent cloîtrée hors du vrai cloître, livrée à elle-même et pourtant prisonnière, arrachée de tout ce qu’elle aima, sans qu’aucun autre objet d’amour lui soit offert. Au delà de ce lazaret moral, elle devine l’ardeur consolatrice d’une vie intense, intense à l’égal de celle qu’elle a menée dans le désordre et le stupre, mais radieuse d’innocence et de sérénité. De cette vie, la petite représentante est là tout près d’elle, humble et glorieuse, soumise et autoritaire, la petite servante du Seigneur qui n’est point exclue, elle, du vrai cloître, qui n’en est sortie qu’en missionnaire, pour assister la pécheresse. Ah! qu’une seule âme humaine, imprégnée de foi mystique et qui s’ouvre à vous, est plus attirante que le plus dévot des sanctuaires! Si cette âme, surtout, sans perdre rien de son odeur de sainteté, s’enflamme au contact de votre douleur, la revit avec vous, et semble contristée de vos péchés comme si elle en prenait la charge! Ce fut assurément un entretien extraordinaire et tel qu’en durent entendre aux premiers âges de la Croix les palais des païennes converties par leurs esclaves chrétiennes. Dans le soulagement d’un aveu plein de passion, la pécheresse avait bien oublié son scrupule d’un instant: cette petite figure extatique avait beau s’animer à l’évocation du magicien funeste, et questionner pour connaître sa figure, ses paroles, son cœur, Stéphanie ne voulait plus voir dans cet intérêt fervent qu’une ardeur de la charité.

Ainsi leurs deux consciences communiquèrent comme deux vases mystérieux. En même temps qu’elle lui confessait sa vie de péché, Stéphanie apprenait à connaître Madeleine. Muette et impénétrable sur les instructions qu’elle recevait du Père Orban et de la Mère Supérieure, Madeleine ne se défendait aucunement quand Stéphanie l’interrogeait sur son passé, sur l’état de son esprit et de son cœur, ou quand elle cherchait à s’initier au mystère de sa piété.

Une chose semblait inexplicable à Stéphanie, c’était que Madeleine, dans l’état de perfection où elle lui apparaissait, ne prononçât pas ses vœux et ne parlât même pas de les prononcer dans un avenir prochain. Questionnée là-dessus, elle faisait toujours la même réponse souriante:

--J’attends que ma sainte Patronne me le commande.

--Mais est-ce qu’elle vous le défend?

--Il me semble qu’elle me dit d’attendre.

--Mais alors... quelle est votre situation exacte?

--Comme la vôtre, sauf que je suis une simple servante.

--Vous n’avez fait aucun vœu?