La retraite ardente

Part 6

Chapter 63,673 wordsPublic domain

Celle-ci acheva brusquement sa contemplation de façon imprévue: elle tira la langue au portrait avec une grimace de gamine, telle qu’elle en devait faire à qui lui déplaisait, naguère, à Cagliari, dans les ruelles de chiffons, d’oignons et de tomates où elle avait vu le jour. Puis, aussitôt, elle saisit à deux mains le cadre et baisa, à travers la vitre, l’image de la bouche, longuement. L’ayant reposé, elle dilata encore ses mâchoires roses de petit carnivore, vint à la glace double de l’armoire d’acajou, ôta la veste du pyjama et, demi-tournée avec la grâce d’un geste de ballet, observa son dos. Une ecchymose bleuâtre, comme la marque d’un coup de fouet, le rayait obliquement. Elle se remit face au miroir et regarda sa poitrine avec une attention méditative. Démasquée, cette poitrine accusait le sexe du buste: deux seins petits, mais nettement surgis, pointaient un peu en l’air, merveilleusement attachés au thorax par une courbe ferme et caressante. Tout le reste du buste d’ailleurs, épaules, clavicules, double évolution des côtes, était aussi d’une femme, mais d’une femme ayant passé l’adolescence: la Montarena avait vingt-huit ans. Le ton de la peau était celui d’un camélia blanc, alors que le visage était plus ardent sous sa blancheur. Oui, plutôt que la comparaison vulgaire du marbre, la pulpe d’une fleur un peu épaisse mais tendre à miracle. Il y eut de la joie dans ses durs yeux bruns quand elle se fut ainsi un moment contemplée. Soulevant le bras gauche, elle découvrit une fine toison noire qu’elle n’arrachait pas, mais qu’elle stylisait en taches oblongues et courtes; de l’index de sa main droite, elle disciplina ce duvet froissé par le sommeil. Puis elle avança son buste presque au contact de la glace et, le front plissé d’une ride mécontente au-dessus du nez, insista du regard sur l’unique défaut de ses seins: leurs pointes étaient si fines, si étroites et si pâles, qu’elles se distinguaient à peine. Elle courut aussitôt à la table à coiffer, bouscula le ménage de toilette, trempa l’index dans un godet de rouge, et, revenue devant la glace, frôla les deux pointes, qui s’animèrent d’un éclat pourpre, aussi loin de la nature que le rouge de ses lèvres. Mais comme le rouge des lèvres, ce fut absurde et tentateur.

Cela fait, elle remit sa veste de soie, bondit sur ses pieds nus jusqu’au cabinet de toilette, fit gicler l’eau des robinets du lavabo. L’eau, trop brusquement projetée dans la conque, cracha des gouttelettes sur le pyjama: ce qui provoqua l’explosion d’un de ces jurons italiens mêlant la religion et l’ordure, qui sortit de sa bouche charmante comme le crapaud du conte sort des lèvres de la princesse. L’eau tiède dilua le carmin des doigts. Quand elle les eut essuyés, elle hésita à aller réveiller dans le cabinet voisin sa femme de chambre, la Marta, qui était sa sœur de lait. Elle avait envie de n’être plus seule, de parler, d’entendre parler. Et tout, aux cinq heures et demie qu’il était, demeurait silencieux dans l’hôtel. Nerveuse, incapable d’un long sommeil tranquille, elle se levait souvent ainsi plusieurs fois par nuit, réveillait Marta et la forçait, pesante de sommeil, à causer avec elle jusqu’à ce que, brusquement, l’envie de dormir la prît à son tour et, coupant toute conversation, la jetât sur son lit pour quelques heures. Mais, cette fois, elle ne fit qu’effleurer le bouton de la porte et revint, sérieuse, décidée, vers sa chambre. Face à l’entrée du cabinet de toilette, une autre porte était ouverte: un rideau en drapait la baie vide. La Montarena leva le rideau et pénétra dans une seconde pièce beaucoup plus vaste. Les deux fenêtres en étaient fermées, rideaux tirés. L’atmosphère, lourde d’un sommeil humain, suffoqua la jeune femme, qui courut ouvrir une des fenêtres: mais, cette fois, elle disciplina sa fougue, et ce fut sans bruit, avec précaution, qu’elle tira les rideaux et entre-bâilla les châssis. Le store aux lamelles de bois laissa désormais filtrer, avec l’air, assez de lumière pour les yeux de l’intruse. Elle se rapprocha du grand lit. Une forme humaine y reposait dans une immobilité funèbre. La Montarena, de la même allure souple et comme feutrée, fit le tour du lit, s’installa d’un geste de chatte sur l’extrême bord libre de la couverture et contempla son ami vivant avec la même attention qu’elle avait tout à l’heure fixée sur le portrait.

Le prince Paul ne bougeait pas et ne semblait même pas respirer, sombré, après une moitié de nuit ravagée par les caresses, dans ce profond sommeil de l’aube inaccessible au bruit et aux lumières. Lui, qu’un trot de souris sur le tapis ou une raie de clarté glissant sous une porte empêchaient parfois de dormir, il demeurait inerte et inconscient sous le reflet de la fenêtre entrebâillée et malgré les bruits de sonneries et de jets d’eau qui commençaient à brusquer le silence.

Frileux, même au cœur de l’été, il avait ramené la couverture jusqu’au menton, jusque sous la barbe qui semblait s’agrafer en pointe sur la lisière du drap. La Montarena pensa (et cela la fit rire silencieusement): «Une tête de guillotiné.» Mais, tout de suite sérieuse, elle profita de la lueur grandissante pour épier de tout près les traits de son amant. Le beau visage que la barbe engloutissait par le bas, le visage casqué de sombres cheveux roux, entaillé de stries horizontales au front, de rides étoilées aux yeux, de hachures verticales aux joues,--meurtrissures qui n’étaient évidemment pas le fait de l’âge,--c’était bien, à cette heure, la ressemblance de Pan ironique et salace, objet de terreur et de désir, savant dans l’art de faire achever à ses victimes un appel éperdu d’angoisse dans un sourd gémissement de bonheur. Chose étrange, l’élégance du dessin facial, la noblesse des traits n’étaient en rien diminuées par les ravages qu’avaient imposés non seulement l’abus du plaisir, mais l’usage intermittent de l’opium, rapporté d’un voyage en Orient. La Montarena évalua ce qui, dans ces ravages, était le fait de la nuit récente, de cette nuit qui lui avait appartenu; elle murmura: «_Almeno, questa volta, non ci sara questa puttana di contessa che l’avra messo in quelle stato._--Au moins, cette fois, ce ne sera pas cette ... de comtesse qui l’aura mis dans cet état...» Et une autre idée s’enchaînant subitement à celle-ci, elle se remit sur pied, fit le tour du lit, glissa, sans le moindre bruit, jusqu’à un chiffonnier où le dormeur, après quelques pages lues, avait déposé le livre qu’il lisait, poignardé par un coupe-papier qui était un vrai stylet sarde. Avec une muette adresse de cambrioleur, la Montarena prit le livre, en ôta le coupe-papier et feuilleta les pages. Il s’en détacha une lettre glissée dans son enveloppe, une lettre qu’elle avait vu remettre la veille au soir entre les mains de son amant, et dont elle n’avait pas osé demander la provenance: car, malgré cent disputes où elle ne lui ménageait pas les injures populacières, qui le faisaient rire aux éclats, il lui imposait encore, après trois mois de liaison. Elle tira sans vergogne la lettre de l’enveloppe et la lut avec lenteur, car elle était presque illettrée, n’y comprit par grand’chose--c’était du français--déchiffra le nom du signataire: Osterrek, comprit tout de même qu’il ne s’agissait ni de femme rivale, ni d’elle-même. Alors, ayant replacé toutes choses en ordre, elle refit le tour du lit, attira une chaise, s’assit au chevet, face au dormeur, et, son fin menton dans la main gauche, elle médita sans quitter du regard la tête meurtrie au poil roux foncé que le drap guillotinait.

Dans sa tête à elle, au front bas, aux durs sourcils ras qui semblaient deux fines applications d’une fourrure de bête, l’agitation tumultueuse de la pensée opposait un bizarre contraste à cette précision rythmée des gestes qui appareillait ses mouvements à une danse, même dans la colère la plus rageuse. En ce moment, regardant le sommeil appesanti du prince, malgré l’immobilité de son propre visage, elle oscillait entre la joie de la revanche et la rancune des disputes.

La journée de la veille avait été, en effet, une des plus tumultueuses dans cette liaison de perpétuel tumulte. Seule, la matinée s’en écoula dans le calme. Tard levés, tard vêtus, les deux amants étaient descendus se baigner sur la petite plage qui, de l’hôtel même, plongeait dans le lac. La Montarena, riche de tous les vices, et qui eût trouvé naturel d’amener une prostituée dans le lit du prince, manifestait par ailleurs une jalousie féroce contre les femmes que le prince distinguait, même un instant.

Or, le prince avait observé, avec un visible agrément, une baigneuse en maillot bleu, svelte et robuste, qui nageait à merveille sans lui accorder, en apparence, la moindre attention. Cela avait suffi pour que la Montarena quittât brusquement la plage. Le prince ne l’avait pas suivie, continuant à s’intéresser à la baigneuse bleue. Dix minutes après, le chasseur était venu l’avertir que «Madame était malade et le priait de monter». Il accéda avec négligence, non pas que les scènes de Lody (c’était le prénom de théâtre de la Montarena) l’effrayassent: le plus souvent, il s’en divertissait comme d’un spectacle, mais, cette fois, il lui déplaisait d’interrompre son observation. Revenu au contact avec la Montarena, il avait subi la rage, les pleurs, les injures, les menaces de cette Euménide déchaînée, avec son sourire de Pan, ne perdant jamais l’occasion de l’interrompre par une ironie, ou par un bref mot de mise au point, la banderillant de sarcasmes acérés qu’elle comprenait mal, parfois la calmant d’un mot d’admiration sincère que valait telle attitude furieuse et belle, vite retournée à l’envie de crier, de frapper, de mordre... Et le prince n’avait dû qu’à la prestesse d’un dérobement du buste (il y excellait) d’échapper au choc d’un presse-papier fait d’une pierre du lac, que lui lançait contre le front, avec une précision de championne de tennis, l’Euménide aux joues incendiées.

Cela avait, comme toujours, fini par un corps-à-corps, le prince maîtrisant la femelle furieuse, habile à échapper une main pour griffer, à virer à temps la tête pour happer, dans une morsure, le poignet, voire la joue de son amant. Elle lui fit même, d’une de ces morsures, saigner la lèvre d’en bas, et le prince ne s’en aperçut qu’aux gouttes de sang qui tombaient sur la chemise en lambeaux de Lody. Les yeux de celle-ci, en même temps, avaient des taches écarlates. Calmée, immobile, elle balbutia: «Paul, je t’ai blessé... Je ne voulais pas...» Tandis que lui, subitement pâle de rage, la retournait sur le lit, le ventre plaqué contre le drap, et la maintenant de la main gauche dans le creux des reins, s’armait d’une petite ceinture de cuir traînant à portée de sa main,--la ceinture que la mode adaptait alors aux maillots de bains,--et lui zébrait le dos d’un coup unique, mais aussi violent que ceux dont naguère, à son régiment, on fustigeait encore les soldats fautifs. Le coup donné, il s’arrêta, dégrisé. Alors, il avait vu Lody se retourner vers lui, la figure ardente, les yeux en fièvre. Ses bras se tendaient et sa voix râlait de ce ton rauque qu’ont les félines pour l’appel d’amour:

--Viens!

Il s’était précipité dans les bras qu’elle lui tendait, retournée sur sa hanche douloureuse, et, après une étreinte aussi soudaine, aussi brève que l’amour des oiseaux en plein vol, tous deux s’étaient abîmés dans un sommeil incoercible, la martyre et le bourreau enlacés. L’ombre nocturne s’épandait au moment de leur réveil. Ils n’avaient quitté ni la chambre ni le lit; Marta leur avait servi des cocktails qu’elle composait et secouait à merveille, puis un souper substantiel. Et ce n’était que fort avant dans la nuit que la Montarena avait regagné sa chambre, laissant le prince abîmé dans un sommeil qui lui donnait l’apparence de la mort.

Voilà les souvenirs que remuait, assise devant le visage de son amant, le singulier androgyne qui ressentait encore sur sa chair tendre la zébrure de la lanière de cuir:

--Brute!... Bourreau!... gronda-t-elle entre ses dents, en couvant son amant endormi d’un regard où la tendresse avait quelque chose de menaçant, et qui pourtant exhalait de la tendresse.

Puis elle ne parla plus, mais ses lèvres continuèrent de remuer, ce qui lui arrivait quand elle était fortement saisie par sa propre pensée. Présentement, elle parlait au dormeur: elle lui disait silencieusement ce qu’elle lui aurait dit s’il l’avait écoutée éveillé, et d’autres choses encore qu’elle ne lui aurait pas dites dans la veille, soit parce qu’elle trouvait prudent de les lui cacher, soit parce que, malgré son audacieuse gaminerie, elle se sentait toujours son esclave, révoltée, mais esclave tout de même.

«Alors, tu dors... ruffian meurtrier! se murmurait-elle. Tu dors comme un bœuf assommé qui a tiré le rouleau de pierre sur le blé toute une après-midi de juillet... Est-ce de m’avoir battue qui t’a fatigué, canaille?... Je m’en vais te montrer la marque que tu m’as faite hier, pour essayer de me tuer... la marque rouge que je garderai toute ma vie, bien sûr... Mais tu entends, et je te le jure sur la Sainte Madone (elle fit le signe de la croix), aussi longtemps que cette marque me balafrera les reins, mes reins qui étaient si jolis, et purs comme ceux d’une gamine de quinze ans, aussi longtemps je ne te lâcherai pas... et plutôt que d’être quittée, je te tuerai, oui, brigand, scélérat, meurtrier; je te tuerai de mes mains, quoique tu sois un prince, et tous les princes et les rois ne m’en empêcheraient pas... C’est que tu es beau... vois-tu! Regardez-le dormir, ce maudit qui a voulu assassiner une femme...»

Elle quitta la chaise et se mit à genoux devant le lit, juste à la hauteur du chevet, comme pour prier. Son visage n’était plus qu’à deux empans de celui du dormeur. Elle voulait revoir de près la cicatrice qui demeurait visible, gonflée légèrement, à la lèvre droite de son amant. «Une bouche si belle»! murmura-t-elle cette fois, presque perceptiblement. «_Che peccato d’averla cosi rovinata!_--Quel péché de l’avoir abîmée!» Elle approcha sa bouche de cette bouche avec une envie démente de la baiser passionnément, mais elle s’en écarta aussitôt, prise de la peur de lui faire mal, et qu’il s’éveillât, et que, ivre de colère, comme la veille, il recommençât de la frapper sur les reins. Cette appréhension la mettait hors d’elle-même, angoisse mêlée de désir qui l’électrisait. L’angoisse fut plus forte, et la Montarena s’écarta du lit. Dans son âme presque inculte, mais douée pour la perception et l’association des images, l’instinct trouva la ressemblance que le baron de Klinthal avait soulignée d’une ironie:

--Le Christ dans son linceul! murmura-t-elle.

Et de nouveau elle se signa.

La sirène du premier bateau qui, le matin, commençait à travers le lac la liaison avec la rive opposée et, six fois en douze heures, faisait communiquer le royaume d’ici avec la république d’en face,--la sirène émit un gémissement qui se gonfla peu à peu, devint si fort qu’il sembla vibrer dans la chambre, puis se dégonfla lentement et finit dans une douce rumeur que les rochers environnants répercutèrent en l’absorbant peu à peu. Ce hurlement harmonieux secoua l’inertie du dormeur. Il rejeta le drap sans ouvrir les yeux, dégagea sa tête et son buste, puis regarda, et, voyant devant lui la Montarena, il eut un brusque recul de tout le corps et se mit sur son séant, appuyé sur l’oreiller par le bras droit. Un premier réflexe d’inquiétude devant l’inattendu était chez lui incoercible. D’une bravoure insensée pendant la guerre, on l’avait vu crier parce que le cheminement d’une araignée frôlait son cou. Il se reprenait d’ailleurs aussitôt, d’un rétablissement volontaire et énergique; ce fut le cas. Passant la main sur son front, il bâilla; puis, affectant un calme absolu, il parla à l’androgyne silencieux et inquiétant qui s’était reculé et guettait son premier geste pour s’enfuir ou se défendre.

--C’est toi?... Qu’est-ce que tu fais là? dit-il d’une voix qu’il s’efforçait d’affermir.

Elle avait perçu son émoi et l’assurance lui en était revenue. Elle répliqua silencieusement:

--J’ai dormi très mal. Je m’ennuyais seule. Alors, je suis venue.

--Tu viens d’entrer?

Par simple goût de mentir, elle dit:

--Oui. A l’instant.

--Va ouvrir les rideaux et les fenêtres.

Pour tout ordre du maître, cette rebelle était la docilité même. Elle y alla comme si elle eût été la femme de chambre. Soulevé du coude contre l’oreiller, Paul suivait en l’admirant l’impeccable grâce de ses mouvements: «Elle a l’air de danser un ballet,» pensa-t-il, et comme il était doué d’une imagination musicale originale et inépuisable, il improvisa à mesure l’accompagnement des gestes de la jeune femme, soulignant d’un arpège le glissement des anneaux de cuivre sur la barre de cuivre et le vif _one-step_ de sa démarche entre chaque geste posé. A ce moment, elle ne lui inspirait nul désir, mais il goûtait l’agrément de sa charmante beauté et de sa parfaite grâce: «Pourquoi n’ai-je nulle envie d’elle?» se dit-il. Et comme la curiosité naturelle de son esprit et l’entraînement de la mode lui avaient fait parcourir ou plutôt survoler les livres de Freud, il pensa: «Le refoulement?... Qu’est-ce qui refoule mon appétit?... Ah! oui! je sais!» La baigneuse bleue apparut devant lui comme une statue sur le petit môle de bois: les touffes blondes débordant la coiffure de caoutchouc indigo, la figure irradiée, irriguée de jeune sang rose; les yeux bleu clair; la peau rose des épaules, des bras; le double gonflement de la poitrine solide sous le jersey pâle qui dessinait étroitement le torse; le ventre creusé en un point et les cuisses rosées aussi, si rosées que les autres baigneurs, hommes et femmes, autour d’elle, avaient l’air d’exhiber des peaux à demi mortes.

Comme un savant applique son esprit à résoudre un problème posé, même s’il lui est indifférent, ce voluptueux ressuscita l’image, et sa curiosité ingénieuse prit possession de tout ce que le souvenir estompait seulement, de ce que la réalité n’avait pas révélé. Et la mélodie qui chantait dans son esprit se composa de cette image évoquée, mêlée à l’image vivante de la Montarena.

Mais, du mélange de ces deux images et de ces deux harmonies intérieures, se dégageait bientôt le désir: chez cet extrême sensitif, il naissait toujours d’une cérébration. La Montarena, qui s’appliquait maintenant à régler les stores obliques contre l’invasion du soleil, l’entendit murmurer:

--Lody!...

Elle tourna sa petite tête brune aux yeux déjà enivrés, car elle avait perçu dans les deux syllabes ainsi jetées une sonorité annonciatrice, quelque chose de puissant et de fêlé qu’elle connaissait bien. Le magicien l’avait aimantée, comme ses autres maîtresses, et, de toute la force disponible en elle pour l’amour, elle l’aimait.

Elle eut un élan, de la fenêtre jusqu’au lit, si vif, si rythmé, si gracieux, qu’on n’aurait pu le comparer qu’au vol d’un oiseau passant d’une branche à une autre. Les yeux de son amant dénonçaient le bouleversement pathétique que lui donnait la passion et qui la bouleversait elle-même. Et, tandis que, dans son petit cœur tumultueux, se diffusait l’apaisement à se sentir toujours désirée, et que sa pensée balbutiait: «Comme il m’aime!» lui, son ardeur s’enfiévrait d’une double trahison: trahison de son rêve avec une autre chair, trahison de sa chair avec un autre rêve.

* * * * *

Au cours de la matinée, Marta vint plusieurs fois, sur la pointe des pieds, entr’ouvrir le rideau qui pendait entre la chambre des deux amants. Ils dormaient dans le lit commun, mais chacun d’un côté et séparés par toute sa largeur, comme si le sommeil eût rompu la fiction de leur amour et jusqu’à leur liaison. Ils dormaient de ce sommeil insondable où l’Éros épuisé semble habiter pour un temps le mystérieux domaine de son frère Thanatos. La servante avait continué de veiller, rangeant toute chose dans la chambre de sa sœur de lait et dans le cabinet de toilette. Elle était extrêmement ordonnée, et le régime fantasque de ses maîtres, qui dormaient indifféremment le jour ou la nuit, qui prenaient le petit déjeuner au coup d’une heure (_al tocco, che peccato!_), puis sautaient le lunch et le dîner, lui semblait le comble de l’inconfort, et elle les plaignait sérieusement. Cette fois, le _tocco_ avait déjà sonné depuis trois quarts d’heure quand elle put servir au prince et à sa compagne, dans un petit salon attenant à la chambre du prince, un breakfast anglais composé d’une côtelette, de toasts, de thé et de confiture de groseilles.

Ce petit salon occupait une position ravissante, en bow-window sur le lac. On se fût cru à l’entrepont d’un yacht voguant insensiblement vers la côte rocheuse et velue que dessinait la rive opposée. Il n’y avait comme mobilier qu’un guéridon pliant où le repas était servi, le canapé bas où s’asseyaient les deux amants et un piano demi-queue que le prince y avait fait installer dès le lendemain de son arrivée.

Tous deux mangeaient du bout des dents, «comme les poules et les poulets au temps de l’amour», pensait Marta en les servant. Elle ne put se tenir de murmurer:

--Son Altesse devrait au moins entamer une autre côtelette.

--Fiche-moi la paix avec ton Altesse, lui répliqua le prince. Je t’ai dit qu’ici je m’appelle M. Lazare.

--Bon... Bon... Mais quand je suis seule avec Madame et le prince, je peux bien dire Son Altesse. Et puis, si Son Altesse s’imagine qu’on y croit, au M. Lazare!

--Pourquoi dis-tu ça? fit Lody. Tu as entendu parler les domestiques de l’hôtel?

--Non, non, répliqua Marta, enlevant le couvert et fermant pour ainsi dire tout accès de son masque têtu. Mais un prince n’a jamais l’air de M. Lazare.

Elle s’en allait, hochant sa tête ronde. Le prince, qui avait écouté distraitement son dialogue avec Lody, la rappela:

--Préviens le portier qu’à trois heures il viendra pour moi quelqu’un me demander... M. Osterrek.

--Ah! C’est vrai, fit Lody, étourdiment.

--Comment le sais-tu?

--Tu me l’as dit hier soir.

Jamais elle n’était prise de court, car elle mentait hardiment, contre l’évidence. Le prince n’insista pas et poursuivit s’adressant à Marta:

--Dès que le comte Osterrek sera ici, qu’on le fasse monter sans aucun retard.

Lody pensait: «Et moi, qu’est-ce que je ferai pendant que cette canaille d’Osterrek sera ici? Car le prince me renverra. Ah! je prendrai un bain très chaud, et après je dormirai encore.»