La retraite ardente

Part 8

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--Aucun. Pas même celui de pauvreté. Les quatre billes de cent francs qui constituaient mon pécule quand je suis venue ici, de la ferme où je travaillais, sont toujours en ma possession, et aussi quelques cadeaux que m’ont faits certaines dames retraitantes.

--Et si vous prononcez vos vœux?

--Je donnerai tout aux pauvres de l’hospice.

Le lendemain de cette conversation, Stéphanie remit à Madeleine, roulé dans un papier de soie, le bracelet-montre en platine endiamanté. Depuis la tentation qu’il avait suscitée, elle ne le portait plus; la présence même de l’objet dans sa chambre l’incommodait. La jeune fille accepta sans hésiter.

--Si je ne prononce pas mes vœux, dit-elle, je le garderai toujours.

Une autre fois encore, Stéphanie, devenue tout à fait familière avec son humble compagne, mais obsédée par le mystère de cette âme, lui dit:

--Ce béguin que vous portez toujours est bien affreux.

--Notre fiancé divin, répliqua-t-elle, nous trouve ainsi à son goût.

Et elle ajouta en faisant sonner le clair métal de son rire:

--Il sait, lui, qu’il y a des cheveux dessous.

--Et vous n’avez pas le droit de l’ôter?

--Comment, pas le droit...

D’un franc geste de jeune fille, elle dénoua les brides, enleva la coiffe. Geste si prompt que les cheveux, délivrés, s’éparpillèrent sur ses épaules. Son visage et toute sa personne en parurent aussitôt transformés: dans la pâle auréole de ces boucles défaites, le visage aux traits menus se composa, pour ainsi dire, et les yeux couleur de poussière accusèrent leur reflet bleuâtre. Elle continuait de rire, amusée par le sérieux de Stéphanie, qui la regardait ainsi transfigurée.

--Mais, dit celle-ci, savez-vous que vous êtes jolie, Madeleine?

La jeune fille, qui déjà remettait sa chevelure en ordre et la cachait de nouveau sous la coiffe, haussa les épaules:

--Je suis une paysanne de chez nous, dit-elle. Nous nous ressemblons toutes, des deux côtés de la rivière: une frimousse de chat et beaucoup de cheveux blonds... Mais il y a ici des sœurs qui sont vraiment de belles créatures de Dieu.

Elles furent enfin si fraternelles que la pénitente osa parler à sa monitrice de la minute d’extase surprise dans la chapelle froide. Madeleine n’en fut nullement gênée. Elle conta que, depuis son enfance, elle se sentait parfois, lorsqu’elle priait, entraînée peu à peu hors d’elle-même, dans un élan de demi-conscience, «comme lorsqu’on va s’endormir ou quand on a respiré trop d’odeurs de fleurs», puis qu’à cet état demi-conscient succédait un autre état de pleine lucidité, concentrée sur une seule idée, ou sur une seule image, idées et images toujours empruntées à la vie spirituelle.

--Mais, questionna Stéphanie, n’est-ce pas ce que les mystiques orthodoxes appellent l’extase?

--Oh! non, protesta vivement Madeleine. Je ne me sens nullement arrachée à la terre, et je ne m’évade pas de mon corps. Je vois mieux ce que je regarde et je pense plus fort ce que je pense. C’est très difficile à expliquer.

En entendant ces mots, Stéphanie, maintenant dressée à combattre les dangereux souvenirs, lutta un instant de toute sa force contre ceux de sa propre vie polluée, que la réplique de Madeleine ressuscitait. Elle aussi avait connu mieux que des minutes, _des heures_ où son âme, pourtant consciente, flottait au-dessus de son corps et du monde visible, concentrée sur une image ou sur une idée.

«Mais ces extases provoquées, pensa-t-elle, sont artificielles et morbides... Elles laissent après elles un écœurement affreux, un désespoir morne. Tandis que cette enfant rentre dans le réel réconfortée, calmée.»

Elle demanda:

--Le Père Spirituel et la Mère Supérieure connaissent ces exaltations?

--Bien sûr, répliqua Madeleine en souriant. Nous ne devons rien cacher de pareil. Je dis tout, et tout de suite, à mon directeur.

--Le Père Orban?

--Non. Les novices et les postulantes ont un directeur différent, le Père de Bernard.

--Et que vous dit là-dessus le Père de Bernard?

Madeleine sourit encore; elle gardait sa gaieté simple, et l’on sentait que parler là-dessus ne lui déplaisait pas.

--En général, nos confesseurs n’aiment pas beaucoup cela.

--Pourquoi?

--Parce qu’ils ne sont jamais sûrs que ce ne sont pas des pièges du démon... Vous rappelez-vous? Nous lisions l’autre jour ce qu’en dit sainte Thérèse: «Nous n’en connaîtrons la valeur que dans l’autre monde... La violence du désir entraîne l’imagination, et ainsi on se figure voir ce qu’on ne voit pas et entendre ce qu’on n’entend pas...» Je sais le passage par cœur parce que je l’ai beaucoup médité... Et aussi celui de saint Jean de la Croix: «Il faut une prudence très grande et une lumière divine extraordinaire pour distinguer la fausseté ou la vérité de ces prodiges... L’âme prudente doit s’éloigner absolument des révélations et des visions...» Mais, d’autre part, nos directeurs nous disent de ne pas nous en émouvoir.

--Et vous, Madeleine, pour ce qui vous concerne, qu’est-ce que vous en pensez?

--Je pense qu’ils ont raison de nous mettre en garde; mais, jusqu’au moment où j’aurai la preuve du contraire, peut-être seulement dans l’autre vie, comme sainte Thérèse,--je ne saurais dire que je n’ai pas vu ce que j’ai vu, et que je n’ai pas entendu ce que j’ai entendu.

--Vous avez aussi entendu des paroles?

--Oui.

--Souvent?

--Deux fois. Je ne compte pas les inspirations ordinaires de ma sainte Patronne, qui sont toutes intérieures. Je veux dire les paroles entendues par les oreilles. La première fois, c’était quelques jours après mon entrée ici. J’étais dans la chapelle. La sœur maîtresse nous avait donné comme sujet de méditation ce passage de l’Épître de saint Paul aux Romains, où il commente le: «Tu aimeras ton prochain comme toi-même.» Alors j’ai entendu une voix qui me disait à l’oreille, mais distinctement: «Tu les aimeras plus que toi-même...» J’ai bien entendu: «Tu les aimeras» et non pas: «Tu l’aimeras...» J’ai eu l’intuition que c’était la voix de ma sainte Patronne.

--Et l’autre fois?

Madeleine rougit, ce qui ne lui arrivait guère souvent: mais elle répondit sans hésiter:

--La seconde fois, c’est quand nous avons prié ensemble devant le tableau de la Descente de Croix. Il m’a semblé, ce jour-là, que je voyais ce tableau, ou plutôt que je le comprenais pour la première fois. Vous rappelez-vous la blessure? On dirait qu’elle vient tout juste de finir de saigner, que les lèvres sont encore mouillées du précieux sang. Alors je me suis sentie si désolée de cette souffrance que j’ai été submergée par le désir de souffrir aussi; j’ai supplié le Sauveur de me donner la souffrance, et j’ai entendu la même voix qui me chuchotait clairement à l’oreille: «Tu souffriras... mais tu les sauveras tous les deux...»

--Tous les deux? Qui cela? murmura Stéphanie, qui pensa défaillir.

--Je ne savais pas... Depuis, j’ai prié pour savoir, pour comprendre. Maintenant je crois que j’ai compris.

Elle se tut; le trouble de Stéphanie était si intense qu’elle eût été incapable de l’interroger davantage. Désormais, elles n’abordèrent plus jamais ce sujet brûlant. A quoi bon? Elles y pensaient ensemble.

L’appel au tribunal de pénitence surprit Stéphanie dans cet état d’exaltation. Elle prévoyait la sévérité du juge, mais son âme était déjà suffisamment malaxée et assaisonnée pour qu’elle aimât par avance une juste rigueur. N’avait-elle pas naguère, pareillement, désiré les souffrances qu’un homme, et non pas Dieu, se plaisait à lui infliger? Cette fois, plus de froide chapelle banale. Plus, même, le cabinet du Père. Mais, au même étage et au voisinage de ce cabinet, un oratoire de la dimension d’une chambre. L’autel, un confessionnal, une douzaine de prie-Dieu... Sur l’autel une profusion d’ors; sur les murailles, des cadres somptueux en si grand nombre qu’ils se touchaient. L’odeur mélancolique des dahlias alourdissait l’atmosphère, toutes les variétés de dahlias, fleur de la saison, depuis ceux qui ressemblent à des reines-marguerites jusqu’à ceux qui ressemblent à des chrysanthèmes. Évidemment, le Père Orban possédait dans la région du couvent une riche clientèle pénitente: ces dons et ces fleurs en attestaient la fidélité.

Voilà où la pénitente fut conduite par Madeleine, et aussitôt une prière à deux les agenouilla devant le riche tabernacle. Puis Madeleine se retira: et tout cet appareil devait être concerté avec la direction spirituelle, car, très peu de temps après, le Père Orban entra à son tour, en surplis. Sans parler à Stéphanie, et comme s’il ne la voyait pas, il pria, agenouillé au degré du chœur; prière assez longue. Stéphanie savait que, lorsqu’il entrerait dans le confessionnal, elle devait s’y rendre à son tour: «Le temps d’un _Ave maria_», avait dit Madeleine. Ainsi fut fait.

Rien ne fut moins pénible que cette confession tant désirée, tant redoutée et si minutieusement préparée. On eût dit que le Père s’efforçait de la rendre aisée, banale; la confession de n’importe quelle femme à n’importe quel directeur. Nulle question de détail sur les fautes qu’elle avouait, et si elle croyait devoir tenter le détail, elle était aussitôt arrêtée par un: «Bien, j’ai compris... C’est bon... Est-ce tout?» L’admonestation finale fut pareillement dépourvue de spécialité et d’accent. La pénitence infligée fut anodine: trois fois le _Credo_, non pas à réciter, mais à lire attentivement. Si l’attention s’est dispersée involontairement pendant la lecture, ne pas recommencer, surtout! s’humilier mentalement, et continuer la lecture à partir du point d’inattention. Une seule insistance, très précise, avant de donner l’absolution: la pénitente était bien assise dans la résolution de se considérer comme libre, du côté de son second mari, quelles que fussent les interventions humaines?

Elle protesta de son ferme propos.

--Bien, dit le prêtre. Alors dites de tout votre cœur l’acte de contrition, je vais vous donner la sainte absolution.

Avec une foi ardente et un bonheur inouï, elle entendit tomber sur elle les paroles qui dissolvent les péchés:

«_Ego te absolvo in nomine Patris, et Filii, et Spiritus sancti._»

Cette félicité singulière continua de baigner tout son être, tandis qu’à l’issue du confessionnal elle priait le front dans ses mains, devant les ors de l’autel. Elle l’emporta dans sa cellule qui lui parut transformée: l’asile par excellence, le port du repos. Madeleine était à l’office; la solitude ne pesa point à la rédimée; elle comprit la douceur dont l’habitude revêt peu à peu la cellule. Assise sur sa chaise et rêvant, ne priant même plus mais jouissant de cet accord avec Dieu qui est, pour les mystiques, la rare fête du cœur, elle pensait: «Oui... rester ici... ne plus en sortir jamais, jamais... Prier. Expier. Pour lui... pour moi. Attendre ainsi la fin de tout. Mon Dieu, ne m’accorderez-vous pas cela? Je sais bien que je ne serai pas une sainte, moi... Je ne demande pas d’atteindre à ce que je sens trop loin de moi, ou pour quoi je suis trop débile. Mais je suis si lasse, mon Dieu, et j’ai de ma vie déjà vécue un tel dégoût! Enfermez-moi et laissez-moi finir mes jours en sauvant ce malheureux...»

Ainsi nomma-t-elle, en toute sincérité, celui qui avait, plus de deux années, gouverné son destin.

Elle avait prononcé tout haut ces deux mots; elle les entendit, comme s’ils étaient issus d’une autre bouche... «Ce malheureux!...» Alors, elle sentit au cœur cette piqûre douloureuse qu’elle connaissait depuis l’enfance, et qui annonçait toujours une crise prochaine d’émoi, de déséquilibre. Cela ne dura qu’une seconde, peut-être moins, le temps d’évoquer la stature élégante, l’allure insoucieuse de l’absent, et de reconnaître sur ses lèvres, dans ses yeux, dans tous les plis de son visage, l’ironique sourire de Pan: comme s’il l’avait entendue et qu’il se moquât d’elle. Arrêté un moment (lui semblait-il) dans sa poitrine, son cœur recommençait à battre par coups inégaux. L’image de l’homme s’effaçait. «Mais à qui donc--pensa-t-elle--à qui donc ressemble-t-il... à qui donc, que j’ai vu depuis que je suis ici?...» Elle réfléchit, fouilla nerveusement sa mémoire. «C’est absurde; depuis mon arrivée ici, je n’ai vu d’autre homme que le Père Orban. Et pourtant je suis sûre, sûre que j’ai dans le fond des yeux une image de Paul... avec un visage dépouillé de toute ironie et transformé par la douleur.» Énervée par cette vaine enquête dans le tréfonds d’elle-même, elle cessa de prier et se dit: «Sans doute, c’est l’influence de Madeleine qui agit sur moi, ce qu’elle m’a dit sur ses révélations et sur ses «voix». Voilà que je m’imagine aussi que j’erre dans le surnaturel. Décidément, ma pauvre raison n’est pas assez solide pour cheminer dans ces altitudes...» Et déjà une de ces vagues de désespérance, que tous les apprentis du mysticisme connaissent, allait submerger en elle le calme où l’avait établie l’absolution du confesseur. Et déjà aussi la solitude de la cellule, chérie tout à l’heure, lui devenait pesante... Mais le pas léger de Madeleine effleurait le silence du corridor. Le cœur de l’inquiète s’apaisa; une lumière brilla en elle. La jeune fille rentrait, souriante, auréolée de contentement paisible... Elle questionna:

--C’est fait?

Stéphanie fit signe que oui. Madeleine se jeta dans ses bras, et le baiser qu’elles échangèrent fut celui que l’apôtre Paul appelle: le saint baiser.

VII

Stéphanie connut la grâce délicate des jours de néophyte. Elle s’était approchée de la sainte agape avec un émoi que sa première communion avait ignoré. Et, depuis lors se poursuivait aveu par aveu, désir par désir, bonheur par bonheur, cette tendre initiation des fiançailles, que ni le premier mariage, trop brutal, ni le second, trop sensuel, ne lui avaient dispensée. Tout le vocabulaire de ces mystiques fiançailles, puisé dans les lectures qui maintenant étaient sa seule et passionnante distraction, cette langue fiévreuse empruntée à l’amour humain, mais sublimée par l’amour divin, elle les connaissait, elle se les était incorporés; ils montaient naturellement de son cœur à ses lèvres. Elle en usait même plus fréquemment que Madeleine. Dieu n’était plus pour elle ce despote lointain et courroucé qui, manifesté par la catastrophe du déluge, par les tonnerres du Sinaï ou par les massacres d’Amalécites, semble garder dans sa majesté terrible quelque chose d’oriental et de barbare. Dieu, c’était pour elle, désormais, un enfant ou un fiancé. Un enfant délicieux auquel elle disait, comme la sainte Carmélite de Lisieux:

«Je m’étais offerte à lui pour être son petit jouet. Je lui avais dit de ne pas se servir de moi comme d’un jouet de prix, mais comme d’une petite balle de nulle valeur, qu’il pouvait jeter par terre, pousser du pied, _percer_...»

Oui. L’enfant avec sa grâce égoïste et ses caprices... Mais plus souvent encore, le fiancé. Fiançailles si doucement émouvantes que, pareille à tant de jeunes filles dans l’enchantement de ce blanc mariage, la fiancée n’avait point de hâte qu’il s’achevât. La bienheureuse Marguerite-Marie n’a-t-elle pas dit: «Mon divin maître me fit comprendre que c’était là le temps des fiançailles, et qu’à la façon des amants les plus passionnés il me ferait goûter pendant ce temps ce qu’il avait de plus doux dans les caresses de son amour...»?

Heureuse Stéphanie! Cœur enfin comblé! La retraite, d’abord désertique, glaciale, s’est peuplée, s’est faite ardente. «Comment n’ai-je pas compris, n’ai-je pas ressenti cela quand j’étais une jeune fille pure? Comme j’étais insensible et tiède à la vie spirituelle! Cependant on me disait les mêmes choses que j’entends ici, et les livres qui me transportent à présent, il ne tenait qu’à moi de me les procurer et de les lire! Mais non... Les exhortations, les prières, les prédications glissaient sur mes oreilles, et les ouvrages pieux m’inspiraient un insurmontable ennui!» Le même regret amer étreint son pauvre cœur, qu’elle a senti naguère lorsqu’elle offrit à l’amour du prince Paul un corps dévirginé. Que ne pouvait-elle apporter au fiancé divin, avec des membres sans souillure, un cœur immaculé! Dans ses pressantes oraisons, elle en souffre parfois jusqu’à verser des flots de pleurs.

Cependant, avec une progression insensible et sûre, la vie mystique tissait autour d’elle l’emprisonnement de son réseau mystérieux. Des limbes glacials où elle avait frissonné, les premiers jours, elle était passée peu à peu à ce qu’on pouvait appeler le vestibule de la vie claustrale. Point encore associée au groupe des postulantes ou des novices, mais avec un petit nombre de privilégiées (il n’y en avait actuellement que deux autres parmi les retraitantes) autorisée à suivre les moniales à tous les offices, matines exceptées. Ainsi, dans la vénérable chapelle voûtée qui s’enfonçait en partie dans le sol actuel du monastère, et séparée des religieuses par une simple balustrade, elle s’exaltait au spectacle de ces vingt-cinq formes violettes, drapées d’un manteau blanc. Comme elles étaient immobiles! On avait beau guetter leur maintien, on ne savait si les oscillations légères de ces statues vivantes n’étaient pas une illusion de l’œil fatigué par l’attention. Stéphanie s’imaginait elle-même à l’une de ces stalles, vêtue d’un de ces manteaux. Une âme de moniale vivait en elle; l’oraison s’épanouissait naturellement, et le commerce avec le divin fiancé s’établissait dans une délicieuse sécurité... Aucune fatigue à prier, pas même de distraction: l’esprit épuré voltigeait bien de cime en cime dans la forêt mystique, mais jamais il ne rebroussait son vol vers les végétations vénéneuses du monde. Stéphanie priait avec instance pour celui qui avait été le Maître de son destin: eh bien! en suscitant par l’imagination cet absent longtemps adoré, elle n’imaginait que le pécheur à sauver. Quelle amoureuse éperdue songerait aux gestes de l’amour si elle apercevait son amant accroché à une racine d’arbre et le corps pendant vers le précipice? Elle ne songerait qu’à le secourir... Et pareillement dans ses entretiens avec Madeleine, qui demeurait sa monitrice et avec laquelle elle amalgamait de plus en plus son âme, le pécheur invisible était toujours présent.

Ainsi, elle s’enfonçait par degrés dans la paix du cloître, et le cloître réalisait avec largesse l’espoir de cette paix qu’elle y était venue chercher. Elle-même s’en étonnait, et, rompue maintenant à la discipline ascétique, il lui semblait surprenant qu’elle eût parcouru si vite et si aisément les premières étapes: la quiétude et l’union. Son intelligence et sa volonté lui semblaient bien affranchies, _vidées_ de tout souci humain; le divin fiancé les y avait remplacés. Et elle tendait de tout son vouloir à franchir les étapes suivantes: l’extase et le mariage spirituel.

--Je suis heureuse, disait-elle à Madeleine. J’ai trouvé ma voie. Et je finirai ma vie dans cette maison.

--Peut-être, répondait la jeune fille. Mais ne croyez pas que la voie vous sera aussi douce, toujours!

La retraitante en fit bientôt l’épreuve.

* * * * *

«Afin que la grandeur des révélations ne m’exaltât pas, dit saint Paul, il me fut donné un stimulant de ma chair: un ange de Satan, qui me souffleta... Ce pourquoi, afin qu’il s’éloignât de moi, je priai trois fois le Seigneur et il me dit: Ma grâce te suffit; car la vertu se parfait dans l’infirmité...»

En plein état de bonheur mystique, un jour, étant en oraison devant le tabernacle, Stéphanie reçut le soufflet de l’ange pervers.

Tous les mystiques, sauf quelques privilégiés (les deux saintes Thérèse, la grande et la «petite», sont parmi ces exceptions), ont reçu le soufflet de Satan.

Écoutez Marguerite-Marie, la bienheureuse, racontant sa propre vie:

«Ma Supérieure me dit: Allez tenir la place de notre roi (Louis XIV) devant le Saint-Sacrement... Et y étant, je me sentis si fortement attaquée d’abominables tentations d’impuretés qu’il me semblait être déjà en enfer. Je soutins cette peine plusieurs heures, jusqu’à ce que ma Supérieure m’eût levée de cette obéissance...»

Ce que n’évitent guère des moniales rompues à la prière, à l’abstinence, à la pénitence ascétique, Stéphanie ne fut pas outre mesure étonnée de le subir. Cela commença par une évocation presque visuelle d’une chose de son passé, d’une image, d’un incident comme sa vie d’esclave amoureuse en avait beaucoup contenu. L’évocation, très nette, ne fut accompagnée en elle de nul sursaut de désir. Une sorte de contemplation statique: quelques instants de jadis repassaient comme sur un écran interposé entre elle et l’autel, et le spectacle, sans l’émouvoir, lui plaisait. Elle se surprit dans cette délectation et aussitôt tendit sa volonté pour l’interrompre. Elle y réussit d’abord. Madeleine, dont le mysticisme s’accordait (ce qui n’est point rare) avec un solide esprit pratique, lui avait appris comme on mobilise promptement toutes ses forces de résistance contre le Tentateur. L’apologue des portes closes, des bêtes qui rôdent et qui grattent, Stéphanie ne l’oubliait guère, et plusieurs fois elle avait eu recours au système défensif qu’il symbolise, non contre des pensées licencieuses, puisqu’elle n’en avait pas subi l’assaut, mais contre des afflux de rancœur et de découragement. Cette fois encore, elle essaya de lutter, fermant les accès de sa pensée. Mais, en pleine tension de son vouloir, la pensée reprenait sa liberté, ou plutôt une autre pensée, avec son cortège de souvenirs et d’images, semblait se substituer à la première, comme une lumière intense absorbe une faible lueur. La voilà de nouveau en train de revivre sa passion d’amoureuse et (comme si le Tentateur eût ironisé) ce qu’il lui faisait revivre, c’était particulièrement les heures que sa conscience assainie détestait le plus, qu’elle aurait voulu détruire dans le passé. Elle s’y complaisait à présent, encore sans désir, mais comme on se plaît à entendre chanter dans sa mémoire un air qu’on a réellement entendu.

Elle essaya d’une autre défensive pratique que recommandait Madeleine contre l’indiscipline de la pensée. Elle récita très lentement des oraisons familières, en accentuant chaque syllabe. Au bout de trois ou quatre mots prononcés, les lèvres seules continuaient d’articuler fidèlement, tandis que la pensée retournait à ses évocations de stupre, s’y installait, s’y roulait dans une honteuse euphorie. Le contraste entre les pieuses paroles et la délectation impure devint insupportable à la persécutée. Elle se leva et quitta la chapelle, avec l’étrange espoir que le Tentateur y demeurerait sans elle.