La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 2 (de 2)
Part 9
Afin d’empêcher Solimân de se ravitailler en armes et en munitions, Gordon Pacha avait interdit tout commerce entre El ʿObéïd, Chekka et le Baḥr el Ghazal. Mais les Djellaba réussissaient à se glisser par petites troupes à travers les régions peu peuplées et couvertes d’immenses forêts, où nomadisent les Arabes baggara du Sud : Ḥouazma, Ḥamr, Missiriyé, Rizégât, etc. « Les rebelles payaient à des prix extravagants les munitions et les armes. Pour un fusil à percussion à deux coups, par exemple, on donnait six ou même huit esclaves ; une petite boîte de capsules pouvait en valoir un ou deux. L’argent était rare et les esclaves formaient la valeur régulière d’échange[150]. » L’édit de prohibition restait lettre morte, et le commerce très lucratif des armes ne faisait que grandir. Gordon prit alors des mesures énergiques pour enrayer le mal : il ordonna aux cheïkhs des tribus arabes de se saisir de tous les Djellâba qui se trouveraient dans leur territoire et de les diriger sur certains points du Darfour. « Les Arabes commencèrent donc une chasse générale et effrénée contre les Djellâba qui, dépouillés de leurs biens et même de leurs vêtements, furent chassés presque nus et par centaines, comme des fauves, vers Dara, Taouecha et Omm Changuer[151]. »
Solimân, dont les forces fondaient à vue d’œil, errait dans la partie méridionale du Darfour. Gessi partit de Kalaka, résidence des Arabes Ḥabbaniyé, pour marcher à sa rencontre. Il fit proposer la paix au fils de Zibêr : les Dialiin obtiendraient la vie sauve et la sécurité des biens, à condition toutefois que leur chef se soumettrait au gouvernement égyptien et livrerait ses armes et ses bazinguers. Solimân et tous ses compagnons, sauf Râbèḥ, voulaient accepter les propositions de Gessi. Râbèḥ était d’avis de partir vers les régions lointaines du Sud-Ouest, au lieu d’aller s’installer dans la vallée du Nil et de demander directement la paix au vice-roi d’Égypte ou tout au moins à Gordon Pacha : en aucune façon il ne voulait traiter avec les Danâgla détestés. « Râbèḥ finit son discours en déclarant que, si ses propositions étaient repoussées, il se verrait obligé, à son grand regret, de réunir ceux qui voudraient se joindre à lui et de partir pour l’Ouest à la grâce de Dieu. Il répéta encore, avec plus d’énergie, qu’en aucun cas il ne consentirait à se soumettre à la domination de Gessi et des Danâgla, quelques bienveillantes que pussent paraître leurs propositions de paix[152] ».
Finalement, Solimân et huit de ses chefs signèrent une lettre de soumission, qui fut envoyée à Gessi. Râbèḥ, avec ses partisans et un grand nombre de bazinguers, se sépara alors de ses compagnons et entama la fameuse marche vers l’Ouest, qui devait le conduire sur les bords du Tchad.
Quant à Solimân Zibêr, il fut victime des intrigues nouées contre lui par les Danâgla. Ceux-ci, indépendamment de la haine qu’ils lui avaient vouée, craignaient que Solimân ne fît connaître à Gessi quel riche butin ils avaient indûment enlevé à Dem Zibêr ; comme ils ne voulaient pas le restituer au gouvernement égyptien, ils tenaient à faire disparaître le témoin gênant qu’était Solimân. Ils l’accusèrent d’entretenir des relations avec Râbèḥ et de vouloir reprendre la lutte contre Gessi. Ce dernier demanda alors des explications au fils de Zibêr et à ses huit compagnons : les Dialiin répondirent avec vivacité, une dispute s’ensuivit et Gessi, furieux, ordonna de les fusiller immédiatement. Les Danâgla obéirent avec l’empressement que l’on conçoit (15 juillet 1879). Cinq autres chefs, qui avaient abandonné Râbèḥ et se tenaient cachés chez les Arabes, furent pris et également mis à mort[153].
« Ainsi tombèrent Solimân et tous ses chefs, à l’exception de Râbèḥ. La puissance des Baḥara (c’est ainsi que l’on nommait Zibêr, ses partisans et ses alliés) était anéantie.
« Le gouvernement, dans cette campagne, avait fait de grosses pertes en hommes, en armes, en munitions, etc., tandis qu’au contraire, les tribus baggara du sud, Taacha, Ḥabbaniyé et Rizégât, qui avant et après la soumission de Solimân avaient fait un riche butin en Bazinguers et en armes, se trouvaient enrichies et désormais en situation d’augmenter leur puissance. Aussi devaient-elles nous susciter plus tard de graves difficultés[154]. »
=Djellâba.= — Les marchands appelés Djellâba sont originaires du Kordofan et de la vallée du Nil. Ils n’appartiennent pas à une tribu particulière : certains d’entre eux sont des Berâbré de la région de Dongola et de Dâr en Nouḥâs ; d’autres relèvent de la famille arabe, comme les Dialiin, les Tcharata et les Chaïkié ; d’autres encore tirent leur origine de l’Égypte proprement dite, comme les Oulâd er Rif ; ou d’un mélange de diverses populations, comme les Meghâreba, qui doivent être venus de l’Ouest, etc. Ils comprennent trente fractions, dont les plus nombreuses sont constituées par les Dialiin et les Danâgla. Les Djellâba sont nombreux au Darfour, où leurs groupes résident plus particulièrement dans certaines localités (Taouécha, Menawâtchi, El Fâcher, Kobéh, Qabqabiya, etc.). Au Ouadaï, leurs principales colonies sont à Abéché et à Nimro. Dans le Territoire du Tchad, on les trouve à Melmé (Fitri), à Tchekna et à Fort-Lamy. Enfin il y en a également au Bornou.
L’arrivée au Bornou de Râbaḥ et de ses Dialiin releva considérablement la situation des Djellâba dans la région du Tchad. Il ne semble cependant pas que ces marchands y aient jamais été méprisés comme ils le sont encore actuellement au Ouadaï et au Darfour. Là, on emploie souvent le mot de _Dongolâoui_ pour désigner un Djellâbi, et ce nom est toujours employé dans une acception de mépris. Au Darfour, on dit couramment : « _Ed Dongolâoui ouaḥed cheiṭân modjelled be djild el insân_, le Dongolais est un diable qui a revêtu la peau d’un homme[155] ». De même, Nachtigal rapporte qu’au Ouadaï « être traité de Dongolâoui, était une insulte aussi grave que celle de ḥaddâd (forgeron) ou kabartou (caste de musiciens, méprisés dans le pays). Ce n’était que par le sang que l’on pouvait laver de pareilles injures ».
Les Djellaba commencèrent à pénétrer au Ouadaï dans la première moitié du XIXe siècle : ils y fondèrent une colonie importante dans la ville de Nimro. Mais le sultan Moḥammed Chérif (1838-1854), les dépouilla de leurs biens, les massacra et finalement les bannit de son royaume. Son successeur, ʿAli, les rappella : il couvrit les Djellaba de sa haute protection, s’intéressa à leur commerce et nomma même quelques-uns d’entre eux à des emplois de confiance ; il était très lié avec un Djellâbi originaire de Khartoum, le ḥadj Aḥmed Tangatanga, qui était son confident et son conseiller.
Les Djellâba pullulaient dans le Baḥr el Ghazal, au temps où les gros marchands d’esclaves ʿAli bou Amouri, Djour Ghattas Zibêr, etc., menaient des expéditions régulières contre les malheureux Fertit de la contrée. Schweinfurth rapporte que le commerce des esclaves fut particulièrement actif durant l’hiver 1870-1871 et nous donne, à ce sujet, des détails édifiants. Il estime qu’en fixant à 25.000 le chiffre des esclaves enlevés chaque année, on est bien au-dessous de la réalité, et il nous dépeint l’activité inlassable et cupide des Djellâba qui venaient acheter ce bétail humain. « J’ai entendu Zibêr, écrit l’explorateur se plaindre de l’affluence des Ghellabas, me dire que ses provisions en étaient épuisées, et le pays menacé de famine. Je tiens de sa propre bouche que, depuis le commencement de la saison, les caravanes avaient jeté dans le district deux mille de ces aventuriers. A la mi- janvier, ce chiffre avait grossi ; quinze jours après, il arrivait à deux mille sept cents...
« Chacun de ces petits marchands, selon ses moyens, prend à son service un ou plusieurs Baggâras auxquels il confie le soin des bêtes qu’il possède. Le chameau, ne résistant pas longtemps à l’influence du climat, est très rarement employé comme moyen de transport. Tout Ghellaba monte à âne, et l’on peut affirmer qu’il y passe la moitié de son existence. On ne voit pas plus un de ces petits marchands sans son âne qu’un Samoïède sans son renne. Outre le cavalier, la bête porte au moins dix pièces de cotonnade ; si elle survit au voyage, elle est troquée contre un ou deux esclaves. La charge vaut trois fois autant : d’où il résulte que l’homme au baudet, arrivé sans autre chose que sa monture et vingt- cinq dollars de calicot, se trouve en possession d’au moins quatre esclaves qu’il peut vendre à Khartoum deux cent cinquante dollars. Il revient à pied, faisant porter ses bagages et ses vivres par sa nouvelle marchandise. »
Quand Schweinfurth demandait aux Djellâba de la classe inférieure — exposés à voir leur âne mourir en chemin, ou leurs esclaves prendre la fuite — « comment ils pouvaient quitter leur pays natal, leurs relations, changer leurs habitudes, accepter des maux de toute espèce sur une terre étrangère, pour faire un commerce qui ne les mettait que rarement à l’abri du besoin », il obtenait toujours la même réponse : « Nous voulons avoir des _grouches_ (des piastres) »[156].
Nous avons déjà vu que, par la suite, les Djellâba furent durement traités par Gordon Pacha, et que la haine qu’ils inspiraient aux autres indigènes trouva une occasion inespérée de passer aux actes.
Le mot arabe _djellâb_ signifie : marchand d’esclaves, de nègres. Le nom des Djellâba est donc tout un programme et caractérise le genre de commerce qu’affectionnent ces indigènes. Intelligents, possédant le sens du négoce, âpres au gain, on les retrouve partout tels que nous les ont dépeints Schweinfurth et Slatin. Ils ne trafiquent que de marchandises qui procurent de copieux bénéfices : ivoire, plumes d’autruche, esclaves et munitions de guerre. Ils ne sauraient point s’astreindre, par exemple, à faire le commerce modeste de beaucoup de Bornouans, qui rôdent dans les pays du Tchad, en portant sur la tête quelques thalers d’oignons, de tabac, ou de graines odoriférantes pour les cheveux des femmes.
Si le commerce de certaines marchandises est interdit, les Djellâba ne s’embarrassent point de la défense : ils passent ces articles en contrebande et se laissent rarement prendre sur le fait.
Avant l’interdiction de tout trafic entre le Territoire du Tchad et du Ouadaï, ils approvisionnaient d’ivoire, de plumes d’autruche — et aussi d’esclaves — les caravanes de Tripolitains venues à Abéché. Ils savaient rafler ces marchandises dans les pays où elles se trouvaient : la case du Djellâba était bien connue des chasseurs, et il se faisait toujours représenter dans les grands marchés du pays (Dinguerrorom, dans le Dagana, Laḥmeur, etc., pour les plumes d’autruche ; les marchés du Dagana et du Baguirmi pour l’ivoire). Quand la provision d’ivoire et de plumes était suffisante, les Djellâba chargeaient les bœufs et gagnaient le Ouadaï. S’ils pouvaient ajouter à leur stock de marchandises, des armes et des munitions volées à droite et à gauche, cela augmentait considérablement les bénéfices, car les Ouadaïens en donnaient un bon prix, payé en bétail et en esclaves, toutes choses faciles à écouler. Les Djellâba ont toujours gardé d’excellentes relations avec l’ex-aguid el Baḥr Badjouri, qui est un de leurs compatriotes.
Les Djellâba détiennent tout le commerce dans les régions du Soudan anglo-égyptien qui avoisinent le Darfour et le Kouti. Malgré la surveillance dont ils sont l’objet, ils font la traite des esclaves et la contrebande des armes : le centre le plus important de ces trafics clandestins paraît être En Nouhout, au croisement de plusieurs routes, non loin de la frontière du Darfour. Le _Sudan Times_, du 7 juillet 1910, rendant compte des mesures prises contre l’esclavage, écrivait : « Un nouveau poste a été établi près de la frontière du Darfour pour empêcher l’exportation des esclaves dans les contrées des Kabâbish et des Kawahla et pour servir de frein aux marchands gallaba qui essaient de temps en temps d’envoyer dans l’Ouest des esclaves déguisés en domestiques ».
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[Note 144 : Slatin Pacha, t. II, p. 533.]
[Note 145 : Nachtigal, t. III, p. 456. Si ces Arabes n’étaient pas aussi éloignés des Ḥassaouna des bords du Tchad, on pourrait croire qu’ils forment une tribu détachée du groupe de Ḥassen el Kharbi.]
[Note 146 : Les Arabes tirent leur origine première de Yoqtan, fils d’Héber. M. René Basset nous fait remarquer que Saba était fils de Yoqṭan.]
[Note 147 : Nachtigal, t. III, p. 455.]
[Note 148 : Enfants du fleuve.]
[Note 149 : Pendant la guerre russo-turque, Zibêr fut envoyé en Turquie, d’où il rentra malade. Par la suite, l’exécution de son fils Solimân et le soulèvement mahdiste décidèrent le Gouvernement égyptien à ne pas laisser Zibêr revenir au Soudan : il fut interné à Malte, puis à Gibraltar. Ce n’est qu’en 1899 qu’il put retourner à Khartoum, où il fut employé comme agent politique du Gouvernement général.]
[Note 150 : Slatin Pacha, t. I, p. 27.]
[Note 151 : _Ibid._, p. 29.]
[Note 152 : Slatin Pacha, t. I, p. 35.]
[Note 153 : Romolo Gessi ne savait pas l’arabe, et cette circonstance avait beaucoup servi les perfides manœuvres des ennemis de Solimân. Par la suite, Gessi essaya de mettre un terme aux pratiques esclavagistes des Danâgla et fit renvoyer dans leurs familles un grand nombre de Dinkas qui avaient été capturés. Une hostilité sourde gronda bientôt autour de lui et son crédit fut miné en haut lieu. Il voulut alors rentrer au Qaire pour se défendre et s’embarqua à Mechra-er-Rek, sur le Baḥr el Ghazal, avec 500 hommes. Mais il fut pris dans le « Sedd » pendant trois mois et demi (du 25 septembre 1880 au 5 janvier 1881) : il perdit un grand nombre de soldats et près de 300 femmes et enfants. Gessi mourut d’épuisement à Suez, quelque temps après son arrivée en Égypte. Il a raconté, dans la relation qu’on a de lui, ses expéditions contre Solimân Zibêr : _Sette anni nel Sudan Egiziano_ (1891).]
[Note 154 : Slatin Pacha, t. I, p. 42. L’insurrection mahdiste, qui éclata dans le Kordofan à la fin de 1881, fut en effet étendue au Darfour par les tribus arabes du sud : Ḥabbaniyé, Maaliyé et Rizégât.]
[Note 155 : Slatin Pacha : t. I, p. 176.]
[Note 156 : Schweinfurth, _Au cœur de l’Afrique_, t. II, p. 347-349.]
LE OUADAÏ
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AU SUJET DU OUADAÏ
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Le Ouadaï est resté longtemps ignoré de l’Europe. Le premier ouvrage qui traita de ce pays fut le _Voyage au Ouadaï_ du cheïkh Moḥammed el Tounesi, l’un des ulémas du Qaire, qui avait vécu au Darfour et au Ouadaï. Sa relation est très curieuse et donne beaucoup de renseignements de détail sur la vie intime des indigènes. Ceux qui connaissent cette partie de l’Afrique liront le cheïkh avec intérêt et profit : ils pourront d’ailleurs faire la part des exagérations et des inexactitudes.
Après lui, diverses tentatives furent faites par des explorateurs pour visiter le Ouadaï et échouèrent tristement. Cuny et de Beurmann périrent en essayant d’y pénétrer, l’un venant de l’Est, l’autre arrivant par l’Ouest. Le premier mourut le 25 juin 1858 à Tendely (Darfour), terrassé par la dysenterie ; le second fut assassiné au Kanem, en février 1863, par les Dalatoua de l’alifa Mousa. En 1856, Vogel avait été plus heureux, car il avait pu gagner la capitale du pays, Abéché. Il n’y séjourna que treize jours. Cet étranger, ce chrétien aux yeux bleus et à la chevelure blonde, excita la méfiance hostile des Ouadaïens par son habitude de parcourir le pays en prenant des notes et en dessinant. Il fut assommé aux environs d’Abéché, par les gens de l’aguid Djerma.
Nachtigal, après avoir visité pendant quatre ans — de 1869 à 1873 — le Tibesti, le Bornou, le Kanem, le Borkou et le Baguirmi, n’hésita pas à pénétrer au Ouadaï. Il fut bien reçu par le sultan ʿAli et resta six mois dans le pays. Il le quitta en janvier 1874 et parvint en Égypte dans le courant de la même année. Revenu en Europe, après six ans d’absence, il entendait à peine les langues qu’on y parlait.
Enfin, deux Italiens, le voyageur Pellegrino Matteucci[157] et l’officier de marine (sottotenente di vascello) Massari, visitèrent également le Ouadaï. Ils traversèrent l’Afrique, de la mer Rouge au golfe de Bénin, de Souakin à Akassa (1880-1881) : le prince Giovanni Borghese les accompagna jusqu’à Gneri (ou Niéré), dans le dâr Tama, et revint ensuite en Italie où le rappelaient des affaires urgentes de famille (1er octobre 1880). Matteucci mourut à Londres, au retour de ce voyage, et son _Diario_ fut publié par Della Vedova. Nous avons déjà eu l’occasion de dire que ce travail présentait peu d’intérêt : il ne comprend que des notes très brèves prises pendant la deuxième partie du voyage, du dâr Tama au golfe de Guinée, de Abou Keren à Akassa. On a même pu écrire ce qui suit : « Il est regrettable que le lieutenant Massari, seul survivant de l’expédition, n’ait jamais publié de relation assez circonstanciée pour écarter les doutes qui n’ont cessé de planer sur l’authenticité de ce voyage »[158]. Nous avons trouvé trace du passage des deux explorateurs au Dagana et au Fitri, et leur traversée du Ouadaï est absolument authentique. Si elle n’a pas donné tous les résultats qu’on était en droit d’espérer, cela tient tout d’abord à la fin prématurée de Matteucci ; cela tient également à ce que les deux voyageurs durent traverser rapidement le pays[159], accompagnés de surveillants et fort tourmentés par la crainte de subir le sort de Vogel. Ils voulaient revenir en Europe par Tripoli : mais ils auraient dû alors attendre pendant de longs mois, dans le Ouadaï, le départ d’une caravane pour le Fezzân. Il semble bien, d’autre part, que le retour par la voie du Bornou leur fut tout simplement imposé par le sultan du Ouadaï.
« Si Matteucci avait survécu, s’il avait pu revenir dans sa patrie avec tous ses documents, si même il avait pu rassembler, arranger et expliquer ses notes, en y ajoutant et en commentant toutes les observations qu’il conservait dans sa mémoire — ou peut-être aussi dans d’autres annotations, qu’il avait avec lui et qui ne nous sont point parvenues — le voyage pouvait avoir des résultats bien différents de ceux que nous avons constatés. Mais il n’en fut pas ainsi. La mort inattendue de Matteucci fut une double perte. Un accès de fièvre de quelques heures enleva l’explorateur et ensevelit avec lui, dans la même tombe, presque tout le fruit de la grande exploration. Car le voyage de Matteucci a vraiment mérité d’être appelé une grande exploration. Il n’y a pas de doute que, eu égard à la rapidité, à la longueur et à la direction de l’itinéraire, cette entreprise doit être comptée parmi les plus mémorables de l’Afrique dont on fasse mention dans l’histoire des explorations. Du Qaire à Akassa, la longueur du chemin suivi par les deux explorateurs mesure environ 7.000 kilomètres[160] ».
C’est dans la relation de Nachtigal[161] que l’on trouve encore, à l’heure actuelle, les renseignements les plus complets sur le Ouadaï. Le capitaine Julien a également publié une notice sur l’histoire de ce pays, qui, abstraction faite des erreurs du début, contient un exposé intéressant de la période s’étendant de l’avènement du roi ʿAli à l’année 1902[162].
Nous allons faire l’historique du Ouadaï, en glissant rapidement sur le règne des premiers sultans, et nous tâcherons d’indiquer quelle est la situation actuelle de ce pays vis-à-vis de nous. Nous donnerons aussi quelques brefs renseignements sur les diverses peuplades qui l’habitent. Enfin, comme il y a eu bien des changements depuis le voyage de Nachtigal, il ne sera peut-être pas inutile de parler du gouvernement et de l’administration.
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[Note 157 : Né à Ravenne en 1850, mort à Londres en 1881. Il visita, en 1877-1878, les bords du Nil Bleu avec le capitaine Romolo Gessi. En 1879, il alla, sous les auspices de la Société africaine d’exploration commerciale de Milan, étudier les ressources de l’Abyssinie. Il a donné la relation de chacun de ces deux voyages : _Sudan e Gallas_, _in Abessinia_.]
[Note 158 : Vivien de Saint-Martin : article Ouadaï.]
[Note 159 : Ils restèrent 49 jours au Ouadaï.]
[Note 160 : Della Vedova, _Diario_, p. 650. — C’est un ami de Matteucci qui parle de la sorte. La traversée de l’Afrique par les deux Italiens n’offre qu’un intérêt historique et n’est nullement comparable aux magnifiques voyages d’exploration de Barth et de Nachtigal. M. Frédéric Bonola Bey a protesté tout récemment, et avec raison, contre l’erreur commise par beaucoup de journaux et de publications géographiques, qui affirment que Nachtigal est le dernier en date des explorateurs du Ouadaï (_Bulletin de la Société khédiviale de géographie du Qaire_, 1910). Il semble cependant que M. Bonola Bey s’exagère quelque peu l’importance géographique du voyage de Matteucci et de Massari.]
[Note 161 : T. III. Voir la traduction de M. Joost van Vollenhoven.]
[Note 162 : Voir les renseignements coloniaux, février 1904 (publiés par le Comité de l’Afrique française).]
HISTORIQUE DU OUADAÏ
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Selon la tradition, le pays actuel du Ouadaï vivait à l’origine dans l’orbite du royaume du Kanem. Ce fait nous est d’ailleurs confirmé par la chronique d’Aḥmed, qui rapporte, comme nous l’avons déjà vu, que la domination du Kanem s’étendait autrefois depuis le Nil jusqu’au Niger. A cette époque, un envoyé du sultan de Ndjidmi allait dans la région montagneuse de l’Est recouvrer un tribut, que son maître le chargeait d’apporter ensuite en Égypte. Ce fonctionnaire fut vite appelé _er radjel el beoueddi el mâl, el ouaddaï_, c’est-à-dire « l’homme qui apporte les présents » : les gens du pays où il était chargé de lever l’impôt devinrent « les gens du Ouaddaï », _nâs hana el ouaddaï, nâs el ouaddaï_, et le pays lui-même reçut le nom de « pays du Ouaddaï », _dâr el ouaddaï_. Telle est, selon les indigènes, l’origine du mot Ouaddaï, ou Ouadaï. Étant donné qu’on prononce très souvent Ouaddaï[163], il est assez curieux que Nachtigal n’ait pas noté le fait : cependant Moḥammed el Tounesi avait déjà rapporté que la quatrième contrée du Soudan, en allant de l’Est vers l’Ouest, « est le Ouadadây ou Ouadây[164] ».
Il est peu probable que, ainsi que le croit Nachtigal, le nom de Ouadaï ait été donné au pays parce que Djamé, le père d’ʿAbd el Kerim, s’était arrêté pendant quelque temps dans le massif de Ouoda, à l’est de Kobèh. L’explorateur ajoute que Djamé s’arrêta également sur le mont Bourgou Qabqabiya et que c’est là l’origine du nom de Bourgou (ou Bôrgou), donné aux Ouadaïens par les habitants du Darfour. En réalité, ce mot n’est pas seulement employé au Darfour : on peut l’entendre assez fréquemment au Ouadaï et dans le reste du Territoire militaire du Tchad. Signalons enfin que le pays en question est parfois aussi appelé _dâr Ṣâlèḥ_, c’est-à-dire le royaume des descendants de Ṣâlèḥ l’Abbasside (Ṣâlèḥ ibn ʿAbd allah ibn ʿAbbâs).
En ce qui concerne l’histoire du Ouadaï, les renseignements donnés par les divers voyageurs (Moḥammed el Tounesi, Barth, Nachtigal), et ceux que nous avons recueillis chez les fogara du pays ne concordent pas toujours entre eux : nous n’accepterons que ceux qui nous semblent le plus devoir être conformes à la vérité. La remarque que nous venons de faire s’applique surtout à la période antérieure au sultan ʿAbd el Kerim Saboun : à partir de ce moment-là, l’histoire du pays est assez bien connue, et le récit qu’en a fait le capitaine Julien, sauf toutefois quelques petites erreurs de détail, constitue le meilleur document que l’on puisse consulter.
On peut admettre comme certain que le Ouadaï a compté sept sultans avant Saboun. Les noms variés de Kharout, Arout, Arous et Haroun reviennent par deux fois dans les généalogies, avec les épithètes de _el kebîr_ (l’aîné) et de _es ṣeghîr_ (le jeune), ou de _el aououel_ (le premier) et de _et tâni_ (le second) : il est probable qu’ils ne désignent, en tout, que deux sultans de même nom.