La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 2 (de 2)
Part 10
L’époque à laquelle fut fondé le royaume du Ouadaï est quelque peu incertaine : Barth indique l’année 1611 (1020 de l’hégire) et Nachtigal l’an 1635[165].
Nous avons déjà vu que le faqih ʿAbd el Kerim ben Djamé, de la tribu des Dialiin, renversa le sultan toundjour Daoud el Merenn, avec l’aide de contingents ouadaïens (Kodoï, Oulâd Djema’, Malanga, Madaba, Madala, Debba, Abissa, Mararit et Mimi) et de nombreux auxiliaires arabes (Maḥâmid, Maḥariyé, Naouaïbé, Erégat, Beni Holba et Abou Chedera) ; d’autres tribus ouadaïennes (Kachméré, Karranga et Fala) et certains Arabes (Missiriyé, Oulâd Râchid et Khouzam) demeurèrent fidèles à Daoud.
Après sa victoire, ʿAbd el Kerim installa la capitale du royaume à Ouara, où il fit bâtir une mosquée. Ce prince est quelquefois désigné, dans les généalogies, sous le nom de Ṣâlèḥ ou de Moḥammed Ṣâlèḥ : il régna 20 ans. Le cheïkh El Tounesy rapporte que Ṣâlèḥ et Soulêmân Solong, le sultan du Darfour, se donnèrent rendez-vous à la limite de leurs États et qu’ils marquèrent la frontière au moyen de longs clous en fer fichés dans les arbres. « Abdel Kerim payait tribut au Darfour, comme le faisaient les Toundjour, et la principale pièce de ce tribut était une princesse qui devait être livrée tous les trois ans. En même temps, il payait tribut aux Bornou pour éviter ainsi une intervention de ce pays en faveur des Toundjour[166]. »
Le fils de ʿAbd el Kerim est diversement appelé : Kharout, Arout, Arous el Kebir et Haroun ben ʿAbd el Kerim. D’après Nachtigal, il régna 23 ans et fut remplacé par son frère Kharif ; selon notre liste, il ne régna que six ans et son frère El Djezam, qui lui succéda, mourut dans l’année qui suivit son accession au trône[167].
Nachtigal rapporte que Kharif ne régna que trois ans. Ce prince conduisit une expédition contre Milbis, sultan du dâr Tama ; mais, abandonné de la plupart de ses soldats, il fut battu et tué.
Le quatrième sultan fut Yaʿqoub Arous (ou tout simplement Yaʿqoub), frère cadet de Kharif ou de El Djezam (?). Il régna 26 ans, selon Nachtigal ou 29 ans, selon notre liste. Ce prince refusa de continuer à être tributaire du Darfour et il envahit même ce pays. Il fut repoussé et les deux sultans, Yaʿqoub et Aḥmed Boukker, signèrent un traité de paix. ʿOmar Lélé, petit-fils d’Aḥmed Boukker, réclama de nouveau le tribut payé autrefois par le Ouadaï. Il pénétra dans les États de Yaʿqoub, à la tête de son armée, mais il fut vaincu et fait prisonnier. ʿOmar Lélé mourut en captivité dans un petit village des environs de Ḥadjer Djoumbo.
Le fils de Yaʿqoub est appelé Kharout es Seghîr, Arout, Arous es Seghîr et Harous et Tâni ben Yaʿqoub. Il régna 40 ans, selon Nachtigal, ou trois ans seulement, d’après notre liste.
Son fils Djoda lui succéda. Le règne de ce prince fut très glorieux et dura quarante-six ans, selon Nachtigal, ou quarante-trois ans, d’après nos renseignements. Le sultan Djoda porte aussi les noms de Moḥammed Gaudéh, ʿAbd el ʿAziz ben Haroun, Kharif el Timan (la double récolte), Moḥammed es Ṣâlèḥ (le vertueux) et Es Sarif (le prince infiniment généreux). Le sultan du Darfour, Abou ’l Qâsem, avait résolu de venger son frère ʿOmar Lélé, mort durant sa captivité dans le dâr Zioud. Il envahit le Ouadaï avec son armée, mais il commit la faute de diviser celle-ci en deux. Djoda le vainquit et le força à rentrer au Darfour. Le sultan du Ouadaï entreprit huit expéditions contre les fétichistes du Sud (Djenâkheré). Son aguid el baḥr, Guerfa, soumit la plus grande partie du Kanem, qui était alors administré par un khalifa du sultan du Bornou, le djerma Mélé.
Ṣâlèḥ Derret, fils de Djoda, succéda à son père. Il régna sept ou huit ans et eut neuf fils : l’aîné d’entre eux, ʿAbd el Kerim, avait sa mère qui appartenait à la tribu des Malanga. Pendant une absence de Derret, qui était allé combattre des rebelles, on fit courir le bruit de sa mort. Disons, à ce propos, que le décès des sultans du Ouadaï est toujours entouré d’un profond mystère : cela permet à une certaine coterie de nouer des intrigues et de prendre les précautions nécessaires pour amener l’avènement du prince de son choix. ʿAbd el Kerim crut donc que la nouvelle était exacte et qu’on voulait lui tenir cachée la mort de son père : il se prépara à revendiquer le trône les armes à la main. Il le fit d’autant mieux que Ṣâléḥ Derret avait toujours favorisé ouvertement un de ses fils illégitimes, Assed (ou Acyl)[168], et que cet état de choses avait forcé l’héritier présomptif à quitter la cour. ʿAbd el Kerim revint à Ouara, à la tête de ses partisans, et s’empara des insignes de la royauté. Derret, en apprenant la révolte de son fils, s’enfuit chez les Kodoï, puis chez les Madala. Lorsque le jeune souverain vint à savoir que son père vivait encore, il voulut quitter le trône et faire sa soumission ; mais Derret ayant été assassiné sur ces entrefaites, ʿAbd el Kerim resta sultan et prescrivit le massacre de ses adversaires. Assad (ou Acyl), l’enfant favori de Ṣâlèḥ Derret, s’était enfui auprès du sultan du Darfour, Moḥammed el Fâdhel : ʿAbd el Kerim l’attira par ruse au Ouadaï, où, selon la coutume, le jeune prince fut aveuglé.
Au bout de deux ans de règne, ʿAbd el Kerim — surnommé Saboun — entreprit une expédition mémorable contre le Baguirmi. Le sultan de ce pays, ʿAbd er Raḥman Gaouranga, régnait depuis 1785. Ce prince, débauché et libertin, avait contracté un mariage incestueux avec sa sœur Tamar : à la suite d’intrigues amoureuses de celle-ci, le mbang la fit emprisonner. Tamar fut d’ailleurs la cause de la rupture de son frère avec le fatcha Araouéli. La première femme du sultan, Goumso Zitoun, accusa sa rivale d’entretenir des relations avec ce dignitaire : ʿAbd er Raḥman, furieux, voulut alors faire tuer le fatcha, mais celui-ci se réfugia à Bougouman.
Le mbang du Baguirmi s’était ainsi privé de son chef le plus capable, quand Saboun apparut devant Massnia avec une armée. Le sultan du Ouadaï avait été appelé par les Boulala, qui avaient eu fort à souffrir des incursions de Gaourang. Saboun disait d’autre part, qu’il voulait infliger un châtiment exemplaire à un prince qui avait outrageusement offensé Dieu et l’Islâm. Le mbang fut abandonné de ses principaux dignitaires et les Ouadaïens enlevèrent sa capitale. ʿAbd er Raḥman périt dans le massacre qui suivit la prise de la ville. Saboun fit un butin immense et, entre autres choses, trouva dans le palais royal une grande quantité d’écus d’Espagne et de thalers d’Autriche (ryâl, abou medfâ, gours). Il revint à Ouara, après avoir installé à Massnia un fils de Gaourang, Ngarba Bira, qui vivait réfugié au Ouadaï (1806). Saboun fit marcher ses aguids contre le fatcha Araouéli, qui tenait toujours la campagne. Celui-ci s’était déclaré pour le tchéroma Bourgoumanda, un autre fils de ʿAbd er Raḥman : il reprit Massnia et s’empara du mbang Bira, qu’il fit mettre à mort. Les troupes que Saboun envoya au Baguirmi, à plusieurs reprises, pour soutenir les prétentions d’un troisième fils de ʿAbd er Raḥman, ne purent réussir à donner le pouvoir à ce prince. Les circonstances vinrent cependant favoriser l’action ouadaïenne au Baguirmi. La rupture se fit entre Bourgoumanda et le fatcha : le premier, battu, demanda aide et assistance au cheïkh du Bornou, El Kanemi, puis au sultan du Ouadaï. Saboun ne consentit à envoyer des troupes au mbang qu’après la promesse faite par celui-ci de s’astreindre dorénavant à payer un tribut régulier. Araouéli fut alors battu et pris : Bourgoumanda l’envoya au Ouadaï, où il fut mis à mort. Le nouveau souverain du Baguirmi devait régner de 1807 à 1846.
Saboun régna de 1805 à 1815. Il fit massacrer l’un de ses frères, Radama ; un autre frère du sultan, Moḥammed Chérif, se réfugia au Darfour. Saboun réussit à soumettre le dâr Tama, qui avait vécu jusque- là dans la dépendance du Darfour. Le Tama était un pays hérissé de montagnes et couvert de forêts très denses. Le sultan du Ouadaï fit abattre les forêts et brûler les arbres : il réussit ainsi à cerner la montagne, au pied de laquelle se trouve Nyéré (ou Yangal), la capitale du pays. L’énergie de Saboun vint à bout de tous les obstacles qui s’opposaient à la marche en avant de l’armée ouadaïenne : la retraite de ʿAbd Allah Aḥmed (ou Abou Derek), le souverain du Tama, fut enfin forcée et ce prince dut se réfugier chez les Zegâoua du Darfour. Saboun ravagea la région et rentra à Ouara avec une grande quantité d’esclaves. Il dirigea encore deux expéditions contre le Tama, pour achever la pacification de cette nouvelle province. Plus tard, Aḥmed put revenir à Nyéré et y exercer de nouveau le commandement : mais il dut reconnaître la suzeraineté du Ouadaï. Saboun eut aussi à réprimer un soulèvement partiel des tribus autochtones (Kodoï et Oulâd Djemaʿ).
Ce prince favorisa le développement commercial du Ouadaï. Les Djellâba de la vallée du Nil circulèrent librement dans le pays, et une colonie importante de ces marchands se fixa à Nimro, non loin de Ouara. Le chemin qui unit le Ouadaï à Benghazi, par le pays des Maḥâmid, celui des Bideyat, Koufra et Diâlo, fut reconnu à ce moment-là. Les marchandises préférèrent cette voie à l’antique route du Fezzân, et les caravanes des Medjâbré firent dès lors la navette entre Ouara et la Méditerranée. Enfin, Saboun entra aussi en relations avec l’Égypte : il envoya une lettre à Moḥammed ʿAli, qui lui répondit amicalement, et il échangea des présents avec Ibrahim Pacha.
Saboun trouva la mort en 1815, en poursuivant des individus qu’il avait surpris en flagrant délit de vol. Le plus âgé de ses enfants, Moḥammed Bousetta, ne régna que quelques mois. Un autre fils de Saboun, Yousef ʿAbd el Qâder Khariféïn, qui était tout jeune[169], fut alors proclamé sultan. Devenu adulte, il fit aveugler tous ses frères. Il entreprit, sans succès du reste, deux expéditions contre le sultan du dâr Tama, ʿAbd allâh es Sarif. Yousef s’était libéré de la tutelle de ses parents et de ses anciens protecteurs : il s’adonnait à la merissé, gouvernait de la façon la plus extravagante et tourmentait constamment ses sujets. Quelques dignitaires, d’accord avec les 90 femmes du harem, résolurent d’empoisonner le sultan ; mais le complot fut découvert et Khariféïn fit massacrer ses ennemis ainsi que toutes ses femmes. Il attaqua sans succès les Diongor de l’Abou Telfan et marcha également contre les Dadjo du dâr Sila, dont le sultan n’avait pas payé intégralement l’impôt fixé. Une seconde conspiration débarrassa le pays de cet ivrogne, qui faisait peser une véritable terreur sur tous ses sujets. On empoisonna sa merissé et, quand il fut étourdi, les conjurés l’achevèrent. Yousef avait régné près de 15 ans.
L’un de ses fils, Râkeb, fut nommé sultan, et on creva les yeux à tous les autres (1829). Le jeune prince était étroitement surveillé par les conspirateurs qui, seuls, pouvaient l’approcher. La mère de Râkeb sut rallier à elle le Kamkolak Yaʿqoub, de la tribu des Malanga, que ses troupes avaient rendu le maître de la situation : elle le fit ensuite assassiner.
La variole emporta le jeune sultan au bout d’un an à dix-huit mois de règne. La coterie qui détenait le pouvoir substitua alors au prince défunt le fils de l’aguid-djerma Dougri. Mais cette supercherie provoqua le soulèvement de certaines tribus autochtones. Celles-ci avaient déjà été froissées de voir que le successeur de Khariféïn était fils d’une Arabe, alors que, d’après la tradition, le souverain doit être du sang des sultans ouadaïens et avoir pour mère une femme maba[170]. De plus, les nombreuses exécutions ordonnées par les protecteurs de Râkeb avaient irrité le sentiment national, et les tribus autochtones accusaient les dirigeants de gouverner avec des captifs, de massacrer les Ouadaïens de race et de n’épargner que les Arabes. Les Malanga résolurent de chasser les imposteurs qui détenaient le pouvoir. Ils prirent les armes et combattirent les troupes envoyées pour les réduire. Les Kodoï se joignirent à eux. « Aux époques de rivalité et de contestations ou de luttes pour l’élection d’un sultan, chacune des cinq tribus cherche à fournir un prince à l’État ; car le prince traite sa tribu alors avec une certaine déférence et y choisit la plus grande partie de ses officiers, de ses vizirs, etc.[171]. » Les deux tribus révoltées décidèrent de porter au pouvoir un prince de sang royal qui vivait chez les Kodoï : c’était Moḥammed ʿAbd el ʿAzîz Dhaouiyé, fils de Radama et petit-fils de Saboun Gandiguin, fils du sultan Djoda. Les Malanga et les Kodoï furent d’abord battus, mais les Madaba, les Oulâd Djema’, les Mimi, les Mararit, les Ganyanga et les Bitanguinna adhérèrent au mouvement de révolte : Ouara fut enlevé et livré au pillage. ʿAbd el ʿAzîz fut alors proclamé sultan. Il dut, à plusieurs reprises, mater la turbulence de certaines tribus ouadaïennes : Malanga, Kelinguen, Tittir, Ganyanga et Kondongo. Il régna cinq ou six ans et mourut de la variole, au moment où une armée forienne envahissait le Ouadaï.
Les neuf fils du sultan défunt étant tous en bas âge, le Kamkolak Abou Ommi exerça la régence au nom de son neveu Adem, âgé de sept ans. Une terrible disette régnait alors dans le pays, à la suite de pluies insuffisantes. Cette calamité affaiblissait considérablement la puissance du Ouadaï : beaucoup d’habitants émigraient, d’ailleurs, dans les contrées voisines. Les troupes du Darfour n’eurent aucune peine à battre par deux fois celles du Ouadaï et à pénétrer jusqu’à Ouara. Le sultan forien, Moḥammed el Fâdhel, intronisa alors un prince ouadaïen, Moḥammed Chérif, frère de Saboun (juillet 1834).
=Moḥammed Chérif (1834-1858).= — Après le meurtre de son frère Radama par le sultan Saboun, Moḥammed Chérif s’était enfui au Darfour. Il passa ensuite au Kordofan et, selon le capitaine Julien, il fit même le pèlerinage de la Mekke. Plus tard, Chérif revint au Darfour et, voyant que l’occasion était favorable pour conquérir le trône du Ouadaï, il s’en ouvrit au sultan Moḥammed el Fâdhel. Il sollicita l’appui de ce prince et s’engagea à lui payer un tribut, si les troupes foriennes réussissaient à l’installer à Ouara. Après avoir hésité pendant quelque temps, El Fâdhel accepta et réunit une armée, dont il donna le commandement à l’esclave ʿAbd el Syd. Nous avons déjà vu que l’expédition réussit complètement : le jeune sultan du Ouadaï et ses proches parents furent pris et livrés aux Foriens, qui retournèrent ensuite dans leur pays.
Dans la deuxième année de son règne, Chérif marcha sur les îles Karga, où quelques dignitaires ouadaïens, le djerma Goundi entre autres, étaient allés trouver un prétendant du nom de Nour ed Dîn (ou ʿIzz ed Dîn), afin de le décider à prendre les armes contre le sultan du Ouadaï. Chérif attaqua les rebelles : il les fit mettre à mort et revint à Ouara avec de nombreux troupeaux de bœufs kouri.
Huit ans plus tard, eut lieu l’expédition contre le Tama, dont le sultan avait fait preuve d’insolence envers son suzerain d’Abéché. Chérif occupa le pays : Moḥammed en Nour se réfugia à El Fâcher et fut remplacé par son frère Ismaʿïl. Moḥammed revint bientôt, battit les aguids ouadaïens restés dans le pays et reprit le commandement du dar Tama. Chérif entra de nouveau en campagne et marcha à deux reprises contre ce prince, mais, chaque fois, Moḥammed en Nour s’enfuit devant les troupes ouadaïennes et revint après leur départ. Le sultan Chérif ravagea alors complètement le pays : il incendia les villages, les récoltes, les forêts, et répandit partout la désolation et la ruine. Il réussit ainsi à obtenir la soumission définitive des Tama et il revint à Ouara, après avoir installé à Nyéré un autre frère de Moḥammed en Nour, Ibrahim ibn Soulêmân. L’ancien sultan revint encore, mais il fut battu et tué par Ibrahim.
Quelques mois après, Chérif marcha contre le Bornou (1846). Afin de donner le change, il fit quelques démonstrations sur le Baguirmi et le Kanem, avant de se diriger vers le Chari. Le sultan du Ouadaï avait été appelé par une fraction de la cour de Kouka, qui voulait renverser la dynastie des Kanemiin et rétablir les princes de la dynastie détrônée. Mais Chérif comptait surtout profiter des embarras du cheïkh ʿOmar, alors occupé du côté de Zinder, pour exiger de lui une contribution de guerre ou exécuter tout au moins un fructueux pillage au Bornou. ʿOmar rassembla quelques troupes et, accompagné de son frère ʿAli et du cheïkh Terab[172], marcha contre l’envahisseur : celui-ci venait de passer le Chari, dont les eaux étaient très basses. La rencontre entre les deux armées eut lieu non loin de Koussri. Les troupes du cheïkh ʿOmar reculèrent et leur défaite fut due en partie à la trahison des habitants de Koussri et de certains Choua, qui tombèrent sur les Bornouans. Terab fut tué entre Koussri et Kikoa, et ʿAli fut livré aux Ouadaïens par les habitants de Koussri. Chérif entra à Kikoa sans coup férir et livra cette ville aux flammes, après l’avoir complètement pillée. Il séjourna ensuite quelque temps à Ngourno et proclama comme sultan du Bornou le prince ʿAli ben Ibrahim, qui devait tomber par la suite sous les coups du cheïkh ʿOmar et clore ainsi la dynastie des Sêfiya. Chérif n’attendit pas l’arrivée des troupes bornouanes de Zinder, qui étaient sous le commandement de ʿAbd er Raḥman, frère de ʿOmar : Barth rapporte qu’il battit prudemment en retraite, Nachtigal écrit qu’il se retira moyennant une contribution de guerre de 8.000 thalers, et enfin les indigènes disent qu’il fut obligé de quitter le Bornou parce que la variole (djederi) décimait son armée. En revenant à Ouara, Chérif fortifia son autorité sur les tribus du Baḥr el Ghazal (Kreda et Kecherda), qui étaient administrées par l’aguid el baḥr.
Quelques années après l’expédition du Bornou, le sultan du Ouadaï devint aveugle. D’après la loi du pays, cette infirmité le rendait incapable d’exercer plus longtemps le pouvoir. Chérif était d’ailleurs impopulaire, parce qu’il avait été intronisé par une armée forienne et aussi à cause de sa grande cupidité. Les tribus autochtones s’agitèrent et le sultan, craignant un coup de main de leur part, alla se fixer à Abéché[173]. Il évitait ainsi le voisinage des Kodoï, dont l’hostilité lui était bien connue, et il se rapprochait des Kelinguen, qui étaient ses plus chauds partisans. Pour expliquer ce changement de résidence, on fit savoir au peuple que le palais de Ouara était hanté par de méchants esprits (1850).
Chérif avait déjà eu à combattre un soulèvement des Kodoï, qui avaient pris les armes pour soutenir les prétentions au trône de Dja’far, fils aîné de Saboun. Ce prince avait été envoyé au Qaire, à l’âge de treize ans, pour y faire ses études. Étant donnée la vive inimitié qui divisait le Ouadaï et le Darfour, son père l’avait dirigé sur Benghazi, par le désert, avec une caravane de 500 chameaux. Arrivé à destination, Dja’far fut retenu et maltraité par le pacha de Tripoli. Grâce à la protection anglaise, il put cependant gagner l’Égypte, où il n’arriva que 11 ans après son départ du Ouadaï. Plus tard, il quitta le Qaire et vint demander l’appui des Kodoï pour conquérir le pouvoir. Chérif marcha contre le prétendant et lui livra bataille à Djelkané (ou Djalkam) : les troupes royales, entraînées par l’exemple de Mérem Niengal, fille du sultan et de Hababa Maden, qui combattait habillée en homme, remportèrent une victoire complète (1845). Dja’far s’enfuit au dar Rounga (1846), puis se retira à El Fâcher (1849).
Les Kodoï, soutenus par les Oulâd Djema’ et les Mararit, se soulevèrent de nouveau en 1851. Ils furent vaincus et obligés de faire leur soumission ; mais, un peu plus tard, ils prirent encore les armes pour soutenir les prétentions au trône d’un prince de sang royal, Makem.
Chérif eut ensuite à combattre la révolte de son fils aîné, le tangtalek Moḥammed Harir, qui craignait de ne pas obtenir le pouvoir parce que sa mère était une Poul. Le sultan marcha contre le rebelle et le vainquit ; ce dernier, malgré les assurances de pardon que lui faisait prodiguer son père, s’enfuit au dâr Tana, chez Ibrahim. Chérif alla l’y attaquer : il fut vainqueur dans deux rencontres, mais le sultan du Tama reprit l’offensive avec ses meilleures troupes et Chérif, battu, dut rentrer au Ouadaï. Plus tard, et sur les conseils d’Ibrahim, Moḥammed Harir alla à Abéché faire sa soumission : toutefois, il craignit encore pour sa vie et se réfugia au Darfour. Ibrahim engagea alors Adem, fils de ʿAbd el ʿAzîz, qui se trouvait au Darfour, à faire valoir ses droits au trône, avec l’aide des Kodoï, des Oulâd Djema’ et des Mararit. Ce prince se rendit à Nyéré, dans le dâr Tama, mais il ne réussit pas à organiser une armée et il se retira dans un petit village du pays. Le tangtalek Moḥammed, qui était revenu à Abéché pour aider Chérif dans sa lutte contre Adem, intriguait surtout pour lui-même et rassemblait des partisans. Son père, justement inquiet, le fit emprisonner ; mais Moḥammed réussit à s’enfuir et à se réfugier encore une fois au Darfour.
Moḥammed Chérif mourut en 1858, après avoir régné 24 ans. Il avait dû, en dernier lieu, partager le gouvernement du royaume avec son beau- frère, le djerma Assed abou Djebrin : il lui abandonna d’une façon plus particulière l’administration des provinces de l’ouest. Chérif encouragea la haine de l’étranger qui caractérise les tribus maba : il espérait ainsi effacer le souvenir de l’assistance que lui avait autrefois donnée le sultan du Darfour et se faire une réputation de sultan national. Les étrangers, les commerçants (Djellâba, Arabes de la Tripolitaine, Medjâberé, etc...), furent molestés, dépouillés de leurs biens, voire même massacrés. Les caravanes du nord désertèrent alors le Ouadaï. Les Djellâba furent plus tenaces et continuèrent pendant quelques années à venir dans le pays, en dépit des vexations et des mauvais traitements qui les y attendaient ; mais un édit de proscription devait leur fermer les portes du Ouadaï, car Moḥammed Chérif bannit finalement de son royaume tous ceux qui n’y étaient pas fixés à demeure. Les Djellâba étaient d’ailleurs très mal vus du reste de la population et le terme de Dongolâoui était, pour les Ouadaïens, le symbole du plus profond mépris. Chérif, qui détestait ces commerçants, accusait ceux de Nimra d’avoir été favorables au prétendant Dja’far.
Le tableau suivant donne la descendance du sultan Chérif et de momo Maden, la sœur du djerma Assed abou Djebrin (surnommé _Ech Chaïb_ : le vieillard).
Moḥammed Chérif et momo Maden (de la tribu des Matlamba) | +-----------+---------------+-+--------------+--------------+ | | | | | Mérem Niengal ʿAli Yousef Abou Kouyouma Mérem Zara | | | | +------+-------+ +--------+----+----+------+ | +-----+---+ | | | | | | | | | Aba Aḥmed Ibrahim Doud-Mourra Mérem Mérem Acyl Mouṣṭafa ʿAbdel Zaït abou Zanaba Fatmé Qâder Ghazali