La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 2 (de 2)
Part 11
=ʿAli (1858-1874).= — A la mort de Chérif, une de ses femmes, Hababa Kedeni, essaya de faire arriver au trône son fils Soulêmân. Mais le djerma Assed et l’aguid des Maḥâmid étaient les maîtres de la situation : ils firent venir au palais le jeune ʿAli, fils de Chérif et de Hababa Maden, qui reçut les insignes de la royauté. ʿAli jeta en prison Hababa Kedeni et fit crever les yeux aux deux fils de cette femme, Soulêmàn et Sêf en Naṣr. Le jeune sultan fit encore aveugler son frère ʿAbd el Maḥmoud, dit Abou Kouyouma, et le tangtalek ʿAbd el Kerim, fils de Chérif et d’une femme kondongo. ʿAli épargna cependant son frère Yousef, qui avait toujours simulé une complète surdité et se montrait d’ailleurs très attaché au nouveau sultan. En 1861, le tangtalek Moḥammed Harir essaya de renverser ʿAli : il dut s’enfuir encore une fois au Darfour, où il se fixa d’une façon définitive. Une autre femme de Chérif, Hababa Kafani, intrigua pour faire arriver au pouvoir son fils Aḥmed : le sultan la fit exécuter et Aḥmed se réfugia à Kouka, auprès du cheïkh ʿOmar.
Nachtigal, qui visita le Ouadaï en 1873, nous a fait connaître la simplicité des manières, la largeur d’esprit et le grand bon sens qui caractérisaient le sultan ʿAli. L’explorateur rapporte que ce prince, éminemment juste, possédait un caractère très ferme et qu’il se montrait d’une sévérité inexorable envers les fauteurs de troubles et de désordres : nous ajouterons même que l’énergie du sultan ʿAli confinait parfois à la cruauté. ʿAli mata toutes les résistances et gagna à sa cause la puissante tribu des Kodoï, en lui accordant des privilèges et en devenant l’ami du prétendant Adem. Désireux d’augmenter la prospérité de ses États, le nouveau souverain mit un terme au régime d’exception que Chérif avait fait peser sur tous les étrangers : les commerçants de la vallée du Nil et les caravanes du Nord reparurent au Ouadaï, et le sultan les protégea contre les brutalités et les exactions de ses sujets. ʿAli affectionnait particulièrement les Djellâba. Il donna à certains d’entre eux des emplois de confiance : le ḥadj Aḥmed Tangatanga, qui avait été un ami de jeunesse du sultan, devint son confident et son conseiller ; le koursi ʿOthman oueld el Fâdhel, que son souverain avait chargé d’une mission particulière au Bornou et qui accompagna Nachtigal depuis Kouka jusqu’à Abéché, était également un Djellâbi. Les faveurs accordées aux étrangers et le peu de cas que le sultan faisait des traditions, quand elles lui paraissaient devoir être préjudiciables au bien du royaume, mécontentèrent les Ouadaïens de race. La reine-mère, ou momo, qui jouissait d’une réelle influence dans le pays, faisait une vive opposition à son fils, lui reprochant d’avoir rompu avec la politique de Chérif. Mais le sultan, escorté de toute sa cour, alla trouver momo Maden et lui prescrivit, sur un ton qui n’admettait pas de réplique, de ne plus s’occuper désormais des affaires du royaume.
Le sultan ʿAli eut l’ambition d’étendre le plus possible sa puissance et d’établir, au profit du Ouadaï, une sorte d’hégémonie politique dans toute l’Afrique Centrale. Il fit reconnaître sa suzeraineté par le sultan du dâr Rounga et il consolida son autorité sur les Arabes du Baḥr Salamat et du Baḥr Râchid. Du côté du Nord, il eut à combattre les Oulâd Slimân, qui parcouraient le pays compris entre le Kanem et le Darfour et qui étaient venus razzier les Maḥâmid d’Ourâda. ʿAli aurait bien voulu s’attacher ces nomades turbulents, trop éloignés du Ouadaï pour qu’il pût s’opposer efficacement à leurs incursions. Mais c’est en vain qu’il leur fit des avances et qu’il montra les plus grands ménagements envers les prisonniers de guerre de cette tribu[174]. Les Oulâd Slimân continuèrent à battre en brèche l’autorité de ʿAli dans la partie occidentale de son royaume et ils furent toujours en lutte avec l’aguid el baḥr et avec le chef nakazza de Oun, Derbaï. Du côté du Nord également, l’aguid ez Zebada, Meri, dirigea une expédition contre les Bideyat de l’Ennedi et en ramena de nombreux esclaves, entre autres le jeune Cherf eddin. Ce dernier, quoique fait eunuque, devait plus tard jouer un rôle important au Ouadaï.
La guerre avec le Baguirmi éclata à la fin de 1870. L’orgueilleux Moḥammed abou Sekkin était infatué de sa puissance et désirait, depuis longtemps, rompre le lien de vassalité qui le rattachait au sultan ʿAli. Il se moquait ouvertement de son suzerain, faisait courir le bruit de sa mort et organisait à cette occasion des réjouissances publiques ; le tribut qu’il envoyait à Abéché ne comprenait que de vieux esclaves, maigres et laids, etc. ʿAli prit patience pendant quelque temps, mais les prétentions d’Abou Sekkin sur le Dagana et les incursions de ses troupes au Fitri devaient faire éclater la lutte. Lorsque le dignitaire baguirmien ʿAbd el Fatcha se porta sur Djogodé, dans le Fitri, Djourab se replia avec ses Boulâla et avertit le sultan ʿAli. Dès que l’hivernage fut terminé, celui-ci envoya une armée commandée par le djerma Abou Djebrin, qui avait sous ses ordres : l’aguid el Maḥâmid Bechâra, l’aguid el baḥr Keneticha, l’aguid ez Zebada Meri, l’aguid el Djaʿâdné Zaït, l’aguid ed Debaba Aḥmed et l’aguid el Khouzam Yousouf en Nelsa (décembre 1870). Abou Djebrin se dirigea vers le Debaba et, comme le mbang restait enfermé dans Massnia et ne faisait pas mine de vouloir se retirer sur Bougouman, ʿAli accourut d’Abéché et prit le commandement des troupes. Il alla mettre le siège devant la capitale du Baguirmi ; mais la ville était solidement fortifiée, et ses épaisses murailles semblaient devoir défier les efforts des Ouadaïens. Le sultan avait emmené avec lui deux étrangers, deux Fitzân, venus à Abéché avec les caravanes du nord de l’Afrique[175]. C’est grâce à eux que la forteresse put être enlevée. Sur leurs conseils, ʿAli fit creuser une mine sous la partie sud-ouest du mur d’enceinte ; on y déposa des bouteilles en paille tressée (_hanga_) et de grandes calebasses (_boukhsa_), remplies de poudre. Après la mise de feu, quelques petites explosions commencèrent à se produire : les Baguirmiens s’empressèrent d’apporter de l’eau aux remparts, pour la verser sur l’endroit où était la mine, mais une explosion formidable brisa la muraille et projeta ses défenseurs de tous côtés[176].
Le sultan ʿAli avait donné ses vêtements à Moḥammed ould Bechâra, fils de l’aguid des Maḥâmid : le jeune touèr prit la place de son maître et resta entouré de gardes et de dignitaires. Pendant ce temps-là, le sultan prenait part à l’assaut et pénétrait dans la ville par la brèche qui venait d’être ouverte. Mais ses troupes furent surtout préoccupées de pillage et ne pensèrent plus à s’emparer du mbang Abou Sekkin. Celui- ci, entouré de quelques hommes dévoués, arriva à la brèche par un chemin différent de celui qu’avait suivi ʿAli et sortit de la ville. Il se battit avec les gens qui gardaient Moḥammed et ce dernier, blessé de plusieurs coups de sagaie tomba de cheval. Bechâra prit peur et s’enfuit, tandis que le mbang, de son côté, réussissait à gagner la campagne. ʿAli, furieux de voir que son ennemi lui échappait, fit enterrer vivant Bechâra et nomma le jeune Moḥammed aguid des Maḥâmid (fin février 1871).
Les Ouadaïens livrèrent Massnia au pillage et y recueillirent un riche butin. ʿAli revint à Abéché avec 20 ou 30.000 esclaves et prisonniers de guerre : on comptait, parmi eux, un certain nombre de princes et de princesses de sang royal, entre autres ʿAbd er Raḥman Gaourang, le mbang actuel du Baguirmi. Le sultan du Ouadaï avait surtout emmené des gens qui pouvaient augmenter la prospérité de ses États : des tisserands, des teinturiers, des tailleurs, des selliers, etc. ; les Baguirmiens qui exerçaient un métier furent installés dans les grandes localités, à Abéché, à Nimro, etc. ; les autres furent répartis dans le pays et durent se livrer à l’agriculture.
ʿAli avait installé comme mbang du Baguirmi un prince de la famille royale, ʿAbd er Raḥman, fils du Ngaré Niilmi, un oncle d’Abou Sekkin. Il lui laissa quelques troupes, pour le protéger contre les attaques du sultan dépossédé. Ce dernier menait une existence errante du côté du Chari. Il s’était d’abord réfugié à Bousso ; il séjourna ensuite à Bougouman et à Mandjaffa et se battit contre l’usurpateur et les troupes de secours. Le manque de céréales le força à pousser vers le sud du pays : c’est là que Nachtigal alla lui rendre visite, au début de 1872. Les Baguirmiens étaient restés fidèles à l’ancien mbang et détestaient, par contre, celui que leur imposait le sultan ʿAli ; mais les Arabes, qui avaient beaucoup souffert des exactions d’Abou Sekkin, étaient favorables à ʿAbd er Raḥman et aux Ouadaïens.
En 1873, Nachtigal visita le Ouadaï et fut très bien reçu par le sultan ʿAli.
L’expédition contre les Diongor du Guéra marqua la fin du règne de ce prince. Nous avons déjà dit qu’elle échoua piteusement et que l’aguid ez Zebada, Meri, très aimé du sultan à cause de sa grande bravoure, périt dans l’assaut qui fut donné à la montagne. ʿAli mourut sur la route du retour à Abéché. Le capitaine Julien croit qu’il fut empoisonné. Nous ne l’avons point entendu dire. Il nous a été rapporté que le sultan était déjà malade depuis quelque temps : l’échec lamentable devant le Guéra et la perte de l’aguid Méri auraient porté un coup terrible au prince énergique qu’était ʿAli, et des vomissements de sang auraient amené sa mort.
Le sultan ʿAli est un des souverains les plus remarquables du Ouadaï. A l’intérieur, il mata les grands du pays, en réprimant énergiquement toute tentative d’indépendance de leur part ; à l’extérieur, il porta à son apogée la puissance du dâr Ṣâlèḥ. Il avait renforcé l’autorité du Ouadaï sur le pays des Bideyat, le Baḥr el Ghazal, une partie du Kanem et du Borkou, et le Baguirmi. Du côté du Sud, il avait étendu son action sur le Baḥr Salamat, le Rounga et le Kouti. Après lui, l’autorité du sultan sera souvent méconnue, les dissensions intestines reprendront de plus belle et la puissance ouadaïenne ira sans cesse en déclinant.
=Yousouf (1874-1898).= — Le tableau suivant donne les noms des enfants laissés par ʿAli.
ʿAli | +------------+-----------+----+----+----------+------------+ | | | | | | Aba Zaït Aḥmed abou ʿAbdel Aḥmed el Mérem Mérem (tué par Ghazali Hadi Kebir Habbo[177] Koulla[177] ordre de (épouse (meurt (tué par (épouse (épouse Yousouf) une fille de mort Ibrahim) Moḥammed l’aguid du sultan naturelle ould Guerri) Yousouf, sans Bechâra) aveuglé par avoir Doud-Mourra) régné)
La mère d’Aba Zaït, le fils aîné du sultan, était une djellâbiyé de Nimro ; celle d’Aḥmed abou Ghazali, le cadet, était une kecherdâwiyé. Les deux princes furent donc écartés du trône, qui échut à Yousouf, fils de Chérif et de momo Maden[178].
Moḥammed abou Sekkin, en apprenant la mort du sultan ʿAli, quitta Bougouman et marcha sur Massnia. Le mbang ʿAbd er Raḥman fut battu et tué : Yousouf le remplaça par Ngaré Gabilé, qui avait été fait prisonnier en 1871 et vivait à Abéché. Quelques années plus tard, Gabilé dut abandonner Massnia et se réfugier au Ouadaï. Abou Sekkin vécut paisiblement les dernières années de son règne : il mourut en 1884, et son fils Bourgoumanda, qui se trouvait à Abéché, fut alors nommé mbang du Baguirmi. La cruauté de ce prince lui valut d’être chassé par ses sujets : il s’enfuit au Ouadaï et il fut remplacé par le jeune frère d’Abou Sekkin, Moḥammed ʿAbd er Raḥman Gaourang, qui règne encore actuellement (1890).
Nous avons déjà vu, à propos des Dialiin, comment Râbaḥ fut amené à quitter Solimân Zibêr (1879). A ce moment, le Dâr el-Kouti était administré, pour le compte du Rounga et du Ouadaï, par le vieux Kober, fils de ʿOmar dit Djougoultoum, qui avait été le premier aguid de la région. Râbaḥ, arrivant du Baḥr el Ghazal, fit irruption dans le Dâr-el- Kouti et s’installa à Châ. Puis, il passa dans le Rounga, et ses nombreux bazinguers effectuèrent leurs razzias d’esclaves dans la région comprise entre le Salamat et l’Oubangui. En 1883, l’aguid es Salamat, Cherf eddin, intervint pour rétablir les droits du Ouadaï sur des provinces qui, jusque-là, avaient été ses tributaires : il se fit battre par Râbaḥ aux environs de Boukkas, dans le Salamat. L’aventurier se porta ensuite vers le lac Iro et saccagea le pays sara : au retour, il traversa le Rounga et vint s’installer dans le Dâr-el-Kouti. Dans les années qui suivirent, Râbaḥ opéra plus particulièrement dans les pays du Sud : il essaya de razzier les Ubaggas, qui se réfugièrent dans les nombreuses cavernes des Kagas ; il fit également une incursion du côté de Bangassou. En 1884-1885, il alla s’installer à Gribingui, et ses bannières poursuivirent leur œuvre de mort dans toutes les directions, chez les Banda et les Mandjia. Il monta ensuite vers le Nord, traversa le Chari, le Ba Karé, saccagea le pays sara et vint séjourner à Denzé (1886). Râbaḥ entra en relations avec Djideï, le grand chef des Arabes Salamat, qui désirait s’affranchir du joug de l’aguid Cherf eddin. Celui-ci accourut, avec les contingents de plusieurs aguids. Un combat eut lieu à Amm Timan : Râbaḥ céda la place et se réfugia dans sa zériba, où les Ouadaïens n’osèrent point venir l’attaquer.
Vers cette époque, le khalife ʿAbdoullahi chercha à faire rentrer Râbaḥ dans le giron de la Mahdïa et à le faire venir à Omdourman. Deux de ses émissaires vinrent au Dâr-el-Kouti et convertirent facilement à leurs idées le vieux Kober et les siens : Moḥammed es Senousi[179], petit-fils de ʿOmar Djougoultoum et neveu de Kober, les mit en relations avec Râbaḥ, qui se trouvait à Bandaï. Celui-ci aurait peut-être accepté les offres qui lui furent faites, mais ses lieutenants ne voulurent point entendre parler d’un retour dans le Baḥr el Ghazal.
En 1888-1889, Râbaḥ opéra sur les bords du Moyen-Chari et poussa jusqu’au delà de Korbol et de Damraou.
En 1890, il reparut une dernière fois dans le Dâr-el-Kouti : il fit enchaîner le vieux Kober, qui persistait, contre ses ordres, à payer un tribut au Ouadaï, et il le remplaça par Moḥammed es Senousi, qui fut fait cheïkh et devint sultan du Kouti et du Rounga. Le nouveau sultan prit part aux razzias menées par les gens de Râbaḥ chez les Rounga et les Goula. Sa fille, Hadjia, fut fiancée à Fâdhel Allah, le fils de Râbaḥ. Pendant ce temps, les troupes mahdistes d’Osman Djano, venues du Darfour, faisaient dans le Ouadaï une incursion malheureuse.
En décembre 1890, Râbaḥ quitta définitivement le Dâr-el-Kouti et s’enfonça dans les pays de l’Ouest.
« Rabaḥ, en s’éloignant, avait laissé Moḥammed es Senousi à Châ, pour présider aux destinées du Dâr-el-Kouti. En nommant le nouveau sultan et en l’attachant à sa fortune, le conquérant noir voulait assurer définitivement ses communications avec le Baḥr el Ghazal. Avant de partir, il donne quelques fusils à son protégé et lui interdit formellement de payer un tribut quelconque au Ouaddaï, dont dépendait autrefois le Rounga[180]. »
Fin mars ou commencement avril 1891, l’explorateur Crampel, venant de l’Oubangui, arrivait à Châ, d’où il se proposait d’atteindre le Ouadaï, avec l’aide de Senousi : le manque de moyens de transport l’avait obligé à laisser en arrière deux échelons, commandés par Biscarrat et Nebout. Crampel fut bien accueilli par le sultan. Mais celui-ci, qui avait reçu un kademoul des mains de Râbaḥ, ennemi du Ouadaï, ne tenait pas du tout à voir l’explorateur prendre la route d’Abéché. C’est en vain, du reste, qu’il essaya de détourner Crampel de son projet. Le sultan ne voulait point laisser le chrétien aller au Ouadaï et, d’autre part, il désirait fort s’emparer des armes, munitions et marchandises que possédait la mission. La perte de celle-ci fut décidée. La chose devait d’ailleurs être facilitée par la trahison d’un Targui et de douze miliciens toucouleurs (sur 32), que Crampel avait avec lui.
Lorsque l’explorateur quitta Châ pour prendre la route d’Ardh el Khalifa (8 jours au sud d’Abéché), le sultan Senousi vint lui présenter ses souhaits de bon voyage. Dans l’après-midi, au moment où elle allait franchir la rivière Diangara, la mission fut brusquement assaillie par quelques centaines d’hommes armés, qui s’étaient embusqués tout près de là : Crampel, le docteur Moḥammed Saʿïd et les 20 miliciens fidèles furent égorgés. Le Targui, les 12 miliciens félons et la Pahouine Niarinzhé, ainsi que les charges, reprirent la route de Châ. Le soir de la même journée, Adoum, fils de Senousi, et Allah Djabou, esclave favori du sultan, massacrèrent le détachement Biscarrat, sur les bords du Koukourou. Un boy loango, qui avait réussi à fuir, atteignit l’échelon de M. Nebout, qui rétrograda aussitôt sur l’Oubanghi.
Senousi écrivit alors à Râbaḥ, pour lui faire connaître le massacre de la mission. Celui-ci eut un mouvement de colère. Mais cela ne dura point, et il envoya son intendant réclamer à Senousi tout le personnel et tout le matériel de la mission. Le sultan finit par remettre une soixantaine de fusils, 10.000 cartouches, une caisse de pistolets de traite, plusieurs charges de marchandises, ainsi que 10 Toucouleurs et Niarinzhé. Comme il avait caché le reste du butin sous terre, qu’il avait éloigné de Châ les deux Toucouleurs parlant arabe et que le Targui était parti vers le Nord, Senousi put ainsi jurer sur le Qorân « qu’il ne lui restait plus rien de Crampel _sur_ la terre de Châ. » Par la suite, Râbaḥ continua à s’éloigner du Dâr-el-Kouti. En 1893, il envahit le Baguirmi. Gaourang, battu à deux reprises, fut assiégé dans Mandjaffa. Il demanda alors l’appui du djerma ʿOthman, dont il relevait directement. Celui-ci expédia à son secours l’aguid el Baḥr, Oualdi Chaïb, qui se fit battre et tuer en arrivant devant Mandjaffa. Le sultan du Baguirmi réussit toutefois à quitter la ville et à se réfugier au Fitri. Râbaḥ passa ensuite sur la rive gauche du Chari et entreprit la conquête du Bornou (1894).
L’attention des Ouadaïens se détourna dès lors de l’aventurier. Cette même année, l’aguid ouadaïen Cherf eddin, encouragé par l’éloignement de Râbaḥ, franchit le Baḥr Aouk à la tête d’une troupe nombreuse de cavaliers et vient razzier le Kouti, en poussant jusqu’à Châ la capitale. Senousi, prévenu à temps, a pu fuir et prudemment il se réfugie aux Kagas Toulous, laissant à Allah Djabou le soin de défendre son « dem ». Celui-ci abandonnera à son tour, sans combat, la zériba de son maître, et Cherf eddin peut y faire un butin énorme en ivoire et en captifs. Senousi se résigne à faire sa soumission ; il s’engage à payer un tribut annuel d’esclaves, moyennant quoi il est reconnu comme sultan du Dâr-Kouti. Mais, rendu méfiant par l’incursion de Cherf eddin, il transporte son « dem » à Ndélé, dans un terrain inaccessible à la cavalerie ouadaïenne[181].
Le Dâr-el-Kouti, au lieu d’être une province du Rounga, comme avant 1890, devenait autonome et relevait directement du Ouadaï.
Vers la fin de 1897, M. Gentil descendit le Chari jusqu’au lac Tchad et conclut un traité d’alliance et de commerce avec Gaourang et Senousi : il emmena en France des représentants de chaque sultan. Râbaḥ, irrité du bon accueil fait aux Chrétiens, pilla les villes de la rive gauche du Chari qui relevaient de Gaourang : ce dernier, craignant de voir le souverain du Bornou envahir ses États, descendit alors vers le Sud et se réfugia du côté de Kouno.
Yousouf mourut en 1898, après avoir régné 24 ans. Il ne possédait à aucun degré la farouche énergie de son frère ʿAli et, en plus d’une circonstance, il montra la pire faiblesse[182] : il laissa s’amoindrir considérablement le prestige et l’autorité dont jouissait le sultan du Ouadaï. Yousouf réussit toutefois à maintenir l’intégrité de son royaume. Il garda une attitude pleine de circonspection vis-à-vis de Râbaḥ, qui finit d’ailleurs par jeter son dévolu sur le Bornou. Du côté de l’Est, il fut également menacé durant quelque temps, par les entreprises d’un lieutenant du khalife ʿAbdoullahi : les mahdistes, qui venaient de conquérir le Darfour[183], élevaient certaines prétentions à l’égard du sultan d’Abéché. Mais l’attitude énergique de Cherf eddin leur en imposa et ils se replièrent sans avoir attaqué.
=Ibrahim (1898-1901)= — Nous donnons ci-dessous la liste des enfants du sultan Yousouf.
{ — ʿAbd el ʿAziz (aveuglé par Ibrahim). { { — Ibrahim (épouse Habbo, fille d’Abou Kouyouma). { { — ʿAbd er Raḥman aguid el Bataḥ (épouse une sœur du djerma { ʿOthman. Eborgné par Ibrahim). { { — Doud-Mourra. Yousouf { { — Mérem Kakié (veuve de Mouṣṭafa el Magné. Epouse Acyl). { { — Mérem Zanaba (épouse Moḥammed el Bechâra). { { — Mérem Fatmé (épouse le djerma ʿOthman). { { — ʿAbd er Rahim
Le fils aîné du sultan Yousouf était ʿAbd el ʿAzîz, qui avait pour mère une captive d’Arabes Khozam, d’origine kirdi. Lorsque Yousouf tomba malade et que sa mort parut être très proche, les adjâouid se réunirent pour traiter de la succession. Ils résolurent de donner le pouvoir à Ibrahim, qui était le fils d’une femme forienne. Ce prince fut mandé au palais. Il eut peur tout d’abord, car il ignorait la décision prise par les grands dignitaires et il craignait d’être aveuglé : il jugea prudent de rester chez lui. Mandé à nouveau, Ibrahim dut toutefois se résigner à obéir. Il fut alors introduit dans la chambre où reposait le corps de son père et il y reçut les insignes de la royauté. Les adjâouid firent ensuite appeler ʿAbd el ʿAzîz, qui refusa d’aller au palais. Sa femme, fille du sultan des Guemr, lui conseillait de ne pas répondre à cet appel : elle l’engageait à mobiliser sa bannière personnelle (il était aguid el Khouzam) et à conquérir le pouvoir par la force des armes. Le djerma fit renouveler à ʿAbd el ʿAzîz l’ordre de se rendre au palais. Le prince n’osa pas suivre les conseils de sa femme et il se dirigea vers la demeure royale. Il fut conduit aussitôt dans la chambre mortuaire, où trônait Ibrahim, et le djerma ʿOthmân lui dit brutalement : « Sella karka ! » Le pauvre ʿAbd el ʿAzîz se mit alors à genoux, découvrit son épaule droite et frappa doucement dans ses mains, en murmurant des paroles de soumission à l’égard du nouveau sultan. Sur l’ordre du djerma, l’esclave Oueld Manṣour s’approcha de ʿAbd el ʿAzîz, lui donna deux soufflets et l’entraîna ensuite pour lui crever les yeux.
L’aguid el Djaʿâdné, ʿAmer Chikhaï, s’était retiré à Azi avec ses troupes, en apprenant la mort de Yousouf. Il disposait d’environ 1.300 fusils. Cet aguid était très lié avec ʿAbd el ʿAzîz et souhaitait vivement voir ce prince arriver au trône. Étant à Azi, il demandait des renseignements sur les événements d’Abéché : quand on lui disait qu’Ibrahim avait été proclamé souverain du Ouadaï, il se refusait à le croire et répondait que ʿAbd el ʿAzîz seul pouvait être sultan. Il fut cependant obligé de se rendre à l’évidence. Ibrahim manda cet aguid à Abéché : il s’y rendit avec seulement une seule poignée d’hommes. Le sultan désirait se débarrasser de ʿAmer à cause de ses sympathies pour ʿAbd el ʿAzîz, mais il voulait également s’approprier les soldats de ce dignitaire. Il eût bien décidé de le faire mettre à mort, mais il craignit de voir les troupes de ʿAmer se disperser de tous les côtés en apprenant la nouvelle. Il cacha donc son jeu et accabla cet aguid des marques de sa bienveillance : il lui fit présent de belles étoffes, lui donna un cheval, etc. En le congédiant, il lui demanda de venir à Abéché avec ses gens. ʿAmer obéit : Ibrahim le fit alors exécuter purement et simplement et il donna le kademoul d’aguid el Djaʿâdné à l’un de ses partisans, Mouṣṭafa.