La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 2 (de 2)
Part 12
Ibrahim, devenu sultan, voulut se débarrasser de la tutelle des grands dignitaires — dont les plus influents étaient le djerma ʿOthmân et Cherf eddin — et il prétendit gouverner selon son bon plaisir. Il était très généreux et ses libéralités lui valurent les sympathies du peuple, qui l’appelait _el Birké_ (le bassin). Le sultan donna sa confiance aux Djellâba Chatati et Yasin et surtout à l’aguid el Djaʿâdné Mouṣṭafa. Celui-ci était très dévoué à Ibrahim. Il se rendait parfaitement compte que la puissance exagérée des grands adjâouid constituait un danger redoutable pour l’autorité du sultan. Son intérêt personnel lui commandait d’ailleurs la ruine de ses rivaux : il passerait ainsi au premier plan et deviendrait le personnage le plus considérable de la cour. Il commença donc à miner leur crédit dans l’esprit d’Ibrahim et arriva insensiblement à faire vivre ce prince dans un état de sourde hostilité avec les adjâouid. En dernier lieu, il conseilla même au sultan de faire exécuter l’aguid el Maḥâmid, Moḥammed ould Bechâra, et de lui donner la succession de ce dignitaire. Mais les intérêts menacés se coalisèrent et les adjâouid résolurent de résister par la force aux entreprises d’Ibrahim et de Mouṣṭafa.
Cherf eddin, son compatriote Guelma, aguid er Râchid, et l’aguid el Maḥâmid quittèrent nuitamment la capitale, avec leur famille et leurs partisans : ils allèrent s’installer dans les terres de l’aguid es Salamat, à Am Deguemat (octobre 1900). Le djerma ʿOthmân, qui voulait tirer le meilleur parti de la situation et qui aimait d’ailleurs l’intrigue pour elle-même, resta à Abéché, à côté du sultan ; mais il était en relations avec les rebelles. Mouṣṭafa conseilla à Ibrahim de se porter à la rencontre des adjâouid et de les combattre : le djerma ʿOthmân intervint, dissuada le sultan d’avoir recours aux armes et réussit à le convaincre que des négociations convenaient beaucoup mieux. Ibrahim dépêcha alors quelques marabouts à Am Deguemat, afin de décider les rebelles à revenir à la cour : ceux-ci répondirent par un refus formel de rentrer à Abéché. Le sultan renouvela plusieurs fois ses instances auprès d’eux et s’engagea à leur accorder toutes les concessions qu’ils pouvaient désirer. Mais ce fut en vain : les aguids persistèrent dans leur attitude. Cet état de choses dura quatre mois.
Un fils de ʿAli et de Hababa Kili, Aḥmed abou Ghazali, commandait, à ce moment-là, le petit village de Am Zihafaya, dans la vallée de la Bétèha, entre Bourourik et Mouthourar. Il vivait là, avec sa mère, ses esclaves, ses troupeaux, et allait de temps en temps à Abéché pour saluer le sultan. Les adjâouid avaient l’intention de porter Aḥmed au pouvoir, en remplacement d’Ibrahim. Celui-ci, renseigné par Mouṣṭafa, manifesta alors quelque hostilité à l’égard du fils de ʿAli, qui en fut prévenu et se retira à Grindi, un des villages du djerma. ʿOthmân, qui restait le principal dignitaire de la cour et, en apparence, l’appui le plus solide du sultan, invita Aḥmed à se rendre à Abéché, l’assurant qu’il ne lui serait fait aucun mal. Il présenta le jeune prince à Ibrahim, qui l’accueillit favorablement, tout en déclarant qu’il connaissait les intentions des conspirateurs : le sultan engagea Aḥmed à rester quelque temps à la cour, pour favoriser le rétablissement du bon ordre et la rentrée des conspirateurs à Abéché. Ghazali demeura quelques jours dans la capitale, chez ʿOthmân. Son protecteur l’avait déjà poussé à se rallier aux rebelles : il avait refusé. Le djerma revint encore à la charge, mais ce fut en vain. Il conseilla alors à Ibrahim de faire exécuter son cousin, sous prétexte que celui-ci aspirait en secret au trône. Le sultan expédia immédiatement son aguid el brich, Attour, avec ordre de ramener Aḥmed mort ou vif. Mais le jeune prince tua Attour d’un coup de fusil, sauta à cheval et rejoignit les aguids révoltés, qui le proclamèrent sultan du Ouadaï.
Le djerma travaillait perfidement à la perte d’Ibrahim. Il parvint à semer la division et la défiance entre les dignitaires restés fidèles au sultan : Ousṭ Kheir, un lieutenant d’Ibrahim, se rendit à Am Deguemat, à l’instigation de ʿOthmân. Lorsque celui-ci, jetant enfin le masque, quitta Abéché pendant la nuit pour aller rejoindre les rebelles, il entraîna avec lui presque tous les dignitaires et la majeure partie des troupes ouadaïennes : il ne resta avec le sultan que cinq aguids ou hommes de confiance et quelques partisans. ʿOthmân se rendit dans le dar Moubi, à proximité d’Am Deguemat. Toutes ces intrigues ont fait dire depuis que le djerma cherchait surtout à grossir son influence, afin de pouvoir finalement arriver au trône. Ibrahim, se voyant presque complètement abandonné, résolut de quitter la capitale. Il se mit en route avec ses serviteurs et quelques femmes, en compagnie des dignitaires restés fidèles : Mouṣṭafa, aguid el Djaʿâdné, et son frère ʿAmer, ed Dri, l’aguid el Khouzam Barkaï, l’amin Sougour, l’amin Mandjerké et le kamkalek Ṭâher. Ibrahim prit la route du dâr Zegâoua, à l’est du Ouadaï, où il avait, paraît-il, l’intention de se retirer. Le troisième jour de marche, il fut rejoint par les troupes des conjurés près de la montagne de Guemra, au nord-est d’Abéché : l’aguid er Râchid, Guelma, était à leur tête. Des coups de feu furent tirés sur le sultan et sa suite : les serviteurs furent tués, ainsi que Mouṣṭafa, ʿAmer, Sougour et Mandjerké ; Ṭâher s’enfuit[184] ; le roi et Barkaï furent pris. Comme Ibrahim se débattait, au moment où il était saisi par les esclaves des rebelles, il fut brutalement frappé à coups de poing dans la poitrine et dans le ventre. Le malheureux prince fut ramené dans un état lamentable à Abéché, où on lui creva les yeux : il mourut deux jours après (février 1901).
Pendant que ces désordres intérieurs divisaient le Ouadaï, les Français progressaient dans la région du Chari et brisaient la puissance de Râbaḥ : massacre de la mission Bretonnet à Togbao (juillet 1899), Kouno (28 octobre 1899), Koussri (22 avril 1900). Les nouveaux venus cherchèrent à vivre en paix avec le Ouadaï : après le départ de M. Gentil, et sur la demande du capitaine Robillot, Gaourang envoya un messager à Abéché, pour tâcher d’amener une entente entre le sultan Ibrahim et les Français.
=Aḥmed abou Ghazali (1901-1902).= — Aḥmed, surnommé abou Ghazali à cause de son long cou, était fils d’une Gourâniyé. Les compatriotes de sa mère jouissaient d’une certaine influence à la cour d’Abéché, depuis que quelques-uns d’entre eux avaient été appelés à remplir les fonctions d’aguid. L’arrivée d’Aḥmed au pouvoir renforça la situation de cet élément et le fit même passer au premier plan : un grand nombre de familles gourân vinrent s’installer à Abéché et dans les environs. D’autre part, Cherf eddin et Guelma, qui appartenaient à la tribu des Bideyat, protégèrent également ceux de leurs compatriotes qui résidaient au Ouadaï.
Le nouveau sultan s’entoura de tous les anciens dignitaires, mais il réduisit leur importance. Il diminua surtout les forces du djerma ʿOthmân, dont il craignait la puissance et l’esprit de duplicité. Cela ne manqua pas d’indisposer ce dernier contre son souverain. Le conseiller intime de Ghazali fut Cherf eddin, qu’il rendit le plus puissant de tous les dignitaires. Le sultan ne composa pas de conseil (medjlis, medjlès), comme ses prédécesseurs, et se laissa uniquement guider par l’aguid es Salamat, auquel il accordait une confiance absolue. L’importance donnée aux éléments étrangers irrita les Ouadaïens et une sourde hostilité contre le souverain régna bientôt parmi les adjaouid : le djerma ʿOthmân était à la tête des mécontents. Au bout de quelque temps, Aḥmed ne put compter que sur les troupes de quelques aguids et sur l’appui des Gourân. Les Senousia lui étaient également hostiles et donnaient la main à ses ennemis.
Nous avons déjà parlé de la confrérie des Senousia, qui règne tout particulièrement dans la partie orientale du Sahara. Nous savons qu’elle a fait de bonne heure des progrès dans les États musulmans du Sud et que, au Ouadaï notamment, le sultan ʿAli fut un adepte fervent de cette secte.
Les relations de Mahdi avec le Ouadaï continuèrent sous le règne de Yousouf. Elles devinrent même plus fréquentes que par le passé et les deux chefs échangèrent souvent des cadeaux : les caravaniers tripolitains servaient d’intermédiaires entre le souverain d’Abéché et le grand-maître de la confrérie. Voici, du reste, ce que rapporte Moḥammed el Hachaïchi à ce sujet : « Il existe des relations suivies entre le cheïkh (Si el Mahdi) et Sidi Yousef, roi du Ouadaï, qui est un « frère » considérable et pour qui il a beaucoup d’estime. Tous les ans le roi lui envoie un cadeau important, à savoir des esclaves au nombre de plus de cent, des plumes d’autruche, des dents d’éléphants, le tout d’une valeur de 50.000 bouteïras (150,000 fr.) et peut-être plus[185] ».
Les rapports devinrent très suivis vers la fin du règne de Yousouf et, en 1898, peu de temps avant l’avènement d’Ibrahim, Mahdi envoyait un de ses vicaires, Moḥammed es Sounni, résider auprès du sultan. Yousouf accueillit très favorablement ce faqih et lui donna une habitation dans son palais.
Le sultan Ibrahim accorda également sa confiance à Moḥammed es Sounni, et celui-ci en profita pour s’immiscer dans les affaires du pays, ce qui eut pour résultat d’indisposer les Ouadaïens contre lui et contre le sultan. Il nous faut noter, du reste, que cette méfiance des Ouadaïens à l’égard des menées des Senousis était antérieure à l’avènement d’Ibrahim. Le cheïkh Moḥammed el Hachaïchi en avait déjà entendu parler, en 1896. Mais c’est à tort, croyons-nous, qu’il attribue ces idées au sultan Yousouf : elles appartenaient vraisemblablement à son entourage. « Lorsque j’étais à Mourzouk, écrit le cheïkh, j’ai entendu dire par un commerçant nommé Aḥmed Et-Tazi que le roi du Ouadaï, dans ces derniers temps, avait conçu des craintes du côté du cheïkh (Si el Mahdi), parce que quelques-uns des ennemis de celui-ci lui avaient dit que, si le cheïkh s’était rapproché de lui, c’était qu’il voulait s’emparer du Ouadaï. J’ai attribué cette histoire à des intrigues anglaises (!) et je ne sais quelle suite elle a pu avoir[186] ».
Après la révolte de 1900, à laquelle le représentant de Mahdi ne resta pas étranger, le nouveau souverain, qui connaissait le caractère intrigant du marabout, lui enjoignit de quitter le palais et de n’avoir plus à s’occuper des affaires du Ouadaï.
Le chef de la Senoussia avait également essayé, en 1896-1898, de faire entrer dans sa confrérie les sultans Rabaḥ et Gaourang. Le premier, qui appartenait à la secte des Kadria, ne voulut rien entendre et le second se réclama de la Tidjânïa. Cependant, vers 1900, le mbang du Baguirmi prêta l’oreille aux exhortations de Mahdi : des papiers qui tombèrent entre nos mains, lors de la prise de Bir Alali (18 janvier 1902), montrèrent nettement que notre protégé avait mené des intrigues hostiles à l’occupation française.
L’influence de l’eunuque Cherf eddin sur l’esprit de Ghazali était telle que cet aguid gouvernait en réalité le Ouadaï. Cet état de choses ébranla d’ailleurs fortement l’autorité du sultan et plusieurs provinces, profitant des divisions qui régnaient à la cour d’Abéché, refusèrent de payer l’impôt. « En septembre 1901, Bakhit, sultan du dar Sila....., sur les conseils de son ami Moḥammed Es Senoussi de Ndélé, refuse de s’acquitter de ses devoirs tant que Cherf eddin conduira les destinées ouadaïennes. Dans une lettre au Djerma ʿOthman, le sultan Bakhit lui expliquant les motifs de sa conduite, ajoute : Qu’il déplore que des hommes d’une origine illustre soient à subir, sans protester, le joug honteux d’un esclave doublé d’un eunuque et, du moment qu’ils se conduisent moins que des femmes, aucun musulman ne fera à leur mort _kalaoua_ (cérémonie funèbre)[187] ».
Les Ouadaïens que mécontentait le gouvernement de Ghazali résolurent de renverser leur souverain et de le remplacer par le jeune Acyl, aguid ed Debaba, fils de Abou Kouyouma[188] et d’une Birnaouiyé. Mais ce prince fut prévenu, par un dignitaire de la cour, qu’Aḥmed abou Ghazali devait, à l’instigation de Cherf eddin, lui faire crever les yeux pour l’empêcher d’être prétendant au trône : il s’enfuit alors nuitamment d’Abéché avec sept cavaliers (septembre 1900). Acyl prit la direction du Fitri et fut bientôt rejoint par environ deux cents partisans. Ghazali expédia immédiatement cinq adjâouid à la poursuite de son rival, qui fut atteint le sixième jour de marche par les troupes du sultan. Acyl remporta deux légers succès sur leur avant-garde à Baba Tchoutchow, dans le Médogo, et il courut se réfugier à Kalkélé, à l’est de Moïto[189]. Les adjaouid rentrèrent à Abéché. Acyl dépêcha aussitôt une ambassade auprès du lieutenant colonel Destenave, commissaire du gouvernement par intérim des pays et protectorats du Tchad. Cette délégation, composée de Adem Kordé, cousin d’Acyl, et de dix cavaliers ouadaïens, se présenta à Ngouri le 8 novembre 1901 : le prince fugitif sollicitait notre protection et notre appui, afin de conquérir le trône du Ouadaï. Le lieutenant Avon fut alors envoyé au Fitri avec son peloton de spahis. Acyl surprit près de Malabesse le sultan boulâla Gadaï, serviteur dévoué d’Aḥmed abou Ghazali : Gadaï fut tué avec quarante de ses soldats et le prétendant Ḥassen abou Sekkin lui succéda.
Pendant que le Ouadaï était ainsi la proie d’incessantes compétitions, les Français s’établissaient solidement sur les bords du Chari et du lac Tchad. Les bandes rabḥistes n’existaient plus : Fâdhel Allah, fils de Râbaḥ, avait péri dans la lutte et son frère Niébé s’était rendu avec tous ses partisans (août 1901). Toutefois, du côté du Kanem, les Senousis se préparaient à combattre énergiquement l’occupation française : une première attaque contre leur zaouia de Bir Alali échouait et coûtait la vie au capitaine Millot (novembre 1901). Après la fuite d’Acyl, le représentant de Mahdi à Abéché, Moḥammed es Sounni, avait envoyé un de ses parents au jeune prince pour lui recommander de ne pas solliciter la protection des chrétiens ; il l’engageait à se rendre à Bir Alali, auprès de Moḥammed el Barrâni, qui le conduirait dans le Borkou, chez Mahdi, où il serait en sûreté. Mais Acyl refusa de suivre ces conseils. D’ailleurs, Barrâni ne devait pas rester longtemps à Bir Alali : cette forteresse était enlevée le 18 janvier 1902 par le commandant Tétart.
C’est en novembre 1901 qu’eut lieu la rupture définitive entre Cherf eddin et le djerma ʿOthmân. Le sultan et l’aguid es Salamat ne pouvaient plus rester à Abéché, au milieu d’une population qu’ils sentaient leur être nettement hostile. Ils quittèrent donc la capitale avec leurs partisans et se retirèrent dans les terres de Cherf eddin, du côté de Moungari. Le djerma et les Ouadaïens proclamèrent aussitôt l’avènement au trône du jeune Moḥammed Ṣâlèḥ, surnommé _Doud-Mourra_[190], fils du sultan Yousouf et de la captive forienne Maka.
La lutte entre les deux sultans dura plus de six mois. Ghazali et Cherf eddin firent courir le bruit qu’ils voulaient quitter le Ouadaï et se réfugier au Darfour. Ils restèrent quelque temps dans le dâr Salamat et allèrent ensuite s’installer à Am Deguemat, sur la rive gauche de la Bataḥ. Les troupes de Doud-Mourra se portèrent sur Am Demm, par El Houguena, et vinrent attaquer celles de Ghazali. Le chef de la Senousïa recommanda vainement aux deux princes de ne pas se battre et d’unir leurs forces contre les Français : il ne fut pas écouté. Après un certain nombre de rencontres, les partisans d’Aḥmed se dispersèrent : ce dernier tomba entre les mains de ses adversaires et eut les yeux crevés. Quant à Cherf eddin, qui s’était enfui avec quelques cavaliers, il fut pris et mis à mort (fin 1902 — commencement 1903).
=Doud-Mourra (1902-1911).= — Doud-Mourra restait donc sultan du Ouadaï : le parti gourân n’existait plus et la fuite d’Acyl chez les chrétiens avait discrédité complètement la cause de ce prince. Mais l’arrivée des Français dans la région de Yao était une cause d’inquiétude pour le souverain d’Abéché. Le parti vainqueur avait appris avec irritation l’accord qui régnait entre Gaourang, Ḥassen et les nouveaux venus. La présence d’Acyl dans le pays que nous occupions faisait d’ailleurs croire toujours possible une action de notre part, pour combattre Doud- Mourra et le remplacer par son rival. Enfin, les sympathies que nous valaient les bons procédés dont nous usions à l’égard des mesâkin menaçaient la puissance ouadaïenne.
Acyl ne devait pas inquiéter longtemps Doud-Mourra. Nous avions beaucoup compté sur ce prétendant pour étendre l’influence française au Ouadaï : on voulait, en effet « établir une politique de bascule entre Ghazali et Acyl, de manière à utiliser leurs forces, séparées et même ennemies, pour évincer Doud-Mourra implanté à Abéché et soutenu par nos pires ennemis, les Senousya[191] ». La chute de Ghazali fut une première déception. De plus, comme nous le verrons plus loin, l’attitude d’Acyl à notre égard ne tarda pas à nous créer de graves difficultés.
Le sultan du Baguirmi, Gaourang, avait fait un excellent accueil à M. Gentil, lorsque celui-ci était venu pour la première fois dans la région du Tchad. La lutte contre Râbaḥ fut menée de concert avec le mbang et, après la chute de l’aventurier, M. Gentil fit du Baguirmi le pivot de notre politique indigène dans les pays nouvellement occupés. Gaourang était notre protégé et nous entretenions un résident auprès de lui. « Après le départ de M. Gentil, le commandement avait cru devoir suivre une politique opposée à celle créée par le premier commissaire du gouvernement. Gaourang fut négligé, suspecté ; les vexations lui furent prodiguées. On se rapprocha d’Acyl, un prétendant au trône d’Abéché ; on lui fit des promesses, on s’engagea imprudemment auprès de lui. Le 16 décembre 1901, nous lui écrivons entre autres choses : « ....... Le moment est proche où tu triompheras de tous tes ennemis et tu seras affermi sur le trône de tes pères et de tes aïeux......... Nous ne t’abandonnerons pas et nous te répétons que le moment est proche où tu deviendras puissant......... » Entre temps, nous opérons dans le Kanem et nous nous emparons de la zaouia de Bir Alali. Acyl se plaint de Gaourang, on écoute ses doléances, on lui fait renvoyer des commerçants qui s’étaient rendus auprès du sultan du Baguirmi, et en juin 1902, nous lui écrivons : « ......... Puisque tu es encore à Mandélé, il faut y construire un tata, où tu pourras laisser tes femmes, tes biens, etc., à l’abri des razzias, lorsque tu devras marcher en avant......... Et maintenant que la paix est établie au Kanem et que de nouveaux tirailleurs vont arriver, nous enverrons des fantassins au Fitri rejoindre les spahis...... Prends patience et tu atteindras ton but...... » Nous semblions décidés à marcher sur Abéché et à envahir le Ouadaï ; nous n’hésitions pas à sacrifier Gaourang et nous le considérions comme quantité négligeable, alors que nous faisions d’imprudentes promesses à celui dont il fût devenu le vassal. Nous revînmes enfin à une notion plus exacte, plus juste et plus pratique de la situation et, devant les instructions ministérielles, abandonnant notre attitude agressive et notre protégé Acyl, qui nous compromettait chaque jour davantage et menaçait de nous engager dans des complications dont les conséquences auraient pu être désastreuses, nous songeâmes enfin à organiser et à pacifier tous les pays entre le Ouadaï et le Chari. Nous nous rapprochâmes de Gaourang ; nous lui rendîmes son autorité sur son sultanat du Baguirmi ; nous reprîmes en un mot vis-à- vis de lui la politique inaugurée par Gentil[192] ».
Pendant que les forces de Doud-Mourra et de Ghazali étaient en présence sur les bords de la Bataḥ, Acyl se trouvait à Mandélé. Ordre lui avait été donné d’y construire un tata et de se porter en avant, sur Am Ḥadjer, pour ne pas épuiser le pays par ses réquisitions et pour mieux surveiller la route d’Abéché. Nous ne voulions mener qu’une action pacifique du côté du Ouadaï et, en cas d’attaque, l’escadron de spahis devait abandonner le Fitri et se replier sur Fort-Lamy (Instructions politiques du 10 juillet 1902).
Après la victoire de Doud-Mourra, Acyl évacua la vallée de la Bataḥ et alla guerroyer dans les pays fétichistes du sud du Médogo (Mataïa, Guéra, Korbo, etc.). Le prétendant commençait à nous donner quelque inquiétude. C’était un nerveux, un impulsif, et il abusait de la merissé : on le disait travaillé par les menées des Senoussis et on craignait fort un coup de tête de sa part, depuis qu’il savait ne plus devoir compter sur notre appui pour renverser son rival.
Le Mahdi avait repris au Ouadaï son influence d’autrefois : son représentant à Abéché, Moḥammed es Sounni, soutenait Doud-Mourra et était très écouté de celui-ci. C’est pourquoi Cherf eddin avait fait courir le bruit, à un moment donné, que sa cause était la nôtre et que nous n’avions qu’un seul ennemi, le Mahdi, lequel cherchait à devenir le sultan du Ouadaï.
Des Oulâd Slimân mahdistes se trouvaient dans l’entourage d’Acyl. Ils appartenaient aux fractions de la tribu qui, en décembre 1902, n’avaient pas voulu reconnaître notre domination. Les Ouassal dissidents s’étaient retirés au Baḥr el Ghazal, où ils favorisaient Mahdi. Acyl avait déjà entretenu de bonnes relations avec eux, alors qu’il campait sur les bords de la Bataḥ, et certains de ces Arabes étaient même venus à Birket-Fatmé pour faire du commerce avec lui. Ses intrigues inquiétaient le commandement : on reprochait à l’intempérant fils d’Abou Kouyouma d’avoir laissé succomber Adem Kordé dans les montagnes de Korbo, et de ne s’être installé au Debaba que pour passer au Baḥr el Ghazal et rejoindre Mahdi, après avoir enlevé le peloton de spahis du lieutenant Lebas[193]. Finalement, le chef de bataillon Largeau donna l’ordre de l’arrêter (juin 1903). Acyl fut déporté à Fort-de-Possel. Ses partisans se dispersèrent, sauf toutefois un certain nombre d’entre eux, commandés par le Djellâbi Badjouri, qui restèrent avec nous et servirent d’auxiliaires dans les opérations menées contre les tribus dissidentes.
A cette époque, nous avions affaire au Kanem, et la situation ne nous permettait pas de mener une politique offensive envers le Ouadaï. Pour rassurer le sultan et lui bien montrer nos intentions pacifiques, un message annonçant la capture d’Acyl fut envoyé à Abéché (juillet 1903). Doud-Mourra et l’aguid el Maḥâmid eurent alors, un moment, l’idée de se rapprocher de nous. Mais ces bonnes dispositions ne durèrent pas : les Ouadaïens continuèrent à craindre une action de notre part et ils gardèrent une attitude hostile.
Nous vivions donc avec le Ouadaï dans un état de paix assez incertain. Une circulaire de février 1904 apportait certaines restrictions au commerce avec les États de Doud-Mourra ; l’aguid es Salamat, Gomboro, brûlait un petit poste de garde-pavillon installé à Goulfé, à l’ouest du lac Iro, et se battait avec le lieutenant Dujour à Tomba (avril 1904). D’autre part, le capitaine Durand se rendait à Amalaye (Oum Melahi), avec l’escadron de spahis, et avait une entrevue pacifique avec l’aguid el Djaʿâdné, Amin ʿAbdoullahi : nulle entrave ne devait être apportée désormais à la liberté du commerce entre le Ouadaï et le territoire du Tchad. Cette attitude conciliante des Ouadaïens provenait peut-être de ce qu’ils avaient cru à une offensive des Français : certains mouvements de nos troupes, vers la fin de 1903, avaient fait naître cette idée dans le pays.