La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 2 (de 2)
Part 13
L’aguid el Djaʿâdné semblait vouloir tenir les promesses faites à l’entrevue d’Amalaye : un courant commercial s’était établi entre le Baguirmi et le Ouadaï. Mais, en mars 1904, un Baguirmien, porteur d’un message important du commandant de région pour Abéché, dut faire demi- tour du Mégogo et revenir à Yao. Cela n’empêcha pas ʿAbdoullahi de demander, deux mois plus tard, l’autorisation de faire passer sur notre territoire un troupeau de bœufs, razzié chez les Missiriyé, pour l’envoyer au Baguirmi, où cet aguid désirait faire des achats. L’attitude de ce chef était d’ailleurs bizarre : tantôt il faisait des déclarations pacifiques et demandait la liberté du commerce, tantôt il contestait la valeur des engagements pris à Amalaye, refusait d’accepter notre présence au Fitri et élevait des prétentions sur le pays de Boullong. Il finit par tomber en disgrâce auprès de Doud-Mourra. Le sultan avait été mécontent de l’entrevue d’Amalaye et avait blâmé l’aguid el Djaʿâdné de ne pas s’être battu avec nous. La politique incohérente de ce dignitaire et la cruauté dont il fit preuve envers les Kouka indisposèrent complètement le souverain : ʿAbdoullahi fut emprisonné pendant quelque temps et reçut ensuite le kademoul insignifiant d’aguid el Khouzam.
Nous ne cherchions qu’à vivre en paix avec les Ouadaïens. Mais ceux-ci opposèrent une fin de non-recevoir à nos propositions pacifiques (19 février 1904), et le bruit courut, quelques jours plus tard, qu’ils se préparaient à marcher contre nous. Les aguids gardaient une attitude menaçante : le djerma ʿOthmân, l’aguid el Djaʿâdné et l’aguid er Râchid circulaient dans les provinces occidentales, et on s’attendait à les voir faire irruption au Fitri pour y installer Djili (avril 1904). Durant toute la saison sèche de 1903-1904, le peloton de spahis qui occupait Yao avait l’ordre d’évacuer le Fitri, dans le cas d’une offensive ouadaïenne, et de se replier sur Bokoro ou le Debaba : les populations devaient se retirer sur Abouguern. En juin 1904, de l’infanterie fut installée à Yao, qui devint poste permanent.
Le 7 juin 1904, le djerma ʿOthmân envoyait au lieutenant de Yao une lettre, par laquelle il enjoignait aux Français d’évacuer les provinces de la rive droite du Chari et de rester sur la rive gauche, dans le pays de Râbaḥ. Le 31 janvier 1905, un esclave du djerma, Kalamtam, attaquait le poste de Yao : le lieutenant Repoux le repoussa et battit également, le lendemain, l’aguid ed Debaba et l’aguid el Moukhelaya. Le capitaine Rivière, accouru à la rescousse, tomba sur le camp ouadaïen endormi, à Seïta, et le mit en complète déroute.
Vers cette époque-là également, Bâdjouri passa au Ouadaï avec la plupart de ses hommes. Accoutumé à vivre de pillages, il n’avait pas fait de distinction entre les Kreda soumis et les Kreda dissidents : il avait razzié à tort et à travers. Craignant d’être inquiété de ce fait, il gagna le Baḥr el Ghazal, puis Er Rouhoud, d’où il expédia un messager à Doud-Mourra. Le sultan, après avoir fait attendre sa réponse pendant quelque temps, envoya à Bâdjouri un kademoul de commandement et le nomma khalifa de l’aguid el baḥr. Il ne tarda pas ensuite à appeler le nouveau dignitaire à Abéché et, en juin 1903, Bâdjouri fut promu aguid el baḥr.
Doud-Mourra était un prince très autoritaire ; il n’entendait pas laisser ʿOthmân agir à sa guise et lui permettre de troubler le pays par de nouvelles combinaisons. Déjà, à Am Deguemat, alors qu’il n’était que prétendant, Doud-Mourra avait trouvé excessif le rôle joué au Ouadaï par ce dignitaire ; il craignait d’ailleurs de voir celui-ci nouer quelque intrigue et d’être trahi par lui, comme l’avaient été Ibrahim et Ghazali : et c’est pourquoi le djerma, tenu en suspicion, avait été l’objet d’une certaine surveillance. Après la victoire, le nouveau souverain compta beaucoup, pour pouvoir résister, sur l’appui de son beau-frère Moḥammed ould Bechara, aguid el Maḥâmid[194].
En mai 1904, le djerma circulait dans le Moubi et était plus que jamais suspect aux yeux du sultan : à ce moment-là, beaucoup de Ouadaïens accusaient ʿOthmân de chercher à s’entendre avec les Français et de vouloir mettre sur le trône du Ouadaï un frère d’Acyl, Sérhéroun, qui se trouvait au Baguirmi. Cette mésintelligence ne fit que s’accentuer et, à la fin de 1904, la rupture était dans l’air. Les échecs des troupes ouadaïennes à Yao et à Seïta irritèrent fort Doud-Mourra : le djerma avait attaqué le Fitri contre l’avis de son souverain, qui lui refusa d’ailleurs des renforts. Mandé à Abéché, ʿOthmân hésita quelque temps, soit par crainte, soit par mauvaise volonté. Il se décida cependant à paraître devant le sultan, en juillet 1906. Doud-Mourra lui reprocha les pertes en hommes, en armes et en chevaux qu’avait coûtées sa désobéissance. Il lui enleva le titre de kamkalek et de tourtelouk abou fattachi, pour les donner à ʿAbd el Kerim, un autre fils d’Assad abou Djebrin. Il enleva également le kademoul d’aguid el Gourân à Moḥammed oueld Mérem, ami du djerma, et il le donna à un captif gourân nommé Tchennaï. Après sa disgrâce, ʿOthmân se retira avec ses gens à Choukoma, à l’est d’Abéché. Les rapports entre le sultan et son dignitaire étaient devenus nettement hostiles. Pour se débarrasser de son ennemi, Doud- Mourra le fit empoisonner, en février 1906 : il donna la succession à ʿAbd el Kerim, Kamkalek ez Zioud et frère du défunt, mais il partagea avec l’aguid el Maḥâmid la majeure partie des armes et des chevaux du contingent de ʿOthmân ; l’aguid er Râchid bénéficia aussi quelque peu du butin qui fut fait. Cette exécution sensationnelle redoubla la terreur que le sultan inspirait aux adjâouid.
Doud-Mourra ne cherchait pas à nous faire la guerre, mais il était furieux de voir que, depuis 1903, les Arabes des provinces occidentales se réfugiaient chez nous, pour échapper aux exactions de ses fonctionnaires. Déjà, en novembre 1904, il avait envoyé un message, qui enjoignait à tous les Arabes passés en territoire français de rentrer au Ouadaï, les assurant qu’il ne leur serait fait aucun mal ; mais ceux-ci se gardèrent bien d’obéir. Cependant, le cheïkh des Zebada, El Khalil, qui était venu s’installer au Fitri au commencement de 1905, s’enfuit au Ouadaï en octobre de la même année : El Khalil, qui avait autrefois commandé à tous les Oulâd Râchid, avait eu des dissentiments avec les autres chefs arabes réfugiés. Les deux transfuges, Bâdjouri et El Khalil, firent dès lors des incursions au Fitri et razzièrent nos protégés, les Arabes tout particulièrement. En novembre 1905, Bâdjouri et l’aguid el Moukhelaya, guidés par El Khalil, suivirent la route Koundiourou-El Biassa, pour venir tomber sur les Arabes installés dans la région de Rahd es Salamat-Karfa : ils s’enfuirent ensuite à toute vitesse vers Er Rouhoud. Le lieutenant-colonel Gouraud chargea alors le capitaine Rivière de pousser une pointe dans la vallée de la Bataḥ. Celui-ci, après avoir fait un détour par le Nord, arriva au village de Koundiourou ; mais Bâdjouri, embusqué dans les fourrés qui bordent le lit du baḥr, surprit un groupe de spahis et de tirailleurs montés, qui ne fut dégagé que grâce à une intervention énergique du lieutenant Repoux (4 décembre 1905). Bâdjouri, repoussé, dut prendre la fuite : il se réfugia à Am Ḥadjer. Les Arabes d’El Khalil recommencèrent d’ailleurs, aussitôt après la rentrée de nos tirailleurs, à venir piller au Fitri.
A ce moment, la rivalité séculaire entre le Ouadaï et le Darfour venait de se réveiller. Après la bataille d’Omdourman, qui marqua la chute du mahdisme, beaucoup de Foriens, autrefois enrôlés par le khalife ʿAbdoullahi, revinrent dans leur pays. ʿAli Dinar, qui était un des lieutenants du khalife, se réfugia à El Fâcher : en l’absence de toute autorité régulièrement constituée et grâce au nombre important de fusils dont il disposait, ʿAli réussit à asseoir sa domination sur le pays et devint le sultan du Darfour. Depuis, les Anglais ont occupé le Kordofan, le Baḥr el Ghazal et sont venus au contact du nouveau royaume. De bonnes relations se sont établies entre eux et ʿAli Dinar, surtout à partir de 1904, et ce prince, tout en gardant son indépendance, leur paie actuellement un tribut de mille livres anglaises (25.800 fr.). Le commerce se fait librement entre le Darfour et les pays occupés par les Anglais : les Foriens exportent leur bétail et s’approvisionnent de marchandises anglaises — voire même d’armes, paraît-il, grâce à la contrebande. — Les troupes de ʿAli Dinar sont bien pourvues d’armes et de munitions, et cela leur a toujours valu une supériorité incontestable sur les contingents ouadaïens. Dans les combats qui se sont livrés pendant ces dernières années, avant l’occupation du Ouadaï par nos troupes, l’avantage est constamment resté aux Foriens.
A la fin de 1904, les relations entre le sultan d’Abéché et celui d’El Fâcher commencèrent à s’envenimer. Doud-Mourra avait envoyé une grande quantité de chameaux au Darfour, pour les vendre sur les marchés de ce pays : ʿAli s’en était emparé et avait payé chaque bête deux medjidi, au lieu de verser le prix de 25 medjidi réclamé par les Ouadaïens. Au commencement de 1905, Doud-Mourra supprima tout commerce avec le royaume voisin. Les prétentions de ʿAli Dinar sur les Massalat du Ouadaï aggravèrent la situation.
Les Massalat el Hoch avaient dépendu autrefois du Darfour ; mais le sultan ʿAli oueld Chérif, malgré la résistance de cette peuplade, étendit sur elle la souveraineté du Ouadaï. Les Massalat, gens pillards et cruels, se montrèrent d’ailleurs des sujets peu dociles : ils tombaient fréquemment sur les caravanes qui passaient à proximité de leur territoire, et, à de nombreuses reprises, les souverains d’Abéché durent envoyer des troupes châtier cette tribu. En avril 1905, une partie des Massalat avait refusé de payer la redevance annuelle et avait même massacré les collecteurs d’impôt : l’aguid el Djaʿâdné ʿAbdallah, Oust Kheir et le djerma Gontrongo, qui furent chargés de réduire les rebelles, pillèrent le village d’Ambour. Mais le sultan du Darfour intervint pour réclamer la possession du dâr Massalat : il razzia ce pays et captura le chef Abou beker dans sa capitale de Djerdjel (Djirdjel, Dridjelé) ; le gros de l’armée forienne campa à côté de ce village. La guerre paraissait imminente entre le Ouadaï et le Darfour ; mais Doud-Mourra ne la voulait pas, et il ordonna à l’aguid el Djaʿâdné, qui s’était fait battre en août par le chef forien Maḥmoud, de rentrer à Abéché (octobre 1905). L’attitude agressive de ʿAli fit cependant éclater les hostilités entre lui et l’aguid el Maḥâmid, expédié sur les lieux quelque temps après : les Ouadaïens furent battus et perdirent quatre de leurs chefs ; de plus, pendant leur mouvement de retraite, ils se virent harcelés par les Massalat (décembre 1905). Doud-Mourra, inquiet, rappela tous ses aguids à Abéché, afin de pouvoir résister avec toutes ses forces à une attaque éventuelle des Foriens : la situation resta encore tendue pendant quelques mois, puis les troupes de ʿAli rentrèrent au Darfour. Jusqu’à la prise d’Abéché par la compagnie Fiegenschuh, en 1909, l’antagonisme entre les deux royaumes voisins n’a pas cessé un seul instant : ainsi, en 1906, les Foriens allèrent piller la région d’Ourâda ; d’autre part, le sultan ʿAli, qui considère le dâr Sila comme lui appartenant, ne voulait pas que les Dadjo payassent un tribut au Ouadaï.
Revenons maintenant du côté de l’Ouest. Alors que nous restions toujours sur la défensive, les Ouadaïens faisaient des incursions sur notre territoire et venaient razzier nos protégés, dont souvent quelques-uns étaient emmenés en captivité. Les bandes ouadaïennes apparaissaient un moment au Baḥr el Ghazal et au Fitri (Bâdjouri, El Khalil), dans la région montagneuse à l’est de Boullong-Bédanga (aguid el Djaʿâdné) et dans les pays à l’ouest du lac Iro (aguid es Salamat) : le coup de main exécuté, elles s’en fuyaient rapidement ; il leur était d’ailleurs facile de se mettre hors de portée, attendu que nous ne dépassions guère la ligne de nos postes[195]. Notre passivité encourageait l’audace de ces pillards : en février 1906, El Khalil venait piller Qollo, à 6 kilomètres du poste de Yao ; vers la fin du même mois, un parti ennemi razziait Likkin, à moins de 50 km de Melfi ; en mars, des Missiriyé faisaient une incursion au Fitri ; en mai, El Khalil et deux autres cheïkhs arabes tombaient sur les Oulâd Râchid installés au nord du Fitri ; etc. Cependant, le 4 mai, Gomboro se laissa surprendre à Djingéboa par le lieutenant Cornet. Malgré une énergique résistance, l’aguid es Salamat, blessé, dut céder la place : l’aguid Guerré fut tué, ainsi que l’aguid el brich et l’aguid el ouadi de Gombo.
« Il y eut donc, de 1900 à 1906, une période pendant laquelle on espéra régler la question de nos rapports avec le Ouadaï en nous désintéressant de lui. On se contenta d’assurer la sécurité du Baghirmi, qui s’était soumis à notre protectorat, en couvrant sa frontière par une ligne de postes. Seulement, les Ouadaïens n’entrèrent pas dans nos vues. Ils continuèrent comme par le passé à venir razzier, et chaque année nous eûmes à repousser une ou deux de leurs bandes. Quoi que nous en eussions, il nous fallut donc nous occuper de ce voisin, qui ne voulait pas se laisser oublier. Et c’est alors que nos officiers conçurent, pour en faire en quelque sorte le siège, un plan en trois parties dont l’exécution fait honneur à leur habileté autant qu’à leur vigueur.
« _Première partie_. — Faire du Baghirmi une espèce de pays modèle dont la tranquillité et la prospérité fassent envie à toutes les populations encore privées de notre concours. Le sultan Gaourang, homme débonnaire et jovial[196], étant entré complètement dans nos vues, ce résultat est dès maintenant obtenu. De toutes parts et du Ouadaï même, on nous appelle dans l’espoir d’un sort meilleur.
« _Deuxième partie_. — Avancer progressivement nos postes dans l’intérieur, de manière à restreindre de plus en plus les territoires soumis aux ravages périodiques des bandes ouadaïennes....... » Nos méharistes furent chargés de couper la route des caravanes qui, par Ouéta et Koufra, fait communiquer Abéché et Benghazi, afin de montrer au sultan du Ouadaï qu’il était en notre pouvoir de supprimer tout commerce avec la Cyrénaïque. D’autre part, nos troupes progressèrent dans le Salamat et surtout dans la vallée de la Bataḥ, où notre poste-frontière devait être reporté à 200 km. plus à l’Est, en 1908, et se trouver ainsi à 180 km. seulement de la capitale ouadaïenne.
« _Troisième partie_. — Installer dans les provinces ainsi occupées un souverain ouadaïen acceptant notre protectorat, qui d’une part nous prête son concours pour nos opérations, et qui d’autre part montre par un exemple tangible que nous ne voulons pas faire au Ouadaï autre chose que ce que nous avons fait au Baghirmi : assurer l’ordre et encourager le développement économique du pays par la protection des gens paisibles. Nous avons choisi pour cette besogne le prince Acyl[197], qui descend, comme le sultan actuel Doud-mourrah, de l’ancien sultan Cherif et qui a un fort parti à Abecher[198]. »
Tout cela ne se fit point sans combat. Après l’affaire de Djingéboa, le capitaine Plomion partit à la poursuite de Gomboro et poussa jusqu’à Bobech (2 juin 1906). Quelques mois plus tard, il surprit le djerma Smaïn, khalifa de l’aguid el Djaʿâdné, entre Tialo et Agdoul : les Ouadaïens perdirent leur chef et furent complètement battus (19 décembre).
Du côté du Nord, la compagnie du Kanem (capitaine Bordeaux) fit une reconnaissance qui l’amena jusqu’à Am Loubia, résidence du kamkalek ez Zioud, à 70 km. d’Abéché : ce village fut brûlé et le détachement regagna Mao, sans avoir été aucunement inquiété par les Ouadaïens (octobre-novembre 1906).
Pendant la saison sèche de 1907, le peloton de spahis du lieutenant Lebon, secondé par le contingent d’Acyl, visita toute la région montagneuse comprise entre Boullong et l’Abou Telfan, et établit notre influence sur les fétichistes qui habitent ce pays. En juin, le capitaine Plomion, après avoir fait sa jonction avec le lieutenant Lebon à Abou Ṭiour, se dirigea sur Diogolo, dans l’Abou Telfan. Il gagna ensuite, par une marche rapide, le village d’Abou Nabaq, au sud de la Bataḥ, où se tenait l’aguid el baḥr Bâdjouri : les Ouadaïens furent bousculés et eurent à peine le temps de s’enfuir, abandonnant un certain nombre de chevaux, de selles, d’armes, etc. Le capitaine Plomion les poursuivit jusqu’au campement de Am Abali, situé entre Birket-Fatmé et Am Ḥadjer (23 juin 1907).
Au même moment, le capitaine Jérusalémy remontait la vallée de la Bataḥ jusqu’à Birket-Fatmé et tournait ensuite droit au Nord, pour razzier les Arabes Missiriyé de la région d’Ourel. Revenu à Seïta, où il reçut la soumission d’El Khalil et d’une partie des Arabes Missiriyé, le capitaine Jérusalémy tomba, après une marche forcée de 38 heures, sur les Kreda du Mourtcha, qui furent surpris et razziés (juillet 1907).
Dans le courant de septembre 1907, le lieutenant Gauckler recevait mission d’opérer contre les Tedâ d’Am Chalôba, au sud de Ouéta, sur la route des caravanes de Benghazi à Abéché, dans le but d’inquiéter les communications du Ouadaï avec Koufra et le Borkou. Cette reconnaissance, déviant très légèrement de son but, poussa jusqu’à Ouargala, entre Oueta et Am Chalôba.
En septembre 1907, le lieutenant-colonel Largeau avait jugé le moment opportun pour faire de nouvelles ouvertures au sultan Doud-Mourra[199] : il lui adressa une lettre de Mao, et Ali Agré la fit parvenir au souverain d’Abéché, par le Mourtcha.
« Le commandant du Territoire lui rappelait la modération de la France, qui n’avait pas voulu profiter des discordes du Ouadaï pour l’envahir en 1903 ; il lui représentait que les chrétiens avaient respecté au Baguirmi les coutumes et les croyances des populations, que la paix et le commerce relevaient rapidement ce pays de ses ruines ; que le Ouadaï, en répondant par des agressions aux ouvertures pacifiques de la France, s’était déjà ménagé de cruels déboires et voyait se rétrécir tous les jours le cercle ouvert à ses pillages, qu’Acyl s’agrandissait fatalement de tout le terrain gagné sur la Bataḥ, enfin que le moment paraissait venu de conclure un accord équitable départageant les intérêts en présence[200] ».
Doud-Mourra ne répondit pas, mais Hesseïni ould Amtelaïd fit irruption dans le Fitri et saccagea les villages de Malabesse : il disparut ensuite rapidement, emmenant avec lui soixante-douze femmes boulâla, qui furent vendues comme esclaves sur la place publique d’Abéché (octobre 1907). Ainsi, Doud-Mourra repoussait brutalement nos avances ; nous n’avions donc aucune raison de modifier le caractère agressif de notre politique envers lui, et la lutte contre le Ouadaï allait reprendre sous peu avec une intensité et une vigueur toutes nouvelles.
Au début de 1908, eut lieu, du côté du Sud, une démonstration de la compagnie de Melfi contre le sultan du dâr Kouti. Moḥammed es Senousi, lié à la France par le traité de protectorat de 1903, était en réalité un gros marchand d’esclaves, qui avait profité de sa situation privilégiée pour agrandir démesurément sa puissance. Il entretenait, en sous-main, de bonnes relations avec le Ouadaï, auquel il payait un tribut régulier, et il était sournoisement hostile à l’influence française. Senousi n’observait d’ailleurs aucune des clauses du traité de 1903 : ses bandes continuaient à faire de véritables expéditions, qui ramenaient des troupeaux d’esclaves et dépeuplaient le pays compris entre le Salamat et la Kotto. Le capitaine Mongin, à la tête de cent- cinquante hommes, se porta sur Ndélé « afin d’imposer au vieux despote le rappel de ses hordes et la signature d’un nouveau traité ». Mais les 3.500 bazinguers de l’assassin de Crampel en imposèrent à la petite troupe sénégalaise, et le capitaine Mongin, dans l’impossibilité absolue d’employer la manière forte, dut se contenter de négocier. Le 25 janvier 1908, Senousi signa les yeux fermés un nouveau traité — c’était le troisième depuis 1897 — avec le ferme espoir de ne jamais s’y conformer. De ce côté, la question restait donc entière.
Durant les mois de janvier et février 1908, Gomboro fit de nouveau son apparition dans le Salamat. Certaines tribus arabes de la région, lasses des pillages ouadaïens, étaient venues demander la protection de la France et, en 1907, avaient refusé de payer l’impôt aux agents de l’aguid es Salamat. Mais l’obligation pour les réfugiés de se déplacer fréquemment, avec leurs troupeaux de bœufs, les mettait à la merci d’une surprise ouadaïenne, et il était impossible à l’officier commandant le poste du lac Iro de la protéger efficacement au-delà d’un certain rayon. C’est pourquoi le lieutenant-colonel Largeau avait fort judicieusement interdit de prendre à l’avenir l’engagement de défendre les Arabes nouvellement ralliés, au cas où les chefs des postes de la frontière ne seraient pas absolument sûrs de pouvoir tenir leur promesse ; il avait même fait conseiller aux Arabes du Salamat, en attendant une nouvelle amélioration de notre situation militaire dans le pays, de continuer à payer l’impôt au Ouadaï. Les Arabes, toujours insouciants, n’en avaient rien fait. Gomboro rentra en campagne, tomba brusquement sur les Salamat, Cheurafa et Hémat qui campaient dans la région d’El Djideï, enleva une soixantaine de femmes, un millier de bœufs, et s’en fut. Il échappa au lieutenant Brûlé et se déroba devant la colonne Mongin, retour de Ndélé. Le lieutenant Toureng, qui venait de créer le poste de Bir el Khala, sur les bords du lac Iro, réussit toutefois à surprendre les Ouadaïens : le 15 février, il leur livra le combat d’Amm Timan, dont nous avons déjà parlé, qui coûta la vie à l’aguid es Salamat.
Un mois après, le 18 mars, le peloton méhariste du Kanem tombait sur les Maḥâmid d’Ourâda.
Au commencement de 1908, les troupes d’infanterie, de cavalerie et d’artillerie du Territoire avaient été fusionnées en un bataillon mixte des trois armes, à 4 compagnies de 300 hommes. C’est après cette modification que les opérations reprirent dans la vallée de la Bataḥ. Le poste-frontière venait d’être reporté à 200 km. vers l’Est ; la première compagnie abandonnait ses garnisons de Bokoro et de Yao pour aller s’installer à Atya, centre des routes conduisant au Baḥr el Ghazal, au Fitri, au Médogo et dans les montagnes des Diongor et des Kenga : le nouveau poste ne se trouvait plus qu’à 180 km. de la capitale ouadaïenne. Afin de soutenir la compagnie Jérusalémy, ainsi portée en avant, le contingent ouadaïen d’Acyl quitta Boullong et, accompagné d’un peloton de spahis, vint s’installer à Barouella, dans le Médogo, tandis que la compagnie de Melfi occupait les postes de Yao et de Boullong.