La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 2 (de 2)

Part 14

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Doud-Mourra fut fort irrité, en apprenant les progrès inquiétants que l’occupation française venait de faire dans la partie occidentale de son royaume. La réapparition d’Acyl comme prétendant au kademoul du Ouadaï, l’activité déployée par nos troupes durant les années 1906 et 1907, l’avaient déjà sérieusement préoccupé. Il n’avait jamais voulu entamer de pourparlers avec les Français, qui avaient, à ses yeux, le double tort d’être des infidèles et des intrus : pour lui, la prise de possession des pays de la rive droite du Chari était attentatoire aux droits du Ouadaï, qui y exerçait autrefois sa souveraineté. Du reste, s’il avait eu des velléités de s’entendre avec nous, afin de déterminer les pays devant relever de son autorité et ceux devant obéir à notre action directe, les deux parties agissant comme l’avaient fait ʿAli Dinar et les Anglais, la seule présence de son rival Acyl sur notre territoire eût suffi à faire disparaître ces bonnes intentions. Mais tel n’était point le cas. Les partisans d’Acyl faisaient courir le bruit que leur maître allait, avec l’aide des Français, conquérir de haute lutte le trône du Ouadaï. Doud-Mourra en fut informé : il crut le moment venu d’agir énergiquement et il se disposa à faire entrer en ligne ses meilleurs contingents, qui, jusqu’alors, n’avaient jamais été appelés à nous combattre.

Ainsi que nous le savons, l’aguid el Maḥâmid était le meilleur ami et l’appui le plus sûr du sultan. Depuis la mort de ʿOthman, l’ordre régnait au Ouadaï : la disgrâce du djerma Abou Sekkin avait même démontré que Doud-Mourra voulait être scrupuleusement obéi de tous ses dignitaires et qu’il était décidé à briser ceux qui montreraient la moindre mauvaise volonté, la plus petite force d’inertie. Aussi, personne ne bougeait contre le gré du souverain. Seul, un illuminé, le mahdi Maï Touta, tenta un mouvement de révolte, qui fut d’ailleurs rapidement étouffé. A la tête de deux à trois cents fanatiques, armés de fusils, il quitta Abéché pour se réfugier dans les pays au nord de la capitale. Le fils de l’aguid el Maḥâmid, Aḥmed el Mâgné, fut lancé à sa poursuite : il le rejoignit, dispersa ses partisans, et Maï Touta fut fait prisonnier et mis à mort (juin 1907).

Les échecs répétés que notre politique avait fait subir à la Senousïa et au Ouadaï rapprochèrent ces deux puissances qui, comme nous l’avons déjà montré, étaient en froid depuis 1900. Elles sentirent la nécessité d’oublier leurs anciens dissentiments, pour ne se préoccuper que de la lutte à mener contre l’ennemi commun. Cette entente, qui deviendra très étroite après la prise d’Abéché par nos troupes, explique la présence d’éléments senoussis dans les rangs ouadaïens, lors des combats qui eurent lieu sur la Bataḥ en 1908.

Le capitaine Jérusalémy, qui venait de créer le nouveau poste d’Atya, devait subir le premier choc sérieux des troupes ouadaïennes. Sur l’ordre de Doud-Mourra, l’aguid el Maḥâmid quitta la capitale avec son contingent personnel, ceux de son fils El Mâgné, de l’aguid er Râchid, de l’aguid el Baḥr, de l’aguid ed Debaba, du kamkalek ʿAbd el Kerim, etc., et une troupe d’Arabes Zouaya et de Medjâberé : il avait comme mission de chasser les chrétiens de la Bataḥ. Moḥammed ould Bechara disposait en tout de 2.800 fusils, dont 1.200 à tir rapide. Le 20 mars, il vint s’installer tout près de El Krenik. Le capitaine Jérusalémy se porta à sa rencontre, avec 200 tirailleurs et 80 auxiliaires ouadaïens d’Acyl. Le 29 mars, le combat s’engagea sur la Bataḥ, entre la mare de Sadet et le village de Dokotchi, un terrain défavorable pour nous, à cause des arbres épineux et touffus qui bordent les deux rives du baḥr. Après cinq heures de lutte, l’ennemi dut céder la place : il comptait 400 tués et 600 blessés, dont une grande partie allèrent mourir dans la brousse. L’Arabe Moḥammed Fezzân, homme de confiance de l’aguid el Maḥâmid, fut trouvé parmi les morts. Moḥammed ould Bechara rétrograda alors sur Birket Fatmé, où il campa avec le reste de ses troupes. Il n’osait point avouer sa défaite au sultan et se contentait de lui écrire que les troupes ouadaïennes avaient vaillamment combattu les chrétiens. Mais Doud-Mourra voulait à tout prix chasser les Français de la Bataḥ : il envoya à plusieurs reprises à l’aguid el Maḥâmid l’ordre d’attaquer de nouveau l’ennemi, du moment que celui-ci n’avait pas encore abandonné le poste d’Atya. Moḥammed, après avoir hésité quelque temps, vint s’installer à Birket Sadet le 3 mai. Apprenant que le sultan avait quitté la capitale et craignant que la non-exécution des ordres reçus ne lui valût une disgrâce, l’aguid el Maḥâmid poussa un peu plus vers l’Ouest et vint camper à Djoua, à 32 km. d’Atya. C’est là que, le 16 juin, le commandant Julien vint l’attaquer, avec une troupe comprenant 16 Européens et 373 tirailleurs et spahis. Les Ouadaïens avaient reçu des renforts depuis l’affaire de Dokotché et comptaient environ deux mille cinq cents fusils, dont 1.400 à tir rapide. Le combat dura deux heures. Les Ouadaïens furent mis en déroute et perdirent environ 2.000 hommes : l’aguid el Maḥâmid avait été tué d’un coup de fusil par le spahi Kantara Demba et deux de ses fils furent trouvés parmi les morts ; l’aguid er Râchid et l’aguid ed Debaba avaient également succombé. Lorsque la nouvelle du désastre lui parvint, Doud-Mourra eut un moment de désespoir : il voulut venir nous attaquer lui-même, avec son contingent personnel, mais ses « fagara » réussirent à le détourner de son téméraire projet.

Ces deux brillants succès venaient de donner à nos armes une prépondérance incontestable. Aussi, après avoir rendu compte des événements qui s’étaient déroulés au Ouadaï, _Le Temps_ du 10 novembre 1908 ajoutait : « Aujourd’hui la situation est la suivante. Une partie du Ouadaï est dès maintenant gouvernée pour notre compte par le prince Acyl ; la situation du sultan Doud-Mourra, que ses cruautés ont rendu odieux, est très ébranlée, et nos officiers ont acquis la certitude que sans appeler aucun renfort de France (?) ou de l’Afrique Occidentale, rien qu’avec la colonne de 500 ou 600 hommes que le Territoire du Tchad peut fournir actuellement par ses seuls moyens, la prise d’Abéché est une opération possible. Le Ouadaï se présente donc comme un fruit mûr qui peut être cueilli à la première occasion ».

La prise d’Abéché ne devait pas régler entièrement la question ouadaïenne, et les événements allaient mettre au point cette façon de voir un peu trop optimiste.

A la fin de mai 1909, le capitaine Fiegenschuh, qui commandait la compagnie d’Atya, marcha sur la capitale du Ouadaï avec 180 tirailleurs et deux canons. Les Ouadaïens furent battus et dispersés, dans les rencontres qui eurent lieu à l’ouadi Chok et sous les murs de la capitale. Le lieutenant Bourreau, qui remplaça le capitaine Fiegenschuh, blessé à la gorge, fit tirer quelques coups de canon sur la ville : les Ouadaïens, absolument démoralisés par le tir fusant de l’artillerie, s’enfuirent en désordre et, le 2 juin, le drapeau français flottait sur le tata de Doud-Mourra.

Il y avait plus de sept ans et demi que nous étions venus pour la première fois au Fitri et que nous avions pris le contact avec le Ouadaï : la période de préparation semblait donc avoir été suffisante et l’entrée de nos troupes dans la capitale de Doud-Mourra se présentait comme le dernier acte de la politique d’encerclement, que nous avions menée à l’égard du royaume ennemi. Mais la prise d’Abéché impliquait l’occupation du Ouadaï, et on trouva généralement qu’un pareil agrandissement du Territoire du Tchad nécessitait d’urgence une augmentation des troupes régulières. D’ailleurs, il devenait évident que nous allions avoir de sérieuses difficultés à surmonter. Doud-Mourra était en fuite, et les fusils dont il disposait pouvaient être encore pour nous un sujet d’inquiétude ; l’installation solennelle d’Acyl comme sultan du Ouadaï, le 23 août 1909, rapprochait plus étroitement le sultan déchu de nos vieux ennemis senoussis ; enfin, ʿAli Dinar prenait envers nous une attitude agressive et, sans parler de la solidarité musulmane, comme nous allions être amenés à occuper certains pays ouadaïens (dâr Tama, dâr Guimr, dâr Massalat, dâr Sila, etc.), séculairement revendiqués par les souverains d’El Fâcher, l’intervention forienne était une éventualité dont il fallait se préoccuper.

Le désarmement du Ouadaï avait été ordonné, immédiatement après la prise d’Abéché : en août, grâce aux prises faites et aux soumissions reçues, 3.500 fusils, dont 1.500 à tir rapide, se trouvaient entre nos mains. Les provinces avoisinant la capitale furent occupées et le lieutenant- colonel Millot se rendit lui-même à Niéré, dans le dâr Tama, pour affirmer la prise de possession française de ce pays, vassal du Ouadaï. Au commencement d’août, le lieutenant Lucien, avec une troupe comptant 100 fusils (80 tirailleurs et 20 tirailleurs auxiliaires), alla reconnaître le dâr Mimi et poussa jusque dans les environs d’Ourâda, chez les Arabes Maḥâmid, à 120 km. au nord d’Abéché. Quelque temps après, 150 à 200 guerriers senousis (Zouaya, Touareg dissidents et Minimini[201]) vinrent razzier deux campements maḥamid du dar Mimi : le lieutenant Lucien poursuivit les pillards, les rejoignit à l’ouâdi Maï et les dispersa.

Le sultan du dâr Sila, Bakhit, avait écrit au lieutenant-colonel Millot pour faire sa soumission, quelque temps après la prise d’Abéché. En août 1909, il accueillit favorablement le lieutenant Georg et ses 20 tirailleurs. Mais l’entourage du sultan voulait la guerre. Par la suite, le lieutenant Vasseur, envoyé dans le dâr Sila, y trouva un rassemblement hostile de plus de 500 guerriers : le capitaine Fiegenschuh, prévenu d’urgence, accourut d’Abéché avec un renfort de 60 tirailleurs, pour appuyer la démonstration faite par le détachement de sa compagnie. L’attitude des Dadjo se modifia : un grand tam-tam eut lieu à Goz-Baïda, et Bakhit reconnut la suzeraineté de la France.

Le lieutenant Delacommune, avec une centaine de fusils, était à Niéré, où il protégeait Ḥassen, le sultan intronisé par nous, des attaques de l’ancien sultan ʿOthmân, qui tenait la brousse avec environ 60 fusils. Vivement poursuivi par nos tirailleurs, bousculé à Ouia, ʿOthmân dut se réfugier au Darfour. En octobre, Delacommune se rendit chez Idris, sultan du dâr Guimr, qui avait écrit à Niéré pour faire sa soumission et solliciter la venue des Français dans son pays. A la même époque, un nouveau rival du sultan Ḥassen surgissait dans le Tama : l’aguid Choucha, cousin du chef que nous protégions, se fit proclamer sultan dans le nord du pays. Surpris et mis en fuite par Delacommune, il vint demander l’aman à Niéré : envoyé à Abéché, il réussit à se sauver et alla chercher un refuge dans le dâr Massalat.

Le 1er novembre 1909, le lieutenant-colonel Moll avait pris le commandement du Territoire du Tchad. Il était difficile, avec les seules troupes dont cet officier supérieur pouvait disposer, d’assurer la pacification et l’organisation des pays nouvellement occupés et de contenir les nombreux éléments de dissidence, qui s’agitaient sur les confins du Territoire. Au Ouadaï, notre protégé Acyl, d’une nature impulsive, impatient de toute autorité, agissait un peu trop à sa guise et il devenait nécessaire de le remettre en main. Doud-Mourra se tenait toujours dans le Nord, avec ses partisans, et sollicitait l’appui des Senousi, afin de pouvoir continuer la lutte contre nous ; Moḥammed es Sounni, dont les agents redoublaient d’activité au Borkou et au Kanem, allait nous susciter de graves difficultés en réconciliant Doud-Mourra et ʿAli Dinar. Le sultan du Darfour revendiquait la possession du dâr Tama, du dâr Massalat et du dâr Sila : il écrivait même une lettre pour nous sommer d’évacuer le Ouadaï.

L’aguid Choucha avait été très bien reçu par le sultan des Massalat, Tâdj eddin, chez qui il s’était réfugié. Ce Tâdj eddin était le fils de l’ancien sultan, Abou beker, qui, comme nous l’avons déjà vu, avait été pris par les troupes foriennes dans sa capitale de Djirdjel, en 1903, et était mort depuis dans les prisons d’El Fâcher. Nommé sultan par ʿAli Dinar, Tâdj eddin vivait dans la dépendance du Darfour. Poussé par son suzerain, il avait pris une attitude hostile envers nous : il avait juré de combattre les Chrétiens et avait promis de donner son appui à l’aguid Choucha. Le capitaine Fiegenschuh quitta Abéché, vers la fin du mois de décembre, pour effectuer une reconnaissance dans le dâr Massalat. Étant en route, il envoya un courrier au sultan, pour lui dire qu’il était animé d’intentions pacifiques et qu’il voulait simplement reconnaître la frontière séparant le Ouadaï du Darfour. Ce courrier fut tué. Le 31 décembre, le capitaine écrivait à Abéché : « Je suis à Bir Taouil avec les lieutenants Delacommune et Vasseur. Mon intention est de rappeler à la réalité le sultan Tâdj eddin et de mettre Soussa hors d’état de nous inquiéter. Le lieutenant Vasseur ira ensuite au Sila en suivant l’ouâdi Kia et au Sila verra les Arabes Beni Halba. Le lieutenant Delacommune ira au Nord, verra le dâr Guimr et tâchera d’entrer en relations avec les Zegâoua ».

La colonne était arrivée à Bir Taouil sans incident : elle y campa deux jours, en attendant le retour du lieutenant Delacommune, qui était allé à Niéré prendre des auxiliaires. C’est là que le capitaine reçut une lettre du sultan des Massalat, dans laquelle celui-ci protestait de son dévouement à l’égard de la France. La colonne continua ensuite sa route et, deux jours après, bivouaqua près d’un petit village : nouvelle lettre de Tâdj eddin, disant qu’il faisait installer un campement pour les tirailleurs. Le lendemain, 4 janvier, au moment où le détachement suivait le lit desséché d’un ouâdi, on s’aperçut que des bandes d’hommes armés marchaient parallèlement à la colonne. Malgré l’avis donné par l’aguid er Râchid, Barkaï[202], qui vint le prévenir que les Massalat voulaient faire la guerre, le capitaine pensa que ces indigènes avaient simplement l’intention de l’accueillir par une fantasia, comme il l’avait déjà vu faire au Sila. Cependant l’absence du sultan l’inquiéta et il commençait à prendre des dispositions pour se défendre, quand il fut soudainement attaqué de tous les côtés par les Massalat, armés de sabres et de sagaies. Le capitaine Fiegenschuh, les lieutenants Delacommune et Vasseur, le sergent Béranger et le maréchal des logis Breuillac furent tués, ainsi que 101 tirailleurs et 80 auxiliaires : seuls, 8 tirailleurs et quelques auxiliaires, dont l’aguid Barkaï, réussirent à fuir et apportèrent à Abéché la nouvelle du désastre ; 180 fusils à tir rapide et 20.000 cartouches restaient entre les mains de nos ennemis. La duplicité musulmane nous coûtait la perte du détachement Fiegenschuh, comme elle nous avait déjà valu le massacre de la mission Braulot par Samory et celui de la mission Crampel par Moḥammed es Senousi. L’affaire de Bir Taouil eut un retentissement douloureux en France, et, sur la proposition du Ministre des Colonies, la Chambre vota les crédits nécessaires pour augmenter les troupes du Tchad de deux compagnies : les effectifs furent portés de 1.200 à 1.600 hommes, répartis en deux bataillons de quatre compagnies chacun.

Le massacre de la colonne Fiegenschuh était notre premier échec grave, depuis que nous avions entamé l’action contre le Ouadaï. La défaite des Chrétiens, déformée et amplifiée par les indigènes, se répandit comme une traînée de poudre dans tout le pays. Notre prestige en fut singulièrement amoindri. Voici, du reste, ce qu’écrivait le lieutenant- colonel Moll, dans son rapport du 2 février, à propos de la surprise de Bir Taouil : « Les âmes simples des indigènes, comme les esprits fanatiques, disent y reconnaître le doigt de Dieu, qu’ils voyaient déjà dans l’affaire récente d’Ouachenkalé. Ils ne sauraient autrement admettre qu’un aussi petit sultanat que le Dar-Massalit ait pu infliger un pareil échec aux troupes victorieuses du puissant Ouadaï. D’après de récents renseignements, le Dar-Sila ferait maintenant cause commune avec le Dar-Massalit. Le sultan Acyl a vivement conseillé au lieutenant Lucien de pousser ses préparatifs de défense à Abéché, et cet officier, tout en constatant que l’esprit de la population d’Abéché même était « assez bon », a jugé utile d’activer son organisation défensive, car, disait-il, « une explosion de fanatisme musulman est toujours à craindre ». Citons également la réflexion si juste qu’une des victimes du guet-apens, le lieutenant Delacommune, faisait, quelque temps auparavant, dans une lettre adressée à sa famille. Cet officier remarquait que la moindre troupe commandée par un Européen inspirait une frayeur extrême aux habitants du Ouadaï. « Elle tient, je crois, écrivait-il, à ce que jamais une troupe conduite par les Blancs n’a éprouvé d’échec. C’est pour cela qu’il ne faut pas faire d’imprudence ; la plus petite défaite pourrait avoir au point de vue moral la plus funeste influence. » On ne pouvait mieux dire.

Après Bir Taouil, la garnison du Ouadaï se trouvait réduite à 200 hommes environ : elle fut renforcée d’urgence par une vingtaine de tirailleurs du poste d’Atya, et le chef de bataillon Julien, qui arrivait de France, alla prendre le commandement de la circonscription d’Abéché.

Notre échec avait provoqué une recrudescence de l’agitation antifrançaise : la fortune paraissant nous abandonner, des défections allaient se produire parmi les Ouadaïens ralliés à Acyl et des hostilités nouvelles devaient se manifester. Tâdj eddin avait écrit à Bakhit pour lui annoncer sa victoire et celui-ci, après l’avoir félicité, répondait « qu’il ne s’était pas battu avec le capitaine Fiegenschuh et son lieutenant, parce qu’il avait suivi les conseils d’Acyl lui prêchant la paix, mais qu’à l’avenir il était prêt à faire la guerre aux Français, si ces derniers revenaient dans son pays ». Le sultan des Massalat envoya également une lettre à Acyl, dans laquelle il lui disait : « Tu es un descendant très illustre du grand Prophète et tout le monde le sait. Fais comme moi : tue le lieutenant qui reste et les autres Européens et nous serons amis. Tant pis pour toi si tu ne suis pas la volonté de Dieu. Si tu écoutes mes conseils, je serai toujours ton fidèle allié et je te soutiendrai si tu es attaqué. Je suis décidé à périr pour la cause de l’Islam ». Acyl lui répondit : « Je suis l’ami des Français, mais je ne pourrais les empêcher de faire la guerre. Je suis musulman. Si tu es mahdi, il faut te battre, car tu es le jouet de la volonté de Dieu ; mais tu n’es qu’un sultan et tu seras vaincu. Les Français connaissent mieux que toi l’art de la guerre et ceux qui restent n’ont pas peur. Les Français feront la guerre jusqu’au succès final et tu seras écrasé ». Doud-Mourra se tenait toujours dans le nord du pays avec ses partisans : il avait cherché un refuge dans le cirque rocheux de Kapka, à deux jours au nord-est d’Ourâda, sur la limite des pays relevant de l’influence senousie. Nous avons déjà dit que la réconciliation était complète entre le sultan déchu et le délégué de Si Aḥmed Chérif, Moḥammed es Sounni : le danger commun que constituait l’expansion française avait fait oublier les anciens différends. Il était évident que l’occupation du Ouadaï par nos troupes menaçait de ruiner la Senousïa, en supprimant les deux grandes ressources de celles- ci : la traite des esclaves et la contrebande des armes. D’autre part, si, grâce à l’action de la confrérie, les Français venaient à être refoulés, on pouvait supposer que l’influence senoussie deviendrait très grande au Ouadaï et que Moḥammed es Souni réussirait là où il avait échoué en 1900. Indépendamment de la solidarité musulmane, ces raisons décidèrent donc l’homme de confiance de Si Aḥmed Chérif à se rendre au Darfour, pour obtenir la réconciliation de ʿAli Dinar et de Doud-Mourra.

ʿAli Dinar continuait la tradition de ses prédécesseurs, en considérant le dâr Tama, le dâr Guimr, le dâr Massalat et le dâr Sila comme des dépendances du Darfour. Au moment où l’occupation française progressait dans la vallée de la Bataḥ, ʿAli était occupé à combattre Senin, le gouverneur de Kabkabiyé. Après la défaite et la mort du chef rebelle, le sultan forien suivit de près les événements qui se déroulaient au Ouadaï. L’entrée de nos troupes à Abéché lui fit prendre une attitude hostile à notre égard : il soutint et encouragea les dissidents de Tama et du Guimr et poussa Tâdj eddin à nous combattre. Les sollicitations de Moḥammed es Sounni, le succès des Massalat à Bir Taouil et, par la suite, les allures d’indépendance que Tâdj eddin victorieux prenait vis- à-vis du Darfour, décidèrent ʿAli Dinar à intervenir.

En janvier 1910, les troupes foriennes envahirent le dâr Guimr, occupèrent Ganatir, la capitale du pays, et poussèrent jusqu’à Aptar. Le sultan Idris s’était réfugié au Tama, où le capitaine Chauvelot envoya immédiatement l’aguid er Râchid, Barkaï, avec une cinquantaine de cavaliers. En février, un fort parti massalat pénétra dans le dâr Tama : Ḥassen s’enfuit, Barkaï et Idris battirent en retraite sur Bir Taouil, et le prétendant soutenu par Tâdj eddin, l’aguid Choucha, fut proclamé sultan à Niéré. Le 25 février, le capitaine Chauvelot rentra sans coup férir dans la capitale du Tama et réinstalla le sultan Ḥassen. Après son départ, l’aguid forien Adoum Roudjal envahit le Tama et intronisa l’ancien sultan, ʿOthmân. Au même moment, le lieutenant Lucien, avec 80 tirailleurs, poussait une reconnaissance sur Ourâda, afin de surveiller la région de Kapka, où se tenait le sultan Doud-Mourra. Une pointe audacieuse des Foriens en plein Ouadaï nécessita le rappel urgent de cet officier, qui, avant de rentrer à Abéché, chargea l’aguid el Maḥâmid, Aḥmed oueld Moḥammed Bechara, de s’opposer à toute incursion ennemie. Adoum Roudjal venait d’envoyer une troupe d’un millier de cavaliers, sous les ordres de l’ex-aguid el Baḥr, Bâdjouri, exécuter une razzia en pays ouadaïen : le Djellâbi saccagea la région qui s’étend à l’ouest du Tama, pillant et brûlant tout sur son passage. Il ne s’arrêta qu’à 15 kilomètres de Mourra, pour aller rejoindre ensuite le gros des troupes foriennes. Le commandant Julien expédia d’Abéché la compagnie Lagrange, avec mission de surveiller la frontière occidentale du Tama et d’empêcher les bandes ennemies de pénétrer dans le Ouadaï proprement dit.

Le succès de Bir Taouil avait enflé démesurément l’orgueil de Tâdj eddin, qui chercha à s’affranchir des liens de vassalité qui l’unissaient au sultan d’El Fâcher. Cependant, lorsqu’il apprit qu’Adoum Roudjal se trouvait au Tama avec une grosse colonne de Foriens, le sultan des Massalat prit peur et adopta une attitude plus soumise : il envoya à ʿAli Dinar des armes et des munitions prises à Bir Taouil et il fit proposer à Adoum Roudjal une action commune contre les Chrétiens. Au mois de mars, des défections se produisirent parmi nos auxiliaires ouadaïens : le kamkalek Ismaʿïl ʿAbdallah, ex-aguid el Djaʿâdné, et le sinmelek Achour passèrent au Massalat avec leurs contingents ; peu après, l’aguid el Maḥâmid, Aḥmed, alla rejoindre son oncle Doud-Mourra dans le dar Zegâoua, avec une centaine de fusils.

Le 27 mars 1910, le lieutenant anglais Boyd Alexander, qui s’était déjà fait connaître par un voyage au lac Tchad, quitta Abéché et, malgré l’opposition qu’il rencontra chez nos officiers, se dirigea sur Niéré pour gagner El Fâcher. Le malheureux courait évidemment à sa perte : il fut tué le 2 avril, à 3 kilomètres à l’ouest de Niéré, par une bande de Foriens et de gens d’ʿOthman.