La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 2 (de 2)

Part 15

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Adoum Roudjal aurait voulu faire un bloc de tous nos adversaires et mener contre Abéché une attaque décisive. Mais l’entente ne put pas se faire, Doud-Mourra et Tâdj eddin voulant agir en toute indépendance. Il fut alors décidé que les Foriens, les Ouadaïens et les Massalat gagneraient séparément Abéché et que la concentration se ferait sous les murs de la capitale. Le commandant Julien résolut de profiter de cette situation, et il donna l’ordre d’attaquer le camp forien, qui constituait le groupe principal des forces adverses. Le capitaine Chauvelot, avec 172 tirailleurs de la première compagnie et 50 auxiliaires de l’aguid Barkaï, alla relever le capitaine Lagrange. Les forces ennemies s’étaient concentrées à l’ouadi Guéréda, sur la route qui mène de Niéré au dâr Guimr. Elles comprenaient :

1o Environ 4.000 Foriens, dont la moitié possédait des fusils à tir rapide ; cette troupe était aux ordres d’Adoum Roudjal, un chef forien qui avait autrefois combattu avec succès les aguids de Doud-Mourra ;

2o 800 cavaliers, Arabes ou dissidents ouadaïens, commandés par Bâdjouri et des aguids restés fidèles à Doud-Mourra ;

3o Plusieurs milliers d’auxiliaires à pied, armés de lances et de sagaies.

Le 7 avril 1910, le capitaine Chauvelot aborda le camp de l’ouadi Guéréda. Le combat dura deux heures. Les Foriens, groupés par bannières, montrèrent du mordant et combattirent de la même façon que les Ouadaïens : « Ces bannières, par bonds successifs, viennent à être plantées jusqu’à 100 mètres de notre ligne ; les masses ennemies se précipitent autour d’elles en poussant des hurlements furieux. Les aguids à cheval excitent leurs hommes au combat[203] ». Finalement, les Foriens se dispersèrent sous le feu de nos tirailleurs, en laissant 200 cadavres sur le terrain : après leur défaite, les bandes ennemies furent harcelées par les Tama et les Guimr. Le combat de Guéréda coûta la vie à un certain nombre de dignitaires du Darfour : Adoum Roudjal, grièvement blessé au cou, mourut quelques jours après ; deux de ses lieutenants, Adem ʿAli et Moḥammed Saʿïd, Ould Maḥmoud, beau-frère de ʿAli Dinar, Khalil Borgo, chef du Zegâoua forien, Moḥammed, fils du prétendant ʿOthmân, le djerma Capsoul du Tama et plusieurs chefs de bannière avaient succombé. Parmi le butin ramassé sur le champ de bataille, on retrouva une caisse ayant appartenu à Boyd Alexander et contenant des livres, papiers, lettres, photographies et objets divers. Après leur défaite, les Foriens s’étaient enfuis vers l’Est et n’osaient plus rentrer à El Fâcher. Nos deux protégés, les sultans Ḥassen et Idris, furent rétablis dans le dâr Tama et chez les Guimr. Le détachement du capitaine Chauvelot rentra ensuite à Abéché (15 avril).

Cependant, les bandes de Doud-Mourra continuaient à opérer dans le Nord et avaient comme objectif Ouara. Un frère d’Acyl, Sérhéroun, qui venait d’être nommé aguid el Maḥâmid, les repoussa à Biltin, à 90 km. au N.-E. d’Abéché : le combat avait coûté la vie à l’aguid el Gourân, Diado[204], et à ses trois fils. Le capitaine Chauvelot quitta Abéché le 18 avril, afin de soutenir nos auxiliaires ouadaïens, et il poursuivit les partisans de Doud-Mourra dans le dâr Zegâoua, jusqu’au-delà du cirque rocheux de Kapka, qui leur servait de refuge et d’abri. Doud-Mourra s’enfuit alors chez les Zegâoua du Darfour.

Ces opérations raffermirent le prestige de nos armes, un moment ébranlé par la victoire des Massalat. Dans un rapport au Ministre des Colonies, en date du 17 août 1910, le Gouverneur général de l’Afrique équatoriale constatait cette amélioration. « Je puis vous annoncer avec satisfaction, écrivait-il, que la situation, un moment critique, après le guet-apens de Bir Touil, s’est complètement éclaircie à la suite de notre victoire de Guéréda, le 7 avril, et la dislocation des bandes de Doud-Mourra après la vigoureuse poursuite du capitaine Chauvelot.

« La fuite précipitée de Doud-Mourra du cirque, pour ainsi dire inexpugnable, de Kapka, en même temps qu’elle dénote la démoralisation de ses partisans, a rehaussé le prestige de nos armes, et ces deux faits glorieux, survenus à quelques jours d’intervalle, ont raffermi complètement notre autorité au Ouadaï.

« L’installation à Zigueï d’une compagnie montée (unité formée en compagnie méhariste, capitaine Cauvin) a empêché les Senoussistes de réaliser leurs projets d’offensive et d’aider Doud-Mourra.

« La présence à Ndélé de la compagnie Modat a maintenu le sultan du dar Kouti, Moḥammed es Senousi, dans la fidélité.

« La compagnie de nouvelle formation conduite par le capitaine Arnaud, viâ Zinder, était attendue à Mao le 10 août ; la suivante est attendue pour le début de septembre.

« L’arrivée prochainement attendue de ces renforts a permis de mettre au Ouadaï un effectif suffisant pour repousser toute agression quand elle se produira ».

En mai, Doud-Mourra s’était réfugié auprès du sultan Tâdj eddin, avec son neveu Aḥmed, ex-aguid el Maḥâmid. Les hostilités reprirent presque aussitôt du côté du dâr Massalat : une colonne composée de Ouadaïens dissidents et de Massalat vint attaquer Bir Taouil, défendu par des partisans d’Acyl, pilla une partie du village et se retira en emmenant 240 femmes en esclavage.

Pendant les mois d’hivernage (juillet, août et septembre), l’inondation du pays suspendit toute opération dans la partie orientale du Ouadaï. Par contre, les rezzous des Senousis harcelèrent constamment les populations soumises à notre autorité dans les régions du Nord : les groupes hostiles du Borkou, du Mourtcha et de l’Ennedi (Arabes, Zouaya, Touareg, Oulâd Slimân, Nakatzâ, Noarma et Bideyât) montrèrent beaucoup d’audace et une bande de pillards poussa même jusqu’à un jour d’Atya. Le frère d’Acyl, Sérhéroun, trouva la mort dans un combat livré à un djich de Zouaya, Touareg et Bideyât, sur les bords de l’ouadi Maba. A la fin de septembre, les dissidents du Nord étaient tous groupés dans l’Ennedi, autour du chef senousi Salèh Kéréma. Du côté de l’Est, Doud-Mourra et Tâdj eddin s’apprêtaient à continuer la lutte contre nous.

Le lieutenant-colonel Moll, autant pour réparer l’échec de Bir Taouil que pour disperser le principal rassemblement ennemi, avait demandé et obtenu l’autorisation d’agir contre les Massalat[205]. Voici comment s’exprimait le Gouverneur général, à ce sujet, dans un rapport du 27 août au Ministre des Colonies : « Sur la demande du lieutenant-colonel Moll, je l’ai autorisé à châtier les Massalits à la première occasion favorable. Il est indispensable pour remplir notre devoir de protection vis-à-vis des populations du Ouadaï qui se sont soumises à nous, que nous infligions une sévère leçon à cette tribu pillarde à laquelle le massacre de la colonne Fiegenschuh a donné un prestige disproportionné avec sa puissance réelle.

« Il ne saurait s’agir là d’une nouvelle conquête, et j’ai donné des instructions précises au lieutenant-colonel Moll à cet égard. Nos troupes ne franchiront la frontière du Massalit que si elles y sont amenées par l’exercice normal et légitime du droit de suite, et, en tout cas, elles ne feront aucune installation dans un territoire dont l’attribution ne nous est pas certaine.

« Mais dans l’état d’indétermination où est la frontière actuellement et pour quelque temps encore, nous ne pouvons laisser les tribus inorganisées, indépendantes en fait, se préparer ouvertement à la lutte contre nous, venir par surprise enlever des gens dans nos territoires et se retirer ensuite, sans être inquiétées, à l’abri d’une frontière que nous serons les seuls à respecter ».

Le 1er novembre 1910, le lieutenant-colonel Moll quittait Abéché avec 300 hommes et deux canons pour marcher contre les Massalat : le bruit s’étant répandu que Doud-Mourra avait l’intention de fuir vers le Nord, la compagnie Arnaud avait été détachée de ce côté, avec mission de barrer la route aux Ouadaïens.

Le 8 novembre, la colonne Moll entra dans Djirdjel, capitale du dâr Massalat. Le lendemain, à 5 kilomètres au sud de cette localité, elle supporta, vers 10 heures du matin, l’attaque furieuse de 5.000 hommes commandés par les sultans Tâdj eddin et Doud-Mourra. Le lieutenant- colonel Moll ayant ordonné de n’ouvrir le feu qu’à petite distance, la troupe française fut rompue par le choc des cavaliers ennemis. Les tirailleurs lâchèrent pied. Leurs officiers réussirent néanmoins à les reformer et les ramenèrent au lieu du combat. Le feu fut ouvert sur les Ouadaïens et les Massalat, occupés à piller le camp français, et ceux-ci prirent la fuite, laissant 600 cadavres sur le terrain : Doud-Mourra avait été blessé et Tâdj eddin tué.

Cette malheureuse affaire nous coûtait des pertes cruelles : 3 officiers tués (lieutenant-colonel Moll, lieutenants Jolly et Brûlé), 5 sous- officiers tués (adjudants Leclerc et Noël, sergents Bal, Alessandri et Bergère), 28 tirailleurs tués et 11 disparus ; 1 officier, 4 sous- officiers et 69 tirailleurs blessés. La nouvelle du combat de Dorothé, dès qu’elle fut connue en France, provoqua une émotion profonde dans tout le pays. Le colonel Largeau fut immédiatement désigné pour succéder au lieutenant-colonel Moll et la Chambre, sur la proposition du Ministre des Colonies, vota les crédits nécessaires pour augmenter d’un bataillon de 800 hommes les troupes du Territoire du Tchad.

Après la mort du lieutenant-colonel Moll, le chef de bataillon Maillard avait pris le commandement : il fit aussitôt renforcer les troupes du Ouadaï par la compagnie de Fort-Archambault. Sous sa direction, une colonne comprenant 500 hommes, 2 pièces de canon et des auxiliaires ouadaïens, opéra chez les Massalat durant le mois de janvier : elle livra trois combats heureux, parcourut la région — sans toutefois pénétrer dans la partie montagneuse — et rentra finalement à Abéché. En février, la compagnie méhariste de Zigueï surprit et dispersa un rezzou senousi à Fouka, dans le nord du Djourab et non loin du Borkou. Au mois de mars, une deuxième compagnie méhariste fut installée à Ourâda, dans le pays des Arabes Maḥâmid, avec mission de protéger le Ouadaï contre les incursions menées par les Khouân et leurs auxiliaires. En avril, le colonel Largeau prenait le commandement effectif du Territoire militaire du Tchad.

Pendant que nos troupes du Ouadaï luttaient contre de nombreux ennemis, afin d’assurer la prise de possession française de l’ancien royaume de Doud-Mourra, un événement d’une grosse importance se produisait plus au Sud, dans le dâr Kouti : le 12 janvier 1911, le capitaine Modat, qui commandait la compagnie de Ndélé, enlevait les tatas de Moḥammed es Senousi et dispersait les bazinguers du vieux brigand : celui-ci avait été tué, ainsi que son fils Adoum, dès le début de l’action.

« Senoussi, écrit le capitaine Modat, est le véritable héritier de la tradition laissée par les Zibêr et Rabaḥ, et, de même que ce dernier recueille les débris des troupes khartoumiennes après la mort de Suleyman, de même c’est dans l’entourage de Senoussi que viennent se réfugier les rabistes après la mort de leur chef. D’une intelligence très vive et d’une finesse allant jusqu’à la ruse, il sera diplomate avant tout et il réussira à créer de toutes pièces un État où il régnera, « comme aux temps les plus sombres du moyen âge, tel baron de proie au milieu de ses paysans[206]. » Cet État qu’il crée d’un amalgame de populations soumises, d’esclaves établis comme cultivateurs, c’est sa chose, son bien. Dans l’intervalle des razzias dirigées contre les idolâtres voisins, il en tire en despote les ressources nécessaires à l’entretien de son entourage, de son harem (qui comprenait 600 personnes du sexe féminin, y compris les jeunes filles employées comme servantes) et surtout à l’armement et à l’équipement des bazinguers qui font sa force.

« Venu un peu plus tard sur la scène soudanaise, il aura à compter avec la pénétration européenne qu’il verra triompher de la puissance de Rabaḥ ; il se gardera donc le plus possible de s’opposer ouvertement à notre action, quoiqu’il la sente nuisible à ses intérêts. Obligé de limiter ses visées ambitieuses, il cachera son dépit sous un fatalisme bien politique, qui lui permettra, tout en donnant le change aux Européens qui ont affaire avec lui, de pratiquer sournoisement ses horribles razzias, qui seront un dérivatif aux velléités de révolte de son entourage, où s’agitent, comme au plus beau temps de l’époque khartoumienne, les descendants des « Baharas » qui conquirent le Dar Four et les fakis immoraux que nous a dépeints Schweinfürth.

« Pris entre les Français, qui connaissent ses attaches avec Rabaḥ, et les Ouadaïens qui voient en lui un usurpateur, non seulement il réussira à éviter tout conflit avec l’un ou l’autre de ses adversaires, mais composant avec les deux, il saura conserver une neutralité avantageuse quand ils seront aux prises, et suivant la tournure des événements qui marquent cette lutte mouvementée, il renouvellera ses protestations de fidélité à celui des adversaires qui semble avoir momentanément le dessus. « Devenu notre protégé — écrit M. Chevalier dans son magistral chapitre sur Senoussi — il sera surtout un grand marchand d’esclaves analogue à ceux dont la disparition fut l’objet ou le prétexte de l’intervention européenne dans le Centre-Africain. » ...Aussi l’histoire de Senoussi n’est-elle qu’une longue série de chasses à l’esclave, pendant lesquelles les bannières arabisantes continueront la pénétration musulmane dans l’Oubangui-Chari. Le résultat, c’est la dépopulation dans toutes les régions avoisinantes, le vide autour de Ndélé, et le désert jusqu’à la frontière égyptienne[207]. »

L’histoire de Moḥammed es Senousi rentre dans le cadre de notre étude sur le Ouadaï. Nous avons déjà vu, d’ailleurs, que le Rounga et le Kouti dépendaient de l’aguid es Salamat et que, sous le sultan Yousef, l’aguid Cherf eddin intervint à plusieurs reprises dans ces régions. Après le départ de Râbaḥ, Senousi dut reconnaître la suzeraineté du Ouadaï et payer un tribut annuel en ivoire et en esclaves. Plus tard, les événements le firent se rapprocher des Français. Mais, en dépit des trois traités qu’il signa avec nous, et à l’insu du résident qui fut installé à Ndélé, le sultan du Kouti ne cessa point de faire acte de vassalité envers le Ouadaï : la veille encore de la prise d’Abéché, il payait un impôt à Doud-Mourra et celui-ci était représenté par un aguid à Ndélé.

Nous empruntons au capitaine Modat l’exposé des causes du conflit, qui devait se dénouer au combat de Ndélé, le 12 janvier 1911.

« A la veille d’entreprendre la conquête des pays riverains du Chari, Rabaḥ avait senti la nécessité d’assurer ses communications avec le Baḥr-el-Ghazal : c’est dans ce but qu’il avait créé, entre l’Aouk et le Bamingui, le sultanat du Dâr Kouti en faveur de Moḥammed es Senoussi (1888). Douze ans plus tard, en 1900, l’empire éphémère du conquérant noir s’effondrait sous nos coups à Koussri ; mais son œuvre néfaste semblait lui survivre à Ndélé, où se créait, sous nos yeux, en peu de temps, un petit État hostile à notre action qui, par sa proximité de notre ligne d’étapes, devait être pour nous un perpétuel sujet d’inquiétudes.

Intelligent et rusé, Senousi avait su profiter de nos embarras au Tchad pour poursuivre son rêve ambitieux : la création d’un empire musulman entre Chari et Oubangui, sur le trajet des caravanes allant à La Mekke. Cet empire, il le voulait populeux, autour d’un noyau arabisant fidèle ; il sut grouper des tribus bandas nombreuses, qu’il alla razzier jusque sur l’Oubangui. Cette population étroitement asservie lui permettait d’inonder d’esclaves les marchés du centre africain. En échange, il avait des armes et des munitions.

Peu à peu, sa réputation de marchand d’esclaves et d’ivoire s’étendait au loin. Ndélé devenait un séjour recherché des Djellâbas et Fellatas qui, bien accueillis par ce chef, ne cessaient de lui prodiguer les louanges les plus exagérées.

Senousi, petit chef de Râbaḥ, était devenu le grand sultan de Ndélé, « l’Emir des Croyants », dont la puissance reposait sur une population de plus de 50.000 âmes et une armée de 4.000 fusils. En 1907, La Mekke lui envoyait une bannière sainte faite avec l’étoffe que les pèlerins vont baiser dans la mosquée.

Cependant, la réalisation de ses projets avait rencontré plus d’un obstacle ; à maintes reprises, il lui avait fallu user de diplomatie et de ruse pour surmonter les difficultés. Sa fourberie ne le laissa jamais au dépourvu ; depuis son fameux serment à Râbaḥ, elle était devenue légendaire[208].

Il abandonne Râbaḥ, dès qu’il sent que son ingratitude ne pourra plus être châtiée. En 1891, il avait assassiné Crampel et Biscarrat, poussé par le seul désir de s’emparer des armes et bagages de la mission. Plus tard, il se rapprochera, de nous, et, pour effacer le crime, en rejettera la responsabilité sur Râbaḥ. En fait, lui seul est coupable.

Ses protestations ont cependant un résultat ; elles désarment nos scrupules. Nous ne pouvons rien contre lui, à ce moment-là, et nous avons besoin de son appui, même incertain. Au lieu du châtiment, c’est donc un traité et des armes qu’on lui apporte en cadeau, moyennant quoi nous pourrons poursuivre notre action plus au Nord. Cette dure nécessité n’a jamais été comprise des populations de ce pays, qui l’ont considérée comme un aveu de notre faiblesse. Aux yeux de tous, nous ne pouvions venger nos morts et le prestige de Senousi augmentait encore.

Cependant, celui-ci, devenu notre allié et notre protégé, accroissait tous les jours sa puissance et pouvait impunément piller, razzier et massacrer les populations depuis Bambari jusqu’au Salamat, de la frontière anglo-égyptienne au Chari.

« Son armement s’augmentait d’une façon inquiétante.

« En 1890, il débute avec 100 fusils ; après le meurtre de Crampel, il en compte 200.

« En 1896, grâce à ses achats et grâce aux Belges, il en compte 600.

« En 1899, grâce aux cadeaux des diverses missions 1.200.

« En 1902, grâce aux achats et aux razzias 1.800.

« En 1908, toujours grâce aux achats 3.500.

« En 1910, toujours grâce aux achats 4.000.

« Ce continuateur de l’œuvre de Rabah devenait gênant ; mais il était devenu redoutable et, dès lors, notre action dans le Dar-Kouti ne se signale que par une suite de compromis confirmant notre autorité nominale, mais laissant, en fait, intacte la puissance de Senoussi.

« Tel fut le traité de 1908, imposé par la force, que Senoussi signait avec le secret espoir de ne jamais s’y conformer. On avait espéré que la compagnie envoyée à Ndélé à cette occasion suffirait à briser sa résistance, en cas de mauvaise volonté. Mais Senoussi montra ses 3.500 bazinguers et la solution forte était reconnue impossible. Après bien des difficultés, le traité fut signé ; l’honneur était sauf, mais la question était loin d’être résolue. »

Les clauses, plus étroites, devaient mettre le sultan en tutelle. Senousi s’engageait à ne plus faire de razzias, à ne plus vendre d’esclaves, à ne pas commercer avec nos ennemis du Ouadaï, à payer exactement un impôt annuel, à introduire peu à peu les méthodes d’administration française sous la direction du résident qui était auprès de lui...

L’observation stricte du traité eût réglé définitivement la question du Dâr-Kouti, qui devenait de plus en plus inquiétante. Mais Senousi était loin de désirer cette solution pacifique, qui supprimait son autorité, ne lui laissant de sultan que le nom. De tempérament plus pacifique que guerrier, il décide de ne pas brusquer la situation, de nous payer de bonnes paroles et de prévoir l’avenir en se préparant une retraite sûre en cas de difficulté. En attendant, il gouverne comme si le traité n’existait pas.

« On lui a interdit le commerce avec l’Ouadaï... Il continue à envoyer vendre ses captifs à Abéché et paye même un tribut à notre adversaire.

« Il ne doit plus faire de razzias..... En octobre 1909 il prescrit à Ouarra Banda, son lieutenant, de descendre jusqu’à Ippy (Kouango) et d’y razzier les Lindas. Cette opération procure de 4 à 600 captifs, dont 200 à peine parviennent à Ndélé. Le restant est mort sous les mauvais traitements et les cadavres jalonnent la route. Ce n’est que très difficilement qu’il rend les survivants.

« D’après le traité, il doit nourrir à ses frais la troupe qui stationne à Ndélé. Le Gouvernement lui fait la remise gracieuse de cette obligation ; ses fournitures lui seront payées (septembre 1909). Il met une telle mauvaise volonté à s’exécuter que, pour assurer l’approvisionnement de la compagnie, on est obligé d’arrêter les convois de vivres qui lui sont destinés. Même manque d’empressement pour les transports de l’Administration. Les commerçants, par contre, sont plus favorisés ; il est vrai qu’ils lui procurent, en contrebande, des capsules.

« Malgré l’interdiction formelle de vendre des esclaves, la traite continue et, de ce fait, il se voit infliger une amende (août 1910).

« Enfin, la reconnaissance de Baḥr-el-Ghazal (mai, juin, juillet 1910) jette la lumière sur ses agissements contre le chef youlou Djellab, qu’il essaie de déloger du massif du Ouanda Djalé, pour pouvoir s’y réfugier à son tour.

« On était désormais fixé. Senoussi pensait à la fuite, pour se soustraire aux obligations du traité qu’il avait antérieurement signé. Devant cette mauvaise volonté et cette duplicité, le Gouvernement décida de l’inviter, une dernière fois, à tenir sans retard tous ses engagements.

« Mais poussé par son fils Adoum, qui nous était hostile et qui avait su prendre une grande influence, Senoussi n’écoute aucun conseil. Il continua à préparer la fuite et commença à envoyer au Ouanda Djalé ses bagages et une partie de ses femmes.

« Il n’y a pas de temps à perdre ; du moment qu’on ne pouvait plus douter de ses intentions, pourquoi attendre pour sévir que ce sultan nous eût compliqué la tâche ? Pourquoi ne pas profiter de ses embarras au Ouanda Djalé pour procéder, sans plus tarder à son arrestation et à celle de son entourage, alors qu’il ne pouvait nous opposer à Ndélé que la moitié de ses fusils ? La majorité de la population banda nous était favorable, et il était à présumer que, dans ce groupement hétérogène, une fois la tête disparue, le reste serait à nous. Cette solution avait l’avantage d’exiger le moindre effort ; le capitaine commandant la compagnie de Dar-Kouti la proposa, en demandant un renforcement d’urgence de la compagnie.

« Le Gouvernement estima que, si Senoussi persistait à ne pas tenir ses engagements, il y avait lieu d’entreprendre une action contre lui et de l’arrêter, lui et son entourage. Mais la garnison de Ndélé ne devait compter que sur ses propres forces et n’agir qu’avec la certitude du succès. Cependant, on dépêcha des renforts à la 4e compagnie et un convoi de cartouches fut dirigé sur Ndélé pour porter à 60.000 le stock du poste. Malheureusement, ces diverses mesures demandèrent un certain temps. En décembre, on apprenait que Senoussi était venu définitivement à bout de Djellab et qu’il occupait le Ouanda-Djalé. Son refuge était assuré ; dès lors, sa désobéissance n’a plus de limites.

« A ce même moment, on apprenait la sanglante affaire de Doroté ; l’agitation musulmane se manifestait intense dans tout le centre africain et gagnait Ndélé, où deux chérifs venus du Soudan encourageaient à la résistance.

« Deux incidents vinrent compliquer la situation et rendre l’action inévitable.

« 1o _Incident d’Ouadda_. — Le lieutenant Jaffrelot, du poste de Bria, était monté à Ouadda avec une trentaine d’hommes, pour y faire une enquête au sujet des agissements de Moḥammadi, lieutenant de Senoussi. Au cours d’une patrouille, ses tirailleurs furent assaillis à coups de fusil ; le petit détachement dut faire usage de ses armes et se replier ensuite sur Mouka. Avec sa mauvaise foi habituelle, Senoussi se déclara blanc comme neige, rejeta toute la faute sur le lieutenant Jaffrelot et refusa de livrer les Bazinguers coupables (décembre).