La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 2 (de 2)
Part 7
La plupart des Missiriyé du Ouadaï sont nomades et abbala : ils habitent, au nord de Birket-Fatmé, le pays marqué par les villages de Douggui-Debanga, Ourel, Abou Khous, Ndourla et Cheqq el Hadjlidj. Il y a là une vaste étendue, presque inhabitée, l’Amberkeï, où abondent le kreb et le riz sauvage. Les Missiriyé vont hiverner sur les bords de l’ouâdi Ḥaddâd ; après la saison des pluies, ils redescendent vers le Sud et nomadisent dans l’Amberkeï, tant que l’ouâdi Rima et les mares temporaires contiennent de l’eau. Autrefois, ils passaient la plus grande partie de la saison sèche dans l’Abou Telfan. Mais ce pays a été cruellement traité depuis quelques années : nous avons déjà dit que les Ouadaïens, non contents de piller les villages et les récoltes, réduisaient encore en esclavage les malheureux Diongor dont ils pouvaient s’emparer. Quant aux Missiriyé, ils furent razziés en 1905 par le djerma ʿOthmân, qui fit même exécuter quelques-uns de leurs cheïkhs. Depuis ce temps-là, ils passent généralement la saison sèche dans la vallée de la Baṭaḥ, à Kindoué, Es Safik, Naïmoun, Mourdaf et Am Ḥadjer. Les mauvais procédés des Ouadaïens à l’égard de ces Arabes ont d’ailleurs continué : ainsi, en 1906, l’aguid ez Zebada, Aḥmed el Mâgné, enleva tous les chameaux de plusieurs fractions Missiriyé. C’est pourquoi, en juillet 1907, au cours de la reconnaissance du capitaine Jérusalémy, un grand nombre de Missiriyé passèrent en territoire français, où ils vinrent grossir le nombre des « Arabes réfugiés au Fitri ».
Les Missiriyé se divisent en _Missiriyé ḥoumr_ et _Missiriyé zourq_ : les premiers relèvent de l’aguid el Mâgné, et les seconds de l’aguid ed Dri. Cette distinction en ḥoumr et zourq tiendrait, paraît-il, au teint de leurs ancêtres respectifs ; il n’y a pas, en effet, de différence marquée entre les deux fractions au point de vue de la couleur : on trouve dans chacune d’elles des gens au teint foncé.
Les Missiryé ont la réputation d’être voleurs et d’être encore plus pillards que les autres Arabes nomades, ce qui n’est pas peu dire ; ils ont d’ailleurs fait de nombreuses incursions au Fitri, où ils venaient piller nos protégés. Autrefois, ils ne vivaient pas toujours d’accord avec leurs voisins, Djaʿâdné, Khouzam et Oulâd Râchid ; ils se réunissaient pourtant à ceux-ci pour lutter contre les Maḥâmid.
=Taʿâliba.= — Les Taʿâliba descendent de Ta’leb, fils de Missir. Ils sont baggara et habitent au Darfour, avec les Missiriyé.
=Hawtiyé.= — Les Hawtiyé sont des demi-Arabes : on dit qu’ils seraient issus d’un esclave de Missir. Ils sont peu nombreux et habitent la province occidentale du Darfour.
RIZÉGAT[124]
La tribu des Rizégât est la plus considérable du Darfour : Nachtigal rapporte que, en cas de guerre, ces Arabes auraient pu mettre 10.000 cavaliers en ligne.
L’ancêtre des Rizégât est Rizq ou Rizeq, fils d’Attïé, qui s’installa dans le sud du Darfour avec ses trois fils, Maḥar, Maḥmoud et Naïb, leurs familles et leurs troupeaux. La tribu se développa dans la région d’immenses forêts qu’elle habitait et devint très puissante : elle put même braver l’autorité du sultan du Darfour et vivre dans une indépendance presque complète. Cette situation durait depuis plusieurs siècles quand Moḥammed el Fâdhel, dont nous avons déjà parlé, arriva au pouvoir. Ce sultan, résolu à réduire les Rizégat, cerna peu à peu les forêts où ils se tenaient et en massacra un grand nombre : le reste fut fait prisonnier ou dispersé. On mit à mort ceux d’entre les prisonniers qui dépassaient la trentaine ; les autres furent rangés en trois groupes, selon qu’ils descendaient de Maḥar, de Maḥmoud ou de Naïb. « Chacun de ces groupes fut à son tour partagé en deux parties : les Arabes de la première furent autorisés à vivre comme par le passé dans leur patrie avec leurs femmes et, comme presque tous les troupeaux étaient tombés aux mains de ses chefs, le sultan fit donner un bœuf et une vache à chaque homme, ainsi qu’à chaque femme dont le mari avait été tué pendant le combat ; l’autre moitié, hommes et femmes, fut transportée sous escorte au nord du Darfour. Là, chacun reçut un chameau et une chamelle et on leur assigna pour demeure les pâturages des Erégat qui avaient été presque complètement exterminés[125]. » Les tribus actuelles des Maḥariyé, Maḥâmid et Naouâïbé, qui nomadisent dans le nord du Darfour et sont abbala, descendent en partie de ces derniers Arabes[126]. Comme on le voit, elles sont étroitement apparentées aux Rizégât baggara installés dans le Sud.
Les Rizégât habitent, en compagnie des Pouls, le pays de Chekka. Ils sont célèbres par leur turbulence : ils vécurent presque toujours en état de rébellion contre le gouvernement régulier du Darfour et, après avoir été quelque temps en désaccord avec l’aventurier Ziber, ils l’aidèrent dans sa lutte contre le sultan Ibrahim Koïko. Assez bons musulmans, très courageux, les Rizégât furent des premiers, parmi les Arabes du Darfour, à répondre à l’appel du Mahdi et à prendre les armes contre les troupes égyptiennes. Cela ne les empêcha pas, d’ailleurs, d’attaquer plus tard les contingents mahdistes qui avaient agi à leur égard d’une manière vexatoire : ceux-ci ne durent leur salut qu’à l’intervention opportune d’un lieutenant du khalife ʿAbdoullahi.
Les Rizégât comprennent un certain nombre de fractions (Omm Serer, Oulâd Moḥammed, etc.). Ils nomadisent dans le sud du Darfour et ils vont passer la saison sèche dans les pâturages du Baḥr el Ghazal.
=Maḥariyé.= — Les Maḥariyé sont abbala et mènent la vie nomade dans la région comprise entre le Darfour et le pays des Bideyat. Ils vivent en état d’hostilité avec ces derniers : les deux peuplades passent leur existence à se voler les troupeaux et à faire l’échange des prisonniers.
Les Maḥariyé du Darfour vont chaque année chercher du natron à Bir el Milḥ (le puit du sel). « Bir el Milḥ est situé au nord d’El Fâcher, en plein désert ; on met pour l’atteindre dix jours, pendant lesquels on ne rencontre ni eau ni végétation[127] ». Pour s’y rendre, les Arabes suivent la grande route des caravanes qui va du Darfour à Siout, dans la haute Égypte, par Legia, Bir Selima, Bir ech Chebb, Beris et El Khayeh : cette voie est appelée _derb el ʿarbaïn_ (le chemin des 40 jours). Le natron que les Maḥariyé vont chercher sert à faire la solution d’eau natronée dont les chameaux sont si friands : la tribu fait le commerce de ce natron au Darfour.
=Maḥâmid.= — Ces Arabes sont très nombreux : on les trouve au Darfour et au Ouadaï.
Au Darfour, ils nomadisent dans le nord-ouest du pays, avec les Erégat et les Maḥâriyé.
Au Ouadaï, les Maḥâmid forment une des tribus les plus puissantes et les plus considérées : ils possèdent d’immenses troupeaux de bœufs et de moutons, et on vante aussi leur richesse en chameaux. Ils habitent la région d’Ourâda, au nord-ouest du dar Mimi, où ils se seraient installés bien avant le règne d’ʿAbd el Kerim ben Djamé. « Le terrain est peu accidenté ; les dunes dominent. A l’Est, les monts Affala et Korbol (80 mètres de relief) sont les points culminants ; ils marquent la limite des terrains de parcours des Maḥâmids.
« Arada est le principal point d’eau de la région. Pendant la saison des pluies, c’est une grande mare alimentée par des ouadis de faible débit venus des monts Affala et du mont Korbol ; pendant la saison sèche, il y a de nombreux puits où l’eau est très abondante et très bonne.
« Au Nord, les puits de Kagimir et de l’ouadi Ouagad permettent d’atteindre Om-Chalouba.
« Les cultures sont à peu près nulles, mais les pâturages sont assez suffisants, surtout dans les ouadis. Près d’Arada, quelques tribus cultivent de maigres champs de coton.
« Cette région est exclusivement habitée par les Arabes nomades... Pendant la saison des pluies, ils abandonnent Arada et conduisent leurs troupeaux à l’Est, vers les monts Affala et Korbol, où les ouadis et les thalwegs fournissent d’excellents pâturages pour les bœufs et les chameaux. Jadis ils s’établissaient au Nord, sur les bords de l’ouâdi Kagimir et de l’ouâdi Ouagad. La crainte des rezzou senoussistes les a ramenés en arrière.
« Pendant la saison sèche, ils s’établissent à Arada[128]. »
Selon les renseignements donnés par le lieutenant Lucien, les Maḥâmid n’auraient plus le teint clair qui caractérisait autrefois ces Arabes. « Ils ont à peu près perdu le type de leur race ; leur mélange avec les autochtones ayant créé un type noir aux traits réguliers. Ils sont intelligents, astucieux, menteurs, pleins de mépris pour ceux qui ne sont pas de leur race. Ils ont su garder leur nationalité au milieu des peuples guerriers qui les ont asservis. Jadis alliés aux Ouadaïens, ils sont devenus leurs tributaires. En plus de l’impôt annuel, ils fournissaient pendant les expéditions les animaux de transport et un certain nombre de cavaliers... Les Maḥâmids peuvent mettre en ligne 400 à 500 guerriers, dont une centaine armés de fusils à tir rapide[129]. »
Les Maḥâmid sont réputés comme ayant pris, au contact des Ouadaïens, les habitudes de violence et de brutalité qui distinguent ces derniers. On dit même que, dans leurs campements, les vieillards à barbe blanche (_chioukh_) — toujours nombreux chez les Arabes qui mènent la vie pastorale — ne sont pas bien traités et qu’on n’a pour eux aucune espèce d’égards.
Les Maḥâmid boivent le _khall_, boisson fermentée faite avec des dattes et cela suffit à montrer combien leurs mœurs diffèrent de celles de leurs voisins arabes de l’Ouest. Ils sont négligents dans l’exécution de leurs devoirs religieux et ne se montrent que musulmans assez tièdes. Ils ont le teint relativement clair, et tout le monde s’accorde à dire qu’ils parlent l’arabe le plus pur de la région du Tchad.
Autrefois, les Maḥâmid ne vécurent pas toujours d’accord avec le sultan du Ouadaï : ils furent razziés par Moḥammed Chérif, et leur cheïkh, Bella, dut se réfugier au Darfour. On dit que la femme de Bella, Kinbélé — dont la beauté avait excité, au plus haut point, le désir du cheïkh ḥamidi Meguedji — fut la cause bien involontaire de la lutte qui éclata, plus tard, entre les Maḥâmid et les Oulâd Râchid (Ḥamida et Zebada). Ces derniers furent vaincus, mais, sous le règne de ʿAli, ils purent prendre leur revanche avec l’aide des Djaʿâdné et des Missiriyé : ils battirent les Maḥâmid et leur enlevèrent un grand nombre d’animaux.
Les Maḥâmid ont fait autrefois de nombreuses incursions au Borkou et chez les Bideyat : les gens qu’ils enlevaient étaient vendus comme esclaves sur le marché d’Abéché. Par contre, ces Arabes avaient à souffrir des expéditions de pillage que menaient, dans les pays du nord du Ouadaï, les Touareg, les Oulâd Slimân et les Tedâ.
La domination des Senoussia au Borkou inaugura, pour les Maḥâmid, une ère de calme et de tranquillité. Les relations de Doud-Mourra avec la confrérie, quoique peu amicales au début, furent toujours pacifiques, et les Maḥâmid purent alors, sans crainte d’être pillés, faire un peu de commerce avec les pays du Nord : ils allaient chercher, avec leurs chameaux, les dattes et le sel blanc du Borkou, ainsi que le sel rouge de Demi et du pays des Bideyat. Leur éloignement du territoire français mit pendant longtemps les Maḥâmid à l’abri des reconnaissances exécutées par nos troupes. Cependant, en mars 1908, le lieutenant Ferrandi tomba sur Ourâda et coupa pour un temps la route directe du Borkou au Ouadaï.
Après la prise d’Abéché, le lieutenant Lucien parcourut le pays des Maḥâmid, en août et septembre 1909. Les Arabes firent leur soumission, et un rezzou senoussi (Arabes, Touareg et Bideyat) fut surpris et dispersé, sur les bords de l’ouâdi Maï, à l’est d’Amm Chalôba. L’aguid el Maḥâmid, Aḥmed, resta préposé à la surveillance de la région du Nord, avec une centaine de fusils. Les Khouan étaient furieux de voir les Maḥâmid et leur aguid reconnaître la domination des Chrétiens. Le cheïkh senoussi Moḥammed Ṣâlèh Kéréma envoya même une lettre à Ourâda, pour engager les Arabes à faire défection. Il ne fut point écouté, et les Senoussia vinrent alors, à plusieurs reprises, razzier le dâr Maḥâmid.
En mars 1911, une compagnie méhariste fut installée à Ourâda.
La tribu est commandée par l’aguid le plus puissant du Ouadaï : le cheïkh qui commande l’ensemble des fractions Maḥâmid n’est que le khalifa de l’aguid. Moḥammed ould Bechara, qui fut tué le 17 juin 1908 au combat de Djoua, remplissait ses fonctions d’aguid el Maḥâmid depuis la prise de Massnia par le sultan ʿAli (1870). Il était, au Ouadaï, un personnage aussi considérable que Doud-Mourra lui-même : c’est à lui, d’ailleurs que ce dernier devait en grande partie sa fortune. Appuyés l’un sur l’autre, ces deux hommes n’eurent rien à craindre des diverses factions qui au Ouadaï plus qu’ailleurs, se donnaient libre cours. Moḥammed avait épousé une sœur de Doud-Mourra, Mérem Zara : pour sauvegarder la réputation de sa famille et aussi pour faire plaisir à son puissant ami, le sultan n’hésita pas à faire couper le cou à l’aguid el Baḥr, le débauché Adem ould Keneticha, qui avait eu commerce (_koubbanya_) avec Zara.
Les progrès de l’occupation française et la fuite de certains Arabes au Fitri ayant enlevé aux Ouadaïens une grande partie de leurs ressources, les Maḥâmid furent plus pressurés que par le passé. Ils eurent parfois aussi à pâtir du voisinage du Darfour : c’est ainsi que, en 1906, ils furent attaqués et pillés par l’aguid Adoum Roudjal, chef de guerre du sultan ʿAli Dinar. Après la prise d’Abéché, l’aguid el Maḥâmid Aḥmed, fils de Moḥammed ould Bechara, embrassa la cause d’Acyl. Il fit défection en mars 1910, et alla rejoindre son oncle Doud-Mourra dans le dar Zegâoua. Il fut remplacé par un frère d’Acyl, Sérhéroum, qui trouva la mort dans un combat livré à un rezzou senoussi, sur les bords de l’ouadi Maba, le 2 septembre 1910.
Les Maḥâmid comprennent un certain nombre de fractions : Oulâd Zêd, Oulâd Nedja, Oulâd Djenoun, Oulâd Cheïkh, Oulâd Manṣour, Seif ed Din, Oulâd Djenab, Ḥamdiyé et Teyifat.
Quelques-unes d’entre elles habitent la partie du Ouadaï qui confine au Darfour, notamment le dar Tama.
Avec les Maḥâmid vivent des Ḥaddâd Gourân (Kodera), des Ayal Baba et un certain nombre d’Arabes appartenant aux tribus voisines du Darfour : Erégat, Maḥariyé, Naouaïbé. C’est parmi les fogara des Erégat et des Maḥariyé que sont choisis, d’après une tradition séculaire, les interprètes du sultan (_khechoum el kelâm_, bouches du langage).
_Oulâd Yasin_. — Les Oulâd Yasin habitent le Darfour. Leur ancêtre est Yasin, fils de Barek, fils de Maḥmoud. Ils sont donc proches parents des Maḥâmid ; mais ces derniers prétendent que, après la mort de Maḥmoud, son fils aîné Chaïq remaria sa mère à un esclave et que la descendance des Oulâd Yasin est issue de cette union.
_Chigguêrat_ ou _Choudjerat_. — « Ils sont rougeâtres de teint et paraissent être de la famille des Maḥâmid. C’est leur qualité de baggara qui les en distingue. Ils habitent entre Nimro et l’Aïd el Djemel[130]. »
_Chouqeqat_. — « Ils sont alliés aux Maḥâmid mais d’une famille différente. Ils sont peu nombreux, habitent le Kondongo et le bassin occidental de la Bétéha. En automne, ils se retirent chez les Maḥâmid ou dans le Bitakguinnek[131]. »
=Naouâïbé.= — Les Naouâïbé sont abbala et nomadisent dans le nord-ouest du Darfour, en compagnie d’autres Arabes : Maḥariyé, Maḥâmid, Erégat, etc. Ces tribus se sont plus ou moins mélangées aux Zegaoua Amm Kimmélté, population complètement arabisée.
On trouve également des Naouâïbé au Ouadaï, où ils sont sédentaires et baggara. Ils habitent sur les bords de la haute Bataḥ (Akroub), et possèdent de superbes troupeaux de bœufs. Comme la plupart des Arabes du sud du Ouadaï, ils abandonnent leurs villages à la saison des pluies, pour gagner les pâturages du nord.
=Tordjem.= — Ces Arabes sont considérés comme des parents éloignés des Rizégat ; la pureté de la race a cependant été altérée, chez eux, par des alliances avec des esclaves.
Au Ouadaï, on trouve les Tordjem dans le dar Zioud et dans la région de la haute Batah, à côté des Massalat el Hoch : ils sont sédentaires et baggara.
Au Darfour, le plus grand nombre réside dans le Dâr Fêa, la province la plus occidentale du pays (à Oumm Sehaba et dans le district de Bouré) ; les autres Tordjem habitent avec les Ziadiya, les Beni Holba et les Rizégat du nord. Ces Arabes sont baggara et presque tous sédentaires. Ceux situés près de la frontière du Ouadaï sont réputés comme jouissant d’un grand bien-être. Nachtigal nous a décrit la toilette de leurs femmes. « Elles se faisaient remarquer, dit-il, par la richesse de leur coiffure et de leurs bijoux. De petites tresses de cheveux leur encadraient la tête et se greffaient sur deux grosses tresses serties de perles qui allaient du front jusqu’à la nuque, deux colliers de perles entouraient leur visage, des perles encore se balançaient à chaque tresse et retombaient jusque dans la nuque. Le corail de pacotille, le cheguig[132], l’ambre (kaouadim), le somit[133] et le zeïtoun[134] étaient largement mis à contribution. Elles portaient au-dessus des tempes, sur chaque côté de la tête, un anneau d’argent de moyenne grandeur avec fermeture en corail et six ou sept autres au-dessus de l’occiput. D’autres anneaux plus grands leur pendaient aux narines ; chez quelques-unes, le nez était percé d’un fil où s’enfilaient des perles. Au cou enfin, elles portaient d’étroits colliers, où l’on remarquait des morceaux d’ambre gros comme des œufs de pigeon. En général, ces femmes Tordjem avaient la taille bien faite, le visage aimable ; leur teint rougeâtre leur donnait un attrait spécial..... Il vint aussi quelques Arabes de la tribu des Maḥâmid, dont les chameaux étaient dans le voisinage. Le piteux aspect de leurs femmes qui n’étaient vêtues que de peaux, sans aucun bijou, contrastait avec les vêtements luxueux et la riche parure des femmes Tordjem. Quelle condamnation de la vie nomade[135] ! »
La coiffure décrite plus haut, qui rappelle celle des femmes Salamat et des femmes Lisi, présente beaucoup d’analogie avec la coiffure des Ouadaïennes[136]. Elle est plus ou moins adoptée, d’ailleurs, par les tribus arabes du Ouadaï qui sont sédentaires. D’une façon générale, les femmes du Ouadaï parent leur chevelure de bijoux en argent ou en or, de perles, d’ambre, etc. On retrouve cette habitude chez certaines fractions arabes de l’ouest, et les femmes des Deggâgueré, par exemple, mettent également des perles et du corail dans leur chevelure.
Dans les tribus arabes, comme nous l’avons déjà dit, les hommes ont presque toujours la tête rasée. Cependant, au Ouadaï, quelques-uns d’entre eux laissent croître leurs cheveux et les arrangent en petites tresses, tout comme les Maba : nous avons remarqué le fait, par exemple, chez des Tordjem du dar Zioud.
Au Darfour, nombre d’Arabes, surtout parmi les nomades, gardent également les cheveux longs.
OULAD RACHID
Les Oulâd Râchid racontent une histoire assez singulière au sujet de la conception de leur ancêtre Râchid, fils posthume de Djinéd. Les Arabes se trouvaient du côté de l’Égypte quand ce dernier mourut. Les oulémas s’assemblèrent aussitôt afin de laver le corps conformément aux rites religieux ; mais, chose qui les étonna profondément, certaine partie du corps du défunt présentait une verticalité particulière, qu’ils ne purent faire disparaître. On discuta, on fit appeler les femmes de Djinéd, on les interrogea et on finit par comprendre que le cheïkh désirait connaître — au sens biblique du mot — la plus jeune d’entre elles. On les laissa seuls, _daker Djinéd defega_, comme disent les Arabes, et le défunt eut un fils de plus, Râchid.
Les Oulâd Râchid habitent le Bornou et le Ouadaï. Ces Arabes allèrent s’installer au Baḥr el Ghazal et, après la lutte contre les Salamat, ils occupèrent la région de la Bataḥ que ceux-ci venaient d’abandonner. Les Kecherda les remplacèrent dans le Baḥr el Ghazal et dans la région appelée El Ḥarr. Plus tard, la tribu se dispersa : certaines fractions passèrent sur la rive gauche du Chari et une partie du reste descendit vers le Sud, du côté du Baḥr Salamat.
Les Oulâd Râchid du Bornou comptent parmi les premiers Arabes venus dans le pays. Ils constituent la fraction des Djo’ama et se subdivisent en Hémédiya[137] et Sawarima. Ils se sont conservés plus purs que beaucoup d’autres Choa. On les trouve dans les districts de Karagouaro et de Magomeri : Nachtigal évalue leur nombre à environ 2.000.
Ceux du Ouadaï comprennent trois fractions : Zebada[138], Ḥamida et Azid.
Chez les Zebada, on distingue les Oulâd Nour, Mélékat, Oulâd Abou Zaït, Dâr Salem et Zioud ; chez les Ḥamida, les El Fadhalia, Oulâd Abou Nafé (Nafia), Oulâd Mogaddem, El Hômarat, El Euouas, Oulâd Matrouk, Oulâd Bellal et Siérat. La plupart de ces Arabes habitaient autrefois la région comprise entre la Bataḥ et le Mourtcha ; ils s’échelonnaient le long de l’Oudey — les Zebada à l’Ouest (El Adara, El Ḥémédiya), et les Ḥamida à l’Est (du côté de la grande mare d’Er Rouhoud). On les appelait _Râchid el Bataḥ_. Ils menaient une existence analogue à celle de leurs voisins, les Khouzam et les Missiriyé. Ils allaient hiverner sur les bords de l’ouâdi Ḥaddâd et, à la saison sèche, regagnaient les pays du Sud : les Zebada s’installaient sur les bords de la Batah (Atya, Chibéna, Koundiourou) ; les Ḥamida circulaient le long de cette rivière, traversaient le Moubi et allaient demeurer quelque temps avec leurs frères du Baḥr Râchid. Les captifs et les Mesâkin restaient dans les villages, où ils cultivaient le sol.
Durant les années 1904 (Moḥammed Fanioura ʿAbd en Nebi) et 1905 (El Khalil), la plupart des Râchid el Bataḥ, lassés des exactions ouadaïennes, se réfugièrent au Fitri. Le cheïkh El Khalil n’y resta pas longtemps ; il eut des dissentiments avec les autres Arabes réfugiés et il fut froissé de voir que, chez nous, les prérogatives attachées au titre de chef des Zebada étaient limitées : c’est pourquoi il s’enfuit au Ouadaï avec un certain nombre de campements (Oulâd el Haggar, Oulâd Hemed, Oulâd Djibril), en octobre 1905. Il fut dès lors notre ennemi déclaré et aida Badjouri dans tous les coups de main dirigés contre le Fitri et nos Arabes protégés. En juillet 1907, il vint à Seïta, en compagnie des Arabes Missiriyé, faire sa soumission au capitaine Jérusalémy.
On trouve, chez les Zebada, la sous-fraction maraboutique des Mélékat : ces Arabes relevaient autrefois de l’imam ouadaïen El Djezouli, qui fut remplacé par son fils Adem.
Quant aux Zioud, ils habitent le pays très peuplé qui porte leur nom et qui s’étend à l’ouest d’Abéché : ils sont sédentaires et leur teint est légèrement foncé, car ils se sont mélangés à diverses populations, en particulier aux Ouadaïens. « On peut dire que presque toute la province du Dar Zioud est arabe. Les Tordjem, les Missiriyé ḥoum ou zourq, les Oulâd Hemed, les Khouzam y habitent. D’ailleurs les autres groupements ethniques ont adopté la langue et les mœurs arabes : tels sont les Maba de sang royal, les quelques Kouka, les Toundjour, les Guimr ; puis encore les Beraouna (Bornouans), les Djellaba, les Massalat, les Kachméré, les Tama, les Djebel et enfin les Dorouq, qui sont originaires du centre de l’Afrique. Cette dernière tribu n’habite que Bir Yoyo, leur teint est gris, leur langue paraît être de la même famille que celle des Guimr, mais ils ne parlent plus que l’arabe[139]. »
Certains Ḥamida (Dilla ?) habitent la partie orientale du Ouadaï, sur les bord de l’ouâdi el Ḥamra (Abker, Chokkan), à côté des Beni Ḥassen et des Tordjem.