La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 2 (de 2)
Part 5
Après notre arrivée dans le pays, un certain nombre de Djoheïna, heureux de pouvoir enfin échapper aux pillages incessants des Ouadaïens, s’enfuirent sur notre territoire (1903). Ces « Arabes réfugiés au Fitri » passaient la saison sèche sur les bords de la lagune et allaient hiverner dans le Baḥr el Ghazal. L’exode des Arabes du Ouadaï, commencé en 1904, ne cessa de continuer pendant les années suivantes : attirés par les bons procédés dont nous usions à l’égard des indigènes et révoltés des exactions des Ouadaïens qui, sentant cette proie leur échapper, se montraient encore plus pillards que par le passé, les Djaʿâdné, les Khouzam, les Oulâd Râchid et enfin une grande partie des Missiriyé (juillet 1907) abandonnèrent le pays du sultan Doud-Mourra.
Ces Arabes sont, avec les Maḥâmid, les Bédouins les plus purs de toute l’Afrique Centrale. Ils habitaient autrefois la partie du Ouadaï comprise entre le pays des Kecherda et celui des Maḥâmid (Ourâda). Ils étaient abbala et menaient la vie nomade. Cependant les plus pauvres d’entre eux, les _mesâkîn_, vivaient dans des villages et se livraient à la culture du sol, considérée par les autres Arabes comme un travail de captif ou, tout au moins, de miséreux. Ceux qui possédaient des troupeaux se dispersaient en petits campements : pendant la saison sèche, ils allaient s’installer près de l’eau (au Fitri, sur la Bataḥ, au Baḥr Rachid, dans l’Abou Telfan, etc.) et, pendant l’hivernage, remontaient dans les plaines sablonneuses du nord et allaient camper sur les bords de l’ouadi Ḥaddâd.
A l’heure actuelle, on peut dire que le pays au nord de la Bataḥ, depuis le Fitri jusqu’au dar Zioud, a été presque complètement abandonné par les Arabes. Il n’y a plus que quelques mesâkîn dans les anciens villages des Arabes réfugiés au Fitri. Ils restent là pour cultiver un peu de mil et, d’ailleurs, la crainte d’être pillés par les Ouadaïens fait qu’ils ne gardent avec eux que quelques têtes de bétail : le reste est confié à leurs frères du Territoire. Il y a aussi quelques villages de Nouba (Boulala Gousar, Kouka, etc.).
Toute cette région, où l’on trouve beaucoup d’anciens emplacements de villages, a l’air morne et désolé. Quand nous la traversions, notre guide arabe, qui appartenait à la tribu de Djaʿâdné, nous disait : « Autrefois tout ce pays était couvert de villages et de campements ; partout on entendait le beuglement des vaches et le mugissement des chameaux et, pendant la nuit, les aboiements des chiens et le bruit des tams-tams. Regarde maintenant : il n’y a plus que quelques rares villages, il n’y a pas de puits et la fatigue et la soif accablent le voyageur. Mais, ajoutait-il, quand les Français seront à Abéché, que tout le pays leur appartiendra et que nous n’aurons plus rien à craindre des Ouadaïens, nous reviendrons nous installer ici, dans la région où ont vécu nos pères et où nous avons été engendrés. Nous pourrons alors quitter le Fitri et ses mouches venimeuses[83] et nous ne serons plus obligés d’aller hiverner dans le Baḥr el Ghazal, où les Kreda nous traitent presque en ennemis (_ichoufouna misl el ’adou_). »
La création du nouveau poste-frontière d’Atya (commencement de 1908) permettra à certains de ces Arabes de revenir quelque peu dans leurs anciens pâturages[84].
Autrefois, les « Arabes réfugiés au Fitri » avaient beaucoup de chameaux, mais les confiscations des Ouadaïens[85] ont réduit considérablement le nombre de ces animaux. La principale richesse de ces Arabes consiste en vaches et en moutons : quelques fractions même n’ont plus de chameaux et sont devenues complètement baggara.
EL DJOUZM
Dans le sous-groupe El Djouzm, les principales tribus issues de Djinéd sont les suivantes : Hémat, Erégat, Missiriyé, Rizégat, Maḥâriyé, Maḥâmid, Naouâïbé, Oulâd Sâlem et Oulâd Râchid.
HÉMAT
De toutes les subdivisions qui se réclament de Djinéd, celle des Hémat est la plus importante. Elle comprend les tribus suivantes : Oulâd Hemed, Oulâd ʿAmer, Noumourra, Djerarha, Selmaniyé Ta’acha, Nedjmiyé et Habbaniyé. Aux Hémat se rattachent encore : les Djaʿâdné, les Salamat, qui constituent une des tribus arabes les plus nombreuses de l’Afrique Centrale et les Khouzam.
Les Hémat ont été des premiers à pénétrer dans la région du Tchad : une fraction des Salamat (Êssela) a autrefois aidé les rois du Bornou dans leur lutte contre les Sô, et des Hémat ont contribué à former la tribu des Boulala ; nous savons également que, avant la fondation du royaume du Baguirmi, des Arabes Hémat — presque tous Salamat — occupaient, en compagnie des Pouls la région comprise entre le Baḥr er Riguéïg, le Tchad et le Fitri.
C’est aux Hémat que se rattachent les tribus arabes les plus méridionales : elles se sont fortement mélangées aux autres populations et ont le teint très foncé (Salamat ; Hémat de Boullong, de Bédanga, du Quéra, du sud du Ouadaï, du Rounga, etc.).
=Oulâd Hemed.= — Les Oulâd Hemed vivaient autrefois dans la région sablonneuse située à l’est du Baḥr el Ghazal et habitée actuellement par les Kreda et les Kecherda. Ce pays — appelé _el baḥr_ et _el ḥarr_, où le palmier-doum abonde et où les puits sont généralement peu profonds — était alors occupé par de nombreuses tribus arabes. Ces tribus se battaient entre elles pour la possession des pâturages et la fraction vaincue devait céder la place à l’autre.
Les Oulâd Hemed habitaient la partie orientale du Baḥr (Abou Ardéb). L’arrivée des Kreda les fit se diriger vers le Fitri, où ils séjournèrent quelque temps. Plus tard, ils retournèrent au Baḥr el Ghazal et s’installèrent à côté des Karda et des Ngalamiya ; ils entretenaient de bonnes relations avec les Kreda et se joignaient même à ceux-ci pour piller la Dagana.
Les Oulâd Hemed comprenaient les _Ghedifat_ et les _Chehibat_, qui ne vécurent pas d’accord et se séparèrent. Lors de la migration des Arabes au Bornou, un grand nombre de Chehibat et certains Ghedifat (Oulâd Aḥmed, Oulâd Radi) passèrent le Chari. Les autres Chehibat et ce qui restait des Oulâd Radi seraient ensuite partis du côté du Darfour[86].
Les Ghedifat se subdivisent en deux : ceux qui se réclament d’Aboud (Massarra, Oulâd Kardom, Oulâd Dahtalla, Oulâd ʿArab, Oulâd Radi) et les Oulâd Aḥmed.
La fraction maraboutique des Massarra est peu nombreuse. Massarra, Kardom et Dahtalla, étaient autrefois sédentaires et avaient leurs villages au N.-E. du Fitri, entre Rahd et Salamat et Argana. Ils furent cruellement razziés par les Ouadaïens et, pour leur échapper, ils s’enfuirent vers l’Ouest et menèrent dès lors la vie nomade. Les trois fractions sont actuellement réunies sous l’autorité d’un seul chef et nomadisent dans le Baḥr el Ghazal. Ces Arabes sont baggara et possèdent d’assez beaux troupeaux de bœufs et de moutons. A la saison sèche, ils se rapprochent volontiers du Dagana, où ils sont détestés à cause des vols qu’ils y commettent et des dommages que leurs troupeaux font subir aux récoltes. Il est d’ailleurs normal que, toutes les fois que nomades et sédentaires sont au contact, le désaccord règne entre les deux éléments.
Les Oulâd ʿArab sont peu nombreux. On en trouve quelques uns au Dagana (Amoul ʿAfia) : ils ont donné leur nom à un village de la région (Bir Oulâd ʿArab). Les Oulâd Radi sont nombreux au Bornou et au Darfour. On n’en trouve que quelques-uns dans le territoire.
Certains Oulâd Aḥmed vivent avec les « Arabes réfugiés au Fitri », aux déplacements desquels ils participent. Ils étaient autrefois sédentaires et étaient alors en butte aux exactions des Boulala et des Ouadaïens. L’aguid el baḥr Haggar, les _mangea_ de telle façon, en 1900, qu’ils reprirent la vie nomade. Ils sont baggara et leurs troupeaux sont encore assez réduits. On trouve quelques Oulâd Aḥmed installés comme sédentaires au Fitri (Tiakalé, Abouguidad). Ils furent razziés en novembre 1903 par Badjouri, qui dut d’ailleurs leur restituer une partie des troupeaux. Les Oulâd Aḥmed se subdivisent en Oulâd Cheraya, Oulâd Korbadj et Oulâd Bilala.
Les Oulâd Hemed sont nombreux au Bornou, où ils habitent le Logone et le Ngoumâti : certains d’entre eux ont conservé le teint clair de leurs frères du territoire. Leurs diverses fractions (Ghedifat, Bedriyé, Hadeïssat, Oulâd Moussa, Zeïlat, Amoun Allah, Baba Djôdi, Oumm Koulêba, etc.) relèvent en grande partie des Chehibat.
Il y a aussi de nombreux Chehibat au Darfour. Ils sont très rares dans le territoire.
=Oulâd ʿAmer.= — Les Oulâd ʿAmer sont nombreux dans la région des fétichistes située au sud du Fitri et du Médogo. Ils sont baggara. On les trouve à Arbochatek, Boullong, Bédanga, Méguédi, et dans le pays situé plus à l’est (Somo, Aboutiour, Mataïa, Quéra, etc...). Ils vivent là sous la protection des Kenga, Sokoro et Diongor, qu’ils fournissent de lait et de beurre : chaque village kirdi possède généralement un groupe d’Arabes ʿAmer. Ces Arabes ont le teint plus ou moins foncé et leurs mœurs se ressentent du voisinage des fétichistes, avec lesquels ils ne dédaignent pas de contracter des alliances. Ils sont de médiocres musulmans : certains d’entre eux boivent la merissé.
Les Oulâd ʿAmer étaient autrefois assez nombreux au Médogo, mais ils furent pillés par les Ouadaïens et s’enfuirent au Fitri. Quelques-uns de ces Arabes descendirent vers le Sud et les autres allèrent s’installer dans la région comprise entre Bokoro et Moïto.
=Noumourra, Djerarha, Selmaniyé, Ta’âcha= ou =Ta’âïché, Nedjmiyé= et =Habbaniyé.= — Ces tribus élèvent des bœufs et habitent presque exclusivement le Darfour. On trouve cependant quelques-unes de leurs fractions dans les pays voisins : Taʿâcha[87] et autres Hémat du dar Sila, Habbaniyé du baḥr et Tiné, résidant entre les Digguel et les Cheurafa, etc... Disons aussi en passant que, dans la région du Tchad, il existe un certain nombre d’Arabes du Darfour, venus autrefois avec Rabah : Dialiin, Ta’âcha[88], etc... Ils sont appelés _ʿArab Tourk_ par les indigènes du pays.
Les Habbaniyé habitent la partie méridionale du Darfour (Kalaka).
Les Ta’âcha se trouvent dans le Sud-Ouest : les Nedjmiyé, Djerarha et Oulâd Hemed vivent avec eux. Leur tribu a autrefois joué un rôle important dans le Soudan égyptien : ʿAbdoullahi, khelifet du mahdi, qui prit la succession du grand agitateur musulman Moḥammed Aḥmed, appartenait en effet à la fraction Djouberat des Ta’âcha. Lors de l’insurrection mahdiste, ces Arabes ne prirent pas les armes contre le gouvernement égyptien. Mais, après la mort du Mahdi, le khalife ʿAbdoullahi les attira à Omdourman : beaucoup d’entre eux émigrèrent dans la vallée du Nil, en même temps que d’autres Arabes du Darfour et du Kordofan. ʿAbdoullahi réservait ses faveurs aux tribus de l’Ouest, et à ses compatriotes d’une façon plus particulière. Tous ses émirs étaient des Ta’âcha : les Arabes de cette tribu, surtout les Djouberat, jouissaient de privilèges exceptionnels, et c’est pourquoi ils formaient à ce moment-là la tribu la plus riche de tout le Soudan.
L’armée de l’aventurier Rabaḥ comptait également de nombreux Ta’âcha.
=Djaʿâdné.= — Les Djaʿâdné font remonter leur généalogie :
1o A Moḥammed Khalifa ben Dja’far el Bermeki, venu d’Arabie, d’où sont issus les Oulâd Ghanâïm, Oulâd Ouada, Oulâd Moḥammed, Oulâd Daouna et Maguirmi. Ces fractions sont des Djaʿâdné authentiques ;
2o A Hémat ben Djounaïd, dont se réclament les Oulâd Malek, Noala et Djebarrat.
Les Kayetma et les Kolomat, apparentés aux Djaʿâdné, sont d’origine boulala.
Nous savons que les Djaʿâdné vivaient autrefois dans le Baḥr el Ghazal, en compagnie des Oulâd Râchid et des Missiriyé. Ils vinrent plus tard s’installer à l’est du Fitri, dans la région sablonneuse située au nord de Lemka-Atya, où ils voisinèrent avec les Khouzam et les Oulâd Râchid. Certains d’entre eux cependant passèrent au Bornou ou demeurèrent dans le pays au sud du Dagana.
Les Djaʿâdné de la Bataḥ étaient abbala et menaient la vie nomade, tout en possédant quelques villages, où les mesâkîn cultivaient la terre. Ces Arabes passaient la saison sèche au Fitri et le long de la basse Bataḥ (Seïta, El Kharroub, Sourra, Saabaya), et allaient hiverner sur les bords de l’ouâdi Ḥaddâd. Quelques-uns d’entre eux, devenus baggara, allèrent s’installer comme sédentaires au Fitri, où ils sont encore.
La tribu des Djaʿâdné est actuellement peu nombreuse.
Les nomades sont abbala et font partie des « Arabes réfugiés au Fitri ». C’est avec eux que vit la fraction maraboutique des Maguirmi. Les Oulâd Mâlek qui, mélangés aux Noala, font partie de ce groupe nomade, sont à la fois abbala et baggara. Ils étaient autrefois riches en bétail, mais les Ouadaïens les maltraitèrent beaucoup. Hors du territoire, on trouve des Oulâd Mâlek au Darfour.
Il y a des Noala sédentaires, installés depuis longtemps à Mbrémé, au sud du Dagana. Ils sont baggara et ont de beaux troupeaux. A la saison sèche, ils quittent leurs villages pour aller nomadiser dans les environs. Les captifs et les messakin sèment et récoltent le mil. Les Noala sont, paraît-il, assez nombreux au Darfour et surtout au Bornou.
Les Djaʿâdné sédentaires habitent, au Fitri, les villages de Kokoro, Amtalha, Rahd es Salamat, Azara (Oulâd Ghanâïm) ; de Tarbaga (Oulâd Malek), de Souar (Noala) et de Berraïa (Adaouna). Il y en a aussi quelques-uns dans les villages de la région d’Atya. Ces Arabes sont moins purs que leurs frères nomades.
Avec les Djaʿâdné vivent quelques Salamat (Oulâd Aḥmed, Benou es Seguedi, Oulâd Nâcer, Moug ed dounia, Oulâd Djemâʿa, Cheurafa, Beni Beder), des Noumourra, des Kreda (Djeroa) et des Pouls.
Cette tribu était autrefois administrée par l’aguid el Djaa’dné, un des plus grands dignitaires du Ouadaï.
=Salamat.= — La tribu des Salamat, très nombreuse, est attachée aux Hémat.
Il est difficile de préciser l’origine du mot _Salamat_. Les uns prétendent que l’ancêtre de ces Arabes est un nommé _Salam_, qui aurait donné son nom à la tribu[89]. D’autres disent — car les Salamat sont très teintés — que ces Arabes sont issus d’un esclave païen des Hémat. Celui-ci ne remplissait pas ses devoirs religieux et, comme on lui en faisait le reproche, il aurait répondu en se moquant : « _nadem sella mat_, cela fait mourir que de faire sa prière ». C’est pourquoi il aurait été appelé « l’homme qui dit _sella mat_ », d’où le nom de _Salamat_. Cette explication est quelque peu laborieuse.
Quoi qu’il en soit, les Salamat se réclament tous d’Aḥmed el Adjezem et de l’un de ses descendants appelé Malek. D’aucuns disent même que Malek est le fils d’Aḥmed ; mais, comme les Salamat sont rattachés aux Hémat, il est plus probable que ce Malek est un descendant de Hémat.
Certains Salamat se disent les descendants du chef Ma’ïn.
Enfin, d’autres Arabes croient que Ma’ïn est l’ancêtre commun à tous les Salamat, et c’est pourquoi ils donnent à l’ensemble de la tribu le nom de Salamat ou Oulâd Ma’ïn.
Ma’ïn eut deux fils d’une même femme, ʿIsa et Mousa, d’où sont issus les Yéssiyé et les Oulâd Mousa. Le fils de Isa, Selim est l’ancêtre des Sélimiya. Indépendamment de ces trois fractions, nous citerons encore les suivantes : Daggâgueré, Êssela, Cheurafa, Beni Beder, Beni Ḥassen, Oulâd ʿAli, Hammadiyé, Oulâd el Ḥadj, Oulâd ʿAmer, Oulâd Ghemem, Oulâd Djerad, Oulâd Meḥemmed, Oulâd abou Alagué, Oulâd abou Bâch, El Eukoura, Ez Zementi, Oulâd Foudda, Darkhoucha, Oulâd Brahim, El Ḥoumran, Oulâd Afan, Saa’dina, Oulâd Abou Djimé, ’Adjina ou ’Adjâïna, Oulâd Doggôla, Nedjmiyé, Darbigguéli, Beni Sèd, Salamat Boulala.
Les Salamat[90] étaient autrefois installés au Darfour, où ils vécurent longtemps. La lutte ayant éclaté entre eux et le sultan du pays[91], ils se retirèrent du côté du Baḥr el Bellol et du Baḥr el Djideï[92] (El Ḥoumram) et poussèrent jusque dans la Bataḥ et le Fitri[93]. Alliés aux Khouzam, ils se battirent contre les Djaʿâdné, Oulâd Râchid et Missiriyé, mais ils furent vaincus et dispersés. Les Salamat formèrent alors deux groupes, l’un dans le Baḥr et Tiné et l’autre dans le Debaba. Ceux du dernier groupe se répandirent, plus tard, dans tout le pays de la rive droite du Chari et certaines fractions passèrent même au Bornou.
Nous avons déjà dit que les Salamat formaient une des deux tribus arabes les plus importantes de l’Afrique Centrale. On les trouve au Bornou, dans le Territoire du Tchad et au Ouadaï.
Ils sont nombreux au Bornou, où ils comptent parmi les premiers Arabes installés dans le pays : nous avons vu, en effet, que les Êssela avaient aidé les rois du Bornou dans leur lutte contre les Sô. La fraction êssela, qui se subdivise en Serâdjiya et Oulad ’Aïna, habite dans les environs d’Oudjé (au sud de Mafani). Les autres Salamat du Bornou sont installés au sud-est, chez les Kotoko, au Logone et près du dar Oualoudji. Les fractions les plus importantes sont les Darbigguéli et les Beni Sèd. Ces derniers sont, paraît-il, d’origine Beni-Ouaïl : une femme de cette tribu avait deux fils, grands chasseurs devant l’Éternel, qui furent les ancêtres des Beni Sèd (fils de la chasse). On trouve aussi des Beni Sèd sur la rive droite du Chari, et ces Arabes nous ont causé certains ennuis en passant du Territoire au Bornou et réciproquement.
Les Salamat du Territoire habitent le dar Kaddada et tout le Baguirmi. Ceux du Ouadaï sont nombreux dans la région du Sud, sur les bords du fleuve auquel ils ont donné leur nom, le Baḥr Salamat.
Nous étudierons plus loin les fractions les plus importantes de la tribu.
De nombreux éléments étrangers ont, chez les Salamat, altéré la pureté primitive de la race. Ces Arabes se sont mélangés à diverses populations du Bornou, des pays de la rive droite du Chari et du Ouadaï ; fortement métissés de sang noir, ils sont communément appelés _Arab zourq_ (Arabes gris) : les Salamat du Ouadaï ont cependant gardé une couleur plus ou moins rougeâtre.
Le teint généralement foncé des Arabes — des Salamat en particulier — et le nom de Choa qui leur est donné dans la région du Tchad ont pu parfois faire croire que ceux du Bornou et du Baguirmi étaient des indigènes arabisés. M. Foureau ne conteste pas leur origine orientale, mais M. Chevalier croit que les Salamat du Baguirmi sont des Pouls. « Les Choa, écrit M. Foureau, en parlant de ceux des bords du Chari, sont des hommes de couleur très peu foncée, largement répandus par groupes dans tout le Bornou et sur la rive est du Chari. Leur provenance est incontestablement orientale et leur langue d’origine est l’arabe, que tous connaissent et parlent plus ou moins, bien que, dans leurs relations en général, ils se servent habituellement de la langue bornouane et baguirmienne[94]. »
Il n’est peut-être pas inutile de dire que tous les Choa, y compris les Salamat, parlent l’arabe et que la grande majorité d’entre eux ne connaît pas d’autre langue. Ajoutons, par contre, que les mœurs des Salamat se ressentent beaucoup du contact des populations étrangères, musulmans ou fétichistes : ils n’ont pas, par exemple, des principes aussi rigides que leurs frères du Nord, en ce qui concerne la vertu des femmes. Mais — et la chose est à remarquer — la langue n’est que fort peu altérée : quelques mots sont empruntés aux vocabulaires des autres indigènes, et c’est tout. Nachtigal a, d’ailleurs, déjà signalé le fait : « L’idiome, chez les Choa, ne se laisse entamer qu’en tout dernier lieu... J’ai vu, au Bornou, des Arabes qui, bien qu’établis avec leurs familles, depuis nombre de générations, à quelques journées seulement de Kouka, connaissaient fort mal le Kanouri ; c’était moi, étranger, qui étais obligé de leur servir de truchement »[95].
M. Chevalier commet une erreur lorsqu’il croit « que les pasteurs du Dekâkiré sont des Foulbés qui ont oublié depuis leur conversion à l’Islamisme leur langue et même le souvenir de leurs origines, mais qui n’en continuent pas moins leur genre de vie typique »[96]. Les Deggâgueré sont des Arabes de la tribu des Salamat. Nous croyons, d’ailleurs, que les populations qui ont complètement perdu le souvenir de leurs origines doivent être assez rares dans cette partie de l’Afrique. D’une façon générale, quand elles ne parlent plus la langue première, elles conservent tout au moins le nom de la peuplade primitive[97] ; et, même au cas où elles sont désignées d’un autre nom, il reste tout au moins la tradition, qui permet presque toujours de discerner l’origine[98].
Les Salamat sont baggara et ont généralement peu de moutons.
_Yéssiyé_. — Les Yéssiyé se réclament de ʿIsa, fils de Ma’ïn. Venus autrefois du Baḥr et Tiné, où se trouvent encore certains d’entre eux, ils sont actuellement répandus dans le Bornou et le Baguirmi.
Les Yéssiyé constituent la fraction la plus importante des Salamat du Baguirmi. Ils habitent les régions d’Abouraï, de Râs el Fil, de Ngalên, de Tchekna, de Mandjaffa, de Bousso, et les abords de la route de Fort- Lamy à Ardébé (Fas, Aroroya, Aliem, Emtankhach, etc. ; Matraga, Ech Chiguek, Er Rihé, Arahil, etc.). Beaucoup de Yéssiyé, ceux d’Abouraï par exemple[99], abandonnaient autrefois leurs villages à la saison sèche et allaient s’installer avec leurs troupeaux sur les bords du Baḥr er Rigueïg. Depuis que nous sommes dans le pays, ils ont dû renoncer à ces déplacements périodiques.
Les Arabes furent durement traités par les sultans du Baguirmi, grands chasseurs d’esclaves, dont les bandes accomplissaient ordinairement les exploits relatés par Nachtigal, dans le chapitre de son tome II intitulé _Sklavenjagd_. Aussi les Salamat préféraient-ils être pillés par les Ouadaïens, et, pour qui connaît les habitudes de ces derniers, cela n’est pas peu dire. « Quand les gens du Ouadaï venaient — disent ces Arabes — ils enlevaient nos troupeaux, prenaient nos vêtements et nous laissaient tout nus ; mais ils ne tuaient les habitants qu’en cas de résistance. Tandis que les Kirdi de Gaourang, non contents de piller, massacraient hommes, femmes et enfants, sans raison aucune, pour le plaisir de tuer (_braïké, bes saket_). Les Ouadaïens étaient meilleurs (_akhèr_). » Les malheureux Arabes, sans cesse razziés et maltraités, pouvaient alors difficilement posséder quelques têtes de bétail. Ils vivaient du peu de mil qu’ils parvenaient à dissimuler et des divers fruits de la brousse : nabaq, hadjlidj, ambéti, ech chinguel, en ngoulou, el makhèt », etc.
Le grand cheïkh des Yéssiyé du Baguirmi est Harouna, qui commande aux Eléyan et réside à Ras el Fil.
Au Bornou, les Yéssiyé vivent, mélangés aux Beni Ḥassen, dans le dar Oualoudji et le Mandara (El Khachkhach). Ils habitent aussi le pays du Logone.
Les Yéssiyé comprennent un certain nombre de sous-fractions, dont trois des plus importantes sont : les Eléyan, les Hilal et El Ḥadjiz.
Les Hilal se subdivisent en : Chirédat, Djimélat, Am Bettikh, Oulâd Daoud (avec les Chiboul).
La sous-fraction El Ḥadjiz comprend : El Heuyous, et Toamberé, el Assalé, Oulâd Aḥmed, El Marhaïté.
Les autres subdivisions des Yéssiyé sont : Becharat, Chidérat, Djessâssiyé, Oulâd Djamaʿ, Oulâd Fadala, Es Soouan.
_Sélimiya_. — Se divisent en Oulâd Hallol, Oulâd Sendjer, Oulâd Serko et Oulâd Salama. Ils habitent, au Baguirmi, la région comprise entre le Baḥr er Riguéïg et le cours moyen de la Bataḥ de Laïri.
_Oulâd Mousa_. — Les Oulâd Mousa, qui constituent une des fractions les plus importantes des Salamat, sont nombreux au Ouadaï et dans le territoire du Tchad. Ils comprennent les sous-fractions suivantes : Oulâd Karaï, Oulâd Rongo, Oulâd abou Dôou, Oulâd el ’Am, Oulâd Maa’n, Oulâd Nâṣer, Oulâd el ʿAouân, Oulâd Abou Attïé.