La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 2 (de 2)
Part 21
Nous avons déjà vu à quel degré de puissance atteignirent certains personnages, tels que le djerma ʿOthmân et Cherf eddin, qui jouèrent un rôle important au Ouadaï. L’histoire de ce pays est d’ailleurs remplie de mouvements de révolte, provoqués par les détenteurs des principaux commandements. La farouche énergie du sultan ʿAli eut raison de la mauvaise volonté des fonctionnaires, mais son successeur, Yousef, montra la plus grande faiblesse, notamment envers l’aguid er Rachid, Assad el Kebir ; les autres princes, Ibrahim et Ghazali, ne furent que des jouets entre les mains des grands et ne gardèrent pas longtemps le pouvoir. Doud-Mourra, le bien nommé, reprit la tradition de ʿAli, se débarrassa du djerma ʿOthmân et fut un souverain fort redouté de tous ses sujets.
Les dignitaires sont désignés du nom collectif de _adjâouid_, mot arabe qui signifie les grands (du pays). Ils reçoivent du sultan le turban de commandement (_kademoul_). Beaucoup d’entre eux ont le titre de _’aguid_ (pl. _’agad_), qui s’applique plus particulièrement à ceux qui commandent une troupe et gouvernent un territoire déterminé : ce nom d’aguid est également étendu à un certain nombre de personnages ayant des emplois de moindre importance.
Le nombre des fonctionnaires est considérable : le sultan peut créer de nouvelles charges, bien qu’en cette question, comme dans les autres, la tradition exerce sa puissante influence. Les fonctionnaires ne touchent aucune solde régulière : le sultan leur envoie des cadeaux, quand il veut leur marquer son contentement. Les plus importants d’entre eux sont le grand djerma et les aguids chargés de gouverner les tribus arabes du pays : ceux-là ont un commandement militaire et aussi un commandement territorial qui, comme nous le verrons, fournit le plus clair de leurs revenus.
Le sultan (_kolak_) gouverne en potentat. Nous avons déjà montré qu’il prend le titre de _El ʿAbbâsi_ (l’Abbasside). Il est la source de tout pouvoir légitime : il gouverne selon son bon plaisir. Les membres de sa famille eux-mêmes ne sont rien devant lui et, d’ailleurs, ceux qui peuvent prétendre au trône sont généralement aveuglés par ordre du souverain[251]. Celui-ci distribue les charges comme il lui plaît et, de par sa volonté, un captif peut marcher de pair avec les Ouadaïens de la plus haute origine et avoir même le commandement sur eux. De même, il peut destituer tout dignitaire, quel qu’il soit, qui lui a déplu : il peut le ravaler au dernier rang de la société et décréter, par exemple, que l’ex-fonctionnaire n’aura plus le droit de monter à cheval ; il peut, bien entendu, et si telle est sa fantaisie, le faire mettre à mort. L’autorité du sultan est donc la plus absolue qui se puisse imaginer : il a droit de vie et de mort sur n’importe lequel de ses sujets. Mais ce pouvoir excessif est parfois tempéré par l’assassinat : il trouve d’ailleurs sa limite dans la puissance des adjâouid.
Moḥammed Ṣâlèh, surnommé Doud-Mourra[252], fut le dernier souverain indépendant du Ouadaï. Il est fils du sultan Yousef et d’une captive forienne appelée Maka. Il a moins de quarante ans. Doud-Mourra ne boit pas de merissé. Il a la réputation d’être intelligent, lettré et aussi très pieux. Comme sultan, on vantait son équité. Nous avons déjà vu qu’il fut excessivement énergique et autoritaire. Il était très redouté de ses sujets et la crainte qu’il inspirait l’a même fait accuser de cruauté. Son esprit de justice et sa sévérité envers les fonctionnaires pillards le faisaient d’ailleurs beaucoup aimer des mesâkin. Doud-Mourra fut certainement un des souverains les plus remarquables du Ouadaï. Il avait su mettre un terme à l’anarchie qui désolait ce royaume depuis la mort de Yousef, en reprenant vis-à-vis des grands la tradition du sultan ʿAli. Le djerma ʿOthmân lui-même reconnaissait les qualités de celui qui devait plus tard le faire empoisonner : il avait dit, un jour, que « de tous les princes de la lignée de Chérif, le plus intelligent et le mieux doué était certainement Moḥammed Ṣâlèh ».
Malheureusement pour lui, Doud-Mourra a pris le pouvoir dans des circonstances critiques. Il a pu, au début de son règne, venir à bout des difficultés que lui créaient ses deux rivaux, Aḥmed abou Ghazali et Acyl. De même, plus tard, il a réussi à établir son autorité sur tout le Ouadaï et, appuyé sur l’aguid el Maḥâmid, à se débarrasser du djerma ʿOthmân, dont la puissance le gênait. Mais il lui a été impossible d’arrêter les progrès incessants que notre occupation fait dans le pays. Pendant longtemps, il a observé à notre égard une attitude expectante. Notre politique agressive de 1906-1907 et la réapparition du prétendant Acyl le décidèrent à agir vigoureusement, et, en 1908, il a lancé ses meilleures troupes dans la vallée de la Baṭaḥ. Nous avons déjà vu que ses aguids furent battus à deux reprises et que son principal soutien, Moḥammed ould Bechâra, trouva la mort dans le combat de Djoua. A la suite de ces échecs, Doud-Mourra ordonna de nombreuses exécutions. Ce geste est naturel chez un sultan du Ouadaï : il n’a cependant pas empêché notre politique d’encerclement d’aboutir, en dernier lieu, à la prise d’Abéché.
Nous avons vu les péripéties de la lutte que le « lion de Mourra » a menée depuis lors contre nous. Le désastre de Bir Ṭaouil porta un coup terrible à notre prestige : des défections se produisirent parmi les chefs ouadaïens qui s’étaient ralliés à la cause d’Acyl — la nôtre — et, en mars 1910, le plus important de tous, Aḥmed oueld Moḥammed Bechâra, qui avait succédé à son père dans l’aguidat des Maḥâmid, alla rejoindre son oncle Doud-Mourra dans le cirque rocheux de Kapka. La défaite des Foriens à Quéréda, la poursuite par le capitaine Chauvelot des Ouadaïens réfractaires et de leurs auxiliaires senoussis, par-delà le massif du Zegâoua qui leur servait de refuge, relevèrent la situation, un moment compromise. Doud-Mourra se décida alors à passer chez les Massalat, pour unir ses efforts à ceux de Tâdj eddin, dont la réputation avait grandi démesurément. Le malheureux combat de Dorothé nous coûta des pertes cruelles : il est vrai que nos ennemis comptèrent beaucoup de morts, et, parmi eux, le sultan Tâdj eddin. En janvier 1911, la colonne du commandant Maillard dans le pays des Massalat remporta quelques succès, sans obtenir cependant de résultat définitif, car elle ne put pénétrer dans la région montagneuse où s’était réfugiée la population. Depuis lors, la division s’est mise parmi ceux de nos ennemis qui s’étaient concentrés dans le dâr Massalat. Doud-Mourra, en butte à l’hostilité des gens d’Andoko, sentant l’inanité de ses derniers efforts contre l’expansion victorieuse des Chrétiens, s’est enfin résigné à céder définitivement la place à son rival Acyl : il vient de se rendre au colonel Largeau, avec ce qui lui restait de partisans et la majeure partie des chefs ouadaïens réfractaires (octobre 1911).
Doud-Mourra est un adepte de la Senousïa. Ses malheurs l’amenèrent à solliciter l’appui de cette confrérie, avec laquelle il avait jadis entretenu des rapports peu amicaux. Depuis 1908, un contingent de Khouân avait toujours combattu à côté des Ouadaïens, sur la Baṭaḥ, dans le Ouadaï proprement dit et chez les Massalat : d’autre part, les rezzous senousis partis de l’Ennedi venaient piller et jeter le trouble dans les pays du Nord récemment soumis à notre domination.
Nous avons déjà vu que l’accord le plus parfait ne régna pas toujours entre le sultan du Ouadaï et le représentant du senoussisme à Abéché. Après son avènement, Doud-Mourra continua à observer à l’égard de ce marabout la même ligne de conduite que son prédécesseur Aḥmed abou Ghazali. Cependant un rapprochement s’établit, plus tard, entre lui et Moḥammed es Sounni, qui regagna en partie son ancienne influence. Le sultan avait d’ailleurs besoin d’armes et de munitions, et une rupture complète eût pu avoir des conséquences fâcheuses pour la liberté des transactions entre Abéché et Benghazi. En novembre 1903, Doud-Mourra envoya un messager saluer le successeur du Mahdi et des rapports plus cordiaux s’établirent dès lors entre les deux chefs. Les fagarâ Moḥammed es Sounni (appelé aussi Es Soufi) et, après lui, Fititi, représentants d’Aḥmed Chérif à Abéché, ne cherchaient plus à s’occuper des affaires intérieures du Ouadaï : ils amorcèrent les relations entre Doud-Mourra et leur maître et s’occupèrent aussi beaucoup de commerce. Fititi quitta d’ailleurs le Ouadaï et ne fut pas remplacé. Plus tard, la menace française resserra les liens qui unissaient la puissance ouadaïenne aux Senousis, et, après la prise d’Abéché, Moḥammed es Sounni se rendit au Darfour pour décider ʿAli Dinar à intervenir en faveur de Doud-Mourra.
Nous allons voir maintenant quels sont les différents dignitaires et fonctionnaires du Ouadaï. On peut les diviser en deux catégories.
La première est formée par ceux qui ont un grand commandement militaire et territorial : le djerma et les principaux aguids. Ils se rendent souvent auprès du souverain, mais ils peuvent le quitter. Ils sont d’ailleurs appelés, de par leurs fonctions, à passer une partie de l’année loin de la capitale : ils vont alors s’installer, soit pour lever l’impôt, soit pour exécuter des razzias, dans les pays qu’ils ont charge d’administrer.
La seconde catégorie comprend, comme à la cour des anciens rois de France, des dignitaires qui remplissent des fonctions domestiques auprès du sultan : ils peuvent avoir un commandement militaire et un commandement territorial, mais ils restent de leur personne à Abéché. Ils ne quittent le souverain que sur un ordre exprès de celui-ci. S’ils ne peuvent s’éloigner de la capitale, ils délèguent à des lieutenants le soin de piller les territoires qui leur sont affectés.
C’est aux premiers surtout que convient le titre d’_adjâouid ed dâr_ (les grands du pays). On compte parmi eux les personnages qui détiennent les charges les plus considérables du Ouadaï : certains ont parfois même été assez puissants pour renverser leur souverain et maître. Les grands feudataires actuels remplissaient, à l’origine, des fonctions domestiques auprès du sultan. Par suite de l’agrandissement du royaume, ils durent s’absenter de la capitale pour conduire les armées et administrer les pays nouvellement conquis : ils furent alors remplacés dans les emplois qu’ils avaient à la cour. Ceci est d’ailleurs suffisamment prouvé par les devoirs qui, dans certaines circonstances et conformément à la tradition, incombent aux dignitaires dont nous parlons. Ainsi, lors des grandes fêtes, quand le sultan sort en grand apparat, le djerma est spécialement chargé de vérifier la sellerie du cheval que son maître doit monter ; l’aguid el Maḥâmid surveille l’escorte et fait ranger les gens sur la place publique (du temps de Cherf eddin, cette fonction était remplie par l’aguid es Salamat) ; l’aguid el Djaʿâdné a toujours été chargé de faire exécuter les réparations à la case et au tata du sultan et de faire la police des caravanes, etc.
Les grands feudataires sont naturellement les conseillers du sultan. Les aguids chargés de faire la guerre et d’administrer les provinces les plus importantes du royaume sont choisis parmi ceux qui s’en montrent le plus dignes, sans distinction de race, de condition ou d’origine. Beaucoup sont pris parmi les serviteurs particuliers du sultan qui ont donné des preuves de leur courage ou des marques de leur dévouement.
Par suite des circonstances historiques, quatre des adjâouid sont devenus plus puissants que les autres. Cela tient à ce que les guerres entreprises par le sultan leur ont donné, avec le prestige de la victoire, les dépouilles des peuples vaincus : ils ont pu ainsi se procurer des fusils et parfois même grossir leurs troupes avec les ennemis qu’ils venaient de battre. D’ailleurs, lorsqu’une charge est donnée à un homme riche et puissant, les ressources personnelles de celui-ci augmentent d’autant l’importance de l’aguidat. Au début du règne de Doud-Mourra, les quatre principaux dignitaires du Ouadaï étaient : l’aguid el Maḥâmid, le djerma ʿOthmân, l’aguid es Salamat et l’aguid el Djaʿâdné.
Chacun des grands feudataires ayant auprès de lui une hiérarchie copiée sur celle de l’entourage du sultan, nous allons commencer par dire quelques mots des fonctionnaires qui restent en permanence à la cour.
Il y a d’abord quatre _kemakil_ (pl. de _kamkalak, kamkalek_), correspondant aux quatre points cardinaux. Ils sont généralement tous de pure souche ouadaïenne. Ils commandent aux serviteurs du sultan et, dans certains cas, semblent représenter celui-ci auprès des aguids. Ce sont des conseillers, des dignitaires de l’administration civile. La police d’Abéché rentre parfois, en partie, dans leurs attributions. Ils peuvent également être chargés de fonctions militaires. Les territoires qu’ils administrent sont : le dâr Massalat, le dâr Zioud et le dâr Kouka, le dâr Mimi, le dâr Kadjanga. Ils sont secondés par les _andeker_, qui sont leurs lieutenants. Nous ne parlons ici que des quatre kemakil du sultan. Il en existe d’autres, que nous verrons plus loin, à propos des aguids dont ils relèvent.
Le sultan a également autour de lui quatre _ouarnangs_, qui s’occupent de ses chevaux : indépendamment de leurs fonctions de chefs des écuries royales, ils remplissent aussi celles de majordomes et de gardiens de harem. Ils sont sous l’autorité des kemakil.
Les _teraguina_ (pl. de _tourguenak_) sont spécialement chargés de surveiller les membres de la famille royale.
On trouve encore, auprès du sultan, toute une série de petits aguids.
L’_aguid el birch_ ou _aguid el brich_ (aguid de la natte) est chargé d’apporter la natte sur laquelle doit s’asseoir le sultan, quand celui- ci descend de cheval. Il jouit de la confiance de son maître, qui le charge parfois de missions particulières. Cet emploi est généralement donné à un Ouadaïen de pure race.
L’_aguid el baggârin_ (aguid des bouviers) inspecte, dans toute l’étendue du Ouadaï, les troupeaux de bœufs du sultan. Il commande la région qui avoisine Abéché.
Le _sinmelek_ a l’administration des villages qui appartiennent personnellement au sultan : il fait faire la récolte et rassemble le mil. — Après le désastre de Bir Ṭaouil, le notable ouadaïen qui détenait cette charge, Achour, fit défection et passa au Massalat, en mars 1910.
L’_aguid el ’abidiyé_ est le chef des esclaves du sultan. Il commande le pays des Kachméré.
L’_aguid el basour_ ne quitte jamais le sultan : il reste auprès de lui à Abéché et le suit à Mourra. Indépendamment de ses fonctions de chambellan, il est également chargé de recueillir ce qui est nécessaire à l’entretien des femmes du sultan. Il relève de l’aguid el Mâgné.
L’_aguid Douggou Doubanga_[253], un eunuque, administre les provisions du palais et sert d’intermédiaire entre le sultan et ses femmes.
Le harem du sultan est divisé en deux : la partie orientale (_tolouk_) et la partie occidentale (_lolouk_). Le grand eunuque a le titre de _kamkalek_ : le dâr Kouka dépend en partie de lui. Deux autres eunuques commandent chacun une moitié du harem : le _melik eṣ Ṣebâḥ_ (gardien de la porte de l’Est) et le _melik el Maghreb_ (gardien de la porte de l’Ouest). Ces deux fonctionnaires s’occupent des biens appartenant aux femmes du sultan.
Les pages du sultan portent le nom de _touèrat_ (sing. _touèr_). Certains d’entre eux sont opérés et destinés à faire plus tard des eunuques (_chioukh_). L’_aguid Guerri_ est le chef des touèrat.
Ceux que le souverain emploie comme messagers ont le titre de _koursi_ : du temps de Doud-Mourra, Alḥamdou, Kéréma, etc.
Citons enfin les _oumenâ_ (pl. de _amin_ : homme de confiance), qui jouent le rôle de surveillants, de contrôleurs, et veillent à la rentrée des impôts. Ils peuvent aussi être employés comme messagers.
Un amin gère le trésor du sultan (_beit el mâl_). Il a le titre de _sid beit el mâl_ (seigneur du trésor).
Deux amins commandent la garde particulière du sultan et habitent auprès de sa case : l’un commande les soldats de condition libre, l’autre les captifs.
Un autre amin, le _melik el medfa’_ commande les cinq vieux canons qui forment l’artillerie ouadaïenne. Ces pièces, laissées par Napoléon en Égypte, avaient été prises à Khartoum en 1885 et appartenaient à l’armée derviche de ʿOsman Djano. Le chef derviche Zougal fit défection et passa au Ouadaï avec elles. Les Ouadaïens n’ont jamais utilisé leur artillerie : ils n’ont d’ailleurs pas d’obus. Ils essayèrent une fois de tirer un coup de canon, pour rehausser l’éclat d’une fête célébrée à Abéché. Mais cela leur réussit assez mal et ils ne recommencèrent plus.
On retrouve, auprès des grands dignitaires, une partie des charges de la cour royale : des kemakil qui s’occupent des serviteurs, des ouarnangs qui s’occupent des chevaux, etc. Le moindre aguid a d’ailleurs son aguid el brich[254], ses koursis, ses amins et ses khalifas (lieutenants).
L’_aguid el Maḥâmid_ commande aux Arabes de ce nom et aux Zegâoua. Il administre le pays dont le centre est marqué par la vallée d’Ourâda, sur la route d’Abéché au Borkou et à Koufra. Ses troupes effectuent des razzias chez les nomades qui habitent les confins du Ouadaï : Ammâ Borkouâ, Tedâ de Am Chalôba, Bideyât.
Moḥammed ould Bechâra remplissait les fonctions d’aguid el Maḥâmid depuis plus de quarante ans, lorsqu’il fut tué à Djoua (17 juin 1908). Son père, Bechâra, avait été mis à mort par le sultan ʿAli, après la prise de Massnia (1871). Moḥammed fut appelé à lui succéder, et épousa, en 1873, une fille du sultan ʿAli, mérem Habbo[255]. Il appartenait à une famille illustre des Kelinguen. Les parents du djerma ʿOthmân lui- même étaient de moins haute lignée que ceux de ce dignitaire, que l’on donnait comme le plus noble de tous les adjâouid. Moḥammed ould Bechâra disposait d’une puissance considérable, supérieure peut-être à celle de ʿOthmân, mais il n’aimait pas prendre part aux intrigues de cour. Cependant, lorsqu’il se sentit menacé par les menées de Mouṣṭafa, il donna le signal de la révolte qui devait renverser le sultan Ibrahim. Plus tard, il combattit également Abou Ghazali et fut un partisan décidé de l’intronisation du jeune Doud-Mourra : grâce à l’appui de Moḥammed, celui-ci put se débarrasser du djerma ʿOthmân. Le nouveau souverain du Ouadaï et l’aguid el Maḥâmid étaient unis par des liens de parenté. Ce dernier s’était vu enlever sa première femme par le sultan Yousef, qui lui avait donné sa fille, mérem Zenaba, sœur de Doud-Mourra : il en eut un fils, Aḥmed, qui cumula les fonctions d’aguid ez Zebada, de Mâgné et de kamkalek ez Zioud.
Doud-Mourra fit toujours appel à son beau-frère, qui lui était tout dévoué, pour repousser les attaques des Foriens et pour réduire les populations turbulentes de l’Est et du Sud-Est. Durant ces dernières années, Moḥammed avait opéré contre les Tama, les Guemr, les Massalat et les Dadjo du Sila. Il ne sut pas empêcher toutefois le chef forien Adam Roudjal de venir razzier les Maḥâmid, les troupes qu’il envoya arrivèrent trop tard et furent d’ailleurs battues. Il est vrai que les Massalat pillèrent au passage les gens du Darfour.
Nous donnons ci-dessous la descendance de Bechâra.
Bechâra Aguid el Maḥâmid, mis à mort par ordre d’ʿAli, à cause de sa fuite devant Abou Sekkin au siège de Massnia. | +-----------------------------+--------------------------------------+ | | Enfants de Mérem Zara. Enfants d’autres femmes ouadaïennes. +-----------------+ +---------------+---------------+ | | | | | Mouṣṭafa el Magné ʿAbd el Moḥammed Dahab Kamkalek épouse Qâder épouse Mérem aguid el Libbis Mérem Kakié ed Dri Habbo (1873). brich de Kanderan. | Cette femme son frère Remplaça +----+-------+ lui est enlevée Moḥammed Dahab, | | par Yousef, dépossédé Moḥammed Aḥmed qui lui donna de sa charge Mérem Zenaba d’aguid | el brich. Aḥmed.
Après la prise d’Abéché, le fils de Moḥammed oul Bechâra, Aḥmed, se rallia au parti d’Acyl et conserva son kademoul d’aguid el Maḥâmid. Il fit défection, en mars 1910, et alla rejoindre son oncle Doud-Mourra. Sa charge fut alors donnée à un frère d’Acyl, Sérhéroun, qui trouva la mort dans un combat livré le 2 septembre 1910, sur les bords de l’ouadi Maba, à un rezzou senousi venu de Ouéta.
Le _djerma_ est le grand écuyer du sultan : c’est lui qui pose le tapis sur le cheval de son souverain, lorsque celui-ci quitte le palais. Il remplit aussi les fonctions de grand-maître des cérémonies, lors de la fête annuelle qui a lieu au mont Thoréga. Cette charge fut longtemps la plus importante du Ouadaï : le personnage qui en était titulaire gouvernait le pays de Ouara, les Kodoï, les Guemr, le Sila, le Moubi, Korbo, le Fitri, le Khouzam, le Baguirmi et le Kanem ; il avait sous ses ordres un des plus forts contingents ouadaïens.
Le djerma Assed abou Djebrin[256], frère de momo Maden, femme du sultan Chérif, exerça longtemps cette fonction. Il atteignit un si grand âge qu’on le surnomma _Ech Chaïb_ (le vieillard). L’un de ses enfants, ʿOthmân, lui succéda. Celui-ci fut, sous Ibrahim et Aḥmed abou Ghazali, le dignitaire le plus influent du Ouadaï. Il était d’abord de noble origine et appartenait à la puissante tribu des Kodoï. De plus, il était très riche et possédait de nombreux clients. Tout cela explique le prestige énorme dont il jouissait chez les Ouadaïens de race, en face de sultans qui n’avaient pas de fortune propre et étaient de sang mêlé. Le djerma ʿOthmân était en effet le cousin germain de deux sultans, ʿAli et Yousef, et le cousin au second degré de trois sultans et d’un prétendant _tous fils de mères étrangères_, ce qui, d’après la tradition les rendait inaptes à régner : Ibrahim, fils d’une Forienne ; Ghazali, fils d’une Kecherdanwiyé ; Doud-Mourra, fils d’une Forienne ; et enfin Acyl, fils d’une Bornouane. Il avait d’ailleurs épousé mérem Faṭmé, fille du sultan Yousef. Le djerma, d’un caractère intrigant et brouillon, abusa de cette situation, alors que l’aguid el Maḥâmid, dont la puissance était peut-être supérieure à la sienne et qui était en tout cas d’origine plus illustre, se tenait relativement à l’écart des intrigues de cour. ʿOthmân guida les événements qui amenèrent la chute d’Ibrahim et celle d’Aḥmed abou Ghazali. Doud-Mourra mit un terme aux fantaisies de ce personnage, qui faisait du Ouadaï un état complètement voué à l’anarchie : il se débarrassa de lui en le faisant empoisonner.