La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 2 (de 2)

Part 22

Chapter 223,559 wordsPublic domain

Après la mort du djerma ʿOthmân, Doud-Mourra s’empara de la plus grande partie des armes et des munitions de ce dignitaire : il partagea le butin avec son ami et protecteur, l’aguid el Maḥâmid. Abou Sekkin, frère du défunt, fut appelé à lui succéder, mais la puissance du nouveau djerma avait été considérablement réduite. Il était d’ailleurs tenu en suspicion, et c’est apparemment pour ne pas mécontenter l’élément kodoï que le sultan lui laissa le kademoul. Cette animosité de Doud-Mourra envers la famille de ʿOthmân se manifesta dans le châtiment infligé à ʿAbd el Kerim, un autre fils de Abou Djebrin. Celui-ci était kamkalek ez Zioud et, lors de la reconnaissance Bordeaux sur Am Loubia, il prit la fuite sans faire la moindre résistance. Doud-Mourra, outré, le destitua et le fit promener sur le marché de la capitale, dans le simple appareil des petites filles, avec le kamfous et une ceinture de perles autour des reins : pour qui connaît l’orgueil insensé des Maba, il est facile de se rendre compte combien la punition dut paraître outrageusement cruelle à l’ex-kamkalek ez Zioud.

Abou Sekkin est né à Massnia. Son père, Abou Djebrin, lui donna ce nom en souvenir de la victoire remportée sur le mbang du Baguirmi. A la mort de ʿOthmân, en février 1906, Abou Sekkin et Kalamtam furent emprisonnés, en attendant que Doud-Mourra eût mis la main sur les biens du djerma. Une sourde rivalité régna par la suite entre le sultan et Abou Sekkin, qui avait pris la charge de son frère. Un incident contribua à rendre encore plus tendues les relations entre ces deux hommes. Un esclave ivre de Moursal Ibri (aguid el ouâdi du djerma Abou Sekkin) blessa d’un coup de couteau le jeune ʿAbd er Rahim, fils de Yousef. Le sultan, irrité, ordonna de tuer l’esclave et fit couper les deux mains à Moursal Ibri. Abou Sekkin protesta alors contre la punition infligée à son aguid. Doud-Mourra, pour toute réponse, fit exécuter Moursal Ibri. Le corps de ce dernier ayant été enlevé pendant la nuit pour être enterré, le sultan, furieux, voulut enlever le kademoul de djerma à Abou Sekkin. Mais les adjâouid s’interposèrent et payèrent, dit-on, 20.000 pièces de guinée (magâti, tiban), pour apaiser leur souverain.

Le titulaire de la charge de grand djerma du Ouadaï a un certain nombre de lieutenants : l’esclave Kalamtam, chargé d’un commandement militaire, qui attaqua Yao en 1905 ; un aguid el brich, un aguid el ouâdi (aguid de la brousse)[257] et enfin des gens qui ont des emplois analogues à ceux que nous avons vus à la cour du sultan.

Nous donnons ci-dessous la liste des enfants du djerma Assed abou Djebrin.

Djerma Assed abou Djebrin, ech Chaïb. | +-----------------------------+--------------------------------+ | | | Fils d’une même mère. | Fils d’une même mère. | +---------+-------+ | +------------+ | | | | | | | | Khoudar ʿOthmân Dahab Abou beker Abou ʿAbd el Moḥammed épouse épouse Tué au Sekkim Kerim ould Dourtené, Mérem Guéra, djerma. tombé en mérem sœur Faṭmé, lors de la disgrâce. Banet d’Adem fille de campagne (fils de Kardé Yousef, de ʿAli. Mérem | et Banet, | Dourtené, sœur de Barka veuve de Chérif). Khoudar

L’_aguid es Salamat_ avait autrefois le commandement des pays suivants : dâr Salamat, dâr Hémat, dâr Kibet, dâr Rounga et dâr Kouti. Nous avons déjà vu le rôle joué au Ouadaï par l’aguid Cherf eddin. Celui-ci, fils d’un père teda et d’une mère bidéyé, avait été enlevé tout jeune, lors d’une razzia opérée dans l’Ennedi : emmené comme esclave au Ouadaï, il fut fait eunuque et affecté au harem royal. Nommé aguid es Salamat, son caractère intrigant lui valut d’occuper une place à part parmi les dignitaires : il sut gagner la confiance de Yousef, contribua à renverser Ibrahim et domina complètement le sultan Ghazali. Après la chute de ce dernier, Cherf eddin fut pris et exécuté. Il fut remplacé par Oust Kheir, captif originaire du Baguirmi, que Doud-Mourra fit également mettre à mort. Un eunuque gourân originaire du Borkou, Ḥassen Chaour, lui succéda. Le nouvel aguid envoya une lettre de menaces au sultan du Kouti, Senousi, pour amener celui-ci à se détacher de nous : cette tentative d’intimidation n’eut d’ailleurs aucun succès. Ḥassen Chaour ne resta pas longtemps en fonction : il fut également décapité en août 1905. En dernier lieu, un captif banda, l’eunuque Gomboro, fut appelé par Doud-Mourra à remplir la charge d’aguid es Salamat. Le nouveau dignitaire était un ancien aguid el ouâdi de Cherf eddin, qui lui avait autrefois donné un commandement militaire. Gomboro avait, dans tout le Ouadaï, une grande réputation de bravoure et était très aimé de Doud-Mourra, qui lui donna une partie des fusils du djerma ʿOthmân. Nos troupes eurent à le combattre plusieurs fois : à Tomba à Djingéboa et à Am Timan. Il trouva la mort dans cette dernière affaire.

L’aguid es Salamat percevait un impôt annuel en bœufs sur les Arabes qui peuplaient son territoire : Salamat, Hémat et autres. Il apportait également à Abéché l’ivoire fourni par le dâr Salamat, le dâr Rounga et le dâr Kouti. Il était enfin chargé de la chasse aux esclaves chez les fétichistes du sud (Djenâkheré). Les esclaves et l’ivoire servaient de marchandises d’échange et permettaient au sultan d’acheter les armes et les munitions apportées au Ouadaï par les caravanes du nord. L’aguid es Salamat était secondé par un certain nombre de sous-ordres : aguid el brich, aguid el ouâdi, djerma, etc. Citons, parmi ceux qui ont eu quelque notoriété : Hachem, de pur sang ouadaïen, qui avait, sous Cherf eddin, la surveillance du dâr Hémat et du dâr Rounga ; le djerma Moḥammed, qui s’occupait des chevaux du Gomboro ; Doungues, aguid el brich de Gomboro et qui succéda dans cet emploi à Rakeb ; etc.

L’_aguid el Djaʿâdné_ avait autrefois un commandement important, qui fut fort réduit par l’occupation française. Ce dignitaire administrait les Arabes Djaʿâdné et ʿAmer, le Médogo, le pays des hidjar (Guéra, Abou Ṭiour, Mataïa, Boullong, Sommo, Bédanga), le Dékakiré et le Dagana.

Seroua, aguid el Djaʿâdné de Yousef, était un captif kirdi. En 1896-1897, il envoya un de ses subordonnés piller la région de Béganda- Ngogmi. Ce fut la dernière incursion des bandes ouadaïennes en pays sokoro. A Seroua succéda Haggar ṣeghir, qui se révolta contre son souverain et gagna le Borkou avec un certain nombre de partisans. La charge d’aguid el Djaʿâdné fut ensuite donnée à l’amin ʿAbdoullahi, qui eut avec le capitaine Durand l’entrevue d’Oum Melahi. Le nouveau dignitaire était un ami personnel du djerma ʿOthmân. Il se montrait très dur envers les mesâkin et semait partout la ruine sur son passage. En mai 1904, il traita cruellement les Kouka de la Baṭaḥ, dont un grand nombre furent emmenés comme esclaves. Doud-Moura, qui était déjà mécontent de l’attitude observée par ʿAbdoullahi à notre égard, entra dans une grande colère lorsqu’il apprit comment le pays kouka avait été ravagé. Il fit mander l’aguid el Djaʿâdné et lui reprocha violemment de s’être servi des fusils qu’il lui avait donnés, pour ruiner une partie du Ouadaï : le sultan s’emporta jusqu’à jeter du sable à la figure de son dignitaire. Celui-ci faillit être destitué : Doud-Mourra le fit mettre en prison pendant quelque temps et le força ensuite à échanger son kademoul contre celui de l’aguid el Khouzam ʿAbdallah, fils d’un captif gourân du sultan. Le djerma Mounboa (ou Memboa), Baguirmien capturé autrefois à Massnia, avait momentanément remplacé ʿAbdoullahi mis aux fers. — Après la prise d’Abéché, ʿAbdoullahi embrassa la cause d’Acyl et reçut une charge de Kamkalek. Il fut un des premiers à faire défection, en mars 1910, et alla rejoindre les vainqueurs de Bir Ṭaouil dans le dâr Massalat. Le titulaire de cet important aguidat dispose d’un certain nombre de lieutenants.

L’_aguid el brich_ était un Arabe Missiraï, Gôni.

L’_aguid el Masmadjé_ commande aux Masmadjé de la Baṭaḥ et aux Dadjo. Le titulaire de cette charge était un Arabe Cherifi, Abiedh. Ce kademoul était autrefois indépendant de l’aguid el Djaʿâdné.

L’_aguid el Mâgueren_ administre le pays de même nom, situé au sud d’Abéché, entre Abou Goundam et Ḥadjer Atin, et habité par des Maba et des Arabes Khouzam.

L’_aguid ed Dagana_ allait autrefois recueillir l’impôt dans le Dagana. Cet emploi, qui était occupé par un captif sara, Ardéga, n’est plus qu’un titre honorifique.

L’_aguid el ʿAmer_ percevait l’impôt chez les Arabes ʿAmer, et l’_aguid el brich_ chez les Djaʿâdné des bords de la Bataḥ.

L’aguid el Djaʿâdné a aussi des djermas : l’un d’entre eux, le djerma Smaïn, frère du sultan des Guemr, trouva la mort dans l’affaire de Tialo ; citons également le djerma Memboa, qui s’occupe spécialement des chevaux de son maître. Cet aguid dispose enfin de koursis (autrefois Kéréma, Hesseïni ould Amtelaïd) et de deux amins.

L’_aguid ez Zebada_ commande aux Arabes de même nom, lesquels habitent la région du El Hémédiyé. Cette charge n’a que peu d’importance par elle-même. Elle ne valait que par la personnalité de celui qui en était titulaire, Aḥmed ould Moḥammed, fils de l’ancien aguid el Maḥâmid et de mérem Zenaba, sœur de Doud-Mourra. Ce dignitaire était très aimé du sultan, qui le combla de ses faveurs. C’est Aḥmed qui prenait le commandement du palais lorsque le souverain s’absentait pour se rendre au mont Thoréga ou pour aller à Mourra[258]. Aḥmed exerçait aussi les fonctions de aguid el Mâgné et de kamkalek ez Zioud (résidence à Am Loubia). Doud-Mourra avait concentré une puissance considérable entre les mains de Moḥammed ould Bechâra et de son fils, deux personnages qui lui étaient absolument dévoués — Aḥmed avait la réputation d’être très courageux. Lors d’une panique qui eut lieu à Abéché, où l’on criait à l’approche des Chrétiens, il fut le premier — et presque le seul — à prendre un fusil et à aller se placer devant le tata du sultan, afin de défendre Doud-Mourra. Après la prise d’Abéché, il embrassa la cause d’Acyl et resta aguid el Maḥâmid (son père avait été tué au combat de Djoua). Plus tard, Aḥmed fit défection, alla rejoindre Doud-Mourra dans le Zegâoua, combattit les partisans d’Acyl et fut blessé au combat de Biltin.

Le dignitaire qui porte le titre d’_aguid el Mâgné_ (ou tout simplement _El Mâgné_), est chargé d’administrer les Missiriyé ḥoumr. A l’armée, il commande l’avant-garde : lorsque le sultan part à la guerre, il le précède pour préparer son installation, de même que chez nous les fourriers précèdent la troupe. Le Mâgné habite à proximité du tata royal, dans la direction de l’Ouest. Mouṣṭafa, fils de Bechâra et de mérem Zara, remplit longtemps les fonctions d’aguid el Mâgné, sous Yousof et Ibrahim. Il était le premier mari de mérem Kakié, la femme d’Acyl. Un de ses fils lui succéda. Ce dernier fut remplacé par son frère et Doud-Mourra donna ensuite ce commandement à Aḥmed fils de l’aguid el Maḥâmid.

L’_aguid el Dri_ (ou tout simplement _El Dri_), administre les Missiriyé zourq. A l’armée, il commande l’arrière-garde : il inspecte les lieux après le départ du sultan et s’assure que rien n’a été oublié. Il habite également non loin de la demeure royale. El Mâgné et El Dri accompagnent toujours le souverain dans ses déplacements. Sous Ibrahim, la charge d’aguid ed Dri était occupée par ʿOmar, frère de l’aguid el Djaʿâdné Mouṣṭafa. Ghazali le remplaça par un Gourân, Mousa, qui fut tué en poursuivant Acyl. Doud-Mourra donna la succession au second fils de Bechâra et de mérem Zara, ʿAbd el Qâder. Plus tard, ce kademoul échut à Moḥammadi ould Brahim, marié à une parente du sultan.

L’_aguid el Baḥr_ avait le commandement du Baḥr el Ghazal et de la région de Ngourra, Aouni, Moïto. Le Kanem, quoique relevant du djerma, tomba par la force des choses dans la dépendance de l’aguid el baḥr, qui devait défendre ce pays contre les empiètements des Oulâd Slimân. Nous avons déjà parlé assez longuement de ce dignitaire, à propos des Kreda. Haggar Kebir quitta la charge d’aguid el baḥr pour devenir aguid er Rachid et fut tué devant Am Dem. Son successeur, Adem ould Keneticha, était très lié avec le djerma ʿOthmân, qui lui avait fait obtenir son commandement : il fut mis à mort par ordre de Doud-Mourra. Abou Zenat, fils d’Atoza, lui succéda et celui-ci fut remplacé par le Djellâbi Bâdjouri, un ancien chef d’Acyl. Bâdjouri resta fidèle à Doud-Mourra : du reste, une nouvelle trahison présentait pour lui trop de risques. Il nous a combattus à plusieurs reprises, depuis la prise d’Abéché, et a continué à faire preuve de l’audace qui le caractérisait. Notons, en passant, que cet homme a toujours réussi à sortir indemne de rencontres qui coûtèrent la vie à nombre d’autres personnages. Sait-il se dérober au moment voulu ?... Les Ouadaïens doivent certainement croire qu’il a un bon _mektoub_ (ou _aï_, ou _ouarga_ : écrit-amulette de marabout).

L’_aguid el Khouzam_ gouverne les Khouzam du Nord de la Bataḥ et les Naouïbé des environs d’Abéché. Du temps de Yousef, ce commandement était exercé par le tangtalek ʿAbd el ʿAziz, qui fut dépossédé par Ibrahim. Cet aguid fut remplacé par le Ouadaïen Moḥammed Emmaoureb, dont la charge passa ensuite à son ouakil[259] le captif gourân Yaïré. A ce dernier succéda ʿAbdallah, captif du sultan, qui se montra très dur envers les nomades qu’il administrait. En dernier lieu, Doud-Mourra donna ce kademoul de peu d’importance à l’ancien aguid el Djaʿâdné ʿAbdoullahi.

Acyl possédait aussi un aguid el Khouzam, Barkaï. Celui-ci fut enlevé tout jeune du Borkou par des Arabes Maḥâmid et emmené à Abéché, où il devint un petit touèr du sultan Yousef. Depuis l’intronisation d’Acyl à Abéché, Barkaï a été fait aguid er Rachid.

L’_aguid ed Debaba_ administrait le Debaba, le Mayaguené, les Arabes Yéssiyé d’Abouraï et de Bédanga et les Oulâd Mousa de Lemka-Mandélé. A la mort d’Abou Kouyouma, Ibrahim oueld Yousef reçut cette charge. Quand ce dernier devint sultan, il nomma Acyl aguid el Khouzam. Après la fuite du jeune prince en territoire français, Chérif Djaber, un Djellâbi de Nimro, fut appelé à le remplacer. Un Arabe, Chaḥadou, lui succéda. Celui-ci assista à l’entrevue d’Oum Melahi et conseilla à l’aguid el Djaʿâdné d’éviter tout conflit avec les chrétiens. Il était très lié avec le djerma ʿOthmân. Le commandement de l’aguid ed Debaba n’est plus que de très médiocre importance.

L’_aguid er Rachid_ gouverne les Arabes de même nom (fraction Azid), qui habitent la région appelée Dâr Rachid, au nord du Baḥr Salamat : pays du Baḥr Rachid et des lagunes Andouma, Bougdi et Fodio, hidjar de Boli, Zana, Idbo, Ramana, etc. Sous Ibrahim, le titulaire de cette charge était un esclave gourân, Guelma, qui adhéra à la révolte de Cherf eddin contre le sultan. Il se trouvait à la tête des conspirateurs qui assaillirent Ibrahim, lorsque celui-ci se retirait au pays des Guemr. Il conserva son commandement sous Aḥmed abou Ghazali et durant la lutte contre le djerma ʿOthmân, il resta avec Cherf eddin. Doud-Mourra le remplaça par l’aguid el baḥr, Haggar kebir, qui trouva la mort devant Am Dem. Guelma fut pris et décapité. Moḥammed abou Brahim reçut alors la charge d’aguid er Rachid et Idris, un esclave bidey de Doud-Mourra, lui succéda. Idris a été tué au combat de Djoua. Depuis lors, Acyl a donné cette charge à son fidèle Barkaï.

L’_aguid el Baṭaḥ_ a le commandement des Kouka de la Baṭaḥ : le titulaire de cet aguidat insignifiant était le troisième fils de Yousef, kolotong ʿAbd er Raḥman, à qui Ibrahim avait fait enlever un œil.

L’_aguid eṣ Ṣebâḥ_, établi à Bir Ṭouil, surveille la frontière du Darfour. C’est un captif sara, Fardjalla, qui avait ce commandement, du temps de Doud-Mourra. L’aguid eṣ Ṣebâḥ, d’Acyl fut fait prisonnier par les Massalat, lors du massacre de la colonne Fiegenschuh.

L’_aguid el Gourân_ avait dans ses attributions le commandement du Borkou et de certaines régions peuplées de Gourân. — Acyl avait donné ce kademoul à l’un de ses vieux partisans, Diado, qui fut tué, avec ses trois fils, au combat de Biltin.

L’_aguid el Moukhelaya_ (l’aguid de la besace) administrait les Kecherda de l’Est et une partie des habitants du Mourtcha. Le titulaire de cette charge était Attour, un Ouadaïen de la tribu des Kadjanga.

L’_aguid Guerri_ est le chef des touèrat et commande au dâr Tama et au dâr Sila. Un nommé Cherf eddin, qui remplissait ces fonctions, fut tué au combat de Djingéboa.

Le djerma qui était chargé d’exploiter le Kanem relevait théoriquement du grand djerma du Ouadaï ; dans la pratique, il était sous les ordres de l’aguid el baḥr. Cette charge n’est plus qu’un titre honorifique. Citons les derniers qui en furent investis : le djerma Selemna qui, sous Ibrahim, fut remplacé par le djerma Fatcha ; le djerma Chahadou, qui reçut ce commandement du sultan Ghazali et, sous Doud-Mourra, devint aguid ed Debaba ; enfin le djerma Gontrongo.

Selemna et Gontrongo étaient d’anciens touèrat et avaient été amenés tout jeunes au palais royal. Le djerma ʿAbdoullahi Gontrongo, un esclave baguirmien, avait aussi le titre de kamkalek.

Nous allons maintenant donner quelques renseignements d’ordre général sur les aguids et leurs troupes et sur la façon dont les grands du pays exploitent leurs provinces.

En principe, les fusils de toutes les troupes ouadaïennes appartiennent au sultan. Nous avons vu cependant que, étant donnée la puissance de certains dignitaires, il ne lui était pas toujours facile de disposer des armes de ceux-ci : Yousef n’osa pas sévir contre l’aguid er Rachid, Assad el Kebir, qui refusait de passer son commandement à Amin Goudjia, et Doud-Mourra ne put s’emparer des fusils et des munitions du djerma ʿOthmân, qu’après l’avoir fait empoisonner. Le sultan possède personnellement une grande quantité d’armes, avec lesquelles il pourvoit son contingent particulier.

En cas d’expédition, quand les troupes d’un seul aguid paraissent insuffisantes, le sultan les fait renforcer par le contingent d’un khalifa d’aguid ou même par tous les soldats d’un autre aguid. Les adjâouid sont indépendants les uns des autres et ne relèvent que d’Abéché. Cependant, dans une importante opération de guerre, l’un d’eux est désigné pour prendre le commandement des troupes ouadaïennes qui ont été rassemblées. Cette mission est temporaire et prend fin avec les circonstances qui ont provoqué la décision du sultan. Ce n’est qu’en cas de grande guerre que le souverain se met lui-même à la tête de toutes les forces du pays.

En temps ordinaire, les aguids les moins puissants sont pratiquement dans la dépendance des grands dignitaires. Ils y consentent souvent volontiers, surtout s’ils doivent leur kademoul à la protection de ceux- ci : ainsi le djerma ʿOthmân avait fait donner la charge d’aguid ed Debaba à Chahadou et celle d’aguid el baḥr à Adem ould Keneticha, deux hommes qui passaient pour être ses clients. Mais cette obéissance est toute volontaire. En mai 1906, Bâdjouri refusa nettement d’obéir à l’aguid el Djaʿâdné ʿAbdallah, qui voulait lui donner des ordres ; il y eut à ce sujet une dispute très vive entre les deux hommes, qui faillirent en venir aux mains : Bâdjouri, fort de son bon droit, n’hésita pas d’ailleurs à réclamer auprès de Doud-Mourra.

Nous savons que certains dignitaires ont des sous-ordres auxquels ils délèguent une partie de leur autorité. Généralement, ceux-ci détiennent une charge ou administrent un territoire : ils commandent à un nombre plus ou moins considérable de fusils, suivant leur notoriété, leur mission et surtout la volonté du chef qui les emploie. Quelques subordonnés des grands aguids ont parfois un commandement purement militaire ; ainsi le djerma ʿOthmân chargeait un de ses captifs, Kalamtam, des missions qu’il jugeait dangereuses ou tout au moins fatigantes : il en recueillait d’ailleurs tout le profit.

Les soldats ouadaïens sont racolés un peu partout, sans distinction de race où d’origine : il y a des Ouadaïens, des Arabes, des Gourân, des Bandas, etc. Certains d’entre eux sont des hommes libres ; mais la plupart sont des esclaves enlevés tout enfants dans les razzias et à qui on donne un cheval et un fusil lorsqu’ils arrivent à l’âge d’homme. Ils sont musulmans assez tièdes et s’enivrent fréquemment avec la merissé. Leur seul métier est la guerre ou plutôt le pillage : ils ne travaillent ni ne cultivent. Ils sont nourris par leur aguid, aux dépens du territoire que celui-ci a charge d’administrer. Ils obéissent en principe au sultan, en pratique à leur chef immédiat, qu’ils suivent et soutiennent toujours, surtout s’il est généreux. Bien entendu, ils n’ont pas d’uniforme.

Les soldats ouadaïens sont généralement à cheval et armés de fusils. Ils sont toujours accompagnés d’une nuée d’habitants des pays qu’ils traversent. Ces gens suivent volontairement ou sont réquisitionnés : les uns sont isolés ; les autres suivent avec leurs chefs de village ou de tribu, lorsque ceux-ci se joignent aux Ouadaïens. Alors que la majeure partie des troupes des aguids possède des fusils, les auxiliaires, eux, sont armés de lances, de sagaies, de sabres, de coutelas, voire de simples matraques. Ils tiennent les chevaux, portent les bagages, conduisent les animaux de prise. Au combat, ils capturent les chevaux sans maître, ramassent les fusils des morts, emportent les blessés ouadaïens et achèvent ceux de l’ennemi. Avant tout, ils cherchent à piller : c’est là ce qui les attire, car ils ne sont ni payés ni nourris.

Les marches se font sans ordre. Chacun sait quel est l’endroit vers lequel on se dirige, mais il est libre de marcher comme il lui plaît et à l’endroit où il veut ; aussi les colonnes des aguids ont-elles un allongement considérable. Le silence n’est pas observé : on ne peut du reste l’obtenir des noirs qu’avec une stricte discipline. Les cavaliers vont en avant, les hommes à pied suivent : ceux-ci sont tous d’excellents marcheurs ; ils couvrent des étapes considérables quand ils veulent attaquer l’ennemi par surprise. Il n’y a pas, à proprement parler, de service d’éclaireurs : les cavaliers qui sont devant renseignent ceux qui viennent derrière. Même négligence pour se garder dans les bivouacs : les hommes sont groupés autour de leur chef, auquel on construit une petite cabane : les chevaux sont au piquet près de leur maître, les fusils à portée de la main ; il n’y a ni avant-postes ni sentinelles. Le service de reconnaissance, en station ou en marche, n’est pas organisé : les nouvelles sont fournies par les isolés — généralement des Arabes — qui quittent le camp pour aller piller.