La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 2 (de 2)
Part 2
Les plus purs d’entre les Arabes jugent indignes d’eux de travailler la terre et, s’ils ont des villages, abandonnent ce soin à leurs captifs. Ce préjugé s’affaiblit avec la pureté de la race et l’on peut voir certains Salamat du Baguirmi, par exemple, faire la récolte et battre le grain, tout comme des Abou Semin ou des Kanembou. Notre occupation a pour résultat d’amener la disparition progressive de l’esclavage. Les entraves que nous apportons au commerce des captifs ne réjouissent guère les Arabes, lesquels ne comprennent pas et l’avouent d’ailleurs ingénument : « Qui donc travaillera la terre et fera venir le mil quand nous n’aurons plus de captifs ? »
Nous avons déjà dit, d’une façon générale, que la langue arabe du Tchad s’était conservée assez pure. Quelques mots ont cependant été empruntés aux langues des nègres :
_ngrinti_, du kanembou _ngouroutou_, hippopotame ;
_mérem_, du kanouri _mérem_, princesse ;
_korrorat_, du toubou _korroro_, cris, etc.
Il est possible de distinguer certaines différences dans les vocabulaires employés par les diverses tribus. Ainsi, quand on a vécu quelque temps avec les Ḥassaouna, on remarque que leur dialecte diffère quelque peu de celui employé par les Arabes de l’Est. De même, les Toundjour emploient certains mots qui leur sont particuliers ; et, si on ne comprend pas, ils s’empressent de dire : _da kelamna_[22] ; nous autres, Toundjour, nous parlons ainsi. Enfin, les anciens rabḥistes, que les indigènes du pays désignent sous le nom de _Tourk_, emploient parfois des mots et des expressions du Darfour. Détail à noter : le verbe _kan_, être, qui joue un rôle si important en arabe régulier et qu’on retrouve dans tous les autres dialectes, n’est pas employé dans la langue du Tchad.
« Nous nous représentons tous les Arabes d’Afrique, dit d’Escayrac de Lauture, comme des missionnaires armés ; Arabe et musulman sont pour nous des termes synonymes : le Soudan, cependant, renferme peut-être encore des Koreychites idolâtres ; c’est depuis trois, depuis deux, depuis un siècle seulement, pour la plupart, que les autres ont subi l’islam plutôt qu’ils ne l’ont reçu : l’islam les poursuivait à travers toute l’Afrique, ils avaient eu le temps d’oublier l’existence de ce prophète ennemi de leurs aïeux, quand le nom de ce prophète leur fut annoncé : ils ne se hâtèrent pas d’embrasser sa doctrine : les noirs, leurs voisins, plus crédules qu’eux, en furent les premiers néophytes ; plus d’une tribu koreychite se vit imposer l’islam par un prince du Soudan, ou y fut appelé par un apôtre noir[23]. »
Il faut bien se garder de croire à la lettre tout ce qui précède : du reste, la thèse de d’Escayrac de Lauture est _a priori_ fort paradoxale et nous savons déjà que M. René Basset l’a énergiquement combattue. En Afrique Centrale, Arabe et musulman sont également des termes synonymes, et les plus fidèles sectateurs de Moḥammed se rencontrent parmi les Arabes nomades. Il n’existe pas d’Arabes idolâtres, pas plus d’ailleurs que les Choa ne sont désignés sous le nom de Karda[24]. Pour les indigènes, la conversion de ces Arabes à l’islamisme se perd dans la nuit des temps, et la tradition les représente comme ayant toujours été musulmans. En tout cas, ils l’étaient déjà depuis longtemps au XVIIe siècle, lorsque ʿAbd el Kerim ben Djamé fonda le royaume du Ouadaï.
Ce que dit d’Escayrac de Lauture s’appliquerait bien mieux aux Toundjour, que cet auteur range, du reste, parmi les tribus non- qoreychites. Cette tribu, d’origine arabe, est venue au Soudan à une époque très reculée. Certaine tradition lui attribue une origine qoreychite[25]. D’autre part, on pourrait croire que la conversion des Toundjour à l’islâm est relativement récente. La dynastie du roi toundjour Daoud, si elle n’était pas absolument païenne, ne devait pas être indemne de pratiques fétichistes. En tout cas, nous avons entendu dire au Kanem que, lorsque les Toundjour furent chassés du Ouadaï, ils étaient encore _kirdi_. Notons, de plus, que l’accession tardive des Toundjour à la religion du Prophète semble être confirmée par l’usage qu’ils font de boissons fermentées (merissé, khall) et par ce fait qu’ils ne pratiquent pas l’excision des filles, alors que tous les Choa le font. On voit donc que les Toundjour se sont comportés comme les nombreuses populations noires actuellement musulmanes et qu’ils sont absolument distincts des autres tribus arabes. On pourrait les présenter comme les descendants directs des anciens Qoréïchites. Et cependant on se tromperait fort en le croyant. D’abord, M. René Basset nous fait remarquer que les Qoréïchites n’ont point quitté l’Arabie et qu’il n’y a pas eu de migration arabe païenne ; de plus, la tradition rapporte généralement que les Toundjour descendent des Beni Hilal ; et enfin la tribu en question n’est pas venue de l’Orient, elle est venue de Tunis[26].
Pour expliquer la tiédeur des sentiments religieux des Toundjour et la fâcheuse réputation de _kirdi_ qui leur fut faite autrefois, M. René Basset ajoute ce qui suit : « On peut croire que leur islâm s’était fortement relâché et qu’il y eut ensuite un renouveau. Cela s’est passé dans l’Afrique du Nord aux XIVe, XVIe siècles, et aussi dans l’Ouganda ; de même à Madagascar ».
Les Arabes sont d’assez bons musulmans : ils font les cinq prières quotidiennes, observent le jeûne du Ramadan et pratiquent quelque peu le payement de l’aumône de purification (_zakat_ : aumône légale que tout musulman est tenu de faire). Ceux qui font le pèlerinage de la Mekke sont très rares : ils sont plus nombreux parmi les autres indigènes, surtout chez les Pouls et les Haoussa de l’Ouest. Les meilleurs musulmans se trouvent chez les nomades, où l’on compte quelques fractions maraboutiques (Massarra, Mélékat, etc.). Mais ceux-là même ne sont nullement fanatiques et, tout comme les autres, font parfois passer leur intérêt personnel avant celui de la religion.
Les Arabes du Bornou et du Territoire militaire du Tchad appartiennent à l’ordre religieux des Tidjânia[27]. Cette confrérie, qui prêche la tolérance, est celle qui compte le plus d’affiliés dans toute la région : on ne trouve des Senoussia qu’au Ouadaï et dans les pays du Nord (Borkou, Mourtcha, etc.)[28]. Il faut dire d’ailleurs que beaucoup d’indigènes vivent dans une ignorance complète de toutes ces subtilités religieuses et qu’ils ne connaissent même pas les noms des diverses confréries[29]. Les Arabes ont toutefois conscience de certaines différences doctrinales entre musulmans, et c’est dans leurs tribus que l’on rencontre généralement ceux qui disent : _Ana Tidjâni_[30]. Ceux-là sont, pour ainsi dire, des musulmans de première classe et ils tiennent à ne pas être compris dans la masse des indigènes plus ou moins bien islamisés. Ils ont droit à plus d’égards que les autres. Nous nous rappellerons toujours le cri du cœur d’un Arabe nomade se précipitant vers Faqih Barka, parce qu’un tirailleur du convoi venait de le frapper avec une lanière : « _Ana Tidjâni_ ! », répétait-il.
Les Arabes sont très sobres et n’usent généralement ni de boissons fermentées ni de tabac. Ceux qui appartiennent aux tribus dégénérées du Sud ne sont que de bien tièdes musulmans, et certains d’entre eux boivent la merissé et chiquent le tabac : il n’est pas rare, au surplus, de voir l’un de ces Arabes prendre une femme fétichiste ou un fétichiste prendre une femme arabe.
D’Escayrac de Lauture a quelque peu exagéré l’incrédulité des Choa. Sans doute, certains d’entre eux font semblant d’observer le jeûne du Ramadan et vont, en réalité, se cacher dans leur case pour absorber de la nourriture ; mais nous remarquerons qu’une certaine pudeur les force cependant à sauvegarder les apparences.
Les principaux caractères de la population arabe, caractères d’autant mieux marqués que la tribu est plus pure, sont les suivants : ils sont intelligents, beaucoup plus que les autres indigènes ; mais ils sont aussi — et ce sont là de bien graves défauts — cupides, faux, cauteleux, menteurs et palabreurs[31]. Ils tiennent beaucoup à leurs troupeaux[32]. Ce sentiment est même quelque peu exagéré chez les nomades : la chose est naturelle, d’ailleurs puisque ceux-ci tirent leurs principales ressources de leurs bêtes laitières[33]. Pour les Arabes surtout, le bétail est le signe tangible de la richesse et représente nos pièces d’or. Aussi n’y touchent-ils pas et ne tuent-ils un bélier ou un taureau que dans des cas exceptionnels. Leur cupidité provoque des vols, des rapines et, par suite, des palabres interminables. Elle les conduit souvent au manque de dignité, et il n’est pas rare de voir un cheïkh influent venir demander un mouton, sous prétexte qu’il a faim.
Les Arabes sont superstitieux et se surchargent volontiers d’une foule de sachets contenant des versets du Qorân ; ils en mettent même au cou de leurs chevaux, pour les préserver de la maladie. Ces sentiments pieux ne les empêchent cependant pas, malgré les précautions prises pour donner au serment toute sa valeur, de mentir quelquefois sur le livre sacré. Assez cauteleux, ils abusent des protestations de dévouement et des marques d’humilité. Il faut reconnaître toutefois que certains chefs arabes ont de l’allure, mais ils exagèrent alors quelque peu la majesté de leurs attitudes. Cette remarque peut s’appliquer, par exemple, aux Dagana, dont Nachtigal avait déjà signalé « l’insupportable fierté ».
Afin de ne pas être obligés de vendre quelques têtes de bétail, les Arabes ne s’habillent pas comme ils pourraient le faire. Leur vêtement est formé d’un assemblage de bandes de coton (_gabaz_), cousues ensemble, et il peut ou non être teint en bleu (_tob_ et _khaleg_). On voit souvent, parmi les nomades, des gens extrêmement sales et déguenillés.
Les Choa qui possèdent des armes à feu sont très rares : leurs armes habituelles sont la lance, la sagaie et le couteau, qui se porte attaché au coude au moyen d’une bande de cuir.
Les mœurs et coutumes des Arabes ont été plus ou moins adoptées par les autres indigènes musulmans. L’excision des filles n’est toutefois pratiquée que par les Arabes et les Ouadaïens ; les Toundjour eux-mêmes, quoique d’origine arabe, ne se conforment point à cet usage. Tant qu’ils n’ont pas été circoncis, les enfants des deux sexes ne portent pas de costume et se parent simplement de quelques ceintures et colliers de perles. L’infibulation des jeunes filles se fait vers l’âge de six ans ; elle n’a pas lieu publiquement : elle est pratiquée à l’intérieur de la case par une femme de l’art. Quand la jeune fille sort de la case, pour mieux souligner l’importance de l’opération qui vient d’être accomplie, sa mère balaie le sol devant elle avec un rameau vert. La jeune fille met alors le _kamfous_ (bande de coton gabaga), qui passe entre les cuisses et, retenu par la ceinture de perles, sert à cacher les parties sexuelles. Plus tard, elle revêtira un vêtement de femme (_farda_).
La circoncision des garçons donne lieu à de grandes réjouissances. Elle se fait publiquement : chaque garçon s’efforce de paraître insensible lorsque le forgeron, armé d’un couteau, pratique l’opération[34]. Un appareil primitif, en paille tressée, est adapté au membre viril, en attendant la cicatrisation. Les jeunes circoncis défilent ensuite, les uns derrière les autres, au milieu de l’allégresse générale. Pendant quelques jours, ils ont le droit de prise et peuvent puiser dans tout ce qui passe à leur portée : dans la pratique, il n’y a guère que les poules du village qui aient à pâtir de cet état de choses.
Tout séducteur d’une jeune fille est tenu de l’épouser ; sinon, il est condamné à une amende. Les filles séduites sont d’ailleurs très mal vues, surtout chez les nomades : l’enfant naturel est appelé dédaigneusement _ferekh el boumi, ferekh el haram_.
_el goult temmètah_ : j’ai fait ce que je disais :
_ferekh el boumi chilt j’ai pris mon bâtard dans le dos gogéta_
_oudja’ni, derb er ridjal j’ai été malheureuse et j’ai abandonné le khallètah_. chemin des hommes.
_berberé annayé_ ; le sorgho est vert ;
_fi lélet machi dans la nuit je vais pleine de kholdjïa_ ; lassitude ;
_ana bénéyé ’adjuz....._ je suis une vieille jeune fille[35].....
Les jeunes filles sont nubiles à l’âge de douze ou treize ans. Elles se marient très jeunes. Le mariage est d’ailleurs une affaire qui se traite entre le futur époux et les parents de celle qu’il désire : celle-ci n’a pas à donner son avis et doit s’incliner devant la volonté paternelle. Le prétendant est tenu de verser une dot aux parents. Cette dot, fixée par un accord entre les deux parties, consiste en bétail, thalers, bijoux, vêtements, etc. Elle est d’autant plus forte que la position sociale du père de la jeune fille est plus relevée : la beauté de celle- ci n’entre nullement en ligne de compte.
Le mariage est célébré par le faqih, qui récite la Fatiḥa et reçoit une obole du mari. Toutefois la jeune fille demeure encore quelque temps avec ses parents. Le jour où l’union doit être consommée, un pagne blanc[36] est disposé sur le lit nuptial. Si la jeune fille était vierge, ce pagne est placé le lendemain sur la case, ou accroché à un arbre, et l’heureux époux apporte à son beau-père un autre pagne blanc, tout neuf : on bat alors le tam-tam à tour de bras, les femmes poussent des yous-yous[37] et tout le monde célèbre la vertu de la jeune épouse. Si, au contraire, le mari a été déçu, il jette le pagne nuptial aux pieds de ses beaux-parents et le mariage peut être rompu : les parents sont alors accablés de honte et, en cas de rupture, ils doivent restituer la dot.
Chez les Arabes assez purs de la région du Nord (_ʿArab ḥoumr_)[38] les mœurs sont plus sévères que chez les Arabes métissés des pays du Sud (_Arab zourq_)[39]. Les femmes des Choa du Bornou, par exemple, ne savent pas toujours se garder de la licence des mœurs qui règne dans ce pays, et certaines d’entre elles se conduisent comme les plus débauchées Bornouanes.
Le complice de la femme adultère peut être puni d’une amende. Quant à la femme, si sa conduite ne s’améliore pas, elle est répudiée par son mari. Le divorce est prononcé par le faqih : s’il est prononcée en faveur du mari, la dot est remboursée ; dans le cas contraire, elle reste acquise aux parents de la femme. Si les torts sont communs, la femme ne restitue qu’une partie de la dot.
Les femmes arabes, comme toutes les autres femmes indigènes du pays, sont habillées d’un simple pagne, attaché à la ceinture ou au-dessus des seins ; le mari, peu généreux, le leur laisse user jusqu’à la corde. Ce vêtement n’est généralement propre que quand il est neuf[40]. Dans certaines tribus nomades, les femmes portent une peau de mouton autour des reins.
La narine droite des femmes est percée d’un trou, dans lequel elles introduisent un petit cylindre de corail, un anneau d’argent ou de perles, ou un petit morceau de bois. Le bord des paupières et les sourcils sont teints en bleu, au moyen de la poudre d’antimoine (_koḥl_)[41]. Les lèvres et les gencives ont également une couleur bleue, obtenue en les piquant jusqu’au sang avec des épines d’acacia et en les frottant avec de l’antimoine ou — pour les gencives — avec une mixture dans laquelle il rentre de la bile de bœuf. Tout ce bleu ne donne d’ailleurs pas un aspect désagréable au visage, tant que la femme est jeune. Mais, avec l’âge et à la suite d’opérations répétées, les lèvres s’épaississent et prennent alors un aspect spongieux assez répugnant. La brosse à dents des indigènes (_souak_) est fournie par un certain arbuste (salvadora persica) ; ce petit bâtonnet est arrangé en forme de pinceau, et les indigènes s’en servent constamment : leurs dents sont très blanches.
Les cheveux des femmes arabes sont généralement arrangés en petites tresses, qui encadrent le visage. Mais les femmes des tribus du Sud se sont plus ou moins inspirées de ce qu’elles voyaient autour d’elles : certaines adoptent la coiffure bornouane, d’autres la coiffure ouadaïenne ; d’autres encore ne portent que quelques grosses tresses, dont l’une, recourbée sur la nuque, rappelle la djemiré des femmes lisi, etc. Elles passent toutes du beurre sur leur chevelure, sans mesure parfois, et c’est alors bien peu esthétique[42].
Les femmes arabes aiment beaucoup la parure : ceintures de perles qu’elles mettent sous le vêtement, à même la peau ; colliers de perles, de corail, d’ambre ; bracelets et anneaux de pieds en cuivre ou en argent ; écrits-amulettes dans des sachets en cuir, talismans, etc. C’est évidemment lorsqu’il y a tam-tam qu’elles se parent de tout ce qu’elles ont de plus beau.
_zerga ghannaé_ l’endroit du tam-tam est noir de monde
_el benat desso es soaraï_ les jeunes filles ont mis leur bracelet
_loummou el fogara_ les faqihs se sont réunis
_ketebou el aï_ (_ouarga_) ils ont écrit des amulettes.
Les danses et divertissements des Arabes varient avec la tribu. Chez les nomades du Nord, les hommes se mettent en ligne et tournent autour de l’instrument, en agitant leurs armes : quelques-uns d’entre eux chantent. Deux ou trois femmes passent un vêtement d’homme (_khaleg_) et se joignent à la danse. Si le tam-tam est donné en l’honneur de quelqu’un, les hommes, toujours en ligne, se dirigent vers lui, en sautant en cadence sur l’un et l’autre pied. Arrivés tout près de celui- ci, ils s’arrêtent et agitent leurs armes : c’est le salut. La personne saluée et ceux qui sont assis autour d’elles se lèvent alors et répondent en agitant également leurs armes. Puis, les danseurs font demi-tour et reviennent de la même façon que précédemment à côté de leur _noungara_ (grand tambour).
Chez d’autres Arabes, les hommes, en armes, sont placés les uns derrière les autres et leur cercle tourne en cadence autour de l’instrument.
Les femmes peuvent aussi prendre part à la danse et former un second cercle, à l’intérieur de celui des hommes. Chez les Salamat, par exemple, les hommes balancent les bras, qu’ils ont passés à l’intérieur de leur boubou flottant ; les femmes chantent et agitent leurs bras ballants, l’un en avant, l’autre en arrière, tout en fléchissant sur leurs jambes. Puis les deux cercles s’arrêtent : danseurs et danseuses se font face et, presque ventre contre ventre, se trémoussent d’une façon quelque peu obscène. Ils recommencent ensuite à tourner.
Si les femmes sont seules, elles peuvent se contenter de chanter en frappant dans leurs mains ; ou bien elles agitent leur pagne, comme les Boulala ; ou bien encore elles balancent les bras, l’un en avant, l’autre en arrière, en sautant autour du tambour, etc., etc.
La nuit, dans les villages, on entend parfois chanter : le chœur des femmes attaque et celui des hommes reprend.
La fantasia des Choa ne présente rien d’extraordinaire. Les cavaliers, rangés en ligne, arrivent au grand galop, s’arrêtent pour saluer, puis repartent ; chacun d’eux se détache ensuite successivement, en faisant donner au cheval toute sa vitesse et en lançant des sagaies le plus loin possible.
Quand un décès se produit, les femmes se rassemblent à la case du défunt pour faire leurs lamentations. Le corps est immédiatement lavé à l’eau chaude et enveloppé dans un linceul, formé de gabag cousus ensemble : on parfume ce linceul en faisant brûler certaines plantes (chibé zerga, bondiyé).
L’inhumation a lieu dans la brousse, à peu de distance du village. Le cadavre est placé dans la fosse, sur le flanc droit, face à l’est.
« Lorsqu’un Arabe meurt, il est fait huit parts de sa succession. Une seule part est accordée à la veuve. Les enfants héritent des sept autres parts ; à leur défaut, le père ; puis, les frères et sœurs consanguins. Ces sept parts sont divisées à nouveau, en tenant compte de cette règle générale : chaque héritier mâle (fils ou frère) doit recevoir une part double de celle qui revient à chaque héritière (fille ou sœur). Lors du décès de la femme, il est fait quatre parts de ses biens. Le veuf en prend une seule, et les enfants s’adjugent les trois autres. A défaut d’héritiers directs, les frères et sœurs consanguins se partagent la succession par moitié avec le mari. Quelques faqihs du pays, cependant, favorisent beaucoup moins le veuf, dans chacun de ces deux derniers cas[43]. »
Les différends sont portés devant le faqih. Celui-ci, après avoir écouté les plaideurs, ouvre son Qorân et cherche un passage qui se rapporte vaguement à l’affaire en question. Il psalmodie à haute voix quelques phrases, auxquelles les plaideurs ne comprennent goutte, et rend ensuite sa sentence. Inutile de dire que les fogara, même les plus instruits et les plus considérés, ne sont pas d’une impartialité à toute épreuve et qu’ils acceptent volontiers les cadeaux. C’est pourquoi les deux parties ne s’entendent pas toujours sur le choix d’un faqih.
Nous avons déjà dit que les Arabes habitaient le Bornou, le Territoire du Tchad, le Ouadaï et le Darfour.
Les Choa sont nombreux au Bornou : Nachtigal évalue leur nombre à environ 100.000 âmes. Ils vivent sous l’autorité du sultan Guerbeï, chez les Anglais, et du sultan ʿOmar Sanda, chez les Allemands. Ces Choa comprennent des Arabes du groupe venu de l’Est et la majorité des Ḥassaouna. Ils habitent surtout la région comprise entre le Chari, le Mandara et le Ngoumati : ils sont particulièrement nombreux dans ce dernier district. Quelques-unes de leurs tribus se sont conservées assez pures : certaines migrations d’Arabes au Bornou sont d’ailleurs récentes, et une des plus sérieuses (Khouzam et Oulâd Hemed) a eu lieu au commencement du XIXe siècle.
Ces Choa sont sédentaires. Ils se déplacent quelque peu avec leurs troupeaux pendant la saison sèche, mais l’hivernage pluvieux du Bornou les force à avoir des villages. Ils sont baggara : ils possèdent beaucoup de bétail et la vente du beurre, dont ils approvisionnent les marchés du pays, constitue pour eux une source importante de revenus. Ils font travailler la terre par leurs captifs : disons, en passant, que les Arabes ne maltraitent pas les esclaves et que ceux-ci sont relativement bien soignés.
Ces Arabes sont plus riches que ceux du Territoire. Il y a une raison bien simple à cela : les premiers n’ont pas eu, comme les seconds, à supporter les razzias incessantes des Baguirmiens et des Ouadaïens. Les Choa du Bornou n’ont jamais été maltraités par les sultans de ce pays, auxquels ils rendirent parfois de signalés services. C’est ainsi que le cheïkh Moḥammed el Amin fut vaillamment secondé par les Choa, dans sa lutte pour la reprise du Bornou : signalons, entre autres, parmi ces auxiliaires, les cheïkhs Mallem Terab et el Gôni Dris, des ’Aouada, et Brahim Abdellahi, des Oulâd Hemed. Ajoutons que les Arabes ont particulièrement vécu dans d’excellents termes avec Rabaḥ et ses Arabes Dialiin. Enfin, il faut dire également que les terres du Bornou sont bien plus fertiles que celles de la rive droite du Chari. C’est pourquoi, tout en faisant la part de leur habitude de se plaindre et de se dire pauvres et misérables, il faut reconnaître que nos Arabes ont raison lorsqu’ils déclarent que leurs frères du Bornou sont plus riches qu’eux. Les mêmes expressions reviennent toujours sur leurs lèvres : « _Nihna Arab mesâkin. Maʿindna el mal. Hiné el mal ouaïn ?... Hinak, fi dâr Bornou, el Arab indhoum regig ketir, khoulgan ketir, gours ketir ou mal misl et terab..._ »[44].
Ils veulent bien reconnaître également que, à l’heure actuelle, ils sont beaucoup mieux traités que les Arabes du Bornou. C’est, en tout cas, l’avis de ceux d’entre eux qui ont un peu voyagé « _Fransis iarfou bes trig adil, trig el haqq_ »[45], nous disait un faqih qui connaissait très bien le Bornou.