La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 2 (de 2)

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PUBLICATIONS DE LA FACULTÉ DES LETTRES D’ALGER BULLETIN DE CORRESPONDANCE AFRICAINE

* * * * * Tome XLVIII * * * * *

LA RÉGION DU TCHAD ET DU OUADAÏ

* * * * * ANGERS. — IMPRIMERIE ORIENTALE A. BURDIN ET Cie, 4, RUE GARNIER. * * * * *

LA RÉGION DU =TCHAD ET DU OUADAÏ=

PAR HENRI CARBOU ADMINISTRATEUR ADJOINT DES COLONIES

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Études ethnographiques. Dialecte toubou

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TOME SECOND

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Accompagné d’une carte.

[Décoration]

PARIS ERNEST LEROUX, ÉDITEUR 28, RUE BONAPARTE, VIe. * * * * * 1912

LES ARABES

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LA POPULATION ARABE

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Les Arabes ont exercé une influence considérable dans l’Afrique centrale par la diffusion de leur religion, de leurs mœurs et de leur langue. Il faut dire d’ailleurs qu’ils sont très nombreux et que, vivant au milieu des autres indigènes, ils se sont parfois mélangés à ceux-ci : citons, parmi les fractions issues d’un mélange d’Arabes et de nègres, les Toundjour, les Boulala et surtout la tribu si importante des Salamat.

Au début, les Arabes, nouveaux venus en Afrique, n’étaient pas en état de réduire par la force les groupements fétichistes qu’ils trouvaient devant eux. Ils paraissent avoir employé partout le même mode de pénétration pacifique, pour asseoir progressivement leur influence chez les populations nègres. Par la suite, les demi-Arabes et les nègres arabisés que furent leurs descendants, créèrent les divers royaumes de l’Afrique Centrale.

Nous avons montré que la tradition attribuait à des Arabes la fondation de l’antique royaume du Kanem. De même, le royaume du Ouadaï fut, plus tard, organisé par la population arabe des Toundjour. Ceux-ci furent remplacés par une nouvelle dynastie arabe, celle de ʿAbd el Kerim ben Djamé, dont le sultan Acyl et son ennemi Doud-Mourra sont deux descendants. Au Darfour, où ils régnaient également, les Toundjour se virent enlever le pouvoir par des princes métissés de sang arabe.

La langue arabe est très répandue dans tout le pays[1]. Elle est généralement connue des Nouba[2] et parfois aussi des Kirdi.

La force des armes ou simplement la force des choses ont donc changé complètement la physionomie de toute cette partie de l’Afrique, qui est actuellement une région arabisée. Certaines populations, réfugiées dans les îles du Tchad (Boudouma, Kouri)[3] ou dans les montagnes du Sud (Melfi, Bédanga, Boullong, Guéra, Abou Telfan, etc.), ont gardé longtemps — ou même gardent encore — les mœurs et les pratiques du fétichisme. Mais, du moment que notre occupation a fait cesser les luttes intestines qui désolaient ce pays et que, n’ayant plus à craindre d’être réduits en esclavage, les fétichistes peuvent entrer en relations avec les populations musulmanes avoisinantes, il est évident que les progrès de la religion de Moḥammed et de la langue arabe seront beaucoup plus rapides que par le passé[4].

Cette extension de l’islamisme n’est d’ailleurs pas due aux exhortations de prêtres fanatiques et à une propagande intense. Tous les indigènes musulmans ne pratiquent pas leur religion avec une ferveur exemplaire et beaucoup d’entre eux transgressent même les règles de vie les plus élémentaires établies par le Qoran, notamment en ce qui concerne la prohibition des boissons fermentées. Mais le fait d’avoir embrassé l’islamisme confère une sorte de noblesse et donne le droit de parler avec le plus profond mépris des _Kirdi_, c’est-à-dire de tous ceux qui ne sont pas musulmans, qu’ils soient fétichistes ou chrétiens[5]. Ajoutons, d’ailleurs, que les progrès de cette religion s’expliquent par sa supériorité sur les pratiques fétichistes, parce qu’elle est à même de donner une certaine culture, et celui qui sait lire et écrire est très considéré des indigènes, et enfin parce que sa simplicité lui permet de s’adapter merveilleusement à ce milieu de nègres au cerveau primitif.

Les Arabes sont nombreux dans toute cette partie de l’Afrique : ils habitent le Bornou anglais, le Bornou allemand, le Territoire du Tchad, le Ouadaï et le Darfour. Ils peuvent être divisés en deux groupes, et les tribus de chacun de ces groupes ont entre elles d’étroites relations de parenté.

Au Bornou et dans le Territoire du Tchad, les Arabes sont appelés _Choa_ par les autres indigènes[6] : les Bornouans, les Kanembou et les Kotoko disent _Choa_ ; les Baguirmiens _Chiwa_ et _Choua_ ; les Boulala _Sôougué_[7].

Ce furent les explorateurs Denham et Clapperton qui signalèrent, pour la première fois, la présence d’une population arabe sédentaire vivant dans la région du lac Tchad, principalement du côté du Sud. « Les Arabes Choua, disaient les explorateurs de 1823, sont une race très extraordinaire. Ils présentent très peu de ressemblance avec les Arabes du Nord. Leur physionomie est belle et ouverte, le nez aquilin, l’œil bien fendu, la peau d’une nuance légèrement cuivrée. Ils sont tout à la fois rusés et courageux. L’arabe qu’ils parlent est presque du pur égyptien. »

Ce nom de Choa n’appartient pas à la langue arabe. Il est donc inutile de chercher à le rapprocher de celui des pasteurs chaouia de l’Algérie orientale ou du Maroc[8].

« La population arabe des Choa, dit Barth, est venue exclusivement de l’Orient, à une époque relativement récente ; des documents historiques font remonter à un peu plus de deux siècles et demi sa présence dans le Bornou, ou tout au moins dans le Kanem[9]. »

D’Escayrac de Lauture, dans son _Mémoire sur le Soudan oriental_, partage tout à fait ce sentiment. Il n’hésite même pas à considérer ces Arabes comme les représentants des anciens Qoréïchites, émigrés de l’Arabie vers la dixième année de l’hégire (631 de l’ère chrétienne). « On sait, dit-il, que les Koreychites persécutèrent les premiers musulmans et que ceux-ci se réfugièrent auprès du roi d’Abyssinie : ils regagnèrent plus tard l’Arabie, mais le fait de leur émigration en Afrique montre qu’à cette époque les Arabes du Hedjaz savaient chercher un refuge de l’autre côté du golfe, et n’avaient pas besoin pour pénétrer dans le Soudan de passer par l’isthme de Suez. Les Koreychites, toujours ennemis du Prophète, le menacèrent bientôt de plus près : Moḥammed fut contraint de se réfugier à Médine (alors Yatreb). Médine s’arma pour l’islam : la Mecque se prépara moins à défendre ses idoles qu’à repousser un dieu qui la gênait et un prophète qu’elle détestait. La Mecque fut vaincue et ses idoles renversées : son chef, Abou Sofian, acheta la vie et la conservation d’une partie de sa grandeur au prix d’un simulacre de conversion : les Koreychites durent imiter leur chef ou quitter leur patrie : abandonner la tradition ou les toits de leurs ancêtres. La tradition avait pour elle des siècles sans nombre et la vie nomade avait été longtemps celle de la plupart d’entre eux : peu attachés au sol, ne connaissant d’autre patrie que la tribu, beaucoup de Koreychites se décidèrent à émigrer, emportant avec eux l’esprit indépendant de la vieille Arabie, ne laissant derrière eux qu’une ville transformée en couvent, un temple profané, des idoles redevenues poussière.

« L’Arabie ne leur offrait point un refuge assez sûr : si les murs de la Mecque n’avaient pu les défendre, ceux de Tayef ne pouvaient les mettre à l’abri des poursuites du Prophète qui déjà couvrait la campagne de corps de cavalerie ; chargés de la mission pacifique, dit Abou-el-Féda, de recueillir des conversions : ce qu’il fallait d’ailleurs aux émigrés, ce n’était point l’hospitalité précaire d’un autre peuple, mais des terres vacantes, des pâturages sans maître et de vastes espaces où leur vue pût s’étendre sans rencontrer d’autres hommes.

« L’Afrique leur offrait tout cela, car physiquement l’Afrique n’est qu’une grande Arabie : ils passèrent la mer Rouge et pénétrèrent dans le Soudan.

« Étaient-ils nombreux ? Je l’ignore : l’histoire écrite n’en fait pas mention : traitée par des néophytes du nouveau culte, elle s’est bornée à enregistrer des conversions, passant prudemment sous silence la protestation acharnée de ceux dont l’assentiment était le plus nécessaire. Abou-el-Féda rapporte quelques propos tenus par les Koreychites contre le Prophète et son culte, mais il ne dit pas ce que devint le grand nombre de ceux qui ne se convertirent point, où se réfugièrent ceux que Khaled eut à combattre en entrant dans la ville.

« On sait que les Koreychites constituèrent jadis une puissante nation ; ils ne forment plus aujourd’hui dans le Hedjaz qu’une petite tribu, dont Burckhardt évaluait les forces à 300 fusils. On peut admettre du reste que le nombre des émigrés ne fut pas considérable, car, dans une grande partie du Soudan occidental, les Arabes paraissent s’être glissés par familles, dont le temps seul a pu faire des tribus considérables. J’ajouterai que les migrations sont un accident si fréquent dans la vie des peuples arabes, que leurs historiens peuvent souvent n’y pas faire attention et les passer sous silence.

« Quoi qu’il en soit, la grande voix de la tradition des Arabes soudaniens perce le silence de l’histoire écrite par leurs ennemis : presque tous les Arabes du Soudan se disent Koreychites et sont reconnus pour tels : leur langue altérée un peu par le temps, accrue de quelques mots empruntés aux vocabulaires des nègres, est cependant encore la langue du Hedjaz plus harmonieuse, plus concise, plus énergique, plus grammaticale et plus arabe que les jargons parlés en Égypte et dans le Gharb[10]. »

Vivien de Saint-Martin partage l’opinion de d’Escayrac de Lauture. « Que devint, dit-il, cette population émigrée des Koréïchites ? L’histoire ne le dit pas, et c’est la tradition des tribus africaines qui répond, si elle est fidèle, à cette question que l’on s’est posée. Fidèle, tout indique qu’elle l’est en effet. A quelle autre branche de la famille arabe les Choua pourraient-ils se rattacher ? Ce n’est pas aux tribus établies sur le Nil ou en Nubie depuis les temps anciens, à celles que mentionnent les auteurs grecs et latins ; car si elles ont conservé l’idiome natal, c’est avec de profondes altérations, qu’explique assez leur long contact avec les populations natives de l’Éthiopie. On ne saurait songer non plus aux expéditions musulmanes sous les Khalifes, car aucune ne fut dirigée vers ces parties intérieures du Soudan oriental, où le culte de Mahomet n’a pénétré qu’à des époques relativement très récentes. Il ne reste donc, à ce qu’il semble, que l’émigration koréïchite, qui seule peut rendre raison et de la route suivie par la colonie arabe du Bornou et de la pureté avec laquelle les Choua conservent la langue koréïchite du Hedjaz[11]. »

Nous avons déjà vu que ce nom de Choa était celui que certaines populations donnaient aux Arabes. Ce nom ne prouve rien d’ailleurs, car une même peuplade peut être appelée de façons différentes par ses différents voisins : les habitants du Kanem, qui se donnent le nom de Ianembô, sont appelés Aoussâ par les Toubou et Hamedj par les Arabes ; de même, les Toundjour sont appelés Kourâda par les Toubou, et les Ouadaïens portent les noms variés de Wadaï, Borgou, Koursada et Kouga. Si l’on ne peut pas toujours s’expliquer les noms de population employés par les indigènes, ces derniers sont parfois aussi embarrassés que l’Européen. D’autre part, les Choa ne sont pas groupés dans une région bien déterminée, et c’est une erreur de croire que leur nom servit à désigner une population arabe tout à fait particulière, habitant le Bornou, le Baguirmi et le Kanem.

En réalité, les Arabes de l’Afrique Centrale sont diversement nommés par les indigènes des contrées où ils résident : Choa, Aroua, Aramka et Solong[12]. Les rivalités, les migrations ont amené assez souvent le morcellement des tribus, dont on retrouve les fractions aux quatre coins du pays. C’est ainsi qu’il y a des Khouzam[13] au Bornou, au Baguirmi, au Ouadaï et au Darfour. Il est donc inexact de dire, en parlant des Choa de la région du lac, que « ces Arabes ne se sont jamais confondus avec les tribus voisines du Ouadaï et du Darfour ». Il y a des Choa nomades, il y en a de sédentaires ; mais cette division en nomades et sédentaires ne répond à aucune particularité ethnique : les circonstances seules ont amené certaines tribus à se fixer dans les régions humides du Sud, où elles ont été forcées de renoncer à la vie errante de leurs ancêtres.

Certains Arabes du Bornou et du Territoire du Tchad sont apparentés à ceux du Ouadaï et du Darfour. Tous les Arabes de l’Afrique Centrale sont d’ailleurs absolument distincts des tribus arabes, ou d’origine arabe, telles que les Oulâd Slimân, les Toundjour, les Dialiin, etc., qui ne se rattachent pas aux deux groupes dont nous avons parlé. Nous donnerons parfois aux Arabes le nom de Choa, terme impropre du reste, parce que localisé. Voyons maintenant quelles sont leurs principales divisions.

« Que les Choa soient venus de l’Orient, écrit Vivien de Saint-Martin, c’est ce qui ne saurait être l’objet d’un doute. » Cela n’est pourtant vrai qu’en partie : les Choa forment deux groupes bien distincts, l’un venu du Nord, l’autre venu de l’Est. Les tribus du premier et certaines tribus du second se sont rencontrées dans la région du Tchad et, depuis lors, ont vécu côte à côte sur les bords du Chari et surtout au Bornou.

Le groupe du Nord aurait suivi la côte depuis l’Égypte jusqu’à la Tripolitaine, en marchant vers l’Ouest par conséquent : d’où le nom de _Ḥassan el Gharbi_[14] donné à son chef, et serait ensuite venu s’installer dans les pays du Tchad. C’est le groupe des Hassaouna. L’autre groupe serait venu de l’Est par le Kordofan et le Darfour. Les différentes tribus de ce groupe se réclament de ʿAbdoullahi el Djoheïni, qui semble être l’ancêtre commun. Mais ces tribus sont tellement dispersées depuis le Bornou jusqu’au Darfour que le nom de Djoheïna, donné à l’ensemble des Arabes qui constituent ce groupe, est assez rarement employé. Les Ḥassaouna, au contraire, ne se trouvent qu’au Bornou et à l’est du lac, depuis Fort-Lamy jusqu’au Kanem.

Ces Arabes sont-ils d’origine qoréïchite ?...

Les arguments que l’on a fait valoir, à l’appui de cette thèse, peuvent, en somme, se réduire à ceci : les Choa sont d’origine qoréïchite parce que la tradition le dit, parce qu’ils sont venus de l’Est, parce qu’ils ont conservé assez pure la langue du Hedjâz et enfin parce les Qoréïchites, après leur départ d’Arabie, doivent s’être réfugiés au Soudan.

Est-il bien sûr, tout d’abord, que « la plupart des Arabes du Soudan se disent Qoreychites » ? Nachtigal n’en parle pas et, pour notre part, nous ne l’avons jamais entendu dire. Les renseignements que les Arabes donnent sur leurs origines sont d’ailleurs assez vagues. On peut en déduire toutefois ce que nous avons déjà rapporté, au sujet de leur division en deux groupes. Quant aux généalogies, nous ne savons trop quelle confiance il faut leur accorder. Elles sont utiles, parce qu’elles permettent de grouper les tribus d’une manière rationnelle, mais elles paraissent quelque peu fantaisistes en faisant remonter ces tribus aux proches parents du Prophète : les Ḥassaouna se réclament de ʿAli el Kerrar, cousin et gendre de Moḥammed, et les Arabes venus de l’Est font remonter leur généalogie à ʿAbd el Moṭṭaleb, grand-père et tuteur de Moḥammed[15].

Nous avons déjà dit ce qu’il fallait penser de l’unique direction d’arrivée des Choa dans la région du Tchad.

L’argument relatif à la pureté de la langue semblerait plus sérieux. Notre étude pratique d’arabe centre-africain traite du dialecte généralement employé dans les pays, aussi bien par les Arabes que par les populations voisines. Mais les Arabes, surtout les nomades du nord du Ouadaï (Oulâd Râchid et Maḥâmid), parlent une langue plus pure. Nachtigal remarque que les Choa du Bornou « ont presque conservé dans son antique pureté la langue de la péninsule arabe »[16] et que « la prononciation et les expressions rapprochent leur dialecte de l’arabe que parlaient autrefois les Bédouins de l’Arabie »[17]. M. Gaudefroy- Demombynes dit également que le vocabulaire arabe du Tchad « a un caractère bédouin et oriental très net ». Enfin, M. René Basset nous signale qu’il y avait plusieurs dialectes bédouins dans l’ancienne Arabie et que Nachtigal aurait été bien en peine d’établir leur différence.

Le dernier argument n’a que peu de valeur par lui-même.

M. René Basset n’attache aucune valeur à l’opinion de d’Escayrac de Lauture sur les Arabes du Soudan. Il relève d’ailleurs quelques inexactitudes dans le passage que nous avons cité : contrairement à ce que croit d’Escayrac de Lauture, les historiens arabes nous ont conservé le souvenir des luttes entre Arabes musulmans et Arabes païens, du reste, il y a eu des historiens arabes chrétiens, sans parler des historiens syriaques ou grecs chrétiens, contemporains ou postérieurs ; Abou ’l Féda dit que les Qoréïchites se convertirent à l’islamisme et n’émigrèrent point, M. René Basset fait remarquer à ce sujet qu’Abou ’l Féda n’est que l’abréviateur d’Ibn el Athir, qui a abrégé Tabari ; les Qoréïchites formaient la caste dominante à la Mekke, et ne constituaient pas du tout une puissante nation ; enfin le dialecte du Tchad n’est pas la pure langue du Hedjâz.

Pour conclure, le savant doyen de la Faculté des Lettres d’Alger dit formellement _qu’il n’y a pas eu_, en 634, d’émigration de Qoréïchites de la Mekke en Afrique. Il constate que d’Escayrac de Lauture affirme _sans aucune preuve_ l’émigration en question, et il ajoute que cet auteur eût été d’ailleurs bien embarrassé de citer un texte arabe à l’appui de sa thèse. Selon M. René Basset, les pages que nous avons citées sont un roman sans aucune base autre que l’imagination de d’Escayrac de Lauture. Il dit également, au sujet de l’opinion de Vivien de Saint-Martin, que celui-ci manque totalement de critique historique. « Remarquez, dit-il, l’absurdité du raisonnement de ces deux auteurs : les Qoréïchites émigrent pour fuir la nouvelle religion (l’islam) et ce sont eux qui la propagent en Afrique ! Quand l’ont-ils embrassée ? »

Les Arabes ont poussé assez avant vers le Sud et on les trouve dans des régions telles que le Baḥr Salamat, le Baguirmi et le Mandara. Mais, pour vivre dans ces pays, inondés pendant l’hivernage et infestés par les moustiques et les grosses mouches, ils ont dû renoncer à la vie nomade et se mélanger aux diverses populations noires. Les Salamat, qui forment la transition entre les Arabes restés assez purs et les autres indigènes, constituent la tribu la plus méridionale.

Dans les différentes tribus arabes, la pureté de la race, le genre de vie et les mœurs dépendent de la position qu’elles occupent sur la carte. Les Arabes des régions sablonneuses du Nord sont _abbala_[18] et par conséquent nomades. Ils se sont conservés assez purs et, si les mœurs de certains d’entre eux, — des Maḥâmid, par exemple — ont subi quelques modifications par suite du voisinage des Ouadaïens, ces Arabes n’en restent pas moins fidèles, dans l’ensemble, à beaucoup de traditions de leurs ancêtres.

Prenons, au contraire, les Salamat et les Hémat du Sud, qui vivent au milieu de populations non arabes, et souvent à côté de fétichistes. Le teint est alors très foncé, presque aussi noir parfois que celui de la population avoisinante. Notons cependant que, quelle que soit la proportion de sang noir qui se trouve chez ces Arabes, il n’en existe pas moins, dans la physionomie aussi bien que dans la couleur, une réelle différence entre eux et les autres indigènes : on la saisit facilement avec un peu d’habitude. Ces Arabes du Sud sont généralement pasteurs, mais sédentaires. Tandis que les tribus du Nord ont de nombreux moutons et presque pas de vaches, les autres Arabes, par contre, possèdent de beaux troupeaux de bœufs mais presque pas de moutons[19]. Le climat humide des régions qu’ils habitent force ces derniers à prendre certaines précautions pendant l’hivernage : ils font de la fumée dans les cases où ils mettent leurs animaux, afin de protéger ceux-ci des mouches venimeuses ; les troupeaux ne quittent le village que vers neuf heures du matin, c’est-à-dire quand le soleil a asséché l’herbe de la brousse, et cela afin d’éviter que l’humidité ne fasse pourrir les pieds des moutons ; les animaux rentrent dans les cases au plus fort de la chaleur et n’en ressortent que dans l’après- midi.

Les mœurs des Arabes du Sud se ressentent du voisinage des fétichistes. Aussi leurs frères du Nord parlent-ils d’eux avec le plus profond mépris : « _Houma ʿArab haouanin, ma ḥourrin mislna ; houma misl el Kirdi_[20], ce sont de mauvais Arabes ; ils ne sont pas de pure race comme nous ; ils sont semblables aux fétichistes ».

Les Arabes nomades ont généralement le teint clair. Ils ont vécu dans un isolement relatif, par suite de leur existence errante, mais les alliances avec des concubines étrangères ont cependant altéré la pureté primitive de la race. Ils sont exclusivement pasteurs. Ils se nourrissent du lait de leurs chamelles, de leurs vaches ou de leurs brebis, de quelques fruits sauvages (doum, hadjlidj, nabaq, etc.) et du mil acheté aux populations sédentaires. Ils sont maigres, agiles et très résistants aux fatigues et aux privations.

Leurs cases, facilement démontables, sont formées par des baguettes placées verticalement sur les quatre côtés d’un rectangle et réunies, à une certaine hauteur, par une baguette horizontale : une ouverture est ménagée, qui doit servir de porte. Les baguettes horizontales des deux grands côtés du rectangle sont ensuite réunies par d’autres baguettes recourbées, formant une sorte de dôme. Il ne reste plus alors qu’à recouvrir le tout avec des nattes d’hyphène. L’intérieur peut être tapissé de peaux de moutons, et un lit est vite installé, au moyen de quatre petites fourches et d’un cadre en bois. Lorsqu’il y a une alerte, en un clin d’œil les cases sont pliées et chargées sur les chameaux. Quant aux troupeaux, ils sont parqués dans des _zéribas_ (clôtures d’épines rapportées).

Ces installations primitives ne conviennent que dans les pays sablonneux et secs, dans le Baḥr el Ghazal ou au nord du Ouadaï. Quand des Arabes ont voulu mener la vie nomade dans des régions humides, la maladie et les épizooties les ont bien vite forcés à se construire des villages. Ainsi les Dagana, après avoir été chassés du Baḥr el Ghazal par les Kreda, nomadisèrent quelque temps au Fitri et au Médogo. Mais la tribu fut éprouvée par la fièvre, une épidémie bovine décima les troupeaux, et ces Arabes, presque complètement ruinés, revinrent s’installer comme sédentaires sur les bords du Séré[21]. Un fait analogue s’est produit, plus récemment, pour deux fractions Beni-Ouaïl, qui avaient voulu mener la vie nomade dans le Dagana.

Les nomades sont très sujets au paludisme. Les sédentaires, même teintés, n’en sont point exempts, d’ailleurs. Mais ceux-ci supportent beaucoup mieux l’humidité des régions du Sud. Leurs alliances avec les populations voisines et la vie qu’ils mènent leur ont donné des formes plus pleines et plus robustes que celles des nomades. On voit quelquefois, parmi eux, de grands diables de noirs, solides et bien plantés, qui n’ont d’arabe que le nom.