La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 2 (de 2)

Part 19

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Depuis le temps où nous écrivions les lignes qui précèdent, les Massalat ont beaucoup fait parler d’eux : leur fanatisme perfide et aussi leurs qualités guerrières ont coûté la vie à nombre d’Européens et de tirailleurs. Le massacre de la colonne Fiegenschuh et le malheureux combat de Dorothé, avec la mort du lieutenant-colonel Moll, restent les plus douloureux des événements qui ont marqué la conquête française de la région du Tchad. Nous avons déjà donné tous les détails sur l’hostilité du sultan Tâdj eddin à notre égard, en faisant l’historique du Ouadaï. Tâdj eddin a trouvé la mort au combat de Dorothé. Depuis lors, des dissentiments se sont élevés entre son successeur, Andoko, et le sultan ouadaïen Doud-Mourra : celui-ci, en butte à l’hostilité des Massalat, a dû quitter leur pays et, profondément découragé, désespérant de sa cause, est venu demander l’aman au colonel Largeau (octobre 1911). Cet événement heureux fait augurer favorablement de la prompte pacification définitive de tout le Ouadaï.

Les Massalat sont toujours nos ennemis. Leur pays est un vaste cirque montagneux, dont les plus grandes hauteurs atteindraient environ 600 mètres, à peu près l’altitude du massif de Guéra ; cette région est assez difficile et se prête admirablement aux surprises. Il est probable qu’après la saison des pluies de 1911, c’est-à-dire vers novembre ou décembre, les opérations actives vont reprendre dans le Ouadaï. Les effectifs dont dispose actuellement le commandant du Territoire militaire du Tchad lui permettront d’infliger aux Massalat le châtiment qu’ils méritent. Cependant, comme il n’est pas sûr que le dâr Massalat se trouve dans la zone acquise à la France, il se pourrait que l’opération militaire à exécuter dans ce pays ne fût pas poussée à fond.

Notons, en passant, que les nouvelles reçues du Ouadaï n’ont jamais relaté le soi-disant cannibalisme des Massalat et que la réputation d’anthropophagie, qui a été faite à ces indigènes, doit être classée parmi les légendes sans fondement qui courent l’Afrique centrale.

=Massalat el Bataḥ.= — Les Massalat el Bataḥ sont échelonnés le long de ce baḥr, depuis Mourda’f jusqu’à Am Deguemat. Ces indigènes, qui ne sont pas du tout cannibales, s’occupent de pêcher le poisson dans les fosses d’eau permanente de la Bataḥ. Ils ne présentent aucun caractère particulier et sont en tous points semblables aux autres populations de cette partie du Ouadaï : Masmadjé, Kouka et autres. Ils parlent leur dialecte et la langue arabe.

DADJO, MOUBI ET BIRGUID.

Ces indigènes forment un groupe à part. Ils parlent des dialectes appartenant à la même famille.

=Dadjo.= — Les Dadjo sont venus du Darfour, où ils commandaient, comme nous l’avons déjà vu, avant l’arrivée des Toundjour. Ils habitent encore, dans ce pays, la province de Dara. Mais une grande partie d’entre eux a émigré vers l’Ouest et est allée s’installer au dâr Sila et au Ouadaï.

Les Dadjo sont actuellement musulmans, mais ils ont gardé des pratiques fétichistes analogues à celles des Kenga, Diongor, Sokoro, etc. On les range parmi les Nouba[234]. Ils ont le teint foncé. Les Ouadaïens faisaient quelquefois des razzias d’esclaves chez les Dadjo, car ces indigènes sont très peu considérés. Ils habitent le dâr Sila, qui a toujours gardé une position semi-indépendante entre le Ouadaï et le Darfour, tout en dépendant des deux pays à la fois. Cela lui a d’ailleurs valu d’être tour à tour pillé par les Ouadaïens et par les Foriens. Ce pays renferme beaucoup d’Arabes : Beni Halba, Salamat, Hémat, Taache.

Les derniers sultans du Sila sont : Abou Richa, surnommé le « buffle jaune » (_djamous el asfer_), et son fils Bakhit, qui règne encore actuellement. Des désordres intérieurs ont quelquefois troublé ce pays : c’est ainsi que le prédécesseur d’Abou Richa, Abou ’l Kheïrat, qui avait été nommé par le sultan du Ouadaï Yousouf, fut tué par des sujets rebelles. Le Sila dépend actuellement du Ouadaï et Bakhit, qui a eu des velléités d’indépendance, a dû faire acte de soumission à plusieurs reprises.

Après la prise d’Abéché, Bakhit envoya une lettre de soumission au lieutenant-colonel Millot. En août 1909, le lieutenant Georg et ses 20 tirailleurs furent accueillis favorablement dans le dâr Sila. Mais l’entourage de Bakhit voulait la guerre et, quelques mois après, le lieutenant Vasseur trouva chez les Dadjo un groupement hostile de 500 guerriers : il prévint immédiatement le capitaine Fiegenschuh, qui accourut d’Abéché avec un renfort de 60 tirailleurs. Rien de fâcheux ne survint : il y eut une grande fantasia à Goz-Baïda et Bakhit promit d’obéir à l’autorité française. Après le guet-apens de Bir Ṭaouil, le sultan du Sila changea d’attitude et se déclara prêt à nous combattre. Il sera donc nécessaire, au cas où la reddition de Doud-Mourra n’aurait point modifié les dispositions hostiles de Bakhit, de réduire les Dadjo par la force, quand l’inondation de l’hivernage aura pris fin.

On trouve encore des Dadjo à l’intérieur du Ouadaï ; ils habitent les villages qui s’étendent depuis Abou Nabag, au sud d’El Krenik, jusqu’à l’Abou Telfan et la montagne de Korbo : Abouraï Dadjo, Délébé, Douziad, Abéréché, Banda, Mongo, Kedja, Azi, Sewilwil et Zama.

=Moubi.= — Les Moubi sont musulmans, mais ils furent convertis à l’islamisme par la force des armes. On dit que ces indigènes sont des Dadjo. Admettons, tout au moins, qu’ils appartiennent à la même famille et que leur langue est apparentée à celle des Dadjo[235]. Les Moubi se divisent en Moubi Hadaba et Moubi Zarga.

Les Moubi Hadaba sont semblables aux autres indigènes du Ouadaï occidental. Ils sont beaucoup plus riches que les Moubi Zarga. On dit qu’ils possèdent un peu le caractère palabreur des Arabes et que leurs filles sont jolies.

Les Moubi Zarga sont plus noirs que les précédents. Nachtigal rapporte qu’on ne peut guère se fier à eux. Ils sont, en tout cas, très peu considérés au Ouadaï, et c’est surtout dans cette fraction des Moubi que le sultan d’Abéché faisait enlever des enfants, afin de grossir le nombre de ses esclaves.

Les Moubi habitent le pays montagneux situé à l’est de l’Abou Telfan. Ils dépendaient du djerma ʿOthmân, qui les razzia en avril-mai 1904.

=Birguid.= — Ce sont des esclaves du sultan du Ouadaï. Ils ont un teint analogue à celui des Dadjo et leur langue se rapproche de celle des Moubi. Cette tribu est méprisée des autres indigènes et ses membres ne se marient qu’entre eux. Les Birguid habitent le Beredj, à côté et à l’ouest des Kadjagsé. On les trouve en plus grand nombre au Darfour, où ils sont tout aussi méprisés qu’au Ouadaï. Moḥammed el Tounesi rapporte une chanson forienne qui le montre bien. Nous la donnons ci-dessous, avec la prononciation usitée dans la région du Tchad.

_ech cherif djaï min el Le chérif vient de la mosquée medjid_

_el kitâb fi îd_ Un livre dans une main

_oua es sèf fi îd_ Un sabre dans l’autre main

_oua min guebel idjib_ Depuis longtemps il enlève

_el Birguid sabid_ Les Birguid pour s’en faire des esclaves[236].

KIBET, DJEGGUEL, ABOU RHOUSSOUN, MOURRO.

Ces quatre tribus parlent la même langue. Les gens de ce groupe ont le teint plus clair que les autres indigènes : il est probable qu’ils se sont mélangés aux Arabes qui vivent à côté d’eux, aux Oulâd Râchid, aux Salamat et surtout aux Hémat du dâr Sila et du Mangari.

=Kibet.= — Ils parlent de préférence l’arabe. On les dit issus d’un mélange de nègres et d’Oulâd Râchid. Nachtigal rapporte qu’ils sont très doux et très pieux, et qu’ils sont moins braves que les Djegguel et les Abou Ghoussoun. Ils habitent le pays qui s’étend sur la rive droite du Baḥr Mangari.

=Djegguel ou Digguel[237].= — Les Digguel seraient le produit d’un croisement de nègres et d’Arabes Hémat. Ils sont disséminés dans le pays qui s’étend depuis le dar Sila jusqu’au dâr Hémat (à l’est des Cheurafa d’Am Djellat).

Les Mangari ou Moungari sont des Digguel qui habitent sur les bords du baḥr Mangari : leur melik réside dans le village de même nom.

=Abou Ghoussoun.= — Ces indigènes ont le teint grisâtre. Ils habitent à côté des Digguel, non loin du dâr Sila.

=Mourro.= — Les Mourro sont peu nombreux. Ils habitent à côté du dâr Sila, au nord des Abou Ghoussoun. Nachtigal dit qu’ils sont forts, bien bâtis et qu’ils ont les traits réguliers. Ces indigènes pratiquent la religion musulmane. Ils ont le même type que les tribus précédentes, mais ils parlent un dialecte spécial, qui est plus ou moins apparenté à la langue des premiers.

TRIBUS QUI RELEVAIENT, ENTIÈREMENT OU EN PARTIE, DU SULTAN DE NDÉLÉ, OU QUI FURENT RAZZIÉES PAR LUI.

Nous avons déjà vu que, avant notre installation en Afrique Centrale, l’ancien sultan du Dâr el Kouti, Moḥammed es Senousi, était vassal du Ouadaï. Les traités qu’il signa avec nous ne l’empêchèrent point, du reste, d’entretenir en sous-main des relations avec le sultan d’Abéché, auquel il continua de payer un tribut. L’occupation du Ouadaï et la chute de Moḥammed es Senousi nous permettront de faire table rase du passé, dans les pays qui relevaient autrefois du Dâr el Kouti, et de rendre leur personnalité aux diverses tribus fétichistes, en les débarrassant du joug féroce qui faisait peser sur elles un islâm de marchands d’esclaves.

POPULATIONS ISLAMISÉES AU KOUTI

=Rounga.= — Les Rounga forment une population islamisée, qui a été complètement transformée par de nombreuses alliances avec des éléments étrangers. Leur origine première les apparenterait soit aux Digguel, soit aux Dadjo du Sila.

« Leur langage révèle une certaine analogie avec les Ndouka et Sara, mais offre aussi — d’après M. Gaudefroy-Demombynes — de nombreux points communs avec le groupe Kodoï-Maba ; enfin l’anthropologie, quoique incomplète, surtout en ce qui concerne le rattachement aux tribus septentrionales, leur attribue une parenté certaine avec les Ndouka. En somme, le type rounga est loin d’être pur, et les mélanges avec les races voisines, Kibet au Nord, Sara à l’Ouest, Ndouka au Sud, ont modifié le caractère primitif au point qu’il n’est pas possible de distinguer l’origine. Cependant il faut remarquer qu’au point de vue de la ressemblance physique et de la communauté de caractère, les Dadjo et Rounga semblent bien appartenir à la même famille.

La zone d’habitat rounga, appelée Ardh el Khalifa par opposition au dâr Kouti, est comprise entre le Salamat, l’Aouk et le pays Kara, touchant à la fois au Darfour et au Ouadaï. Cette situation explique comment, au début, l’influence de ces deux empires s’est fait sentir également dans ce pays, qui était à la fois tributaire des deux États et qui n’a été inféodé définitivement au Ouadaï que vers le milieu du siècle dernier.

A partir de ce moment, le Rounga a formé une dépendance d’Abéché relevant du Salamat et Nachtigal, en 1871, nous le montre dépendant d’un sultan particulier et divisé en quatre circonscriptions : Terkama, Ardh el Khalifa, Kouka et Aguaré (Karé).

« C’était, en quelque sorte, la marche méridionale du Ouadaï[238]. »

Les Rounga, devenus musulmans, participèrent aux razzias d’esclaves menées chez les fétichistes et opérèrent plus particulièrement chez les Goula, les Sara de l’est et les Ndouka. Ils prirent des concubines appartenant à ces tribus et s’unirent également par des mariages aux nombreux trafiquants étrangers (Pouls, Haoussa et surtout Bornouans), qui étaient venus s’installer dans ces régions.

« La pénétration du Dâr Kouti par les Rounga et les Djellâba date vraisemblablement du milieu du siècle dernier. ʿOmar Djougoultoum, gendre du sultan du Rounga, mais d’origine baguirmienne, s’était installé dans la région au sud de l’Aouk, élevant des zéribas nombreuses et administrant les territoires nouveaux au nom du Rounga et du Ouaddaï : la chasse à l’éléphant et la chasse à l’homme procuraient de l’ivoire et des esclaves en quantité, et les comptoirs devenus prospères attiraient sans cesse de nouveaux aventuriers, qui formaient autour du noyau primitif un groupement musulman, véritable annexe du Rounga, qui ne tarda pas à prendre une grande importance.

« Le passage de Râbaḥ dans cette région (1879-1890) la bouleversa complètement. Le conquérant nilotique se refusa à reconnaître comme coreligionnaires les musulmans mauvais teint qu’étaient les Rounga, et à leur réserver un traitement de faveur ; il s’acharna sur cette peuplade qui s’offrait la première sur sa route et saccagea horriblement, à plusieurs reprises, le Ardh el Khalifa, auquel il reprochait sans doute ses accointances avec le Ouadaï. C’est depuis Râbaḥ que le vieux noyau rounga a pour ainsi dire cessé d’exister. Le Dar Kouti fut aussi ravagé et mis à contribution à plusieurs reprises, mais, au lieu de le dévaster complètement, Râbaḥ le ménagea par la suite ; il voulait le faire servir à ses projets. Se contentant de déposer le vieux Kober, il intronisa Senousi, descendant de Djougoultoum, qui, malgré son origine, était d’une famille complètement roungalienne. Les familles survivantes du Ardh el Khalifa abandonnèrent le berceau de la race, où ne subsistent actuellement encore que des groupements insignifiants à Karé et Terkama. Le Kouti bénéficia de ces apports et il s’y créa un groupement rounga très important, qui aida Senousi à établir son empire et acquit une situation privilégiée. »

Pendant longtemps, les Rounga jouèrent un rôle considérable dans le nouveau sultanat. Mais Senousi finit par subir complètement l’influence de certains éléments étrangers (Djellâba, Pouls, Fezzanais), nettement hostiles à l’action française et dont les fagara étaient les conseillers habituels du sultan. La famille de Kober, dépossédée par Râbaḥ au profit de Senousi, était le noyau d’un groupe rounga secrètement hostile au sultan. Celui-ci fit même emprisonner, à plusieurs reprises, ʿOmar, fils de Kober.

Le pays d’origine des Rounga, le Ardh el Khalifa, est presque inhabité. Un seul noyau est avec le sultan Zakarià, entre Karé et Terkama. Des Arabes Hémat habitent avec les Rounga. Zakariâ détestait le sultan de Ndélé, dont il avait eu à se plaindre, et entretenait les meilleures relations avec la famille de Kober. Les Rounga du Nord dépendaient directement du Ouadaï et vivaient sous la coupe de l’aguid es Salamat. Mais, après la mort de Gomboro, leur sultan est venu au poste du lac Iro solliciter l’appui des Français.

« Le type rounga est de haute taille, noir comme jais, grand buveur de merissé, de tempérament guerrier et grand chasseur d’éléphants et de rhinocéros. Il ne se tatoue pas, ou du moins ne le fait que rarement.....

« Tous les Rounga connaissent l’arabe et le parlent couramment, mais ils emploient de préférence entre eux leur idiome particulier, qui semble fortement mélangé de maba et de ndouka.

« Cette peuplade est essentiellement agricole ; les groupes restés au Nord, du côté de Karé, se livrent aussi à l’élevage. »

Les mœurs et coutumes sont à peu près celles des indigènes arabisés qui forment la majeure partie de la population du Bornou, du Ouadaï et du Darfour. Les rapports entre les sexes sont des plus libres, et le relâchement des mœurs, si fréquent en pays soudanien, est général chez les Rounga.

=Musulmans étrangers.= — « A côté du groupement rounga, il convient de citer, comme faisant partie du noyau musulman du Kouti, des éléments étrangers qui se sont fixés dans le pays.

« Ce sont des Baguirmiens, des Bornouans et des Haoussa. Les premiers sont les plus nombreux et forment deux villages à Ndélé même. Venus dans la région avec ʿOmar Djougoultoum, qui, on s’en souvient, était d’origine baguirmienne, ils se sont alliés aux Rounga et ont pris des femmes dans les tribus autochtones : aussi ont-ils perdu leur individualité.

« Cette première catégorie, essentiellement pacifique, voit notre action avec plaisir ; elle a été tenue à l’écart par Senousi, qui leur a préféré, en dernier lieu, l’élément fanatique et turbulent représenté par les aventuriers fellahta, fezzanais et nilotiques qui vivaient à Ndélé. Cette tourbe ressemble étonnamment à la population des zéribas khartoumiennes, dont Schweinfürth nous a laissé une description frappante ; comme elle, elle est essentiellement esclavagiste et, par conséquent, hostile à notre action ».

POPULATIONS DE LA VALLÉE DE L’AOUK : SARA DE L’EST, KABA, NDOUKA, GOULA.

« Dans la plaine fertile qui sépare l’Aouk et le Salamat habitent des populations essentiellement agricoles et pacifiques : Sara de l’est et Kaba.

« Autour des régions marécageuses, Mamoum et lac Iro, sont installées des populations lacustres, les Goula.

« Enfin, dans la zone plus accidentée et plus boisée au sud de l’Aouk, sont des tribus agricoles, mais d’humeur plus guerrière et se livrant à la chasse : les Ndouka ».

Le capitaine Modat croit que ces populations sont un mélange d’éléments sara et banda.

Nachtigal signale les Birrimbirri entre le lac Iro et le Baguirmi, et il semble croire que ces indigènes forment une tribu particulière. C’est une petite erreur. Les Ouadaïens appellent birrimbirri, mberrimberri, les gens qui appartiennent à des tribus méprisées : cette désignation est synonyme des mots arabes _mesâkin, ma ḥourrin, haouanin_, et du mot kouka _nderinderi, deremdi_. En l’occurrence, ce terme s’appliquait aux fétichistes qui s’étendent à l’ouest du lac Iro, population méprisée des Ouadaïens et dans laquelle ceux-ci allaient opérer fréquemment de fructueuses razzias d’esclaves.

=Sara[239].= — Les Sara s’étendent, des deux côtés du Chari, sur le pays compris entre le Baḥr Sara et le lac Iro. On ne s’explique point le nom de Sara donné à ces indigènes, car, dans leur langue, ce mot désigne l’enceinte en paille tressée qui entoure les cases.

Les Sara de l’est (Sara Ngaké, Sara Mbanga, Sara Ngoudjou, Sara Nguindja) ont été cruellement razziés par les Ouadaïens, les bazinguers de Râbaḥ et ceux de Senousi. Cette malheureuse population est tout particulièrement méprisée des musulmans. Les Sara, quoiques fétichistes, pratiquent la circoncision. Ils s’arrachent les quatre incisives inférieures, s’habillent de tabliers de peau et s’adonnent à l’agriculture. Leurs femmes sont connues pour l’étrange habitude qu’elles ont d’enchâsser, dans leurs lèvres, des disques de bois (appelés _soundous_), qui vont de la grosseur d’une soucoupe à celle d’une assiette. Elles fument la pipe : la salive coule alors d’une façon dégoûtante sur l’appareil inférieur. Elles sont hideuses, mais elles le sont bien davantage encore quand elles enlèvent leurs soundous. Nous avons eu l’occasion de voir, à Massaguet (village du cercle de Fort-Lamy qui contient d’anciens Sara de Râbaḥ), les cabrioles de désespoir et les contorsions pitoyables qui sont d’usage lors de l’enterrement des femmes sara. Il y avait là quelques vieilles, qui paraissaient folles de douleur et avaient perdu leurs soundous : leurs lèvres étaient de grandes rondelles de chair noirâtre, qui pendaient horriblement autour d’une bouche hurlante..... C’était affreux.

=Kaba.= — Les Kaba appartiennent à la même famille que les Sara. Ils habitent sur les bords du Chari, au sud et à l’est de Fort-Archambault, et constituent une population agricole, dont les mœurs et coutumes sont analogues à celles des Sara.

=Ndouka.= — Les Ndouka forment les groupements autochtones qui habitent le pays situé au nord et à l’est de Ndélé. Leurs femmes sont assez recherchées par les islamisés de la région. « De nos jours encore, il existe une coutume qui veut que, de toutes les autres tribus installées à Ndélé, les Rounga et les Musulmans seuls puissent prendre femme chez les Ndouka. » Cette particularité a donné à la population ndouka une situation spéciale au milieu des autres fétichistes. L’islâm fait quelques progrès chez ces indigènes, qui comprennent généralement l’arabe et se servent entre eux d’un idiome particulier. « Leur tempérament querelleur et guerrier les faisait rechercher par Senousi, qui les enrôlait volontiers dans sa garde personnelle ; par contre, les Banda et Kreich ne les aiment pas et les redoutent à cause de leur brutalité. »

=Goula.= — Les Goula forment deux groupes, qui habitent respectivement les dépressions marécageuses du lac Iro et du Mamoun.

Les premiers se divisent en Goulfé (ou Koulfé), Moufa et Mali. Certains d’entre eux — surtout les Moufa — se sont particulièrement mélangés à leurs voisins sara, dont ils ont adopté en partie les mœurs et habitudes. Le pays des Goula est complètement inondé d’août à décembre. Les habitants passent la moitié de l’année dans l’eau et mènent une existence analogue à celle des populations lacustres du Baḥr el Ghazal, Djengué et Chillouk. Leurs jambes sont longues et décharnées. Ils circulent aussi en pirogue et s’adonnent à la pêche. Leurs femmes placent des ornements en bois dans leurs lèvres. Ces indigènes ont eu à souffrir des razzias fréquentes exécutées par les Boua de Korbol, les Salamat du Ouadaï, les gens de Râbaḥ et ceux de Senousi. Ils ont un idiome propre. Certains d’entre eux ont des rapports assez fréquents avec les musulmans et parlent l’arabe.

Les Goula du Mamoun sont appelés _Goula ḥoumr_, à cause de leur teint cuivré. Ils présentent à peu près les mêmes caractères que leurs frères du lac Iro. Ils ne s’arrachent pas d’incisives et, quoique fétichistes, pratiquent la circoncision. Leurs femmes mettent un petit soundou dans la lèvre supérieure. Beaucoup de ces indigènes comprennent et parlent l’arabe. Les Goula ḥoumr ont été fort maltraités par les anciennes razzias des Foriens et celles, plus récentes, des bazinguers de Râbaḥ et de Senousi. « Ils s’étaient réfugiés jadis au milieu des marécages, dans des cases sur pilotis, pensant se mettre à l’abri des arabisants. Rien n’a pu les protéger ; en partie vendus ou emmenés à Ndélé, il ne restait sur place que quelques représentants peu nombreux, dans les deux villages de Douas et de Mandalé. Mais, en dépit de la surveillance exercée par les postes de bazinguers installés à proximité de Mamoun, les habitants de ces villages ont réussi à se délivrer du joug de Senousi et se sont enfuis au Dâr Sila (juillet 1910). Il ne subsiste donc plus, dans le Dâr Kouti, que le groupement goula de Ndélé. »

BANDA[240].

Les Banda constituent certainement la population la plus intéressante de l’Oubangui-Chari. Ces indigènes pourront rendre de précieux services à l’occupation française, par leur nombre, leur résistance à l’islâm, leurs qualités guerrières et leur fidélité bien connue à l’égard du chef qui les emploie. Râbaḥ et Senousi, du reste avaient recruté parmi eux de nombreux et fidèles bazinguers. Le chef de guerre Allah Djabou, qui a rassemblé au Ouanda Djalé ce qui reste des bannières de Senousi, est un Banda Bongo. Au Ouadaï également, les adjâouid d’origine banda se sont toujours fait remarquer par leur humeur belliqueuse et leur fidélité au souverain : nous citerons par exemple, l’aguid es Salamat Gomboro. En parlant des Banda et du rôle qu’ils peuvent être appelés à jouer au service de la France, on ne peut s’empêcher de penser aux Bambara du Soudan, chez lesquels Samory recrutait ses sofas : au point de vue particulier que nous envisageons, il existe une grande analogie entre les deux peuplades ; il n’est même jusqu’aux trois balafres marquées sur les joues des gens de Senousi, qui ne rappellent presque exactement le signe caractéristique des esclaves de Samory.