La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 2 (de 2)

Part 18

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Le pays des Kadjagsé avoisine le dâr Sila. Ces indigènes sont administrés par des chefs plus ou moins importants (melik, mandjak) : le plus élevé en grade porte le nom de khalifa.

TRIBUS ABSOLUMENT DIFFÉRENTES DES MABA.

Les tribus que nous venons d’étudier se rattachaient aux Maba d’une façon plus ou moins directe, par le mélange du sang ou par l’affinité de la langue et des mœurs. Nous allons voir maintenant des tribus qui en diffèrent complètement et dont les dialectes — sauf cependant pour les Massalat — ne sont point apparentés au bora-mabang.

Les Soungor, Guimr, Tama et Djebel forment un groupe spécial. Ces indigènes ressemblent physiquement au Maba, mais ils en diffèrent beaucoup au moral : ils parlent une langue qui leur est propre.

=Soungor.= — Les Soungor sont très religieux. Ils furent cependant convertis à l’islâm par la force des armes. Ils ont la réputation d’être jaloux, rancuniers et traîtres. Cette tribu possède de nombreux chevaux et habite la haute région du Lobbode et du Delal, sur la frontière du Darfour, au sud-est du dâr Tama.

=Guimr= ou =Ermbeli[222].= — Les Guimr (ou Guemr, Guemra) sont originaires du Darfour. Ils furent les premiers habitants du dâr Tama. Leur teint est foncé et quelquefois cuivré. Les Guimr du Ouadaï se sont dispersés : on les trouve aujourd’hui dans le dâr Guimr (capitale Ganâtir) et aussi dans le dâr Tama, au Guerri et dans le dâr Zioud (Bir Yoyo).

Nachtigal dit que la langue des Dorouqq, qui sont originaires de l’Afrique Centrale et habitent le dâr Zioud (Bir Yoyo), paraît être de la même famille que celle des Guimr.

Le dâr Guimr a toujours été en butte aux pillages de ses voisins — notamment des Foriens, depuis que ʿAli Dinar règne à El Fâcher. Le sultan actuel, Idris, « a reçu de son père un pays riche et prospère. Envahi et battu par les Foriens, il s’est vu enlever la moitié de ses villages et ses 1.000 fusils. Depuis, son pays a été la proie de qui voulait : il a été razzié trois fois par les Foriens, trois fois par les Massalit et deux fois par les Za’aoura (Zeghâoua, Zegâoua), de sorte qu’il lui reste bien peu de sa grandeur première[223]. »

Après la prise d’Abéché et l’occupation du Tama, Idris appela dans son pays le lieutenant Delacommune, qui se trouvait à Niéré. Cet officier s’y rendit en novembre 1909. Le sultan le supplia de rester à Ganâtir, afin de mettre le dâr Guimr à l’abri de toute incursion ennemie ; mais satisfaction ne put point être donnée à Idris. Après le massacre de la colonne Fiegenschuh, les Foriens envahirent son pays : un neveu de ʿAli Dinar, Aḥmadou Beïda, fut intronisé par eux comme sultan du Guimr. Idris s’enfuit au Tama et se replia ensuite sur Bir Ṭaouil, en compagnie de l’aguid Barkaï. Après la défaite des Foriens à Guéréda, il envoya son fils Aboubeker à Ganâtir et alla lui-même le rejoindre quelque temps après.

A la fin de 1910 et au début de 1911, les Foriens firent de nouvelles incursions dans la partie orientale du Ouadaï : le capitaine Chauvelot, qui les poursuivit jusque dans le Darfour, ne réussit pas à les atteindre. Depuis lors, l’insurrection ouadaïenne a attiré sur d’autres points l’attention du commandement, et il est probable que l’occupation du dâr Tama et celle du dâr Guimr ne se feront pas de quelque temps encore.

=Tama.= — Les Tama ont du sang dadjo dans les veines. Les Guimr régnaient à l’origine dans le pays de Niéré, mais une famille de race dadjo, originaire du dâr Sila, arriva au pouvoir. Ainsi s’explique, dit Nachtigal, la survivance chez les Tama, et particulièrement chez leurs femmes, de certains caractères distinctifs des Dadjo.

Les Tama, quoique laborieux et de mœurs paisibles, ont énergiquement défendu leur pays contre les entreprises des sultans ouadaïens. ʿAbd el Kerim Saboun les réduisit d’une façon qui semblait à peu près définitive. Moḥammed Chérif dut marcher de nouveau contre eux et essuya plusieurs échecs, avant d’arriver à les soumettre. Le sultan du dâr Tama installé par Chérif, Ibrahim, ne tarda pas, d’ailleurs, à briser le lien de vassalité qui l’unissait au Ouadaï : il donna même asile à plusieurs chefs ouadaïens rebelles, au tangtalek Moḥammed Harir ainsi qu’au prétendant Adem (fils du sultan ʿAbd el ʿAziz), et il refusa de les livrer à Chérif. En souvenir des campagnes qui avaient dû être menées contre le Tama, l’usage se perpétua chez les souverains d’Abéché de faire un simulacre de razzia de ce pays, lors de leur avènement au trône.

C’est à tort que le capitaine Julien croit qu’Édouard Vogel fut assassiné à Niéri, la capitale du dâr Tama. L’explorateur allemand fut assommé par les gens de l’aguid Djerma, dans les environ d’Abéché, vers la fin de l’année 1856[224]. Les seuls Européens qui aient trouvé la mort dans le dâr Tama sont : Giorgiadis, qui mourut aux environs de Niéré en 1880, et le lieutenant Boyd Alexander, qui fut assassiné le 2 avril 1910, à 3 kilomètres à l’ouest de Niéré.

Durant le règne de ʿAli, les troupes ouadaïennes eurent de nouveau à combattre les Tama. L’aguid el Khouzam Dannah prit la fuite dans une rencontre avec les rebelles, qui avait coûté la vie à l’aguid el Djaʿâdné Fadhel Allah. ʿAli enleva le kademoul à Dannat et le remit à Zaït, qui devint plus tard aguid el Djaʿâdné et fut remplacé par Yousouf en Nefsa.

Les voyageurs italiens Massari et Matteucci séjournèrent au dâr Tama du 5 septembre au 25 octobre 1880, avant de pénétrer au Ouadaï. Le sultan du pays, Ibrahim, les reçut fort bien et s’intéressa à leurs projets de voyage : il parut rassuré lorsque les chrétiens lui annoncèrent qu’ils étaient porteurs d’une lettre du Gouvernement égyptien pour le sultan d’Abéché, Yousef, et que, au cas où ce dernier leur refuserait l’autorisation de pénétrer au Ouadaï, ils retourneraient au Darfour. Ibrahim écrivit alors à son suzerain et chargea un faqih de porter cette lettre à Abéché, en même temps que celle des deux voyageurs. Un compagnon de route de ceux-ci, Giorgiadis, mourut le 16 septembre dans un petit village des environs de Niéré et, le 1er octobre, le prince Giovanni Borghese, qui les avait accompagnés au dâr Tama, prit la route de Birrak et d’Abou Keren pour revenir au Darfour. Le sultan du Ouadaï, Yousef, envoya quelques-uns de ses gens, afin d’avoir des renseignements précis sur le compte des Européens qui demandaient à traverser ses États. Un faqih interrogea les voyageurs et sa conclusion fut : que les Ouadaïens et les chrétiens avaient une religion différente, mais que ceux-ci croyaient également à un Dieu unique et qu’un lien fraternel les unissait aux musulmans. Quand il sut à quoi s’en tenir, le sultan Yousef chargea un de ses amins et l’aguid ed Debaba d’aller chercher les deux voyageurs et de leur dire, en même temps, qu’il désirait fort posséder une carabine Winchester. Massari et Matteucci purent alors prendre la route d’Abéché.

Les renseignements que le diario de Matteucci donne sur le dâr Tama présentent quelque intérêt : c’est un pays couvert de montagnes, de formation granitique, dont la plus grande, haute de 180 mètres, atteint à une altitude de 300 mètres au-dessus du niveau de la mer — l’industrie de Gneri (Niéré) est nulle et le commerce est également presque nul ; quelques Djellâba du Darfour viennent dans le pays —. « Les gens du Tama sont une belle race. De taille élevée (près de 1m,80), tête brachycéphale (350), angle facial très ouvert (81°). Ils ne sont pas curieux. Ils s’habillent avec décence et obéissent bien à l’autorité qui les commande[225]. » Le Tama est séparé du Ouadaï par une zone inhabitée d’environ 50 kilomètres, « désert tout artificiel, dû aux guerres incessantes entre les deux pays ; la végétation y est très belle »[226]. La capitale du Tama, Niéré, se trouve à 125 kilomètres d’Abéché.

Après la prise d’Abéché, le lieutenant-colonel Millot se rendit au dâr Tama. Le sultan du pays, ʿOthmân, était hostile aux Français : il abandonna Niéré, emmena les troupeaux et fit le vide devant nous. Il fut alors remplacé par son oncle Ḥassen, qui vivait depuis très longtemps à la cour d’Abéché, où il était dignitaire. Afin de consolider ce nouvel état de choses, le lieutenant Delacommune reçut mission de poursuivre ʿOthmân, qui tenait la brousse avec une soixantaine de fusils. En octobre 1909, eut lieu la tentative de l’aguid Choucha, un cousin de ʿOthmân, qui se fit proclamer sultan dans le nord du pays. Surpris et mis en fuite par le lieutenant Delacommune, il vint, plus tard, faire sa soumission, fut envoyé à Abéché, réussit à se sauver et se réfugia chez les Massalat : Tâdj eddin lui accorda sa protection. En février 1910, un mois après le guet-apens de Bir-Ṭaouil, Choucha put rentrer au Tama, grâce à l’appui du sultan des Massalat : Ḥassen et nos auxiliaires ouadaïens (Barkaï, aguid er Rachid, et Idris, sultan des Guimr) se replièrent alors vers l’Ouest. Quelques jours plus tard, Ḥassen rentrait de nouveau dans Niéré, avec le capitaine Chauvelot ; mais il dut abandonner sa capitale, pour la seconde fois, quand les troupes d’Adoum Roudjal envahirent le pays : l’ancien sultan ʿOthmân fut réinstallé à Niéré par les Foriens.

La défaite d’Adoum Roudjal à Guéréda et la fuite de Doud-Mourra vers le Nord permirent à Ḥassen de redevenir effectivement le sultan du dâr Tama. Mais ʿAli Dinar continua à garder une attitude hostile envers notre protégé : au début de l’année 1911, il lui fit parvenir une lettre menaçante, dans laquelle il l’appelait « chrétien noir » et lui ordonnait de reconnaître la suzeraineté du Darfour. Au mois de février, les Foriens pénétrèrent de nouveau dans le Tama, où ils enlevèrent 180 femmes et 3.000 bœufs. Durant les mois qui suivirent, les gens de ʿAli Dinar continuèrent à piller ce malheureux pays. Ils s’enfuirent ensuite devant le détachement du capitaine Chauvelot, qui essaya vainement de les rejoindre jusque dans le Darfour (mai 1911). L’aguid Choucha fit sa soumission.

Depuis lors, les événements qui se sont déroulés au Ouadaï n’ont pas permis d’occuper définitivement le Tama, qui a tout particulièrement souffert durant ces deux dernières années.

=Djebel.= — Ces indigènes sont originaires du djebel Moul, au Darfour. On ne les trouve que dans le sud du dâr Zioud (Bourourik).

ZEGAOUA OU AMM KIMMÉLTÉ.

La majeure partie des Zegâoua habite le Darfour. On compte cependant quelques-unes de leurs fractions dans le nord du Ouadaï : Zegâoua Koubé, Zegâoua Dor, Zegâoua Anka, Zegâoua Menderfôki et Zegâoua Dourné. La langue des Zegâoua ne présenterait que quelques différences avec celle des Bideyat.

Les Zegâoua ont le teint plus noir que les Maba. Ils ressemblent beaucoup aux Toubou, au point de vue physique, et les deux peuplades ont des mœurs et des coutumes analogues.

Les Zegâoua ont de nombreux Ḥaddâd cherek, qui prennent le gibier dans leurs filets et boivent du lait d’ânesse. Les Zegâoua ḥourrin réprouvent ces usages : cependant beaucoup d’entre eux se sont mélangés à leurs Ḥaddâd et cela explique peut-être en partie pourquoi, dans tout le Ouadaï, les Zegâoua sont méprisés à l’instar des forgerons. Il est à noter toutefois que le sultan Moḥammed Chérif avait pris deux de ses femmes dans cette tribu.

Les Zegâoua sont de médiocres musulmans. Ils voisinent avec les Guimr, qu’ils ont souvent pillés.

La partie du dâr Zegâoua qui relève du Ouadaï renferme le grand cirque rocheux de Kapka, sorte de forteresse naturelle qui, à un moment donné, servit de refuge à Doud-Mourra. Ce sultan y fut d’ailleurs poursuivi par le capitaine Chauvelot, en avril 1910, après les combats de Guéréda et de Biltin, et il dut s’enfuir dans le Zegâoua forien. Plus tard, les Foriens vinrent occuper ce point et leurs bandes rayonnèrent de là pour faire des incursions dans les contrées voisines. ʿAli Dinar installa même à demeure, dans le Zegâoua ouadaïen, des réguliers du Darfour.

On trouve aussi des Zegâoua dans le pays des Mimi et dans le nord du dâr Zioud, où ils se sont fortement mélangés à diverses populations : Mimi, Arabes et autres.

DARMOUT.

Les Darmout parlent la même langue que les Zegâoua. Ils vivent à côté de ces derniers et sont tout aussi méprisés.

DERREN OU DOURRENG.

Ces indigènes parlent un dialecte qui est presque semblable à celui des Zegâoua. Ils vivent dans le nord-ouest du dâr Zioud et leurs villages sont particulièrement installés autour de Ḥadjer Djoumbo : ils sont riches en troupeaux.

BIDEYAT.

Les Bideyat habitent, au Nord du Ouadaï et du Darfour, le pays montagneux de l’Ennedi[227], qui est marqué, du côté de l’Ouest, par les points de Woï, Archeï, Kafra et les cirques rocheux de Beskéré et de Sini[228] : ils se donnent à eux-mêmes le nom de Baelé et les Toubou les appellent Annâ (sing. : Annou). Ces indigènes présentent beaucoup de ressemblance avec les Zegâoua. La langue des Bideyat et celle des Toubou, quoique ayant certains points communs, sont notablement différentes : les indigènes qui les parlent ne se comprennent pas.

Les Bideyat possèdent de nombreux troupeaux : des moutons, des chameaux réputés et — tout comme les gens du Borkou et les Zegâoua — une grande quantité d’ânes. Ces indigènes font usage de boissons fermentées (merissé ou khal). Ils ne sont que très peu islamisés et la plupart d’entre eux ont conservé les coutumes païennes de leurs ancêtres. « C’est sous les grands arbres touffus nommés hadjlidj (_balanites egyptiaca_), plantés dans un sol recouvert de sable frais et fin et soigneusement entretenus, qu’ils adressent leurs prières à une force inconnue, lui demandant de les protéger et de les préserver du malheur. Ils ont leurs fêtes religieuses ; pour les célébrer, ils se rendent sur le sommet des montagnes, et là ils immolent à leur divinité des animaux de leurs troupeaux. Les hommes sont d’un beau noir, bien bâtis, élancés pour la plupart ; l’expression animée de leur visage, la forme régulière de leur nez et la noblesse de leur bouche, les rapprochent plus des Arabes que des nègres. Parmi les femmes, qui se distinguent surtout par leur chevelure longue et épaisse, on trouve de réelles beautés, qui ne craignent pas la comparaison avec les femmes du plus haut rang des tribus libres des Arabes.

« Les hommes et les femmes sont vêtus de peaux de bêtes qu’ils portent nouées autour des reins. Les chefs importants toutefois portent des chemises flottantes ou des robes de coton du Darfour. Le blé est presque inconnu. Leur nourriture est simple. Elle se compose de grains de courge sauvage, écossés, que l’on fait macérer dans l’eau pour en diminuer l’amertume et que l’on réduit en farine ; mélangée aux dattes, cette farine, cuite avec du lait, forme une bouillie ; leurs nombreux troupeaux leur fournissent la viande........ et c’est là leur nourriture[229].

« Leur droit de succession est très originalement conçu. Du lieu d’enterrement, généralement éloigné, les fils qui viennent d’accompagner leur père à sa dernière demeure, courent à un signal donné vers la maison paternelle. Celui qui arrive le premier et plante son javelot dans la maison, est déclaré héritier principal. Il a droit non seulement à la plus grande partie des troupeaux, mais encore aux femmes de son père, à l’exception de sa propre mère. Libre à lui de considérer les femmes comme sa propriété ou de leur accorder la liberté contre une modeste indemnité. Le nombre des femmes n’est limité que par la situation de fortune de l’homme[230]. »

L’Ennedi, à cheval sur la frontière du Ouadaï et du Darfour, relève à la fois des deux pays. A la vérité, le lien qui le rattache à eux n’est que nominal : il faut traverser une trop grande étendue de désert pour atteindre les Bideyat et ceux-ci, d’ailleurs, peuvent se dérober facilement. Les relations entre les habitants de l’Ennedi et les tribus ouadaïennes ou foriennes qui voisinent avec eux, du côté du Sud, sont assez peu amicales, sauf toutefois avec les Zegâoua. Les Bideyat et les Arabes vivent généralement sur un pied d’hostilité : les deux populations échangent les coups de main et les razzias.

L’aguid el Maḥâmid du Ouadaï était autrefois chargé de faire des incursions dans l’Ennedi : ses administrés allaient y razzier des chameaux et, surtout, y ramasser des esclaves.

C’est lors d’une expédition ouadaïenne qui eut lieu dans ce pays, au temps de Moḥammed Chérif, que fut enlevé le petit Cherf eddin (Charf ed din)[231] : le jeune esclave bidey, emmené à Abéché, fut fait eunuque et placé dans le harem royal. Plus tard, il gagna la confiance du sultan ʿAli et ce prince le chargea d’une mission particulière dans le Kordofan. A son tour, Cherf eddin remplaça le grand eunuque, kamkalek Fotr, qui venait de mourir d’une blessure contractée dans une rixe entre gens du harem, après une beuverie de merissé (novembre 1873). L’importance de l’eunuque bidey devait grandir encore, et le sultan Yousef le nomma finalement aguid es Salamat. Cherf eddin s’entoura de Bideyat et de Gourân. Nous avons déjà vu le rôle considérable qu’il joua au Ouadaï : il contribua à renverser Ibrahim et à faire donner le pouvoir à Ghazali, fils du sultan ʿAli et d’une Gourâniyé, hababa Kili. Ce fut dès lors Cherf eddin qui gouverna en réalité le Ouadaï, car le nouveau sultan subissait complètement l’influence de son aguid es Salamat. Le parti gourân acquit une situation prédominante à la cour d’Abéché et compta les plus grands personnages du pays parmi ses protecteurs : le sultan, Cherf eddin, Guelma et d’autres aguids. Les faveurs accordées aux éléments étrangers mécontentèrent les Ouadaïens de race, dont les représentants les plus autorisés étaient le djerma ʿOthmân et l’aguid el Maḥâmid. La lutte éclata : Ghazali fut déposé et l’avènement de Doud-Mourra marqua la chute du parti gourân.

Les Bideyat ont également eu à souffrir des incursions des Oulâd Slimân du Kanem et parfois même des attaques des Touareg, alléchés par la perspective de fructueuses razzias de chameaux.

En avril 1907, la reconnaissance du capitaine Bordeaux pénétra dans l’Ennedi et poussa jusqu’à Woï. C’est près des mares d’Ouéta (sur la route de Koufra à Abéché, par Ouanianga, Ouéta, Amm Chalôba et Ourâda) qu’elle enleva une caravane de captifs allant à Benghazi et un convoi de munitions se rendant à Abéché (8 et 9 avril).

Depuis la prise d’Abéché, l’Ennedi était devenu le lieu de rassemblement des pillards senousis de l’Est : les Arabes du cheïkh Sidi Ṣâlèh Kéréma et les Touareg du cheïkh Koassen avaient leurs campements dans les forteresses naturelles que constituent les cirques rocheux de Beskéré et de Sini. Les Bideyat participèrent aux rezzous qui furent menés chez les populations ouadaïennes soumises — notamment chez les Arabes Maḥâmid — par les Zouaya, Kindin (Touareg), Tedâ et Oulâd Slimân. En mai 1911, la colonne du commandant Hilaire, qui comprenait la compagnie méhariste d’Ourâda et une section d’artillerie, alla opérer dans l’Ennedi : les Khouân furent surpris et dispersés à Sini et à Kafra et évacuèrent le pays. Il sera peut-être nécessaire d’installer un poste de méharistes dans cette région montagneuse, afin d’empêcher les pillards senousis de venir y chercher un refuge, et aussi pour mettre les Bideyat à la raison.

Du côté du Darfour, les Bideyat entretiennent d’excellents rapports avec les Zegâoua et les deux populations s’unissent même par des mariages. Il n’en est point de même avec les Arabes (Maḥâriyé, Maḥâmid, Erégat, etc.) : les habitants de l’Ennedi sont séparés de ces tribus par une rivalité séculaire. Cette situation présente une analogie presque complète avec ce qui se passe au Ouadaï ; les Arabes razzient les Bideyat, mais ceux-ci tombent sur les caravanes qui viennent chercher le sel rouge et le natron des régions voisines de l’Ennedi : les prisonniers de guerre peuvent d’ailleurs être rachetés moyennant une certaine rançon. Les Bideyat paient un vague tribut au Darfour : Slatin Pacha[232], qui eut une entrevue avec quelques-uns de leurs chefs — à la suite du pillage d’une caravane d’Arabes Maḥariyé par les habitants de l’Ennedi — réussit même à faire venir ceux-ci à El Fâcher.

MASSALAT.

Les Massalat furent importés du Darfour. Nachtigal rapporte que les Guimr étaient déjà dans le pays lorsque les sultans Kharout, Arous et Djoda contraignirent les Massalat, à plusieurs reprises et en usant de sanglantes représailles, à se fixer sur des terres qu’ils n’avaient pas librement choisies.

Ces indigènes parlent un dialecte très proche du bora-mabang. Les Massalat du Ouadaï forment deux groupes distincts : les Massalat el Hoch et les Massalat el Bataḥ.

Nachtigal dit que, dans tout le Ouadaï, on soupçonne les Massalat, et particulièrement ceux de l’Est, de pratiquer l’anthropophagie. Nous avons entendu répéter la même chose au sujet des Massalat qui habitent la région-frontière du Ouadaï et du Darfour (Massalat el Hoch, Massalat et Tirdjé[233], Massalat Ambous). On nous a affirmé que ces indigènes n’hésitent pas à manger un étranger, un fugitif ou un prisonnier, si cela ne présente pour eux aucun risque de répression ; on nous a dit également que, lorsqu’ils se battent entre eux, chacun des deux partis enlève ses morts, pour empêcher que ceux-ci soient mangés. Et c’est pourquoi le pays montagneux de Massalat ne serait visité que par des voyageurs comptant parmi les amis des habitants, ou par des caravanes assez nombreuses pour n’avoir rien à craindre. La chose est possible, quoiqu’elle paraisse bien extraordinaire, étant donné que les Massalat sont des musulmans pratiquants et même fanatiques. Il est plus probable que cette réputation de cannibalisme tient simplement à ce que les Massalat sont détestés des autres populations, à cause de leurs défauts : Nachtigal dit qu’ils sont vindicatifs, menteurs, perfides et jaloux. Cela doit provenir également de ce qu’ils avaient autrefois, peut-être même encore, coutume d’écorcher l’ennemi tombé et de faire des outres de sa peau, en conservant autant que possible la forme des corps : Nachtigal avait déjà rapporté le fait, Slatin Pacha le confirme et ajoute que les Massalat avaient l’habitude d’aller au combat avec femmes et enfants et en emportant une notable quantité de ambelbel (merissé forte).

Nous avons déjà vu que tous les Massalat de l’Est dépendaient autrefois du Darfour, et que le sultan ʿAli fut le premier prince qui porta de nouveau les armes ouadaïennes dans cette région. Les Massalat se défendirent énergiquement et les troupes envoyées contre eux furent plusieurs fois tenues en échec. Cette tribu de pillards continua d’ailleurs à tomber sur les caravanes se rendant au Darfour et ʿAli fut obligé d’expédier de nouvelles troupes, pour rétablir la sécurité des transactions avec l’État voisin. Ses aguids furent battus et rentrèrent avec des troupes décimées : le sultan, irrité, fit alors couper le nez et les oreilles à certains d’entre eux (1873). Les brigandages des Massalat ne cessèrent donc pas et Nachtigal, se rendant au Darfour, parle du « désert inhabité qui sépare le Ouadaï du Darfour et où les Massalit indépendants font de fréquentes incursions ». Le Darfour émettait d’ailleurs des prétentions sur le pays des Massalat : nous avons déjà dit que les troupes de ʿAli Dinar allèrent s’installer à Djirdjel, sans que Doud-Mourra osât donner à ses aguids l’ordre d’attaquer franchement le sultan forien.

Les Massalat ont le teint gris (azreq). Certains d’entre eux ont même le teint clair : citons, par exemple, les Massalat Zirban, qui habitent en pays ouadaïen. La mère du sultan forien Soulimân Solong appartenait à cette tribu, et c’est chez les Massalat que se réfugia et grandit le jeune prince, avant de rentrer au Darfour pour y conquérir le pouvoir. Le teint rougeâtre de ce sultan et l’origine arabe qui est quelquefois donnée aux Massalat lui valurent le surnom de Solong : le Bédouin, l’Arabe. C’est pourquoi il n’est pas rare d’entendre dire que la mère de Moḥammed Solong était une femme arabe.