La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2)
Part 9
A l’époque où avait lieu l’attaque de Mondo, les Chirédat et les Héouat faisaient bande à part. Ces deux fractions ayant demandé à venir vivre avec les Djebaïr et les Miaïssa, le cheïkh ʿAbd el Djelil accepta, malgré l’opposition de Cheref eddin. Un Gourân Médelâ, revêtu d’une peau de mouton et muni d’un encrier et d’une plume, se présenta un jour dans le campement d’ʿAbd el Djelil, où son soi-disant titre de faqih lui valut de recevoir aussitôt l’hospitalité. Il se coucha devant la porte du cheïkh et, pendant la nuit, le tua d’un coup de couteau (1895) : ce Médelâ avait voulu venger la mort de deux de ses frères, enterrés vivants par ordre d’ʿAbd el Djelil.
On raconte aussi que le cheïkh paya de sa vie le peu de sympathie qu’il avait montré pour la propagande senoussie. Les Chirédat, plus ou moins accusés d’avoir participé au meurtre et redoutant d’ailleurs l’hostilité de Cheref eddin, prirent la fuite.
Des dissentiments se produisirent alors entre Cheref eddin et Rhèt, fils d’ʿAbd el Djelil. La lutte éclata entre eux. Rhèt rangea autour de lui les Chirédat, Héouat, Megâreba, Bedour, Guedadfa, Medjâbera, quelques Khouan et de nombreux habitants du Kanem : Toundjour, Dalatoua de l’alifa Hadji, Ḥaddâd de Kachalla Bouguer (Ngouri), Abourda, Gourân Ankourdé, Haddad Déberi, Dogorda, Famalla, etc., — soit environ 5.000 hommes. Cheref eddin soutenait Aḥmed, un jeune frère de Rhèt, avec l’aide des Miaïssa, des Djebaïr, des Gadoa et des gens de l’alifa Djerab.
La principale rencontre entre les deux partis avait eu lieu à El Ousfer, lorsque la mission Joalland-Meynier fit son apparition au Kanem (novembre 1900). La mission Foureau-Lamy arriva quelques mois après (février 1901). Les Oulâd Slimân recherchèrent l’appui des Français : Rhèt entra en relations avec le capitaine Joalland et Cherfeddine alla à Barroua demander l’aman au commandant Lamy.
L’alifa Djerab, fils de l’alifa Mousa, commandait à Mao et était soutenu par les Miaïssa. Son cousin germain, l’alifa Hadji, était l’allié de Rhèt et des habitants de Dibinentchi, Ngouri et Mondo.
Djerab, chassé de Mao par ses ennemis, vint à Dibinentchi faire sa soumission au capitaine Joalland. Hadji se déclara contre nous, et les gens de Mondo et de Ngouri attaquèrent même la mission : ils furent facilement repoussés et Kachalla Bouguer, le chef des Ḥaddâd de Ngouri, demanda alors l’aman. Quant à l’alifa Hadji, il fut tué, dans une reconnaissance, par le brigadier de spahis Suleïman Seïdou[144].
Après l’anéantissement de la puissance de Rabah au Bornou (Koussri, 22 avril 1900 ; Goudjeba, 23 août 1901), les Français cherchèrent à s’étendre dans les pays de la rive droite du Chari. Notre influence progressa sans incident notable jusqu’aux portes du Kanem, mais, dans ce dernier pays, elle se heurta aux Senoussis, qui venaient d’entrer en scène depuis peu. Le grand-maître de la confrérie avait envoyé un de ses vicaires, Moḥammed el Barrâni, s’occuper du Kanem : le délégué du Mahdi fonda la zaouia de Bir Alali et organisa la résistance contre les progrès éventuels des Français dans la région.
Au début de 1901, le commandant Tétart occupait la partie sud du Kanem (Massakory et Ngouri). El Barrâni repoussa les avances qui lui furent faites et ne voulut point entrer en relations avec nous : il fit même mettre à mort l’alifa de Mao, Moḥammed Djerab, qui nous était dévoué. Les troupes senoussies du Kanem comprenaient des Arabes de la Tripolitaine et des oasis libyennes, des Oulâd Slimân et des Touareg de l’Aïr et du Damerghou — notamment les Keloui-Mazourek de Khandjer, gendre et neveu du grand chef targui Denda[145].
Dans les premiers jours de novembre 1901, une reconnaissance, commandée par le capitaine Millot, fut envoyée de Fort-Lamy sur Ngouri. Elle poussa sur Bir-Alali et, le 10, les Khouân l’attaquèrent à 2 kilomètres environ au sud de la zaouia : le capitaine Millot fut tué et le capitaine Bablon, qui avait pris le commandement, dut se replier vers le Sud. « Il était maintenant avéré que les mahdistes n’admettraient jamais notre voisinage. Nous ne pouvions pas de notre côté rester sur un tel échec ; notre autorité en souffrait au Chari et les soldats de Barrâni, grossissant les faits, envoyaient déjà vers le Sud-Algérien la nouvelle de la grande victoire du Croissant sur les infidèles[146]. »
Barrâni avait avec lui plus de 3.000 Touareg, qui constituaient son plus solide appui. Ces nouveaux venus, étant les plus forts, commandaient naturellement au Kanem : ils percevaient l’impôt et réglaient toute question selon leur bon plaisir. Aussi les Oulâd Slimân, furieux de voir leurs vieux ennemis faire la loi dans le pays, se tenaient-ils en majeure partie à l’écart.
L’action décisive contre Barrâni eut lieu en janvier 1902. Une colonne de près de 600 hommes, sous les ordres du commandant Tétart, quitta Ngouri pour attaquer de nouveau Bir-Alali : le 18, la zaouia fut enlevée d’assaut et les vaincus s’enfuirent du côté du Borkou.
Le cheïkh Rhèt ayant été tué dans les rangs des Senoussis, lors de la première affaire de Bir-Alali, son frère Aḥmed avait abandonné Cheref eddin et les Miaïssa, pour aller rejoindre les Chirédat et Ourfalla. Ceux-ci entretenaient de relations avec les Khouân. L’attitude des autres Oulâd Slimân était différente. Barrâni avait cependant réussi à réconcilier momentanément les Touareg et les Miaïssa, et ces Arabes avaient même pris une part assez active à la lutte contre les Français. Mais, après la défaite, ils jugèrent plus utile de se rapprocher de nous. Barrâni apprit avec colère leurs nouvelles dispositions et il résolut de punir sévèrement ce qu’il considérait comme un manquement criminel à la solidarité musulmane devant les infidèles. Il excita l’hostilité des Touareg contre les dissidents : il dit même à Khandjer que les Miaïssa avaient massacré une centaine de fuyards touareg après le deuxième combat de Bir Alali. C’est pourquoi Barrâni, Khandjer et Aḥmed se concertèrent pour tendre un guet-apens aux principaux notables miaïssa. Cheref eddin fut mandé et il se rendit à cet appel avec douze hommes de sa fraction : ils furent tous massacrés. Les Oulâd Slimân du cheïkh Aḥmed et les Touareg tombèrent ensuite sur un groupe de campements miaïssa, installés à Dira.
La tribu des Miaïssa envoya alors deux délégués, dont le vieux cheïkh ʿAmer ben Allam, demander l’aman au capitaine Bablon, à Bir Alali (fin avril 1902). Cette offre de soumission fut accueillie avec méfiance, tant à cause de la duplicité notoire des Oulâd Slimân que de leur hostilité passée envers nous : cependant, sur l’ordre donné par le Commandant du Territoire, elle fut acceptée en mai.
Quelques mois après, sur l’indication donnée par les Miaïssa que les Touareg préparaient un nouveau coup de main, des tirailleurs de Bir Alali vinrent prendre position à Korofou, tout près de l’endroit où stationnait la tribu ralliée. Le 11 août, les Touareg qui se ruaient à l’attaque du camp miaïssa tombèrent sous le feu de nos tirailleurs et une partie d’entre eux resta sur le carreau. Le reste s’enfuit, poursuivi par les Oulâd Slimân, qui tuèrent un certain nombre de leurs ennemis et ramenèrent quelque butin.
Barrâni était complètement découragé depuis la seconde affaire de Bir Alali. Le 31 mai, il avait fait une démonstration sans importance contre la zaouia. D’autre part, Moḥammed el Mahdi était mort à Gouro, dans les derniers mois de 1901. Son successeur, Si Aḥmed Chérif, fort mécontent des échecs subis au Kanem, rappela Barrâni, auquel on reprochait de manquer d’activité et même de courage : il le remplaça par le zélé et fanatique Abou Aguila, originaire du Maroc ou du Sud-Oranais.
Le 21 septembre 1902, les spahis et les Miaïssa exécutèrent un coup de main très réussi contre le camp des Touareg du chef Kandjer, à 40 kilomètres au N.-E. de Kologo : Kandjer fut tué dans l’action et cette affaire eut comme résultat essentiel d’abattre considérablement le moral des Touareg.
Cependant Abou Aguila avait installé un camp au puits de Haddara, à 130 kilomètres de Bir Alali sur la route du Borkou. Le nouveau délégué ranimait l’ardeur défaillante des guerriers de la Senoussïa et se préparait à attaquer les Français. Il était activement secondé par un ancien partisan de Rabah, nommé Zin el Abdin, jadis employé par nous et passé depuis peu chez nos ennemis, à la suite d’un vol de bétail fait de complicité avec l’interprète arabe Redjem. Le 2 décembre 1902, au point du jour, l’arrière-garde d’une reconnaissance, qui rentrait à Bir-Alali, fut soudainement assaillie par les Senoussis à Tiouna, à 12 kilomètres du poste : le lieutenant Poupard réussit toutefois à se dégager. Le lendemain à neuf heures du soir, les Khouân essayèrent de surprendre le poste. Le 4, au matin, la garnison exécuta une sortie et 164 fanatiques, dont Abou Aguila, se firent tuer dans une tranchée de 150 mètres, qu’ils avaient creusée pendant la nuit à environ 250 mètres du poste. Ce fut le coup de grâce pour l’action de la Senoussïa dans l’intérieur du Kanem. La plupart des Touareg, désemparés depuis la mort de Khandjer, abandonnèrent la lutte et allèrent dans le 3e Territoire militaire demander l’aman. Si Aḥmed Chérif donna à ses agents l’ordre de se replier sur le Borkou, il quitta lui-même Gouro, peu de temps après, et rentra à Koufra.
Nos auxiliaires miaïssa avaient eu une attitude douteuse dans les diverses affaires qui se déroulèrent autour d’Alali, à la fin de 1902. D’autres incidents marquèrent d’ailleurs l’assujettissement de ces nomades à une vie régulière : en septembre 1903, ils tendirent même un guet-apens à l’un de nos détachements ; les menées du cheïkh Hamouda lui valurent d’être fusillé, et le cheïkh Boudma dut s’enfuir chez les Ourfalla.
Les Oulâd Slimân du cheïkh Aḥmed restèrent avec les Senoussis. Ils menèrent quelques rezzous chez les indigènes ayant reconnu notre domination. Mais ils furent malmenés par les reconnaissances dirigées par nos officiers : le capitaine Durand, commandant l’escadron de spahis — qui venait de soumettre les Kreda — les atteignit à Koal et leur enleva mille chameaux (juin 1904) ; plus tard, ils furent surpris à Fayanga par les méharistes du capitaine Mangin. Obligés de se réfugier au Borkou, les Oulâd Slimân ne purent pas vivre d’accord avec les Senoussis, qui y commandaient : ils furent même pillés par eux. Le cheïkh Aḥmed vint alors à Bir Alali faire sa soumission au lieutenant- colonel Gouraud, en février 1905.
La tribu des Oulâd Slimân se compose des quatre fractions suivantes : Chirédat, Héouat, Miaïssa et Djebaïr. Les autres Ouassal (Megâreba, Guedadfa, Ourfalla, etc.) sont des éléments détachés des tribus de la Tripolitaine. Ces Arabes comprennent deux groupes ennemis : celui du cheïkh Aḥmed oueld ʿAbd el Djelil (Chirédat, Héouat, Megâreba et Guedadfa)[147] et celui du cheïkh Mayouf oueld Aḥmed Bendjouéli (Miaïssa et Djebaïr).
Le premier a fait défection en août 1910 et est passé chez les Senoussis, avec lesquels certains Arabes du groupe n’avaient cessé d’entretenir secrètement des relations. Durant les cinq années que les Oulâd Slimân furent réunis sous notre autorité, des querelles incessantes s’élevèrent entre les deux groupes : notre présence seule les empêcha de régler leurs différends par les armes. On avait d’ailleurs assigné à chacun d’eux une région de parcours particulière : les gens d’Aḥmed vivaient dans le Liloa (ou Léloua), au nord de Bir Alali, et ceux de Mayouf nomadisaient dans le Chitati. A ce moment-là, l’ensemble des Oulâd Slimân du Kanem pouvait fournir 600 guerriers environ.
Le cheïkh Aḥmed est allé rejoindre les Ouassal dissidents. Ceux-ci vivent avec les Senoussis et ont toujours pris part aux rezzous menés contre nos protégés du Kanem ou du Baḥr el Ghazal. Ils comprennent : les Bedour, et des groupes moins nombreux de Guedadfa, de Djimamla et de Megâreba.
Les Bedour (fraction des Ourfalla) habitaient autrefois le Kanem, où ils avaient embrassé la cause de Rhèt. Quand nous fîmes notre apparition dans le pays, les Bedour s’enfuirent dans le Baḥr el Ghazal, à Am Gotôn. Après la soumission des Kreda, ils gagnèrent le Mourtcha et leur chef, le vieil ʿAli Benetik, se rendit à Abéché pour présenter ses hommages au sultan Doud-Mourra. Plus tard, ʿAli Benetik et son fils Oumran se réfugièrent au Borkou.
Les Guidadfa et les Djimanla sont peu nombreux. Avant la trahison d’Aḥmed, les Megâreba dissidents comptaient environ 150 fusils. Ils étaient restés en relations avec leurs frères du Kanem, qu’ils poussaient à faire défection : beaucoup de ceux-ci passèrent d’ailleurs chez les Senoussis, isolément ou par petits groupes. Actuellement, tous les Megâreba sont en dissidence. Ces Arabes sont réputés pour leurs instincts pillards : au surplus, la connaissance approfondie qu’ils ont du Kanem et du Baḥr el Ghazal fait d’eux des adversaires redoutables.
Tous ces Ouassal dissidents ont quitté le Borkou, dont le climat humide ne se prête pas à l’élevage du chameau, et ils nomadisent actuellement plus à l’Est, dans la région de Ouéta, Woï et Archeï. A côté d’eux, vivent des Arabes Zouaya du désert de Libye, des Touareg dissidents et deux groupes de Bideyat.
Nachtigal n’a eu qu’à se louer de l’hospitalité qu’il a trouvée chez les Oulâd Slimân et — tout en reconnaissant leur mépris atavique du travail et leur amour invétéré du pillage — a parlé d’eux avec sympathie. Les défauts signalés par l’explorateur rendent ces Arabes peu aptes à mener une existence régulière. Ils ont vécu jusqu’ici de l’exploitation des nègres et des Choa, de la traite et du travail des esclaves : sous notre domination, ils ont dû renoncer à de pareilles habitudes et, de ce fait, se sont trouvés considérablement appauvris. Incapables de s’adonner à un travail quelconque, bons tout au plus à servir de guides et d’auxiliaires dans les opérations contre les bandes des Senoussis, ils ont toujours regretté le temps de leur pleine indépendance, heureuse époque où ils pouvaient donner libre cours à leurs instincts tout particuliers de rapine et de meurtre. Somme toute, ces gens-là ne méritent aucun égard. Ils n’ont point voulu accepter la domination turque, et ils détestent la nôtre : réduits par la force des armes, ils restent moralement réfractaires. Leur mentalité, en l’honneur de laquelle les romantiques eussent écrit des poèmes ébouriffants, les condamne à végéter sous notre autorité. S’ils ne veulent point se résigner au travail, ils deviendront les plus misérables des habitants du Kanem. De fréquents croisements avec les populations voisines pourraient, avec le temps, les transformer de façon sensible et les rendre semblables aux paisibles Choa du Bornou et du Baguirmi. Mais leur mépris des noirs, qu’ils appellent dédaigneusement _kerâda_, infidèles, empêchera de longtemps encore toute transformation de ce genre.
Les Oulâd Slimân possèdent, au surplus, les défauts habituels de leur race. Voici le tableau peu flatteur que fait le capitaine Fouque du moral de ses anciens administrés : « Hypocrite et faux à l’excès, le Slimân n’a aucune parole et ne connaît pas la foi jurée ; tous ses actes sont empreints d’une arrière-pensée en vue de l’intérêt immédiat et le penchant à la trahison découle forcément de cette tournure d’esprit. Ce sont des gens qui ne gagnent pas à être connus ; malgré leurs allures doucereuses, ils se rendent vite antipathiques, puis se font détester au dernier degré. Intelligents, ils savent exploiter tous les côtés faibles de la nature humaine et malheur à l’autorité qui ne sait pas réfréner par une main ferme les écarts dont ils sont coutumiers[148] ! »
La défection du cheïkh Aḥmed a montré avec quelle désinvolture les Oulâd Slimân savent changer de camp, lorsqu’ils croient y avoir intérêt. L’échec du capitaine Sellier à Aïn Galakka, en 1908, et les succès obtenus par les rezzous senoussis au Kanem, durant l’année 1909, avaient considérablement affaibli le prestige de nos armes. D’autre part, l’antagonisme entre le groupe d’Aḥmed et celui de Mayouf avait pris un caractère aigu, et le lieutenant-colonel Moll, dans la tournée qu’il fit en avril 1910, essaya vainement de les mettre d’accord. Fréquemment, des Megâreba passaient chez les Khouân et servaient ensuite de guides aux bandes qui venaient piller les pays soumis : ils poussaient, en outre, leurs frères du Kanem à faire dissidence. Les intrigues des Senoussis travaillaient de plus en plus le groupe d’Aḥmed et, en août 1910, la désertion de ce cheïkh, montra combien notre influence avait perdu de terrain. Notre attitude défensive à l’égard des Senoussis, que les indigènes ne s’expliquaient point et prenaient pour de la pusillanimité, était tout simplement conforme aux instructions ministérielles, qui interdisaient d’aller au Borkou : au surplus, les événements du Ouadaï, où nous nous trouvions engagés à fond, ne nous permettaient pas d’entreprendre des opérations importantes sur un autre théâtre.
Les Oulâd Slimân restés au Kanem constituent le groupe du cheïkh Mayouf (Miaïssa et Djebaïr). Ces Arabes sont ceux qui nous ont toujours inspiré le plus de confiance : ils sont détestés des Senoussis et ennemis des gens d’Aḥmed, et ont par conséquent tout intérêt à rester sous notre protection. Ils ne comptent pas de dissidents. Les Miaïssa forment la fraction la plus nombreuse de leur tribu.
En terminant, nous dirons que les Oulâd Slimân ne possèdent point la vertu que, d’après leur histoire, on serait tenté de leur accorder : le courage. Il semble bien que leurs succès passés aient tout simplement tenu à la supériorité écrasante que leur donnaient leurs fusils sur de malheureux nègres armés de sagaies. Le capitaine Cornet rapporte certains faits, qui montrent de combien peu de sang-froid et de courage firent preuve les auxiliaires Oulâd Slimân. On savait apprécier les services qu’ils rendaient comme guides, mais leur valeur guerrière était tenue en assez piètre estime. Après la paix d’Aïn Galakka, en 1907, un ballot de poudre anglaise, trouvé dans le fortin, fut partagé entre les auxiliaires ayant fait preuve de bravoure et échut à des Teda ou à des captifs de races diverses, employés comme chameliers et palefreniers. « Quant aux Oulâd Slimân, faussement réputés pour leur courage — écrit le capitaine Cornet — ce ne sont que des pillards habitués à opérer par surprise contre des gens armés de sagaies. »
Cette opinion paraissait partagée des Arabes du Nord. Je me souviens, en effet, qu’une des femmes des Senoussis faite prisonnière à Ouéta, et remise en liberté quelques jours plus tard au Borkou, m’avait dit un matin en cours de route :
« — Que vas-tu faire de moi ?
« — Tu seras libre à ton arrivée à Galakka.
« — Je n’en crois rien. En tout cas, si tu m’envoies au Kanem, je te demande en grâce de pas me donner comme captive aux Oulâd Slimân.
« — Et pourquoi ? demandais-je curieusement.
« — Mon mari évitait de se salir les pieds aux traces laissées par eux dans le sable, répliqua-t-elle méprisante[149]. » Et le capitaine fait remarquer que la femme qui parlait ainsi était une esclave du plus beau noir, épousée par son ancien maître.
Ajoutons que, lors de la dernière attaque d’Aïn Galakka, en 1908, l’attitude des Oulâd Slimân qui nous servaient d’auxiliaires fut notoirement piteuse.
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[Note 139 : _Ouassili_ (sing. _Ouassiliri_) est un terme kanouri qui veut dire « les hommes blancs ». _Ouachîla_ et _Ouassal_ sont les mots employés par les Toubou et les Arabes.]
[Note 140 : Selon Nachtigal, Minimini serait un terme toubou, qui voudrait dire « les dévoreurs ». Cette appellation tiendrait à la gloutonnerie naturelle des Oulâd Slimân, ou bien à ce qu’ils dévoraient (_akelou_) autrefois les régions qu’ils visitaient. Nous ne connaissons pas l’étymologie toubou du mot _Minimini_. Nous ferons cependant remarquer que les Bideyat et les Zegâoua sont également appelés Minimini par les gens du Darfour. Cf. sur les O. Slimân, Kampffmeyer, _Studien_, p. 166, et les auteurs cités.]
[Note 141 : L’expression _aḥmer tchou_ est fréquemment employée pour indiquer un teint très clair. Elle est formée du mot arabe _aḥmer_, qui veut dire « rouge », et du mot toubou _tchou_, qui signifie « blanc ». Notons, en passant, que les Oulâd Slimân se sont alliés aux femmes du pays et que la race a perdu sa pureté primitive : le cheïkh Aḥmed ben ʿAbd el Djelil, par exemple, est fils d’une Kecherda.]
[Note 142 : L’émigration ne fut point totale, car certains Oulâd Slimân demeurèrent avec leurs cousins de Tripolitaine. Les descendants de ces Arabes font actuellement partie du groupe qui habite le pays de Ouaddân (Temama, Myabis, Souhb, Amamra, Guedadfa, Ourfalla, Chirédat et Héouat) : ce groupe est commandé par un Oulâd Slimân de pure race, Seïf en Nacer, neveu de l’ancien cheïkh ʿAbd el Djelil. Les Oulâd Slimân de la Tripolitaine et ceux du Kanem sont toujours resté en relations.]
[Note 143 : Gens du lac.]
[Note 144 : Djerab fut mis à mort par ordre d’un chef senoussi, Moḥammed el Barrani. Il fut remplacé par son frère, l’alifa Meḥemmed. L’alifa actuel, Mala, fils de Mousa et frère de Djerab, alla faire sa soumission au lieutenant-colonel Destenave, et Meḥemmed dut se réfugier chez les Kreda.
L’alifa Mousa, fils de l’alifa Ali, est celui qui fit étrangler Maurice de Beurmann (1863) : des captifs vigoureux passèrent une corde autour du cou de l’explorateur et se mirent à tirer aux deux extrémités. Nachtigal a fait un récit bien romanesque de la mort du malheureux de Beurmann. Ce fut Mousa qui donna l’ordre de le tuer, et non l’aguid ouadaïen Chommi. Les indigènes n’avaient pas encore vu d’Européen à ce moment là, et beaucoup d’entre eux crurent qu’il s’agissait de l’exécution d’un juif (ihoudi).]
[Note 145 : C’est Khandjer qui avait fait assassiner à Zinder le capitaine du génie Cazemajou et l’interprète Olive.]
[Note 146 : Capitaine Fouque, _Le Kanem_ (_Revue des Troupes coloniales_, 1906).]
[Note 147 : Les Héouat, peu nombreux, sont considérés comme étant d’origine médiocre : _ma ḥourr ketir_ ما حر كثير. Les Megâreba (Aïd Garaga, Aïd Noufel, Goubaéli) sont plus nombreux que les Héouat.]
[Note 148 : Fouque, _Le Kanem_.]
[Note 149 : Cornet, _Au Tchad_.]
V
LE LAC TCHAD
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Avant de quitter les habitants du Kanem, qui, pour la plupart ont toujours vécu sur les bords du Tchad, il est nécessaire de donner quelques renseignements sur ce lac, dont nous avons déjà tant parlé et dont il sera encore question à propos de certains Toubou. Du reste, en étudiant les Kreda, nous serons amené à nous occuper du Baḥr el Ghazal, qui conduisait autrefois les eaux du Tchad dans les grandes dépressions situés au sud du Borkou — la région désertique des Pays-Bas du Tchad — et c’est une raison de plus pour donner quelques indications sur le lac lui-même.
Le lac Tchad, autrefois très étendu, fut toujours peu profond. Overweg n’avait trouvé que 6 mètres d’eau dans sa partie la plus creuse, les hauteurs d’eau variant d’habitude entre 6 et 15 pieds anglais (entre 1m,80 et 4m,50). Si l’on néglige quelques entonnoirs de minime importance, les plus grandes profondeurs ne dépassaient point 4 mètres, en 1904, et elles n’atteignaient même pas 3 mètres, en 1908. La mission Tilho évalue la profondeur moyenne du lac à 1m,50 dans la zone des eaux libres, et entre 2 et 3 mètres, dans la région des baḥrs.
Nachtigal écrit, d’ailleurs, que le Tchad est une lagune du Chari comme le Fitri est une lagune de la Batah, et Elisée Reclus, se basant sur les données fournies par les explorateurs, remarque également « que le Tzâdé est moins un lac qu’une inondation permanente » et que « parmi les grands lacs, le Tzâdé doit être comparé surtout au Balkhach de Sibérie, qui paraît une mer intérieure par ses énormes dimensions, et n’est autre chose qu’une mince nappe versée par le courant de l’Ili ».