La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2)

Part 8

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L’arabe est leur idiome propre, mais ils ne le parlent pas de la même façon que les Arabes du pays : les lettres gutturales et emphatiques ne reçoivent pas l’accentuation que l’on remarque chez ceux-ci ; les sons propres à la langue arabe sont toujours atténués. Pour quelqu’un qui en a l’habitude, il est facile de saisir cette différence, qui est d’ailleurs très sensible. Ajoutons, en passant, qu’on peut, de la même façon, distinguer un Toundjour d’un indigène qui a sa langue propre (_nadem el ierten_).

Les Toundjour du Kanem et du Dagana parlent généralement trois langues : l’arabe, le kanembou et le toubou. Ils n’ont appris les deux dernières que parce qu’ils vivent au milieu des Kanembou, Ḥaddâd et Toubou.

Les Toundjour sont moins bons musulmans que les Kanembou. Leurs femmes savent faire la merissé : c’est sans doute un reste de leur séjour passé au Ouadaï, car cette boisson n’est pas connue des populations environnantes. Ils boivent aussi le khall, boisson fermentée obtenue en faisant cuire des dattes dans de l’eau et en ajoutant au liquide qui bout certains ingrédients indigènes : kommoun, chetta.

Les Toundjour ont un chef qui porte le titre de fougbou, nom d’origine kanembou. Ils habitent la région de Mondo, fertile en mil : des Kanembou, des Ḥaddâd, des Kouka (Goudjer) et quelques Gourân vivent mélangés à eux. Leur tribu comprend diverses fractions (nâs Fougbou, nâs Youssef, nâs Abid, nâs Maïna, nâs Kagoustêma, nâs el Aguid, nâs el Djellabi, nâs el Fagara, nâs Bouloul). Avant notre arrivée dans le pays, alors que les caravanes de la Tripolitaine arrivaient régulièrement et que les relations avec le Ouadaï étaient très faciles, Mondo possédait une colonie importante de Djellaba.

Les Toundjour vivaient autrefois en bonne intelligence avec les Ouadaïens. Cela tenait tout d’abord au souvenir commun de Aché, la fille du dernier roi toundjour et la femme du premier sultan ouadaïen. Cela tenait également à ce que les Toundjour et les Ouadaïens étaient ennemis des Dalatoua, des Bornouans et des Oulâd Slimân. C’est pourquoi les aguids ouadaïens venaient souvent camper avec leurs troupes à côté du village de Mondo, sur un emplacement que les indigènes montrent encore.

Il y a aussi quelques Toundjour au Bornou.

Au Ouadaï, ils sont nombreux dans le dar Zioud. Cette province est d’ailleurs presque complètement arabisée : les éléments dominants y sont les Toundjour et les Arabes — notamment les Zioud, qui ont donné leur nom au pays. On trouve encore, au Ouadaï, beaucoup de Toundjour dans la régions des Kachméré et des Karranga. C’est là qu’est situé le mont Kadama, au pied duquel résidait autrefois le sultan Daoud. Signalons également les quelques Toundjour de l’Abou Telfan : contrairement à ce que croit Nachtigal, ces indigènes pratiquent l’islamisme.

Enfin, au Darfour, les Toundjour vivent principalement à côté du Marra, dans la province de Dara : le djebel Kharès est le centre de leur district. Il y en a aussi de dispersés dans tout le centre du pays. Les Toundjour du Darfour se sont fortement mélangés aux autres indigènes. Ils sont commandés par un cheïkh, à propos duquel Moḥammed el Tounesi, parlant des gouverneurs des provinces du Darfour, rapporte ce qui suit : « Tous ont la même manière d’être et portent le même vêtement, excepté le sultan de Toundjour, qui a le turban noir. Je lui demandai pourquoi il avait, lui seul, le turban de cette couleur. Il me répondit que ses aïeux avaient jadis été souverains du Dârfour et qu’ils en avaient été dépossédés, excepté du Toundjour, qui, plus tard, avait aussi été conquis par le sultan fôrien ; que, depuis ce temps, lui, portait un turban noir en signe de deuil, et pour manifester ses regrets »[138].

* * * * *

[Note 127 : Les Hilâl (Benou Hilâl, Beni Hilâl) formaient une tribu arabe nomade, établie, lors de l’avènement des califes abbassides, dans les déserts du Hedjaz. Ils passèrent plus tard en Syrie et, vers la fin du Xe siècle, ils furent déportés en masse dans la Haute Égypte par le khalife El ʿAziz. Au milieu du XIe siècle, en 440 de l’hégire, ils furent lancés sur la Tunisie par le khalife fatimite El Mostanṣer- Billah. Cf. sur l’épopée des Hilâl, Bel, _La Djazya_, et les auteurs cités.]

[Note 128 :

« Emmenez-nous dans le pays de Tunis la verte,

« Même si nous n’avons pas de mil, l’eau de Tunis suffira à nous faire vivre,

« Emmenez nous dans le pays où il n’y a pas de taons,

« Tunis la verte est un paradis loin (hors) d’ici..... »]

[Note 129 : Tome II, page 329 ; tome III, page 449.]

[Note 130 : Toutefois la généalogie donnée par d’Escayrac de Lauture (_Le Désert et le Soudan_, p. 79-80) fait de Soulîman Solong, non un Qoreïchite, mais le fils d’un Toumourki et d’une fille arabe de la tribu des Bederyah du Kordofan. Mousa, son successeur, aurait été son frère, non son fils ; il aurait eu comme héritiers ses deux fils, Idris et Abou ’l Qâsem, puis ʿOmar Lélé, fils d’Abou ’l Qâsem, Bakour (Boukker, Abou Bekr) fils d’ʿOmar Lélé et son frère ʿAbd er Raḥmân, Téhérab, fils de Bakour ʿAbd er Raḥmân II, fils ou frère de Téhérab, et enfin Moḥammed el Fâdhel fils de ʿAbd er Raḥmân.]

[Note 131 : Notons cependant que la tradition des Toundjour parle aussi d’un séjour de leur tribu sur les bords du baḥr Nil. Il ne faut voir là, très probablement, qu’un vague souvenir du temps où les Hilal étaient fixés dans la haute Égypte. D’après Brun-Rollet (_Le Nil blanc et le Soudan_, p. 75) on montre encore au sud de Khartoum, dans le pays des Chillouks, le _Moqtaʿ_ (gué) d’Abou Zeïd (le chef des Hilâl) où il franchit le Nil. « Il avait avec lui douze compagnons, dont deux moururent à Kordofan de la piqûre d’un serpent, il traversa le Darfour et le Grand désert, redressant les torts sur son passage, et avec cinq fidèles arriva à Tunis. » D’Escayrac de Lauture (_Le Désert et le Soudan_, p. 259 et suiv.) mentionne une tradition analogue : il ajoute que les tribus arabes de la Haute Nubie et du Kordofan prétendaient descendre d’Abou Zeid. Cf. R. Basset, _Un épisode d’une chanson de geste arabe_ (_Bulletin de Correspondance africaine_, 1885, p. 136-148).]

[Note 132 : Slatin-pacha, _Fer et Feu au Soudan_, tome I, page 55.]

[Note 133 : _Gamira_, قَمِرَ, être blanc ; _gamar_, قَمَر, la lune ; _oueld el gamaré_ signifie : qui est d’une blancheur éclatante.]

[Note 134 : C’est à cette idée de regret que se rattache probablement le surnom de _el Merenn_, qui semble provenir du verbe arabe _ranna_, رن : élever la voix en pleurant, se lamenter.]

[Note 135 : _Birni_ (kanembou), _dourdour_ (arabe), _gôrou_ (toubou).]

[Note 136 : _Fougbou_ est le titre donné au chef des Toundjour. Le chef des Dalatoua est appelé _alifa_ et aussi _aguid_.]

[Note 137 : Les Ouadaïens avaient fait leur apparition au Kanem pendant que le fougbou Moustafa régnait sur les Toundjour.]

[Note 138 : Moḥammed el Tounesi, _Voyage au Darfour_, page 128. Cf. aussi sur les Toundjour C. H. Becker qui les nomme Tundjer, et fait venir ce nom de l’arabe _toudjdjar_, marchands (تجار = تنجر). Mais les premiers Toundjour émigrés ne sont pas donnés pour des marchands, même d’esclaves, comme les Djellaba de nos jours. Il les fait également venir de l’Est (voir plus haut) (_Zur Geschichte der östlichen Sûdân, Der Islam_, I, p. 161-162) ; Kampffmeyer (_Studien der arabischen Beduinendialekte Inner Afrikas_, p. 166), les croit émigrés de Tunisie.]

IV

LES OULAD SLIMAN

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Les Oulâd Slimân sont les derniers arrivés dans la région du Tchad. Quoique d’origine arabe, ils sont considérés — ainsi que les Toundjour, du reste — comme formant une population spéciale. On ne les désigne jamais sous le nom de _’Arab_, qui est réservé aux seuls Arabes du pays (Choa) : on les appelle Oulâd Slimân, Fezzân ou Fitzân, Ouassîli[139], Ouachila, Ouassal et Minimini[140].

Les Oulâd Slimân présentent les caractères des Arabes de la Tripolitaine, d’où la tribu est originaire et s’élèvent d’un degré au- dessus des Arabes-Choa. Ce qui frappe le plus, tout d’abord, si l’on compare les deux populations, ce sont les différences de teint, d’habillement et d’armement : les Oulâd Slimân ont généralement le teint clair (_aḥmer tchou_)[141], s’habillent comme les Arabes du Nord et sont armés de fusils, tandis que les Choa ont le teint plus ou moins foncé, sont habillés à la mode bornouane (_tob_) ou portent un vêtement confectionné avec des gabag (_khaleg_), et ne possèdent guère que des lances et des sagaies. De plus, les Oulâd Slimân parlent l’arabe de la Tripolitaine et, quoiqu’ils aient fait beaucoup d’emprunts au dialecte en usage dans les pays du Tchad, les deux idiomes présentent des différences notables.

Barth et surtout Nachtigal ont donné de longs détails sur la tribu des Oulâd Slimân. Nous allons donc résumer rapidement l’historique de la relation de Nachtigal et nous le compléterons par le récit des événements postérieurs au voyage de l’explorateur allemand.

Les Oulâd Slimân comprennent quatre familles : Djebaïr, Héouat, Miaïssa et Chirédat. Ils jouèrent autrefois un grand rôle en Tripolitaine, où ils combattirent avec acharnement la domination turque. Yousouf Pacha les refoula en Égypte, mais Méhémet-Ali ne leur permit point de se fixer dans ses États. Obligés de revenir dans la Tripolitaine, ils allèrent du côté de Mourzouk et s’y battirent contre les troupes fezzanaises. Les plus nobles d’entre eux, attirés dans un guet-apens, furent massacrés : la tribu tout entière disparut alors de la scène pour une vingtaine d’années. Le futur chef des Oulâd Slimân, ʿAbd el Djelil, était élevé à la cour de Tripoli avec ses frères et son neveu. Il conquit la faveur de Yousouf Pacha et se distingua, à la tête des siens, dans les diverses expéditions militaires dirigées alors du Fezzan contre les Toubou, le Kanem et même le Baguirmi. Nommé chef de district à Sebha (Fezzan), ʿAbd el Djelil ne tarda pas à entrer en lutte avec les Turcs. Il leur disputa, douze années durant, la domination du Fezzan. « Mortellement blessé au combat d’El Baghla, il réunit, avant d’expirer, les anciens de la tribu, et les conjura d’aller chercher une nouvelle patrie dans ces beaux districts du sud, où lui-même avait fait ses premières armes, et qui touchent aux riches pâtis à chameau du Bodelé et du Baḥr el Ghazal. »

Sous la conduite de son fils, le cheïkh Moḥammed, les Oulâd Slimân gagnèrent d’abord le Borkou et allèrent ensuite se fixer au Kanem[142]. Ils vainquirent toutes les tribus habitant le pays situé entre le Tibesti, le Tchad et le nord du Ouadaï. Des Arabes de la Tripolitaine (Guedadfa, Ourfalla, etc.), attirés par l’appât du riche butin à gagner dans les contrées du Sud, vinrent grossir le nombre des guerriers Oulâd Slimân. Ceux-ci attaquèrent les Touareg et leur enlevèrent, dit-on, près de 50.000 chameaux, à Kawar et dans les environs de ce groupe d’oasis. Les Kel Oui du pays d’Azbin et les tribus voisines rassemblèrent alors 7.000 guerriers montés et vinrent porter la guerre chez leurs ennemis du Kanem (1850) : les Kecherda-Yoroumma — qui avaient eu à pâtir des pillages exécutés par les Oulâd Slimân — leur servaient de guides. Les Arabes s’étaient retranchés à Kiskawa, sur les bords du Tchad. Malheureusement pour eux, ils ne tardèrent pas à abandonner leurs positions et les Touareg les surprirent à Medeli, près de Bir Alali. Les Oulâd Slimân furent écrasés et une vingtaine de cavaliers seulement réussirent à échapper au désastre. Leur chef avait péri dans la déroute, mortellement blessé par une femme toubou : son fils, Rhèt, entra au service du cheïkh du Bornou, ʿOmar. Des discordes éclatèrent ensuite parmi les Oulâd Slimân, et ceux-ci, peu nombreux, divisés et en butte aux attaques de leurs ennemis, semblaient voués « à une complète décadence ». Tel était l’avis de Barth, qui visitait le Kanem à ce moment-là (octobre 1851).

Mais la tribu parvint vite à se refaire. Le cheïkh ʿOmar l’avait d’ailleurs pourvue d’armes et de chevaux, en lui donnant la surveillance des frontières bornouanes du côté du Ouadaï. Les Oulâd Slimân luttèrent encore contre les Touareg, qui — toujours guidés par les Kecherda — les poursuivirent jusqu’au Borkou : cependant la paix finit par s’établir entre les deux populations. En 1861, les Oulâd Slimân soutenaient par les armes un compétiteur au trône du Ouadaï, occupé à ce moment-là par le roi ʿAli. En 1871, lors du voyage de Nachtigal au Borkou et au Kanem, ils avaient réussi, grâce à leurs aptitudes guerrières, à leur énergie, à leur audace et aussi à leur supériorité de leur armement, à redonner à la tribu son ancienne prépondérance. Ils combattaient l’action du Ouadaï au Kanem, au Baḥr el Ghazal et au Borkou, et ils pillaient tout le pays situé entre le nord du Tchad et le nord du Darfour. Le chef le plus considéré de la tribu était ʿAbd el Djelil. Les Djebaïr (ʿAbd el Djelil, Cheref eddin) et les Miaïssa entretenaient d’étroites relations d’amitié et vivaient quelque peu en désaccord avec les Chirédat ; les Héouat étaient peu nombreux. D’autres Ouassili (Ourfalla, Guedadfa, Megâreba, etc.) vivaient avec les Oulâd Slimân, et des Arabes appartenant aux tribus de la Tripolitaine (Ferdjan, Hasouna, etc.) venaient parfois passer quelques années au Kanem et prendre part aux diverses expéditions de pillage.

Nachtigal fut très bien reçu par les Oulâd Slimân et put, grâce à leur protection, visiter le Bornou et le Kanem. Il eut, plus tard, l’occasion de rendre service à certains d’entre eux qui, faits prisonniers par les Nakatzâ du chef Derbaï, avaient été expédiés au Ouadaï. Aussi le souvenir du chérif Idris — c’était le nom donné à Nachtigal — est-il resté très vif chez ces Arabes, qui en parlent tous dans d’excellents termes. Nous avons causé avec les Oulâd Slimân des personnages cités dans la relation de Nachtigal, ainsi que des divers incidents qui marquèrent le temps passé par l’explorateur en compagnie de ces nomades. Le fils de Hazaz (le compagnon de Nachtigal) se rappelle les moindres détails du séjour du chérif Idris parmi ceux de la tribu.

Lors de leur arrivée au Kanem, les Oulâd Slimân avaient fait alliance avec Barka Hallouf, le chef des Gourân Gadoa. Celui-ci leur fournissait du grain, du bétail, et leur était d’un précieux secours par sa connaissance approfondie du pays et des habitants. Arabes et Toubou firent ensemble de fructueuses opérations de pillage.

Nous avons déjà dit que les Oulâd Slimân luttaient contre l’aguid el baḥr, qui voulait sauvegarder la situation du Ouadaï au Kanem. Le sultan ʿAli chercha vainement à s’attacher ces nomades. A deux reprises, il demanda à voir une députation de leur tribu : en 1871, un groupe de notables alla le trouver au Fitri, et, plus tard, les chefs les plus vieux furent mandés à Abéché. Mais ʿAli eut beau prodiguer les présents aux envoyés et montrer des égards envers les Oulâd Slimân prisonniers de guerre, la situation au Kanem n’en fut point changée. C’est ainsi que les Arabes attaquèrent les Nakatza et les Noarma de Oun — deux tribus qui reconnaissaient la suzeraineté du roi ʿAli — vers le milieu de 1873. Ils furent d’ailleurs battus et vingt-cinq d’entre eux restèrent prisonniers des Toubou.

Les Oulâd Slimân subissaient quelque peu l’influence des missionnaires senoussis et, à deux reprises (au Kanem et au Borkou), la haine fanatique de ces derniers pour les chrétiens faillit avoir des conséquences fâcheuses pour Nachtigal.

Indépendamment des troupes de l’aguid el baḥr, les Oulâd Slimân comptaient encore parmi leurs ennemis un grand nombre de tribus, qu’ils avaient plus ou moins attaquées ou pillées. Citons, parmi les principales : les Touareg, les Ankatzâ de Oun, les Bideyat, les Maḥâmid, les Oulâd Rachid et les Ḥaddâd du Kanem. L’alliance avec les Gadoa elle- même finit, à la longue, par se transformer en hostilité entre les deux tribus. Déjà, en 1871, quand les Oulâd Slimân étaient revenus du Borkou, des dissentiments avaient éclaté entre eux et Barka Hallouf : les Arabes reprochaient à ce dernier de leur avoir volé une partie des chevaux et des esclaves donnés par le roi ʿAli. Des Arabes de la Tripolitaine étant venus renforcer les Oulâd Slimân, ceux-ci prirent une attitude brutale envers leur allié et Hallouf fut mis en demeure de restituer ce qui avait été pris par les Gadoa et leurs amis ; on lui demanda également — car les Oulâd Slimân le considéraient comme un de leurs « mesâkin » — de payer un impôt en bétail. Hallouf refusa et sa tribu fut alors razziée par les Arabes. Quand ces derniers revinrent au Borkou pour faire la récolte des dattes, ils laissèrent une partie de leurs chevaux dans l’Egueï. Ces animaux furent enlevés par Barka Hallouf, et les Oulâd Slimân, rendus furieux, résolurent de se venger des Gadoa. Barka avait rangé autour de lui : les Gadoâ, les Gourân Iroua et Bezâ, les Ḥaddâd Cherek, les Nâs Kaguerô (Ḥaddâd gotôn), les Ḥaddâd nichâb de Er Régui, et les Nâs el Baḥr[143] (Kanembou Koubouri de Kiskawa). ʿAbd el Djelil et Cheref eddin avaient avec eux : les Oulâd Slimân, les Ourfalla, les Guedadfa et des Tedâ. La lutte éclata entre les deux partis : Hallouf, qui ne possédait presque pas de fusils, fut battu et tué et le Chitati complètement razzié.

Plus tard, les Arabes étant revenus à Barga, dans le Chitati, les Gadoa demandèrent l’aman et s’engagèrent à reconnaître l’autorité d’ʿAbd el Djelil. La paix ne dura pas d’ailleurs bien longtemps. Trois Oulâd Slimân — dont Hazaz, le compagnon de Nachtigal — allèrent au Chitati et s’y conduisirent vraisemblablement comme en pays conquis, car ils furent attaqués par les Gadoa : Hazaz, grièvement blessé, mourut au retour dans son campement. Les Arabes, exaspérés par cette agression, résolurent alors d’exterminer les Gadoa. Mais ceux-ci s’étaient réfugiés dans les îles du Tchad, et il ne restait au Chitati que les plus pauvres d’entre eux, les mesâkin (1872). Cette situation dura deux ans, au bout desquels les Oulâd Slimân écrivirent aux Gadoa pour les inviter à revenir au Chitati. Ceux-ci acceptèrent, l’aman leur fut accordé et ils purent vivre en paix avec leurs anciens ennemis.

Les Arabes allèrent ensuite attaquer les Dalatoua : ils chassèrent de Mao l’alifa Meta, qui se réfugia à Mondo, où se trouvait alors l’aguid el baḥr Oualdi Chaïb. ʿAbd el Djelil envoya une lettre au sultan du Ouadaï, Yousouf : il disait que les Oulâd Slimân avaient chassé l’alifa Meta parce que celui-ci ruinait le Kanem et qu’ils voulaient, eux, y faire régner la prospérité. Les Minimini, comme on le voit, savaient trouver de beaux prétextes pour légitimer leurs pillages. Yousouf se contenta d’accepter le fait accompli et répondit en termes très aimables. Mais Oualdi Chaïb n’entendait pas reconnaître la prépondérance des Arabes au Kanem, et il continua à garder une attitude hostile à l’égard de ces derniers. Les Oulâd Slimân étaient en train de piller les Togorda (ou Dogorda), lorsqu’ils eurent connaissance des dispositions agressives de l’aguid el baḥr : on dit qu’ils lui envoyèrent aussitôt une lettre pour lui proposer une rencontre. Oualdi Chaïb étant retourné au Ouadaï, les Arabes remplacèrent l’alifa Meta par l’alifa Hadji, qui envoya quatre chevaux et deux captifs à Yousouf, en lui faisant connaître sa nomination. Le sultan accepta encore une fois de bonne grâce ce qu’il ne pouvait empêcher. Les Oulâd Slimân étaient, à ce moment-là, les vrais maîtres de la majeure partie du Kanem : les indigènes de ce pays se livraient à l’agriculture et ne possédaient guère que des moutons comme bétail, car les Arabes avaient razzié la plupart des bœufs et des chameaux.

Sur ces entrefaites, Oualdi Chaïb réclama aux Oulâd Slimân des Gourân et des Arabes Hassaouna, qui avaient quitté la région soumise au Ouadaï pour aller se réfugier dans le nord du Kanem : ils refusèrent de livrer ces indigènes. L’aguid el baḥr, dont les troupes s’étaient déjà rencontrées plusieurs fois avec les Oulâd Slimân, finit cependant par obtenir un impôt en bœufs pour chacune des tribus en question. Le règlement de cet incident amena une détente entre les deux influences rivales qui se disputaient le commandement du Kanem. Les Togorda n’ayant pas voulu donner le mil que leur réclamait Oualdi Chaïb, les Ouadaïens et les Arabes se concertèrent pour tomber sur ces malheureux. Les Togorda furent complètement razziés et un grand nombre de femmes et d’enfants de leur tribu réduits en esclavage : les enfants furent vendus à Dirgui (Kaouar), au Fezzân et jusqu’à Tripoli. Ce pillage fait en commun contribua à réconcilier, pour un temps, les Ouadaïens et les Oulâd Slimân. Oualdi Chaïb revint triomphalement à Abéché avec les captifs et les troupeaux pris au Kanem.

La paix accordée aux Gadoa ne dura pas longtemps. Les Oulâd Slimân reprochaient à Allafi oueld Hallouf d’user de mauvais procédés à leur égard : ce chef fut mandé par eux et mis à mort. Une nouvelle razzia des Gadoa s’ensuivit et Koukounni Hallouf remplaça son frère Allafi à la tête de la tribu. Le nouveau chef du Chitati, accusé de cacher son bétail dans les îles du Tchad, fut bientôt destitué. D’autres chefs se succédèrent dans le commandement éphémère que leur donnaient les Oulâd Slimân. Les Gadoa étaient tenus de payer un tribut régulier à leurs vainqueurs. Ceux-ci reprochèrent ensuite aux Gourân Médelâ de ne pas verser un impôt suffisant et de leur avoir même volé du bétail : quatre chefs Médelâ furent exécutés. Puis, les Arabes se tournèrent du côté des Toundjour et demandèrent un tribut au fougbou ʿOthmân. Ce dernier, se réclamant de la suzeraineté du Ouadaï, refusa de faire droit aux exigences d’ʿAbd el Djelil. Il ne pouvait se soumettre — disait-il — qu’après que la défaite de l’aguid el baḥr par les Arabes aurait affirmé la souveraineté de ceux-ci sur la région de Mondo. Les Oulâd Slimân et les Dalatoua (aguid Hadji) cernèrent alors Mondo, au lever du soleil, et massacrèrent un grand nombre de Toundjour. On découvrit ʿOthmân caché dans une petite case : le fougbou et deux de ses parents furent emmenés à Mao et assommés à coups de massue (seder), à côté des fosses où leurs corps devaient être ensevelis (1894).

A ce moment-là, le Kanem — sauf toutefois la région de Ngouri, habitée par des Ḥaddâd chasseurs — subissait la dure loi des pillards Oulâd Slimân : l’arrivée de Rabah sur les bords du Chari sollicitait d’ailleurs l’attention des Ouadaïens et ceux-ci ne songeaient guère à intervenir au Kanem. L’aguid el baḥr Oualdi Chaïb avait été battu et tué dans un combat livré aux troupes de l’aventurier, sous les murs de Mandjaffa (1894). Haggar Kebir lui succéda et fit un beau jour son apparition à Mondo. Le nouvel aguid menaça les Oulâd Slimân, sans cependant les combattre : il séjourna quelque temps chez les Toundjour et retourna ensuite dans le Baḥr el Ghazal. Sur ces entrefaites, les Arabes partirent pour le Chitati, en laissant leurs chameaux à Tiné (au nord d’Alali). Haggar enleva une partie de ce bétail et envoya 200 chameaux à Abéché. Les Oulâd Slimân jurèrent alors de ne plus laisser reparaître les Ouadaïens au Kanem ; mais le sultan Yousouf, mis au courant de leurs intentions hostiles, renvoya les 200 chameaux aux Arabes. Ce fut l’apogée de la puissance des Minimini. Des dissensions intestines viendront ensuite briser l’unité de la tribu, et l’arrivée des Français sur les bords du Tchad mettra fin — une fois pour toutes — à l’anarchie chronique de ces régions et aux habitudes de pillage des tribus les mieux armées.