La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2)
Part 7
Les pèlerins sont vus d’un œil assez indifférent par les populations musulmanes du Tchad et ils sont parfois même maltraités. Ces gens, musulmans fanatiques, sont généralement armés d’arcs et de flèches (Haoussa et Pouls). Leur grand nombre constitua jadis un grave danger pour les États des bords du Chari. Le faqih Cheref ed Din, Poul de naissance et originaire des pays du Niger, pénétra dans le Baguirmi, du côté de Bougouman, en 1857, avec une troupe immense de pèlerins qu’attirait sa réputation de sainteté : on le considérait comme Mahdi. L’armée du faqih fut encore grossie par des Arabes, Pouls et autres indigènes du Bornou et du Baguirmi, sa garde personnelle était constituée par des Pouls de l’Ouest, armés d’arcs et de flèches. Le sultan du Baguirmi, ʿAbd el Qâder fut battu et tué par Cheref eddin. Mais celui-ci, après sa victoire, tourna du côté du Sud, vers Niellim et le pays des Boua : la faim et la misère éprouvèrent cruellement la multitude qui le suivait, et beaucoup de pèlerins l’abandonnèrent pour retourner chez eux. Le faqih ayant été tué dans une reconnaissance, le reste de ses troupes se dispersa. Les fétichistes et les Baguirmiens en massacrèrent une partie : le fils et successeur d’ʿAbd el Qâder, Moḥammed, se montra particulièrement dur envers les Arabes qui avaient suivi le marabout poul, et sa cruauté lui valut d’être surnommé _Abou Sekkin_ (l’homme au couteau).
Avant la prise d’Abéché, les pèlerins étaient assez souvent maltraités au Ouadaï. Ils pouvaient parfois se défendre et, en septembre 1904, des Haoussa, attaqués dans le Médogo, repoussèrent leurs agresseurs. Les Ouadaïens les ont accusés, à plusieurs reprises, d’avoir empoisonné des puits : il ne faut voir là probablement qu’un prétexte à pillage et qu’un trait de la haine qui anime les sujets de Doud-Mourra envers les étrangers. En septembre 1907, plusieurs caravanes de pèlerins furent pillées par le djerma Abou Sekkin et l’aguid el Basour. Aussi, dans ces derniers temps, la route de la Batha était-elle désertée par les pèlerins, qui passaient plus au Sud, dans le cercle de Melfi. Mais, au- delà de la frontière, les mêmes risques se représentèrent et, en 1907, le lieutenant Brûlé dut châtier les Arabes Hémat, détrousseurs et assassins de pèlerins.
La voie du Kouti était également fort utilisée. Elle présentait du reste, l’avantage de se prêter tout particulièrement au trafic des esclaves. Le sultan Senoussi, marchand d’esclaves lui-même, entretenait les meilleures relations avec les Pouls fanatiques qui traversaient son territoire. D’une façon générale, les captifs emmenés par les caravanes appartenaient aux populations païennes du Logone et de la rive gauche du Chari. Les pèlerins passaient à Ndélé, pénétraient dans le Soudan anglo- égyptien à Kafiakindji et, par Kabeluzu et Abou Gobra, allaient rejoindre la grande route de la Mekke à En Nouhout.]
[Note 103 : Ce vernis craint beaucoup l’humidité.]
[Note 104 : « Les flèches des Ḥaddâd — disaient les Oulâd Slimân — sont semblables aux frelons ».]
[Note 105 : Le poison a pour effet de rendre noir l’endroit de la blessure. Les Ḥaddâd enlèvent cette partie et la jettent.]
[Note 106 : Les petits céphalolophes se trouvent surtout dans la partie sud du Baguirmi et du côté du Congo. Dans ce dernier pays, il existe une antilope minuscule, dont les toutes petites cornes servent de parure aux indigènes (Mandjia, Banda, etc.), qui les suspendent à leurs oreilles.]
[Note 107 : C’est à tort que Nachtigal donne au kob le nom baguirmien de _binia korô_. D’ailleurs, le mot _binia_ signifie « chèvre ».]
[Note 108 : Le mot _ouaḥch_ وحش signifie régulièrement « bête sauvage, animal du désert » ; mais _beger el ouaḥch_ بقر الوحش désigne l’antilope.]
[Note 109 : D’où son nom d’antilope à sabre.]
[Note 110 : C’est pourquoi il est vulgairement appelé koba blanc.]
[Note 111 : C’est pourquoi elle est appelée, dans l’Afrique australe, _waterbock_, ou antilope d’eau. Les Allemands lui donnent également le nom de _wasserbock_.]
[Note 112 : Cela tenait à l’absence des caravaniers tripolitains et surtout à la dépréciation des plumes d’autruche de Tripoli, au grand profit des produits similaires du Cap. Depuis notre installation dans le pays, les Tripolitains ne venaient plus ou presque plus. Ils préféraient aller au Ouadaï, où le commerce des armes et des esclaves leur assurait de copieux bénéfices. M. de Mathuisieulx rapporte que, vers 1903, les plumes mâles (blanches ou noires) se vendaient, à Tripoli, de 26 à 32 fr. la livre et les plumes femelles de 10 à 12 fr. « A peine déchargé par les caravanes sur le marché tripolitain, ce précieux article est lavé, classé et emballé ; il perd, selon sa qualité, de 10 à 20 0/0 pendant ces trois travaux. A Paris, il est vendu jusqu’à 300 francs le kilo par les dépositaires Arbib, Guetta et Ḥassan, dans les périodes favorables ». (De Mathuisieulx, _Une mission en Tripolitaine_.)]
[Note 113 : Moll, _La mise en valeur du Territoire du Tchad_ (_Bulletin de l’Afrique française_, 1910).]
[Note 114 : En kanembou : _ngam zezera_.]
[Note 115 : Bétou : poste de la rive droite de l’Oubangui, en aval de Bangui.]
[Note 116 : En kanembou : _kirikadji_. En toubou : _djô_.]
[Note 117 : الله جاب لنا اللحم : Dieu nous a procuré de la viande !]
[Note 118 : Ils disent même que la seule odeur de l’urine du guépard suffit pour faire rebrousser chemin au lion.]
[Note 119 : قطة نمرية : chat-panthère. En kanembou _kouâou_. Les indigènes nous ont apporté souvent de petits chats-tigres trouvés dans la brousse : parmi les différentes espèces du pays, nous citerons le serval, d’assez grande taille.]
[Note 120 : On agit de même pour les hippopotames.]
[Note 121 : En Égypte, le rhinocéros est appelé _khartyt_ et partout ailleurs _kerkedân_ (كركدان).]
[Note 122 : Langsdorf, _Voyage et chasses en Ouganda_.]
[Note 123 : Cf. sur les traditions relatives au rhinocéros chez les Arabes Mas’oudi, _Prairies d’or_, t. I, p. 385-388. Qazouini, _ʿAdjâib el Makhbouqât_, p. 402-403 ; Ed-Damiri, _Ḥaïat el Ḥaïaouân_, t. II, p. 298-299 ; El Ibchihi, _Mostat’ref_, t. II, p. 149 ; Devic, _Le pays des Zendjs_, p. 182-184 ; Reinaud, _Relation des Voyages dans l’Inde et à la Chine_, t. II, p. 65-71 ; Hommel, _Die Namen der Säugethiere bei den südsemitischen Völkern_, p. 327-329. Cf. aussi Barth, _Central-Afrik. Vokabularien_, p. 194, note 4.]
[Note 124 : Ce nom est curieux. Nous verrons plus loin que la tradition fait venir les Toubou de l’Égypte. Or, _mallem_ معلم est synonyme de _faqih_ فقيه, de _marabout_, مرابط, et _massarou_ semblerait être le même mot que _miṣr_, l’Égypte (?)]
[Note 125 : Freydenberg : _Le Tchad et le Bassin du Chari_.]
[Note 126 : L’instrument de la danse des captifs fétichistes, originaires surtout du Baguirmi, porte le nom de _bandala_. Ces indigènes mettent, pour la danse, des anneaux de pied formés avec des noyaux de déléb, à l’intérieur desquels se trouve un caillou. Ils tournent en frappant le sol et en agitant ces anneaux.]
III
LES TOUNDJOUR
* * * * *
Les Toundjour ont joué un grand rôle dans l’Afrique Centrale, car ils commandèrent au Darfour et au Ouadaï avant la dynastie des Kêra et celle d’ʿAbd el Kerim ben Djamé. Ils sont d’origine arabe et l’on dit qu’ils descendent des Beni Hilâl[127] qui, au temps du Prophète, résidaient en Arabie.
Il est à peu près certain que ces indigènes ont habité pendant quelque temps la région de Tunis : les Toundjour du Darfour, du Ouadaï, du Kanem et du Bornou parlent tous de _Tounes el Khadhrâ_ (Tunis la verte), dont ils célèbrent la beauté et qu’ils considèrent comme une patrie perdue.
_Oueddouna lé terâb Tounes el khadera_
_El mé Tounes berebbina bela rhalla_
_Oueddouna lé dar el ma ’indah t’ir_
_Tounes et khadrâ djenna berra..._[128]
Nachtigal rapporte que les Toundjour du Kanem ont donné le nom de Tunis à l’un de leurs villages, en souvenir de la contrée où ils séjournèrent avant leur émigration au Soudan. Il le répète par deux fois[129] : nous avons cependant cherché en vain, dans la région de Mondo, un endroit ainsi nommé, et les Toundjour, interrogés, déclarent n’avoir jamais eu connaissance du fait.
Nachtigal dit aussi que le sultan du Darfour, Moḥammed el Ḥasin, avait un jour demandé à un chérif de Qaïrouân, la ville sainte de Tunisie, « ce que devenaient là-bas les gens qui avaient les mêmes ancêtres que les Toundjour ». L’explorateur ajoute qu’une généalogie des princes du Darfour, écrite de la main du sultan Moḥammed el Fâdhel, rattachait les Toundjour à la famille arabe des Qoréïchites. Cette généalogie remontait à Aḥmed el Ma’qour de la façon suivante : Moḥammed el Fâdhel ben ʿAbd er Raḥman ben Boukker ben Moussa, ben Soulîman Solong ben Kourou ben Djal Idris ben Hadj Brahim Delil ben Rifa’a ben Aḥmed el Ma’qour[130].
Les Toundjour quittèrent la région de Tunis à une époque qu’il est difficile de préciser : ils pénétrèrent dans le centre africain et s’acheminèrent vers le Darfour, qui fut abordé par l’Ouest[131]. Nachtigal croit que leur installation dans ce pays remonte au XVe siècle.
Deux Toundjour, les deux frères ʿAli et Aḥmed, parvinrent avec leurs troupeaux jusqu’aux pentes occidentales du Djebel Marra. ʿAli, l’aîné et le plus riche, venait d’épouser une jeune fille de sa tribu. Celle-ci conçut un amour passionné pour son beau-frère, qui ne voulut pas répondre à ses avances. Exaspérée par ce refus, elle fit croire à son mari que le jeune Aḥmed la poursuivait de ses sollicitations, et ʿAli, au cours d’une vive discussion, coupa, d’un coup de sabre, le tendon d’Achille du pied droit de son frère. Aḥmed resta baigné dans son sang jusqu’au moment où ʿAli, pris de repentir, envoya deux de ses esclaves, Seyd et Birket (les ancêtres des tribus actuelles des Seyadiyé et des Birket), avec ordre de prendre soin du blessé : défense expresse leur avait été faite de ramener Aḥmed chez les Toundjour.
A ce moment-là, les Dadjo commandaient dans la région du Djebel Marra : Aḥmed el Ma’qour (l’homme au tendon coupé) fut transporté chez leur chef, Kor ou Kouroma. « Le roi Kor était païen comme tous ses ancêtres ; il n’avait jamais vu d’étranger, et n’avait aucune idée du monde et de ce qui s’y passait. Il envoyait des troupes exécuter des razzias et piller les tribus de la plaine, ou plus simplement encore se procurait tout ce qui lui était nécessaire pour l’entretien de sa cour en s’appropriant les richesses de ses sujets. Aḥmed lui plut ; il le chargea de la direction de sa maison et fit de lui son conseiller intime[132]. » Le Toundjour sut gagner complètement la confiance du roi Kor, qui lui donna sa fille unique en mariage. A la mort de son beau- père, Aḥmed prit le commandement des Dadjo, et ses compatriotes, apprenant qu’un des leurs était devenu roi du Darfour, arrivèrent en grand nombre dans ce pays. Les Dadjo, peuplade noire venue de l’Est, étaient encore à l’état primitif. Les nouveaux venus leur étaient de beaucoup supérieurs, aussi bien au point de vue des mœurs qu’au point de vue intellectuel : aussi leur prédominance, en temps qu’élément de population, s’affirma-t-elle très vite.
Les Toundjour étaient alors païens, ou tout au moins assez peu musulmans. Ils ne cherchèrent pas à faire du prosélytisme religieux et, au milieu de toutes ces populations païennes, ils retombèrent même quelque peu dans le paganisme primitif. C’est par eux cependant que les mœurs et la langue arabes furent introduites dans le pays. Les Toundjour raffermirent les liens qui unissaient les différentes populations et ils en formèrent un groupe assez compact.
La dynastie des Kêra, qui régna au Darfour jusqu’à la conquête de ce pays par Zibêr, se réclamait également d’Aḥmed el Ma’qour. Cela semblerait donc indiquer que les Toundjour et les Kêra s’étaient plus ou moins mélangés. Les deux tribus sont d’ailleurs considérées comme ayant d’étroites relations de parenté.
Nachtigal, se basant sur les généalogies écrites et les traditions populaires, résume comme il suit les événements qui amenèrent le passage successif du pouvoir des mains des Dadjo dans celles des Toundjour et des Kêra.
1o Les Dadjo régnèrent quelques siècles au Darfour et leur souveraineté, qui rayonnait autour du Djebel Marra, passa sans violence entre les mains des Toundjour.
2o Les Toundjour s’allièrent, dans le cours des temps, à la fraction forienne des Kêra. De ce mélange sortit la dynastie royale des Kêra, dont les princes enlevèrent de haute lutte aux Toundjour le commandement du pays.
3o C’est seulement sous le règne des Kêra que l’Islam fut consolidé au Darfour, principalement par le sultan Soulîman Solong, vers l’an 1600.
Il semble que le premier prince de la dynastie des Kêra, Dali, n’ait appartenu aux Kêra que par sa mère. Voici dans quelles circonstances il arriva au trône. Le dernier roi toundjour, Chaou, était un prince dur et injuste qui tourmentait ses sujets d’une façon extraordinaire. Il faisait creuser des puits dans les rochers des hautes régions, et il voulait faire raser le sommet de la montagne Maïlo, afin d’y installer sa capitale. Ce dernier travail dut être abandonné, et Chaou ne réussit qu’à s’attirer la haine de tous ses sujets. Pendant qu’il marchait contre des sujets rebelles de la montagne Sî, les grands dignitaires dirent à son frère, Dâli, que le pays était lassé des violences du roi Châou et ils le prièrent de s’emparer du pouvoir. Dâli accepta et le sultan toundjour, abandonné de la plupart des siens, fut battu au combat de nuit de Barra. Poursuivi par son frère, Chaou demeura introuvable : la légende rapporte qu’il s’enfuit sur son cheval blanc et qu’il disparut comme un fantôme. C’est ainsi que la dynastie des Toundjour fut remplacée par celle des Kêra, dont le premier prince fut Dâli, ou Delil Bahar. Cette dernière dynastie, à proprement parler, ne mérite son nom que du côté maternel. Les Toundjour ne jouèrent plus, dès lors, de rôle politique au Darfour.
Alors que la domination des Toundjour était déjà détruite au Darfour, avant l’introduction de l’islam dans ce pays, elle subsistait encore au Ouadaï. Des Toundjour, venus de l’Est, y avaient établi leur souveraineté, un siècle environ avant la diffusion de l’islamisme. Leur capitale était installée dans le massif des Karranga, au pied du mont Kadama. Quoique musulmans, les Toundjour ne cherchèrent pas à imposer leur religion par la force et d’une façon systématique, comme devaient le faire plus tard les Ouadaïens. Ils vivaient en bonne intelligence avec les Arabes installés dans le pays. Cette bonne harmonie était due au caractère relativement paisible des Toundjour et à la commune origine des deux populations. Les Toundjour laissaient les Arabes aller et venir, à leur gré, dans tout le Ouadaï. C’est ainsi qu’un nommé Djamé, de la tribu des Dialim, vint s’installer près de l’emplacement de la future capitale du pays, Ouara. Son fils, ʿAbd el Kerim ben Djamé el ʿAbbâsi, un homme très pieux, fonda un groupe religieux à Bidderi, dans le Baguirmi, qui devint un centre de propagande musulmane. Il retourna ensuite au Ouadaï, où il résolut de renverser la domination des Toundjour.
Le sultan du pays était alors Daoud el Merenn. ʿAbd el Kerim manifesta l’intention d’épouser sa fille, Aché. Selon les uns, Daoud voulut mettre un terme aux prétentions d’ʿAbd el Kerim et ordonna de s’emparer de lui. Celui-ci, obligé de fuir, dut son salut à la vitesse de son cheval. Il réunit alors ses gens et certaines fractions arabes, avec lesquelles il avait des relations d’amitié, par suite des mariages qu’il avait fait conclure entre les femmes de sa tribu et un grand nombre de chefs arabes influents : Maḥâmid, Maḥâriyé, Naouaïbé, Erégat, Beni Holba, Abou Chedera. La lutte éclata entre Daoud et ʿAbd el Kerim. Ce dernier avait recommandé à ses hommes d’attacher de longues branches d’arbres à la queue des chameaux. La poussière ainsi soulevée effraya Daoud, qui crut avoir devant lui une armée immense : les Toundjour prirent alors la fuite et leur roi fut tué.
Selon les autres, ʿAbd el Kerim épousa Aché et profita d’une absence de Daoud, parti en guerre contre des fétichistes, pour se faire proclamer sultan. Daoud, en apprenant que son gendre s’était emparé du pouvoir, revint pour le combattre. Mais un grand nombre de Toundjour, exténués par la faim et la soif, tourmentés, d’autre part, du désir de revoir leurs femmes et leurs enfants, abandonnèrent leur sultan. Celui-ci, désespéré, s’enfuit avec les Toundjour qui lui étaient restés fidèles et mourut de douleur. On raconte que son beau cheval blanc, oueld el Gamaré[133], se réfugia dans les rochers du mont Kadama. L’imagination des indigènes en a fait un génie (_djann, djinn_). Si quelqu’un le voit, cela est d’un heureux présage pour l’année : les pluies seront abondantes et la récolte du mil merveilleuse. On raconte encore que ceux qui veulent faire saillir une jument l’amènent sur la montagne, où ils la laissent pendant quelque temps. Le cheval blanc de Daoud va alors la trouver et le produit de cet accouplement a des qualités extraordinaires de vitesse.
Quant à la pauvre Aché, dont se réclament à la fois les Toundjour et les Ouadaïens, elle se désola des malheurs de sa tribu et pleura amèrement sur le sort qui lui était fait. Après la victoire d’ʿAbd el Kerim, et bien que celui-ci fût devenu le sultan, la fille de Daoud demeura inconsolable du départ de son père, de ses frères, de ses parents, de ses amis. Il y a une chanson touchante, ayant pour sujet les lamentations de Aché, que les femmes toundjour chantent encore, lors des mariages et de la circoncision des enfants.
_Babé é ia babé é_, Mon père, mon père.
_Ma ligina nebarek léh_, Nous n’avons pas pu obtenir pour lui la bénédiction de Dieu[134].
Les Toundjour qui avaient quitté le Ouadaï vinrent s’installer au Kanem, sous la conduite du fils de Daoud, Diab. Ils y trouvèrent les Boulala, qui commandaient alors dans la région de Mao, Mondo, Ngouri et Dibinentchi. Le pays dépendait du Bornou, mais les Boulala, qui possédaient un certain nombre de forteresses[135], régnaient sur les Kanembou et les Ḥaddâd vivant avec eux. La lutte éclata entre les Boulala et les Toundjour : les premiers furent vaincus et allèrent alors s’installer dans le Baḥr el Ghazal, à Massoa (ou Messaoua).
Nous avons déjà montré que les Toundjour furent, plus tard, combattus par les Dalatoua. Ceux-ci, envoyés par le sultan du Bornou pour rétablir sa souveraineté au Kanem, refoulèrent leurs ennemis sur Mondo et s’installèrent à Mao. Les Toundjour devaient, en signe de vassalité, offrir un cheval au représentant du Bornou, c’est-à-dire à Dalafno. Ce dernier remettait, en échange, à l’envoyé des Toundjour, un vêtement blanc et un vêtement bleu.
La lutte entre les deux populations fut d’ailleurs continuelle. Elle coûta la vie à trois sultans des Toundjour (Meḥemmed ech Chaïb, Brahim, ʿAbd el Kerim) et à plusieurs chefs des Dalatoua : c’est ainsi que l’aguid ʿAli Meriemmi fut tué et que, plus tard, sous le règne du fougbou[136] Djeber, les Dalatoua perdirent encore leur alifa dans une nouvelle attaque sur Mondo. Le fougbou Djeber ayant été assassiné à Kikoa, son fils Idrisi alla réclamer l’appui du sultan du Ouadaï, Moḥammed Cherif[137]. Celui-ci envoya des troupes au Kanem : les Dalatoua et les Kanembou s’enfuirent au Tchad, et les Toundjour redevinrent les maîtres du pays. Cet état de choses se maintint jusqu’à l’intervention des Bornouans, commandés par ʿAli oueld Tchad.
Plus tard, l’arrivée des Oulâd Slimân (un peu avant 1850) bouleversa complètement l’équilibre traditionnel du Kanem et fit passer au second plan la rivalité du Bornou et du Ouadaï. A partir de ce moment-là, il y eut surtout lutte entre les Oulâd Slimân et l’aguid el baḥr. Durant l’éloignement des troupes ouadaïennes, les Arabes régnaient au Kanem. Ainsi, profitant de ce que le fougbou ʿOthmân oueld Djeber était allé à Ouara, ils intronisèrent à sa place le fougbou Yousouf. Ce dernier ne régna d’ailleurs que dix jours : il fut chassé de Mondo par le fougbou ʿOthmân et l’aguid el baḥr.
A ce moment-là, le Kanem était une dépendance du grand djerma du Ouadaï, ʿOthmân. Ce dernier venait rarement dans le pays et se faisait habituellement représenter par un de ses subordonnés, le djerma Selemna. Les Toundjour étaient tenus de payer, tous les deux ans, un tribut régulier de seize chevaux. Cela, bien entendu, sans préjudice des exigences que montraient entre temps l’aguid el baḥr, le djerma Selemna ou le grand djerma lui-même. Ce dernier, par exemple, voulut un jour lever une contribution supplémentaire sur les Toundjour de Monde. Il était indispensable de tomber sur eux à l’improviste, pour les empêcher de cacher leurs biens et leurs troupeaux. ʿOthmân quitta alors Ngourra vers 2 heures du soir, marcha toute la nuit sans discontinuer et arriva à Mondo au petit jour : il s’empara immédiatement du fougbou ʿOthmân et celui-ci ne fut relâché que lorsque les Toundjour eurent donné onze chevaux et deux grands midds (middèïn ar. مدّ) pleins de thalers et de bracelets en argent.
Nous avons déjà vu que, en 1884, le cheïkh ʿAbd el Djelil et ses alliés (Tedâ, Dogorda, Komassalla, etc.) se joignirent à l’alifa de Mao, Hadji, pour venir ravager la région de Mondo. Le fougbou ʿOthmân, chef des Toundjour depuis 46 ans, fut mis à mort, en compagnie de deux de ses parents.
ʿAbd el Djelil donna alors le kademoul à Aḥmed oueld Meḥemmed, dont la mère était une Dalatoua : le nouveau fougbou ne régna que pendant un an. Des querelles intestines et l’intervention étrangère désolèrent le pays des Toundjour, et beaucoup de ceux-ci s’enfuirent à Dibinentchi. Le fougbou Adem oueld ʿOthmân succéda à Aḥmed. En 1893, il venait de faire un séjour d’un an au Ouadaï et se trouvait au Fitri, au moment où un nouveau rival, Aḥmed oueld Idrisi oueld Djeber, rassemblait des Toundjour et des Ḥaddâd Déberi à Attaït et à Melekôou. La lutte éclata : l’avantage resta au fougbou, et Aḥmed, vaincu et blessé, s’enfuit à Mao. Plus tard, les Dalatoua proposèrent la paix aux Toundjour. Pour faire oublier le passé, ils leur offrirent trois femmes et trois chevaux : les Toundjour acceptèrent les trois chevaux et la paix fut jurée sur le Qorân.
Nous fîmes notre apparition dans le pays quelques années après (fin 1900). Le fougbou Adem oueld ʿOthman s’enfuit chez les Kreda, lorsqu’il apprit que l’un de ses rivaux, le fougbou Meḥemmed oueld Yousouf, était allé trouver le lieutenant-colonel Destenave. Un poste fut créé par nous à Mondo en fin 1901, et Meḥemmed remplaça Adem comme chef des Toundjour. Ce dernier essaya, avec l’aide des Kreda, d’avoir recours aux armes : mais il fut battu par la garnison du poste et tué par un homme de Meḥemmed, après avoir lui-même abattu son rival d’un coup de fusil.
Le fougbou Ouachoun remplaça Meḥemmed et, en 1907, Haggar oueld Merkes succéda à Ouachoun, compromis dans un vol de fusils.
CARACTÈRES DE LA POPULATION TOUNDJOUR. — On trouve chez les Toundjour le teint clair des Arabes (_ḥamer_ : rouge), mais la nuance _akhdher_ (litt. vert : bronze foncé) est la plus répandue. Quelques-uns d’entre eux, assez rares d’ailleurs, ont le teint _azreq_ (noir-gris).
Les Toundjour, quoique d’origine arabe, ne disent jamais _ana ʿarabi_ : je suis Arabe. Ils se considèrent comme formant une population à part — de souche arabe, il est vrai — qui n’est nullement apparentée aux tribus choa du pays. Ils disent _ana toundjouraï_ : je suis Toundjour. Ces indigènes forment, à tous les points de vue, une population intermédiaire entre les Arabes et les Kanembou et Toubou. Cela tient surtout à ce qu’ils se sont fortement mélangés aux peuplades voisines.