La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2)
Part 10
Le lac étant, pour ainsi dire, tout en surface et n’ayant pas de profondeur, se trouve soumis à tous les caprices des fleuves qui l’alimentent. Les alluvions apportées par ces cours d’eau, les crues variables du lac et le dessèchement progressif de toute cette partie de l’Afrique modifient constamment la physionomie du Tchad : c’est pourquoi il est impossible de fixer sa forme d’une façon définitive.
Nachtigal avait déjà signalé que l’eau du lac couvrait autrefois des espaces immenses. M. Chevalier écrit de même, en parlant de cette région : « A l’époque néolithique, toute la contrée, le Baguirmi compris, devait former un vaste lac dix fois plus grand qu’aujourd’hui qui envoyait certainement très loin des ramifications, et communiquait avec les dépressions du Mamoun et du Iro par des baḥrs immenses. Le Baḥr el Ghazal allait alors baigner les montagnes du Borkou. Le Kanem et l’est du Bornou disparaissaient sous les eaux et les rochers de Ḥadjer el Hamis constituaient des récifs dans cette mer intérieure »[150].
La mission Tilho (1906-1909) vient de publier une très belle étude sur le lac Tchad[151]. Nous en extrayons les renseignements qui suivent.
« ZONE ASSÉCHÉE DU NORD. — Dans le premier semestre de l’année 1908, toute la partie nord du lac Tchad jusqu’à la frontière franco-anglaise (parallèle du thalweg de l’embouchure de la Komadougou Yoobé) était entièrement asséchée, alors qu’en 1904 on naviguait normalement dans ces mêmes parages par des fonds de 1 mètre à 1m,20. La frontière marque approximativement la limite atteinte par les eaux du lac en février 1908... Là où, quatre ans auparavant, le lac Tchad, sous l’action des grands vents d’Est, roulait ses flots grisâtres en vagues hautes de près d’un mètre, s’étend aujourd’hui une steppe désolée, au sol gris-ardoise, profondément fendillé sous l’effet du soleil, où déjà la végétation arbustive est représentée par quelques oschars (_calotropis procera_). Les caravanes de bœufs porteurs et de chameaux traversent couramment cette zone qui représentait, au commencement de 1908, le quart environ de la superficie totale de la cuvette lacustre, soit à peu près le cinquième de celle de la Belgique.
« La partie nord de l’archipel du Tchad n’a pas échappé à l’assèchement, et le lit vide des baḥrs apparaît aujourd’hui comme le fond de vastes tranchées entre les îles, tantôt dénudé, tantôt envahi par une épaisse végétation. L’eau, en se retirant, a emporté, semble-t-il, tout ce qui faisait le charme de ces contrées ; la vie indigène est, d’ailleurs, moins large que par le passé : les cultures, en 1907, ont donné un rendement médiocre ; une épizootie a ravagé les troupeaux de bœufs. Le Sahara, qui confine à la partie septentrionale du Tchad, a-t-il déjà marqué ces régions de son empreinte ? Les indigènes ne doutent pas de voir les eaux du lac baigner de nouveau leurs îles, des cas d’asséchement analogue à celui constaté par la Mission, sinon aussi accentué, s’étant produit au siècle dernier.
« ZONE DES EAUX LIBRES. — En quelques rares points, notamment à hauteur de l’embouchure du Chari, le marais sans profondeur qu’est le Tchad donne l’illusion de la mer. Mais l’illusion est de courte durée, et dans une autre direction l’horizon est borné par une ligne de végétation palustre (ambachs, roseaux, papyrus, liserons, herbes de fond et de surface) haute de plusieurs mètres.
« ZONE DES ÎLOTS-BANCS. — La zone des eaux dites libres du Tchad est séparée de l’archipel par une zone d’îlots-bancs, formée par des hauts- fonds recouverts d’une épaisse végétation palustre : quelques-uns de ces hauts-fonds émergent aux basses eaux et servent de lieu de relâche aux piroguiers et pêcheurs boudoumas. Quelques passes seulement conduisent de la zone des eaux libres dans l’archipel à travers la zone des îlots- bancs ; à mesure qu’on avance vers l’Est, le nombre des terres émergées croît, en même temps qu’augmente leur hauteur au-dessus du niveau du lac ; mais les rives se dissimulent obstinément sous la végétation palustre.
« ARCHIPEL. — L’archipel du Tchad est formé d’îles de sable siliceux, dont la hauteur au-dessus du niveau du lac varie de 1 à 12 mètres environ et dont les autres dimensions vont de quelques centaines de mètres à quelques kilomètres... Depuis quelques années, la végétation palustre s’est développée dans une proportion surprenante dans tout le lac, et les rives de certaines îles sont bordées aujourd’hui par une ceinture d’herbes et d’ambach haute parfois de 6 à 7 mètres ; nous avons mesuré des troncs d’ambach de 45 centimètres de diamètre. La végétation palustre forme une barrière tellement touffue en certains points que l’accostage des îles n’est possible qu’après un véritable débroussaillement à la hache.
Les insulaires du Tchad élèvent d’importants troupeaux de bœufs, qu’ils conduisent d’une île à l’autre à mesure qu’ils en ont épuisé les pâturages. Les pasteurs, armés de pied en cap, emmenant avec eux femmes et enfants, passent ainsi une bonne partie de leur existence en dehors de leurs villages... Le Tchad n’est-il pas en voie de disparition ? Telle est la question qui se pose, surtout après la baisse de niveau et la diminution de la surface liquide constatées dans ces dernières années. Praticable en 1902 pour des embarcations de faible tirant d’eau, le lac a vu sa navigabilité diminuer progressivement à mesure que l’asséchement devenait plus intense dans le Nord et que la végétation se développait davantage. La cuvette actuelle restera, pour un nombre d’années impossibles à chiffrer, le déversoir des grands fleuves que sont le Chari et le Logone, des petits cours d’eau tels que la Komadougou Yoobé et les rivières de la poche sud-ouest du lac. Si donc on n’a pas affaire à un lac, à proprement parler, on aura au moins un vaste marécage formé par les apports de ces cours d’eau, marécage qui persistera toute l’année ou une fraction importante de l’année, suivant l’intensité de l’évaporation..... »
La conclusion est la suivante :
« Le lac Tchad est soumis à des variations de niveau et de surface dues principalement aux variations des apports de ses tributaires.
« Dans l’état actuel de nos connaissances sur la climatologie du Centre- Afrique et sur le Tchad lui-même, il paraît impossible de définir une loi périodique de ces variations.
« Le Tchad, déversoir de fleuves puissants, continuera à subsister pendant une longue période de temps, au moins en tant que marais. »
_LES POPULATIONS DU LAC_[152]
Les îles du Tchad sont habitées par les Boudouma (ou Yédéna) et les Kouri : les seconds se trouvent dans la partie sud-est de l’archipel, communément appelée Karga.
La langue des Boudouma diffère légèrement de celle des Kouri et présente quelque analogie avec celle des Kotoko : ils prétendent descendre « d’un ancêtre kanembou nommé Boulou, qui aurait épousé une jeune fille des Sô nommée Sado Saorom ». Certaine tradition rapporte que des captifs de Pouls se réfugièrent jadis dans l’archipel et vécurent dès lors avec les insulaires[153].
Le mot _boudouma_ signifie « l’homme à l’herbe » ou « l’homme aux herbes » (du kanouri _boudou_, herbe) ; _kouri_ veut dire « grosse tête ».
Les Boudouma ont toujours vécu isolés dans leurs îles : l’eau des baḥrs les préservait de toute attaque du dehors et, jusqu’à notre arrivée dans le pays, ils ne connurent point de sujétion. N’ayant pas de représailles à craindre, ils profitaient de leur situation privilégiée pour s’adonner à la piraterie sur les terres avoisinantes du Kanem et surtout du Bornou. Notre domination a mis fin à cet état de choses, et, à l’heure actuelle, les Boudouma — qui circulent à travers les îles du lac sur des pirogues de paille et de roseaux — s’adonnent à la pêche, au commerce, à la culture du mil et élèvent de beaux troupeaux de bœufs aux cornes immenses. Ces bœufs ont, du reste, leur légende et les indigènes prétendent qu’ils sont miraculeusement sortis du lac lui-même. Les Boudouma sont, en général, restés fétichistes, tout en adoptant certaines pratiques musulmanes. Il est probable, d’ailleurs, que l’Islam est destiné à faire des progrès parmi cette population.
Les Kouri se sont fortement mélangés aux Kanembou qui sont venus s’installer à côté d’eux, et il est possible que la légère différence existant entre leur langue et celle des Boudouma provienne de forts emprunts faits par la première à l’idiome des Kanembou. Ils sont complètement islamisés et, quoique présentant de nombreux points communs avec leurs voisins de l’archipel, sont d’un naturel moins primitif et d’un abord plus sympathique que les Boudouma. Leurs mœurs et coutumes sont, à quelques détails près, celles des Kanembou. Néanmoins, la vie des îles leur a imprimé un cachet tout particulier.
Autrefois, les Kouri pillaient également leurs voisins de la terre ferme, moins cependant que ne le faisaient les Boudouma : ils entretinrent généralement des relations médiocrement bonnes avec les Arabes et Kanembou du Dagana. Une attaque contre des Ḥaddâd récemment venus du Kanem leur apprit à connaître les flèches empoisonnées de ces chasseurs, et ils renoncèrent dès lors à toute idée d’agression contre leurs voisins de l’Est.
Les Kouri comprennent plusieurs subdivisions : les Kali ou Kaléâ habitent la région de Berirem et ont pour chef le jeune et ardent Mousa ould Daouda ; leurs voisins et rivaux, les Kerâoua, sont commandés par Djibrin, qui réside à Monoukoum ; d’autres Kerâoua sont à Kanassarem (chef Abba) ; les Kéléoua, qui se réclament d’une origine toubou, sont à Michiléla ; les Yakoudiâ, Gayaâ, Médéâ, vivent avec les fractions précédentes.
Les luttes entre tribus étaient autrefois assez fréquentes chez les Kouri, qui, au surplus, vivaient en désaccord avec les Boudouma.
Dans les premières années de ce siècle, par suite de l’asséchement du lac, les baḥrs qui entourent les îles des Kouri s’étaient en grande partie vidés et, en 1905-1906, il fallait pousser jusqu’à Berirem pour trouver enfin l’eau du Tchad. Au mois d’août 1906, nous circulâmes à cheval dans toute la région Douloumi, Derouderou, Koukouya, Berirem, Michiléla. Le seul obstacle rencontré fut le baḥr de Berirem, qui contenait un peu plus d’un mètre d’eau, et que nous pûmes, du reste, franchir à cheval.
Il est vrai que, quelque temps après notre tournée en pays kouri, la crue du lac fut exceptionnelle dans cette partie de l’archipel. L’eau du Tchad envahit les baḥrs et arriva jusque tout près de Kabirom, ce qu’on n’avait pas vu depuis longtemps. Les Kouri-Kaléâ et les Hamedj-Ngalên se retrouvèrent dans des îles, comme par le passé. Ces indigènes, qui ne pensaient pas revoir les eaux aussi subitement, avaient établi des plantations de coton dans le lit des baḥrs. Quand l’eau du lac, refluant vers l’est, atteignit la région qu’ils habitaient, ils pensèrent pouvoir l’arrêter en établissant des barrages de terre. Mais, la crue augmentant toujours, ces obstacles furent facilement franchis et les habitants virent, avec douleur, leur récolte de coton perdue.
D’après les renseignements donnés par la mission Tilho, l’eau du lac a une tendance à revenir dans cette région : « certains baḥrs de l’archipel S.-E., secs en 1903-1904, sont occupés par l’eau du lac en 1908 ; en quelques points même, le niveau paraît s’être élevé ».
L’asséchement de la partie nord du lac jusqu’à hauteur environ du parallèle de la Komadougou Yoobé et l’envahissement par l’eau constaté en 1908 dans quelques baḥrs de la partie S.-E. peuvent peut-être s’expliquer par l’existence d’un barrage, qui séparerait complètement la partie sud du Tchad (cuvette du Chari) de la partie Nord (cuvette de la Komadougou Yoobé). « Nous ne faisons l’hypothèse ci-dessus que sous les plus expresses réserves. Nous ne voulons pas dire, non plus, que le barrage en question sépare _définitivement, ni même généralement_, les deux cuvettes ; nous nous bornons à signaler la possibilité accidentelle de ce fait, car elle expliquerait, d’une façon simple, nous le répétons, que le niveau dans le sud du Tchad soit resté stationnaire ou même ait pu croître légèrement, alors qu’au contraire tout le nord du lac, sur une distance de 60 kilomètres environ, s’est asséché[154] ».
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[Note 150 : Chevalier, _L’Afrique Centrale française_, page 413.]
[Note 151 : _Documents scientifiques de la Mission Tilho_, tome I.]
[Note 152 : Voir l’étude de M. l’officier-interprète Landeroin (_Documents scientifiques de la Mission Tilho_, tome II).]
[Note 153 : Par captifs, il faut vraisemblablement entendre « sujets ». Nous avons déjà vu que, selon la tradition, les Pouls ont précédé les Kanori sur les bords du lac. Les Boudouma semblent avoir toujours entretenu de bonnes relations avec les Pouls de l’Ouest ; en tout cas, il est d’un usage formel parmi eux de ne pas réduire en captivité des gens appartenant à cette population. Il existe quelques villages de Pouls dans l’archipel ; nous en avons trouvé deux chez les Kouri. Leurs habitants se sont, du reste, fortement mélangés aux insulaires.]
[Note 154 : Cf. Labatut, _Le territoire militaire du Tchad_ (_Bulletin de la Société de Géographie d’Alger_, 1911, p. 146-151).]
DEUXIÈME PARTIE
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LES TOUBOU
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I
LA POPULATION TOUBOU
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Les indigènes que nous désignons du nom général de Toubou ne donnent aucun nom à l’ensemble de leur famille. Nous ne les appelons ainsi d’ailleurs que parce que, dans les premiers pays où les Européens les ont rencontrés (Fezzan et Bornou), ce nom leur était donné par le reste de la population. Nous savons que _Tou_ est le monosyllabe par lequel les Tedâ désignent leur pays. Nachtigal croit que ce nom devait à l’origine signifier montagne ou rocher. On retrouve d’ailleurs cette racine dans le mot _tougou_ qui, chez les Toubou du Sud, sert à désigner une grosse pierre plate, sur laquelle les femmes écrasent le mil au moyen d’une pierre plus petite. Pour désigner un habitant du Tou, on dit _Tedê-tou_[155], c’est-à-dire _Teda du Tou_. Cette expression est probablement employée pour distinguer les Tedâ du Tibesti du Tedâ habitant d’autres régions[156]. On dit aussi quelquefois _Tedê-emi_, « ce qui prouve, dit avec raison Nachtigal, que le mot Tou, qui semble aujourd’hui tombé en désuétude, avait autrefois le même sens qu’_emi_, qui signifie montagne ou rocher[157] ». Le Tibesti semble donc avoir été appelé Tou à cause de sa nature montagneuse.
Nous avons déjà vu, à propos de la discussion sur les désinences _bou_ et _ma_, que Toubou (pl. Toubouâ) servait à désigner un indigène habitant le Tou ou originaire de ce pays. Ce mot est kanembou et les Toubou ne le connaissent que pour l’avoir entendu employer par d’autres populations. Les Bornouans, les indigènes qui parlent des langues apparentées au kenga (Baguirmiens, Lisi), les Fezzanais se servent du même mot. Les Arabes de la région du Tchad, les Choa, emploient généralement le mot _Gourʿan_ pour désigner les Toubou du Sud. Au Bornou cependant, ils se servent aussi du mot _Toubô_, sing. _Toubaï_.
L’appellation _Tedê_ (pl. _Tedâ_)[158] est le pendant, en toubou, du nom kanembou de _Toubou_ (pl. _Toubouâ_)[159].
La terminaison _dê_ (pl. _dâ_), ajoutée à un nom de pays, sert en effet, chez les Toubou, à désigner l’habitant de ce pays.
_Borkoudê_, habitant du Borkou ; pl. _Borkoudâ_.
_Mourtchadê_, habitant du Mourtcha ; pl. _Mourtchadâ_.
_Fodidê_ (pl. _Foddê_), habitant du Baḥr el Ghazal[160] ; pl. _Fodidâ_ (_Foddâ_)
_Daganadé_, habitant du Dagana ; pl. _Daganadâ_.
D’après cette règle, et puisque _Tou_ désignait le pays, un habitant devait donc être appelé _Toudê_, pl. _Toudâ_. Comme on appuie fortement sur le _dê_ (voir plus haut _Foddê_), on a eu finalement _Tedê_, pl. _Tedâ_[161].
_Toubou_ (pl. _Toubouâ_) et _Tedê_ (pl. _Tedâ_) veulent donc dire : habitant du Tou, du Tibesti. Le premier est le mot kanembou, le second est le mot toubou[162].
Les Toubou forment, au Fezzan, la majeure partie de la population du district méridional de Gatroun. Ils occupent le Tibesti, le Borkou, les vallées occidentales de l’Ennedi. Au Ouadaï, on en trouve chez les Arabes Maḥâmid (Cheurafadâ), sur les bords de l’ouadi Yên (Norea) et au Mourtcha (Kreda). Ils occupent, dans le Territoire du Tchad, la vallée du Baḥr el Ghazal (Kecherda et Kreda) et ils sont nombreux au Kanem. On en trouve également dans le Bornou septentrional et enfin, sur la route du Kanem au Fezzan, dans les oasis de Kawar.
Comme nous l’avons déjà dit, les Toubou ne se donnent pas de nom d’ensemble. Les habitants du Tibesti sont appelés _Tedâ_ et ceux du Borkou _ammâ Borkouâ_ ou _Borkoudâ_. Ceux-ci donnent le nom de Dâza aux Toubou situés plus au Sud[163]. Mais ces derniers réservent ce nom de Dâza aux seuls Kecherda et appellent Dazagadâ tous les indigènes qui parlent leur langue (_dazaga_, _médi Dazagadâ_). Or la langue du Borkou est la même que celle des Toubou du Sud et elle présente quelques différences avec celle des Tedâ. On pourrait donc diviser les Toubou en deux groupes : les Tedâ et les Dazagadâ.
Une pareille division est loin d’être rigoureuse, puisque certains de ces Dazagadâ du Borkou, du Kanem et du Bornou sont d’origine tedâ. Elle n’offre d’ailleurs pas d’intérêt. La population toubou est une, malgré les différences qui peuvent exister entre certaines de ces fractions. Ces différences s’expliquent principalement par le fait que les Tedâ sont toujours restés isolés dans leur pays montagneux du Tibesti, tandis que la plupart des Dazagadâ vivaient au contact de diverses populations (Kanembou, Kanouri, Arabes) et se mélangeaient peu ou prou avec celles- ci.
Il est difficile de savoir quel est le pays d’origine des Toubou. Le _Tarikh el Khamis_[164] les ferait venir d’Égypte et les appellerait _Nas Firaʿoun_ : les gens de Pharaon. Ce renseignement est d’autant plus curieux que Barth a déjà signalé certaines analogies entre le toubou et l’égyptien antique ou le copte[165]. Barth remarquait également que « les expressions qui sont identiques ou qui se ressemblent chez le teda et chez le tamachek ou l’un quelconque des dialectes berbères ainsi nommés — parmi lesquels quelques savants sont toujours portés à ranger le teda — se réduisent, en somme, à quelques cas extrêmement rares, isolés et qu’on peut certainement à moitié expliquer par les relations matérielles de l’existence et des échanges ». La langue toubou semblerait donc présenter quelque affinité avec le groupe égyptien (égyptien antique et copte) des langues chamitiques[166]. Il est peut- être intéressant de rappeler ce que disait Moḥammed el Tounesi, au sujet des Gourân, et de le rapprocher de ce qui précède. « Les Gourân sont de petite taille, généralement d’un teint assez net et rapproché de la coloration des Égyptiens, en telle sorte qu’ils ne semblent pas être d’origine soudanienne[167]. »
Les Toubou, par suite de leur isolement dans le désert, ont vécu longtemps ignorés des géographes. Les écrivains arabes parlaient bien des Zoghâwa, des royaumes du Kanem et du Bornou, mais ce fut Maqrizi (1360-1442) qui, le premier, signala la soi-disant tribu berbère des Bardoa. Après lui, Léon l’Africain (1483-1552) parla également de la tribu libyenne des Bardoa (Berdoa, Berdeoa, Berdeva, Birdeva), qu’il rangeait parmi les peuples numides. Léon signalait, en outre, la population des Ghoran, dont il n’indique pas l’emplacement d’une façon bien précise. Il place d’abord ces Ghoran au sud des royaumes de Borno et de Gaoga. Il écrit plus loin, après avoir parlé des chemins du désert qui vont de Fez à Tombut et de Télensin à Agadez : « et est beaucoup plus fâcheux le chemin retrouvé par les modernes, qui est pour aller de Fez au grand Caire par le désert de Libye : toutefois, en faisant ce voyage, l’on passe à côté d’un grand lac[168] à l’entour duquel habitent les peuplades de Sin et Ghorran ». Léon signale enfin que le royaume de Nubie « devers midi se joint avec le désert du Goran » et que « le roi de Nubie est souvent en guerre avec ceux du Goran, qui sont de la race des Bomiens[169], mécaniquement habitants du désert, sans que personne puisse rien comprendre à leur langage »[170]. Disons, en passant que l’extension donnée par Léon l’Africain à cette peuplade des Gourân semble être fort exagérée[171].
Moḥammed et Tounesi compléta dans son _Voyage au Ouadaï_ (1851), les vagues renseignements donnés par Léon. « Les Gorân, écrit le cheïkh, sont établis au nord du Ouadây. Cette population, riche en troupeaux, en chevaux, en chameaux, est disséminée çà et là en une foule de petites peuplades dont chacune se suffit à ses besoins »[172].
Au nord des Gourân, Et Tounesi signalait de plus les Toubou-Turkmân, qui stationnaient du côté du désert de Libye[173], et les Toubou-Rechâd (ou Toubou des montagnes), dans les pays desquels passait la route menant du Ouadaï au Fezzan. Le cheïkh dépeignait ces Toubou comme des gens cupides et avares, dont la langue était incompréhensible et les mœurs bizarres. Ils formaient un groupe considérable de hordes, qui menaient la vie nomade dans la partie sud-est du Sahara et rançonnaient les caravanes traversant le pays.
Les explorateurs Lyon (1818), Richardson, Barth, Overweg, Vogel (1850-1855), le consul français Fresnel (1850), recueillirent aussi des renseignements sur le Tibesti et ses habitants.
Plus tard, Gerhard Rohlfs put même tracer, grâce aux notes qu’il avait prises à Kawar (1866), une carte du territoire des Toubou.
A la suite des renseignements donnés par Maqrizi et Léon l’Africain, « le monde savant avait pris l’habitude de considérer les Toubou, sur le territoire desquels devait nécessairement se trouver située la région des Bardoa, comme des parents des Touareg, comme des Berbères plus ou moins mélangés[174]. Et ce qui confirme cette idée, c’est que les anciens colonisateurs du Kânem, le berceau du futur royaume bornouan, passaient pour avoir émigré du Nord à travers ce désert libyen où étaient les cantonnements des Bardoa, et que les hommes instruits du Soudan, ceux qui étaient au courant de l’histoire, assignaient à la dynastie bornouane une origine berbère. Léon l’Africain dit expressément que le roi du Bornou était de la race libyenne des Bardoa.
« Plus tard, lorsque Barth, à la suite de ses études linguistiques, eut cru devoir affirmer la très prochaine parenté des Kanouri et des Tedâ, on s’empressa de rattacher ces derniers à la race nègre, dont on ne doutait pas que les habitants du Bornou ne fissent partie, et Barth lui- même, pour concilier son assertion avec celles de Léon l’Africain et de Maqrizi, supposa qu’au temps de ces écrivains une tribu de Bardoa conquérants avait émigré du désert libyque au pays des Toubou et s’y était fixée à demeure[175]. »
Nous avons déjà montré que Nachtigal, contestant en cela les allégations de Barth, croyait que la tribu des Bardoa était une tribu tedâ habitant anciennement la région du Tibesti appelé Bardaï ou Bardê[176]. Il faisait remarquer que le désert a imposé un genre de vie uniforme aux peuplades qui l’habitent et que celles-ci présentent à peu près les mêmes caractères : d’après lui, les écrivains arabes s’étaient laissés induire en erreur par l’analogie existant entre le type toubou et le type berbère. Nachtigal ajoutait que les Toubou, s’ils n’étaient point des Berbères, ne ressemblaient cependant pas à des nègres, et qu’ils formaient une population intermédiaire entre les indigènes du Nord de l’Afrique et les nègres du Soudan ; qu’il était difficile, d’ailleurs, d’établir une démarcation absolue entre tous ces peuples et que, grâce au climat et au mélange du sang, il n’y avait pas un saut brusque des Touareg, des Toubou, des Bideyat et des Zoghâoua aux populations soudaniennes avec lesquelles ils étaient en contact[177].