La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2)

Part 11

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Nous avons déjà indiqué le rôle que certains Toubou ont joué dans la fondation du royaume du Kanem. D’autres Toubou désignés sous le nom de _Tedâ_ par la chronique de Barth, vinrent plus tard troubler l’ordre établi et entrèrent en conflit avec les princes du pays. Nous savons que les Boulala s’appuyèrent sur ces nomades dans leur lutte contre la branche aînée. Cette alliance entre les deux populations a d’ailleurs dû être facilitée par ce fait que les Maguemi, fraction à laquelle appartenaient les princes boulala, étaient en partie d’origine toubou[178]. En tout cas, Boulala et Toubou chassèrent de Ndjimi les sultans du Kanem et ils les forcèrent à s’enfuir au Bornou. Les deux populations victorieuses semblent s’être pénétrées et nous verrons plus loin que plusieurs fractions toubou (Chennakorâ, Tchoandâ) se disent d’origine boulala. Nous retrouverons d’ailleurs, chez les Boulala, quelques traces de cette longue cohabitation avec les Toubou.

Plus tard, les rois du Bornou reprirent le Kanem sur les Boulala et ceux-ci furent chassés du pays des Toundjour. Les Toubou ne jouèrent plus, dès lors, de rôle politique.

Nachtigal a étudié les Toubou du Tibesti (Tedâ), du Borkou (Ammâ Borkouâ) et du Kanem (Dazagadâ Konoumâ). Nous passerons donc rapidement sur eux pour étudier d’une façon plus particulière les Toubou du Baḥr el Ghazal et du Ouadaï.

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[Note 155 : Prononcer _Tedé_. L’accent circonflexe indique que l’accent tonique doit porter sur la lettre _é_.]

[Note 156 : On dit de même _ana Kanembou Kanem_ « Je suis un Kanembou du Kanem », parce qu’il y a également des Kanembou au Dagana.]

[Note 157 : On pourrait objecter cependant que l’expression _Tedê-emi_ est peut-être _Tedê-mi_, qui veut dire « fils de Teda ». Cette façon de s’exprimer, « fils de Boulala, Kouka fils de Kouka, etc. » est en effet très familière aux indigènes.]

[Note 158 : C’est donc à tort que Reinisch, considérant la forme Tibou ou Tebou comme indigène a prétendu la rattacher à l’égyptien _Teḥennou_ (_Die einheitliche Ursprung der Sprachen_, p. 4-6).]

[Note 159 : Cf. Barth, _Sammlung und Bearbeitung Central-Afrikanischer Vokabularien_, p. LXVI.]

[Note 160 : _Fôdi_ veut dire « fleuve, rivière, baḥr ». En parlant du Baḥr el Ghazal, les Arabes disent tout simplement _el baḥr_ البحر et les Toubou _fôdi_.]

[Note 161 : Barth se trompe quand il croit que le mot _Tedâ_ est à la fois le singulier et le pluriel. L’erreur a d’ailleurs été signalée par Nachtigal.]

[Note 162 : Nous n’avons jamais entendu employer le mot _Tibbou_, cité par certains voyageurs et employé par beaucoup d’auteurs (Burckhart, Lyon, Denham, Vivien de Saint-Martin, Élisée Reclus, Robert Cust, René Basset, etc.).]

[Note 163 : Les habitants du Borkou appellent ces Toubou « Dâza » et aussi « Kecherda ». Cela laisserait-il supposer que les Kecherda ont été les premiers à émigrer vers le Sud ?...]

[Note 164 : Manuscrit arabe qui existerait au Ouadaï et qui contiendrait des renseignements historiques sur les populations du Centre-Africain.]

[Note 165 : Barth signale également certaines ressemblances entre le kanouri et l’égyptien antique. Voir d’ailleurs, à ce sujet, _Sammlung und Bearbeitung Central-Afrikanischer Vokabularien : Einleitung_, p. CLXXXV et suiv. (die Kanuri-Sprache, die Teda-Sprache). C’est aussi une partie de la thèse de Reinisch dans l’ouvrage cité plus haut, p. 114, note 158.]

[Note 166 : Les idiomes toubou et kanouri sont classés parmi les langues des nègres. On a coutume de réserver ce nom à un certain nombre d’idiomes de la côte occidentale et du centre de l’Afrique (Atlantique- Niger-Tchad-Nil). « Faute d’un meilleur nom, dit Robert Cust, ce groupe est appelé nègre, désignation incontestablement inexacte. »

Frédéric Müller range sous cette dénomination vingt-quatre langues ou groupes de langues. Citons, entre autres, le sonrhaï, le haoussa, le groupe bornou, le baghirmi et le maba.

Robert Cust divise les langues d’Afrique en six groupes : sémitique, hamitique, nouba-foulah, nègre, bantou, hottentot-bushman. Le groupe nègre se subdivise lui-même en quatre sous-groupes : le troisième, ou sous-groupe central, comprend cinquante-neuf langues et onze dialectes parlés dans la région située autour du lac Tchad. Les idiomes les plus connus de ce sous-groupe sont : le sonrhaï, le haoussa, le tibbou et le kanouri.

Tous les idiomes nègres ont un caractère franchement agglutinant ; mais on ne saurait leur attribuer une origine commune.]

[Note 167 : « Il existe un _Tarikh el Khamis_ d’Ed Diarbékri qui a été publié au Qaire en deux volumes. L’épithète de _Nas Firaʿoun_ signifie simplement que l’auteur relativement moderne du livre (XIVe siècle de notre ère) rattachait au point de vue religieux les Toubou aux Égyptiens infidèles. Et encore a-t-il mentionné les Toubous ? N’a-t-il pas dit simplement que les infidèles égyptiens émigrèrent à l’ouest. Le _Tarikh el Khamis_ d’Ed Diarbékri est-il le même que celui qui existerait au Ouadaï ? Ceci n’est pas pour infirmer la parenté possible du toubou à l’égyptien (sans tomber dans les rêveries de Reinisch), mais, en pareil cas, la linguistique est un meilleur guide que les inventions religieuses et les généalogies fabuleuses fabriquées par les tolba. Mais si le toubou est apparenté à l’égyptien, il l’est par conséquent au berbère qui appartient au groupe chamitique, appelé aussi proto- sémitique. Le kanouri n’a rien de commun (Barth ne savait pas l’égyptien) avec l’égyptien. » (RENÉ BASSET.)]

[Note 168 : Le lac Tchad apparemment.]

[Note 169 : « Una generazione di zingani » qui désigne les Bohémiens, les Tsiganes.]

[Note 170 : Cf. Barth, _Sammlung und Bearbeitung_, p. LXVI-LXVIII.]

[Note 171 : « Les Toubou sont mentionnés par les auteurs arabes du moyen âge sous le nom de Koouâr. El Bekri (XIe siècle de notre ère) rapporte des légendes sur leur soumission par ʿOqbah. » (R. B.)]

[Note 172 : Cf. Barth, _Sammlung und Bearbeitung_, p. LXVIII.]

[Note 173 : Dans la région de l’enneri Marmar, sur le versant ouest du Tibesti. _Turkmân_ est probablement _Tomâghera_ : l’intonation de ce dernier mot a dû induire le cheïkh en erreur.]

[Note 174 : Vivien de Saint-Martin appelait les Toubou « les plus dégradés de tous les Berbers par le mélange de sang nègre » et « la race métisse et tout à fait dégradée des Tibboû ».]

[Note 175 : Nachtigal.]

[Note 176 : Les différents noms donnés à cette tribu par Léon l’Africain peuvent s’expliquer de la façon suivante :

Forme kanembou : _Bardêboua_. Comme le _b_ est à peine prononcé, on obtient : _Berdeoa, Berdoa, Bardoa_. Forme toubou : _Bardêda_, _Bardêba_. Correspondrait aux noms de _Berdeva_, _Birdeva_.]

[Note 177 : Voir, à ce sujet, l’intéressant chapitre de Nachtigal intitulé _Völkerverhältnisse in der östlichen Sahara_ (tome II de sa relation).]

[Note 178 : Nous avons déjà signalé la chose. Remarquons d’ailleurs que les mots _Maguemi_, _Magueï_, signifient « fils de Maga », et que les Boulala se donnent à eux-mêmes le nom de _Mâga_ ou _Mâggué_. _Bornougué_, les gens du Bornou ; _Mâggué_, les gens de Mâga.

_Mâga_ semble être un mot toubou, composé de _maï_ (sultan) et du suffixe _ga_ (idée de relation). _Mâga_ voudrait donc dire « gens du sultan ».]

II

LES TEDA

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Les Tedâ sont les plus purs d’entre les Toubou. Ils sont restés isolés dans les montagnes du Tibesti, n’ayant guère de relations qu’avec le Kawar, le Borkou et surtout le Fezzan, où quelques-uns de leurs compatriotes sont installés dans le district méridional de Gatroun.

La chaîne du Tibesti comprend plusieurs massifs importants. Le mont Tarso, au Nord, forme une vaste croupe de 80 à 100 kilomètres de développement, que Nachtigal a franchie à une altitude de 2.200 mètres. Le plus haut sommet du Tarso est l’emi Tousidde, au pied duquel se trouve le Trou au Natron[179]. Vers le centre de la chaîne, l’emi Tasserterri forme un second massif, à la base duquel jaillit une source thermale (_iériké_)[180]. Enfin, vers l’extrémité sud-est, se trouve l’emi Koussi. « Ce massif est, au dire des habitants, aussi haut, sinon plus, que le Tousidde. Il faut un jour entier pour en atteindre le sommet ; il n’est point rare qu’on y voie de la glace, et les chameaux des gens qui l’habitent, les Koussoâs, comme on les appelle, sont, paraît-il, aussi velus que ceux de la côte nord et des montagnes du littoral... Un Borkouan m’a assuré qu’au sommet de cette montagne il existe également un vaste et profond Trou au Natron et qu’à son pied jaillissent deux sources thermales[181] ». L’aguid el Khouzam d’Acyl[182], Barkaï, qui a été élevé au Borkou, nous a donné quelques renseignements intéressants sur le massif du Koussi.

L’hiver (_chité_, شتاء) y dure quatre mois. Comme il fait alors très froid, les gens endossent plusieurs vêtements et s’enveloppent dans des notos[183]. Ils mettent des gants en fourrure et se couvrent la tête avec des bonnets de peau, qui ne laissent voir que les yeux. Ils se chauffent constamment autour de grands feux. L’eau se gèle dans les guirbés et les vieilles peaux de bouc qui suintent sont reliées au sol par un filet de glace (_el mé djamad_, الما الجامد). La pluie ne tombe que pendant quatre ou cinq jours, mais elle tombe alors à torrents et d’une façon continue.

Le Koussi est surtout connu par ses sources d’eau chaude, qui jaillissent au milieu des rochers. Ces eaux ont en effet une grande réputation. Les indigènes du Tibesti, du Borkou et d’ailleurs, qui souffrent d’infirmités ou de rhumatismes, sont hissés sur des chameaux et amenés au Koussi. Là, on les attache avec des cordes et on les fait descendre dans l’eau brûlante. Comme les patients crient et se débattent, on les retire un moment, puis on les replonge à nouveau dans l’eau, et ainsi de suite. Il paraît que le remède est souverain.

La région du Koussi est pauvre. Il n’y a guère que du kreb, du settir et une variété de mil (_tédri_, en toubou), qui pousse à la saison des pluies. Les habitants utilisent aussi une espèce de « pastèque amère », de coloquinte[184], dont ils font bouillir les graines avec de la cendre dans des bourmas. Les graines sont ensuite écossées et l’amande donne une sorte de graisse végétale, que l’on mange avec les dattes. Enfin, la plante verte[185] (_chîḥ_, شيح, en arabe ; _odosir_, en toubou), que les femmes placent dans leurs cheveux et que l’on met au cou des enfants, vient de l’emi Koussi.

Le Tibesti, situé en plein Sahara, a un climat extraordinairement chaud et sec. Ce pays montagneux est très pauvre et les dattes en sont la principale ressource. Les animaux domestiques comprennent surtout des chameaux et des chèvres.

La vie misérable que mènent les Tedâ les rend âpres au gain et leur ôte tout scrupule sur le choix des moyens. « Se dépouiller l’un l’autre est leur constante préoccupation ; le mensonge, le vol, le meurtre, tout pour cela leur est bon. » Aussi les Tedâ sont-ils d’une humeur défiante et soupçonneuse. Qu’on ajoute à tout cela l’influence du _lakbi_ (liqueur fermentée obtenue avec la sève du palmier), et l’on comprendra la fréquence des querelles, des rixes et des luttes sanglantes.

Les tribulations au Tibesti de Moḥammed et Tounesi et de Nachtigal nous édifieront sur l’hostilité des Toubou envers les étrangers et sur la façon dont ils rançonnent les caravanes qui traversent leur pays.

La caravane du cheïkh Et Tounesi comprenait un homme de la tribu des Toubou-Turkmân, qui avait été obligé autrefois de s’expatrier après avoir commis un meurtre. Les gens de sa tribu, avertis, vinrent le réclamer aux Ouadaïens de la caravane ; mais ceux-ci malmenèrent le chef toubou et coupèrent même les jarrets à son chameau. Le lendemain, au moment de partir, un chameau de la caravane disparut et un Ouadaïen fut égorgé par les Toubou. « Nous trouvons, dit le cheïkh, le Ouadayen noyé dans son sang et s’agitant encore des dernières convulsions de la mort. A distance nous découvrons une nuée de chameaux, dont chacun portait deux cavaliers à la face couverte d’un litham noir. On eût dit des corbeaux juchés sur des chameaux. Ces sauvages faisaient manœuvrer leurs montures avec une habileté et une légéreté incroyables. Le cheval n’est pas plus rapide, plus docile, plus impatient sur le champ de bataille. »

Pendant vingt jours, la caravane fut harcelée à tout instant par les Toubou-Tourkmân, et la poursuite ne cessa que lorsque le cheïkh et ses compagnons pénétrèrent dans le territoire des Toubou Rechâd. Là, de nombreux indigènes vinrent s’installer à côté de l’endroit où campait la caravane, et quand arriva le sultan, juché sur un chameau avec sa femme en croupe[186], il fallut régaler tout ce monde. La troupe des Toubou accompagna les étrangers et elle fut nourrie par ces derniers pendant toute la traversée du territoire de la tribu. Le dernier jour, un cadeau fut offert au sultan, qui en fit réclamer un autre pour lui et sa femme. Puis, au moment où les voyageurs allaient charger leurs chameaux, le sultan arrivait et « tout ce qu’il apercevait à son goût, cordes, petites sébiles, il le happait et s’en faisait cadeau ». Après lui, ce fut le tour de la sultane, puis celui d’une foule de Toubou, qui disaient tous _Tané meilabou_ : je suis fils du sultan[187]. « Ils parcourent la caravane ; tout ce qui leur plaît, ils l’enlèvent ; tout ce qu’ils s’avisent de nous demander, il faut le leur donner. Presque aucun objet de quelque valeur ne nous resta. »

Après ce pillage en règle, le cheïkh et ses compagnons purent enfin partir « vexés, ennuyés, fatigués à l’excès de ces procédés odieux des Toubou ».

La qualité d’Européen valut à Nachtigal d’avoir à souffrir bien davantage de l’hostilité et de la cupidité des habitants du Tibesti. Quand l’explorateur visita le val Bardaï, il envoya un cadeau au sultan (_dardaï_), qui était alors malade. Nachtigal fut vite dépouillé de ce qu’il avait par les Toubou, maïnas ou non, qui lui réclamèrent tous quelque chose. Quand il ne posséda plus rien, on ne voulut pas le laisser partir. Il demanda vainement au sultan, qui avait enfin paru, de lui permettre de regagner le Fezzan. Celui-ci visita la tente de Nachtigal et, quand il n’y vit que deux caisses qui ne contenaient presque rien, il se disposa à s’en aller. Le maïna Arami, le guide et le protecteur de Nachtigal, fit alors un discours au sultan pour lui montrer la nécessité de laisser partir l’Européen. Ce fut en vain d’ailleurs, car le dardaï répondit simplement : « Le bois est vide, je m’en vais. » Et ce fut tout.

Nachtigal réussit néanmoins à prendre la fuite pendant la nuit. Au moment de le quitter, les Tedâ qui l’avaient accompagné fouillèrent une suprême fois dans ses caisses pour en retirer les objets à leur convenance. Après tous ces pillages, il ne restait plus rien au malheureux Nachtigal. Sa caravane offrait un spectacle lamentable sur la route de Fezzan. « Moi-même, dit l’explorateur, les pieds absolument nus, les jambes enveloppées de loques de coton qu’avec la plus grande audace d’euphémisme on ne pouvait plus qualifier de pantalon, le torse inclus dans un pardessus d’été parisien réduit à l’état le plus piteux, je haletais sous le faix de deux fusils ». Nachtigal et ses compagnons atteignirent toutefois sans encombre le district fezzanais de Gatroun.

Les nobles (_maïnas_) jouent un grand rôle chez les Tedâ et le sultan (_dardaï, dardê_) n’a pas beaucoup d’autorité. La tribu des Tomâghera commande aux vallées septentrionales. A côté d’elle, les Gounda forment également une tribu importante. La fraction dominante dans le sud du pays est celle des Arinda.

_Les Senoussi_[188]. — Au point de vue religieux, les Tedâ sont des musulmans très fanatiques. La haine des chrétiens est d’ailleurs soigneusement entretenue par les Senoussis qui recrutent de nombreux auxiliaires au Tibesti et au Borkou. Il est donc nécessaire, avant de commencer l’étude des Toubou du Sud, de donner quelques renseignements sur la secte qui lutte avec tant d’acharnement contre l’expansion française en Afrique Centrale.

Le fondateur de la confrérie est le cheïkh Sidi Moḥammed ben ʿAli Es- Senoussi, qui, écrit Moḥammed el Hachaïchi, « descendait du prophète Moḥammed par une filiation établie d’une façon certaine » (!). Il naquit près de Mostaganem, vers la fin du XVIIIe siècle, et appartenait à la grande tribu des Oulâd-Sidi-ʿAbd-Allah (dont l’ancêtre fut Si ʿAbd- Allah-ben-Khaṭṭâb). Après avoir étudié à Fâs durant plusieurs années, il décida de faire le pèlerinage de la Mekke. « Il passa à Temacin, traversa le Djerid tunisien, la Tripolitaine, la Cyrénaïque et arriva en Égypte... Il avait d’abord eu l’intention de s’arrêter au Caire, où il comptait compléter son instruction à la djâmiʿ El-Azhar ; mais, dans ce milieu semi-officiel d’uléma, ayant des charges à la cour du khédive ou inféodés aux Osmanlis, il ne rencontra ni le genre d’enseignement qui répondait à ses aspirations mystiques et puritaines, ni les satisfactions d’amour propre qu’il avait auprès des tolba du Sahara. Ayant même voulu, un jour, professer en public, il effraya les chefs de la mosquée par la hardiesse de ses doctrines intransigeantes, et le cheïkh El Hanich, un des grands personnages religieux du Caire, lança contre lui un véritable anathème, le dénonçant au peuple musulman comme un novateur et un réformateur religieux. On ajoute même qu’il essaya de le faire empoisonner, et que ce ne fut que par miracle que Si Senoussi s’échappa du Caire. Aussi, ce dernier conserva-t-il, toute sa vie, une haine invétérée contre les Égyptiens[189]. »

Le cheïkh Senoussi devint, à la Mekke, le disciple préféré de Si Aḥmed ben Idris el Fâsi, le grand chef de l’ordre des Khadiria. Celui-ci, en butte à la haine des uléma de la Mekke, qui le traitaient d’« hérésiarque », dut se réfugier à Sobia, dans le Yémen : Es Senoussi l’accompagna dans son exil.

En 1835, à la mort de Si Aḥmed, l’ordre des Khadiria se scinda en deux branches ennemies. Le cheïkh Senoussi fit bâtir une zaouia sur la montagne d’Abou Kobaïs, à côté de la Mekke, et ses partisans prirent le nom de _Senoussis_, tandis que ceux de la zaouia rivale devenaient les _Mogharania_ et, plus tard, les _Soualiah_.

De nombreux disciples suivirent l’enseignement donné par Sidi es Senoussi dans la zaouia d’Abou Kobaïs, et les doctrines intransigeantes qu’il professait se répandirent bientôt dans la plupart des régions de l’Hedjaz, du Yémen et de l’Irak. Mais le clergé semi-officiel de la Mekke manifesta son hostilité à l’égard du novateur, et celui-ci, tout comme son maître, dut se résigner à quitter la ville sainte. En 1843, il partit pour la Cyrénaïque ; il séjourna plusieurs années au djebel Lakhdar, non loin de Benghazi, dans le pays de Derna, et sur cette montagne s’édifièrent rapidement de nombreux établissements religieux. Le cheïkh Senoussi rassembla ensuite un certain nombre d’adeptes et se retira avec eux sur les confins de la Tripolitaine, dans l’oasis de Djarhaboub, qu’il fit défricher et mettre en culture (1855). Il y fit construire la grande zaouia, qui resta pendant longtemps le centre de la confrérie et le point d’où la propagande senoussie rayonna sur le Nord et le Centre de l’Afrique. C’est là qu’il mourut en 1859. Le bruit se répandit, dans tout le Sahara oriental que la mort du saint homme avait amené une éclipse de soleil et de lune, et de nombreux pèlerins accoururent à Djarhaboub pour prier sous la coupole de son tombeau. L’aîné de ses deux fils, Sidi Moḥammed el Mahdi, « connu aussi sous le nom de El Bedr (la lune) à cause de sa beauté physique et de sa popularité », devint le khalife de la confrérie. Son nom de Mahdi était significatif ; les fidèles se racontaient, en outre, qu’il portait entre les deux épaules « le signe des prophètes » et que, Sidi es Senoussi, prévoyant la considération dont son fils jouirait plus tard, avait coutume de lui baiser la main.

Nous allons exposer succinctement les principes qui servirent de base au cheïkh Es-Senoussi pour fonder une nouvelle confrérie religieuse dans l’Islam et les méthodes qu’il préconisa pour assurer le triomphe de sa doctrine. La chose est particulièrement intéressante, car nous constaterons, plus loin, que le grand-maître actuel de l’ordre, Si Aḥmed Chérif, s’est notablement écarté — par son attitude franchement hostile à notre égard et ses accommodements avec les Turcs — de la ligne de conduite adoptée par Sidi es Senoussi et, avec néanmoins des tendances bien marquées au pouvoir temporel, par son fils aîné et successeur, Si el Mahdi.

« Les Snoussya, écrivait le commandant Rinn en 1884, ne sont ni des novateurs, ni des réformateurs : ce qu’ils prêchent c’est d’abord l’observance du « contrat primitif », c’est-à-dire les doctrines du Coran et de la Sonna, dépouillées de toutes les innovations et hérésies qui ont été introduites, soit par les détenteurs des pouvoirs politiques, soit même par les cheikhs de plusieurs ordres religieux, qui se sont écartés des règles tracées dans le Livre de Dieu et observées par les vrais soufi[190].

« En somme, les doctrines des Snoussya ne sont autre chose que le retour au Coran et au soufisme[191] des premiers siècles de l’Islam ; ce qui revient à dire qu’elles affirment la nécessité de « l’Imamat » comme gouvernement, et l’excellence absolue de la vie contemplative et dévote. Nous avons dit déjà que la Loi musulmane entendait par « Imamat » la « théocratie panislamique » et c’est, en effet, vers ce but gigantesque et redoutable pour tous les gouvernements musulmans, que tendent tous les actes et toutes les prédications des Snoussya.

« Seulement, en gens intelligents et convaincus de l’excellence de leur cause, les Snoussya ne demandent ni à la violence, ni aux excitations révolutionnaires, la réalisation de leurs espérances. Ils poursuivent leur but froidement, sans jamais avoir recours à des coups de force qui pourraient compromettre ou retarder le résultat qu’ils cherchent, et sans jamais avoir la moindre compromission, ou le moindre engagement politique, avec les gouvernements musulmans ou chrétiens dont ils veulent la destruction...

« Les Snoussya sont certainement l’ordre religieux qui affecte le plus de se tenir en dehors des choses politiques, et cependant c’est, en matière politique, celui dont l’influence est la plus dangereuse... Ce n’est pas la révolte que prêchent les chefs des Snoussya, c’est l’émigration[192]. Car, à leurs yeux, l’émigration est le seul moyen qu’ont, pour rentrer dans l’Islam, les vrais croyants vivant sous le joug des chrétiens ou sous celui, non moins maudit, de tous les souverains musulmans qui, comme ceux de Constantinople, du Caire, de Tunis ou de Fez, sont à la merci des puissances européennes, et subissent leurs pernicieuses influences...

« L’esprit qui anime les Snoussya est absolument hostile à tout progrès, qu’il vienne de nous ou même d’un souverain musulman, et leur haine contre les Turcs, les Égyptiens, les Tunisiens, n’est pas moins vive que celle qu’ils ont contre les Européens.

« Leurs excitations incessantes pour ramener les Musulmans aux pures doctrines de l’Islam primitif, sont un danger pour tous les gouvernements, car ces doctrines austères, bases de toutes les religions qui considèrent les hommes comme égaux devant Dieu, n’admettent pas l’exercice d’un pouvoir temporel quelconque, en dehors de la théocratie qui en est l’idéal logique. »

Le commandant Rinn ajoute que les Allemands, en 1872, les Turcs, en 1877, et les Italiens, en 1881, essayèrent en vain de faire déroger Si Cheikh el Mahdi aux règles qui avaient été posées par le fondateur de l’ordre.