La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2)
Part 3
Moḥammed el Amin, obligé de défendre le Bornou contre de multiples ennemis, n’avait pas pu intervenir efficacement au Kanem, que les sultans du Ouadaï réclamaient comme une ex-possession des Boulala : ʿAbd el Kerim Saboun (1805-1815), avait déjà occupé les districts du sud-est et son œuvre fut plus tard complétée par Moḥammed Chérif. L’influence du Bornou ne se faisant presque plus sentir au Kanem, ce pays était troublé par des luttes continuelles. Les Dalatoua et les Toundjour se battaient pour avoir la prépondérance dans le pays, et cette rivalité coûta la vie à plusieurs chefs et à un grand nombre de guerriers. Le fougbou Djeber, mandé à Kouka par le sultan du Bornou, ne revint plus au Kanem. Les Toundjour dirent alors que leur chef avait été assassiné ou empoisonné, tandis que les Bornouans affirmèrent qu’il était simplement mort de maladie. La mort de Djeber ne changea rien, d’ailleurs, et la lutte continua entre les deux tribus ennemies.
Les Dalatoua avaient toujours été soutenus par les Bornouans. Aussi les Toundjour firent-ils un bon accueil aux Ouadaïens, lorsque ceux-ci vinrent pour la première fois au Kanem. Toundjour et Ouadaïens oublièrent leurs anciennes luttes pour se rappeler seulement que le fondateur de la dynastie ouadaïenne, ʿAbd el Kerim ben Djamé, avait épousé une femme toundjour, Aché.
Les habitants du Kanem s’étaient réfugiés dans les îles du Tchad, à l’arrivée des Ouadaïens. Ceux-ci reconnurent les Toundjour comme les maîtres de la région, qui fut dès lors placée sous la suzeraineté du Ouadaï : les autres populations devaient payer un tribut au fougbou de Mondo. Cela ne dura pas longtemps : le chef ʿAli oueld Tchad fit appel aux Bornouans et les Dalatoua recouvrèrent leur ancienne prépondérance au Kanem. Cette situation fut d’ailleurs acceptée par le Ouadaï, et le chef de Mao changea son titre d’_alifa_ pour celui d’_aguid_[66]. Ces aguids allaient se faire reconnaître à Abéché et donnaient eux-mêmes l’investiture, le turban de commandement (kademoul)[67], aux chefs kanembou et ḥaddad.
Le cheïkh Moḥammed el Kanemi mourut en 1835 et son fils ʿOmar lui succéda. Pendant que celui-ci se débattait au Bornou au milieu des difficultés que lui suscitaient les partisans de la dynastie légitime et voyait son royaume ravagé par le sultan du Ouadaï Moḥammed Chérif (1846), un événement important se produisait au nord du Tchad : l’arrivée des Oulâd Slimân[68]. Ces Arabes vinrent s’installer au Kanem et ce nouvel élément augmenta encore l’anarchie dans laquelle vivait ce malheureux pays.
Les Oulâd Slimân avaient combattu contre les Turcs pour la possession du Fezzân, mais leur chef ʿAbd el Djelil avait été battu et tué à El Baghla (1842). Sur le conseil donné par le cheïkh avant de mourir, les Oulâd Slimân émigrèrent vers le Sud, vers les riches contrées qu’ils avaient appris à connaître lorsque, alliés du Bornou, ils faisaient la guerre au Baguirmi. Sous la conduite de Moḥammed, fils aîné d’ʿAbd el Djelil, ils allèrent d’abord au Borkou, puis ils descendirent vers le Manga et le Léloua (ou Liloa).
L’arrivée de ces nomades bouleversa l’équilibre traditionnel du Kanem. Ils devinrent les maîtres de la région, grâce à leur habitude de la guerre et, surtout, à la supériorité de leur armement. Ils n’avaient guère à combattre, en effet, que des populations armées de lances et de sagaies, dont ils eurent facilement raison. Ils pressurèrent les peuplades vaincues, pour lesquelles ils se montraient d’autant plus durs que leur mépris était profond pour ces gens noirs (nâs zourq), qu’ils traitaient de _kerâda_[69] (infidèles).
Les Oulâd Slimân allèrent razzier partout et rayonnèrent du Kanem dans toutes les directions. Enhardis par leurs succès, ils eurent le tort de s’attaquer aux troupeaux des Touareg, dont les chameaux servaient à faire le commerce du sel de Bilma.
Les Oulâd Slimân enlevèrent des milliers de têtes de bétail dans les environs de Kawar. Mal leur en prit, car, en 1850, les Kel Oui rassemblèrent dans le pays d’Azbin tous les hommes valides de leurs diverses tribus : leurs 7.000 guerriers montés surprirent les Arabes à Medeli, près de Bir Alali, et en firent un effroyable carnage. Quelques cavaliers seulement purent échapper. La tribu semblait ne plus devoir se relever d’un coup aussi terrible et Barth, qui visita le Kanem à quelque temps de là (1855), parle de sa « complète décadence ».
ʿOmar crut qu’il pourrait tirer un grand parti de ces nomades turbulents et que ceux-ci le défendraient au Kanem contre les empiétements du Ouadaï. Il prit sous sa protection les débris de la tribu et pourvut les Oulâd Slimân d’armes et de chevaux, en leur donnant la surveillance des frontières bornouanes du côté du Ouadaï.
Les Arabes se refirent vite. Ils s’allièrent à Barka Hallouf, le chef des Gadoa[70], et ils furent dès lors les maîtres du Kanem. Ils recommencèrent leurs pillages et, s’ils combattaient d’une façon générale les aguids el baḥr[71] du Ouadaï, ils ne se gênaient guère pour razzier les sujets du cheïkh ʿOmar, leur protecteur. Vers 1861, ils soutinrent par les armes les prétentions au trône du Ouadaï d’un rival du roi ʿAli. En 1871, au moment où Nachtigal visitait le Kanem, les Oulâd Slimân étaient redevenus ce qu’ils étaient avant leur écrasement par les Touareg. Ils pillaient au Kanem, au Dagana, et s’avançaient jusqu’au Chari, dans le dar Kaddada. Cependant, au Kanem même, ils furent toujours tenus en respect par les Ḥaddâd de la région de Ngouri et Dibinentchi. Ils ne purent jamais rien contre les flèches empoisonnées de ces derniers, avec lesquels ils évitaient d’ailleurs de se mesurer. Du côté de l’Est, ils exécutèrent des razzias chez les Kreda, les Kecherda et tous les nomades du nord du Ouadaï : Oulâd Rachid, Maḥâmid et autres. Ils s’avancèrent même jusqu’au Darfour. Ils allaient également piller plus au nord, au Borkou et chez les Bideyat.
En somme, à ce moment-là, le Kanem était un bizarre assemblage de populations qui se battaient constamment entre elles. Les Dalatoua de Mao étaient toujours les ennemis des Toundjour. Les Kanembou et Ḥaddâd de Dibinentchi luttaient contre les Kanembou et Ḥaddâd de Ngouri. Les habitants du Kanem et les Kreda, faisant usage de mauvais procédés, échangeaient les coups de main et les razzias. Les Oulâd Slimân pillaient tout le monde. Les Ouadaïens faisaient de temps en temps leur apparition dans le pays et prélevaient les impôts en pratiquant la manière forte : les aguids el baḥr, avec leurs troupes grossies par des auxiliaires (Kreda, Oulâd Hemed et habitants du Kanem), se battaient parfois contre les Oulâd Slimân et leurs alliés Ouassili (Megâreba, Ourfalla, Bedour, etc.) ou Gourân (Gadoa, Komassalla, Dogorda). Cette situation dura jusqu’au moment de notre arrivée dans le pays. Le sultan du Ouadaï avait vainement essayé de s’attacher les Oulâd Slimân, qu’il ne pouvait atteindre facilement et qui pillaient constamment ses sujets de l’Ouest. Après ʿAli, sous le règne du pusillanime Yousouf, l’influence des Oulâd Slimân devint prépondérante au Kanem.
Les Kouri et les Boudouma avaient toujours été à l’abri dans leurs îles du Tchad. Ils se battaient entre eux et ils pillaient leurs voisins. Un certain nombre de fractions kanembou (Ngalên, Korio, etc.) s’étaient réfugiées dans les îles du lac et y menaient le même genre de vie que les Kouri et les Boudouma. D’autres Kanembou et des Ḥaddâd partirent à la recherche d’un pays moins troublé que le Kanem et allèrent s’installer au Dagana.
La puissance des Oulâd Slimân allait en grandissant. En 1872, la lutte éclata entre eux et leur ancien allié Barka Hallouf, qui fut battu et tué : une razzia complète des Gadoa et de leurs alliés s’ensuivit. Plus tard, les prétentions des Arabes se tournèrent vers la région de Mao. Nous avons déjà dit que les alifas (ou aguids) des Dalatoua allaient à Abéché recevoir l’investiture et que les chefs kanembou et ḥaddâd venaient prendre le kademoul à Mao. Les Oulâd Slimân destituèrent l’alifa Meta et le remplacèrent par l’alifa Hadji. Le sultan Yousouf accepta le changement et il rendit même aux Oulâd Slimân 200 chameaux qui leur avaient été pris par l’aguid el baḥr Oualdi Chaïb.
Sauf la région de Ngouri et Dibinentchi, peuplée de Ḥaddâd, et le district occupé par les Toundjour (Mondo), où les Ouadaïens venaient assez fréquemment, le reste du Kanem appartenait aux Oulâd Slimân. Ceux- ci razziaient les malheureux habitants de ce pays, déposaient les chefs et rendaient la justice selon leur fantaisie. Les captifs qu’ils faisaient — et, pour les Oulâd Slimân, aucune distinction ne pouvait exister entre les Kerâda — étaient en grande partie vendus à Kawar.
La région de Mondo elle-même ne fut pas épargnée par les Arabes. Vers 1883, ceux-ci réclamèrent un tribut au fougbou ʿOthman, qui refusa, alléguant qu’il payait déjà l’impôt aux Ouadaïens. Mais ces derniers étaient loin et, d’ailleurs, Yousouf n’était pas capable de faire respecter les droits du Ouadaï au Kanem. Les Oulâd Slimân et l’alifa Hadji — celui-ci très heureux de marcher contre l’ennemi séculaire — saccagèrent la région de Mondo, massacrant et réduisant en esclavage les malheureux Toundjour. Le fougbou ʿOthman et deux de ses parents (El Amin et Abou Keren) furent emmenés à Mao et assommés à coups de massue par les esclaves, à côté des fosses où leurs corps devaient être ensevelis.
Mais le chef des Oulâd Slimân, ʿAbd el Djelil, fut assassiné et, après lui, des dissensions intestines brisèrent l’unité de la tribu. Les Miaïssa et Djebaïr, avec Cheref eddin, se battirent contre les Chirédat, Héouat, Megâreba, Bedour, Guedadfa et Medjaberé de Rhèt. Les populations du Kanem prirent part à la lutte. L’alifa Djerab, de Mao, et les Gadoa étaient avec Cheref eddin ; les Dogorda, les gens de Mondo et de Ngouri avec Rhèt. Les Khouân soutenaient ce dernier. Pendant ce temps-là, les Ouadaïens avaient eux aussi leurs querelles intérieures et ne pouvaient pas intervenir au Kanem.
C’est dans cet état d’anarchie que la mission Joalland-Meynier, contre laquelle les gens de Ngouri essayèrent inutilement une faible résistance, trouva le Kanem à la fin de 1899. Au début de 1900, eut lieu le passage de la mission Foureau-Lamy. Les Snoussis entrèrent alors en scène. Moḥammed el Barrani, délégué de Moḥammed el Mahdi, fils de Senoussi, fonda en 1900 la zaouia de Bir Alali. El Barrani, indépendamment de ses Khouân, avait avec lui des Touareg[72] de l’Aïr et du Damerghou et les Ouassili de Rhèt.
A la fin de 1901, eut lieu le premier combat de Bir Alali, qui coûta la vie au capitaine Millot. Le 18 janvier 1902, le commandant Tétart enleva la zaouia[73]. Les Senoussis se retirèrent alors au Borkou. Le Kanem fut occupé et le groupe Djebaïr-Miaïssa, des Oulâd Slimân, fit sa soumission. Le cheïkh Aḥmed, qui avait remplacé son frère Rhèt, tué devant Bir Alali, rejoignit les Khouân avec le reste de la tribu.
Pendant tout le reste de l’année 1902, nous eûmes encore à repousser des attaques dirigées contre le Kanem : les Arabes dissidents secondaient les lieutenants du Mahdi. Il y eut une série de combats autour de Bir Alali, et le chef Abou Aguila se fit tuer avec tous ses Khouân sous les murs du nouveau poste, dont la garnison était commandée par le capitaine Fouque et le lieutenant Poupard.
Il y eut ensuite des opérations de police contre les pillards arabes et toubous affiliés aux Senoussis : les indigènes dissidents furent malmenés par le lieutenant Mangin, qui commandait le peloton de méharistes du Kanem, et le cheïkh Aḥmed fit sa soumission au lieutenant- colonel Gouraud, en janvier 1905.
L’hostilité des Senoussis n’a pas désarmé depuis et nous aurons l’occasion de parler, à propos de cette secte, des pointes qui ont été poussées au Borkou et dans l’Ennedi par les troupes du Kanem.
_LA POPULATION KANEMBOU_[74]
Il est facile de voir, d’après ce qui précède, que les mélanges doivent avoir été fréquents entre les diverses peuplades du Kanem. De plus, les indigènes n’ont gardé la plupart du temps qu’un souvenir assez confus de leur origine. Il serait donc difficile d’établir des démarcations absolues entre les diverses populations.
C’est ainsi qu’on trouve des Nguedjem chez les Kanembou et les Boulala, des Maguemi chez les Kanembou et les Bornouans ; qu’on voit des Maguemi et des Kreda, des Kreda et des Nguedjem, des Nguedjem et des Boulala, des Boulala et des Ḥaddâd prétendre avoir la même origine. Il est encore plus difficile d’établir les différences qui existent entre les diverses parties de chaque population. Les divisions adoptées par les indigènes ne sont pas nécessairement logiques et parfois les événements ont amené le groupement sous un même nom de fractions d’origine différente. Ainsi les Goudjirou, considérés actuellement comme une tribu kanembou, sont en réalité d’origine kouka. Le fait n’est d’ailleurs pas particulier au Kanem et nous aurons encore l’occasion de le signaler.
Les Kanembou comprennent plusieurs familles, qui se subdivisent généralement elles-mêmes en un certain nombre de fractions[75]. Ces fractions, très nombreuses d’ailleurs, n’impliquent pas de caractère particulier. C’est simplement le nom d’un chef ou d’un personnage important, un nouvel emplacement ou même un changement dans la vie ordinaire de la fraction qui a donné lieu à un nouveau nom.
Les Diâbou Assakéléa par exemple, sont ainsi appelés du nom d’Assakélé, la fille d’un ancien sultan boulala du Kanem. De même, une fraction des Kadjidi a pris le nom de Boudouma par suite de son voisinage avec les insulaires du Tchad. On remarquera également qu’il y a des Ngalên chez les Kadjidi et chez les Kankena. Ces deux fractions ngalên sont installées dans la région du lac, où elles élèvent de grands troupeaux de bœufs. De même que le plus beau taureau d’un troupeau — celui qui a généralement les plus grandes cornes et qui sert de guide — porte le nom de _kabour_, de même la plus belle vache porte le nom de _ngalên_[76]. Les indigènes du Tchad, vivant surtout du produit de leurs troupeaux, tiennent beaucoup à leurs bêtes laitières. Un beau kabour ne dépasse guère dix thalers (30 fr.), tandis qu’une ngalên et son veau valent trente thalers (90 fr.). Une ngalên est donc la bête du troupeau qui a le plus de valeur. Le nom de _Ngalên_ a été donné aux indigènes de ces deux fractions kanembou soit pour indiquer qu’ils étaient de grands éleveurs de bœufs, soit pour montrer qu’ils étaient aux autres indigènes ce que la vache ngalên est au reste du troupeau. C’est probablement tout ce qu’il faut retenir des explications données par les indigènes.
Quoi qu’il en soit de ces divisions, les Kanembou présentent à peu près tous les mêmes caractères. Ils sont généralement assez grands, bien constitués et ils ont le teint des négroïdes (azreq). On trouve bien chez eux des individus à la peau plus ou moins rougeâtre, mais cela tient à des alliances avec les Gourân ou même avec les Arabes. Quant au nom de _iam kiamé_ (les hommes rouges), nous ne croyons pas qu’il ait jamais été donné aux Kanembou, dont le teint est généralement noir, de ce noir bronzé que l’on trouve si souvent dans la région du Tchad. En tous cas, nous n’avons pas pu trouver confirmation du fait que les Kanembou auraient été désignés sous ce titre.
La tradition, comme nous l’avons déjà dit, rapporte qu’ils vinrent du Nord et que, en compagnie d’Arabes et de Toubou, ils occupèrent le Kanem, au lieu et place des Pouls partis vers l’Ouest.
Les Kanembou qui s’installèrent plus tard au Bornou se mélangèrent à diverses populations, le type primitif s’altéra et devint celui des Kanôréa actuels du Bornou. La langue elle-même subit certaines modifications, et, actuellement, l’idiome du Bornou et celui du Kanem diffèrent quelque peu[77]. Les mœurs et les habitudes subirent des changements profonds. Un seul fait suffira à le montrer : alors que le métier de teinturier, qui a jadis été la grande industrie de Kouka, est considéré au Bornou comme un métier normal, il est regardé au contraire chez les Kanembou comme un travail dégradant, qui doit être abandonné aux Ḥaddâd et aux captifs.
La langue kanembou et la langue toubou appartiennent à la même famille et il y a même entre elles de nombreux points communs[78]. Le fait semble donc indiquer une étroite parenté entre les deux populations. La tradition dit d’ailleurs que, avant la migration au Kanem, les Gourân et les Kanembou habitaient des pays voisins. Les Kanembou ont cependant le teint plus foncé que les Toubou ; ils n’ont pas, d’autre part, la maigreur et l’élasticité que ceux-ci doivent à leur vie nomade. La transition est formée entre les deux populations par ceux d’entre les Toubou qui sont sédentaires et qui vivent au milieu des Kanembou. Quoiqu’il soit facile parfois de reconnaître en eux des Toubou, on remarque cependant que leurs formes sont plus pleines et plus massives que celles de leurs frères nomades. Des mélanges fréquents se sont d’ailleurs effectués entre les tribus vivant côte à côte, et nous verrons des fractions kanembou se réclamer d’une origine toubou.
Les Kanembou ont généralement la tête rasée. Ils gardent parfois la barbe, mais pas la moustache. Comme beaucoup d’autres populations, ils ont sur le visage certaines cicatrices particulières. Les femmes kanembou arrangent leurs cheveux en petites tresses, tombant autour de la tête et encadrant le visage. Elles enduisent leurs cheveux de beurre et, au moyen de certaines graines (tèb, hélbé), elles arrivent à épaissir les tresses et à les rendre raides comme des bâtonnets. Cela ne tient pas au soleil, d’ailleurs. Le beurre et la sueur dégouttent alors sur les épaules et c’est pourquoi l’odeur répandue dans un marché, à l’heure de midi, ne réjouit guère l’Européen. Les femmes kanembou aiment beaucoup l’ambre comme parure et, suivant leurs ressources, les morceaux d’ambre dont se composent leurs colliers sont plus ou moins gros.
Les Kanembou sont surtout agriculteurs. Leur grande préoccupation est la récolte du mil, qu’ils sèment au début de la saison des pluies (juin- juillet) et qu’ils coupent vers octobre ou novembre. Ils ont aussi d’assez nombreux troupeaux, auxquels ils tiennent beaucoup. Ce sont des gens relativement laborieux et très calmes. Avant notre arrivée dans le pays, ils formaient la population la moins turbulente et la moins pillarde.
Les Kanembou ont constitué de tous temps la majorité des _mesâkin_[79] du Kanem et ils ont vécu tour à tour sous la coupe des différents maîtres du pays (siyâd ed dâr) : Boulala, Toundjour, Dalatoua, Ouadaïens et Oulâd Slimân. Ils ont été pressurés et pillés sans merci pendant de longs siècles. Malgré cela, ils ont gardé le souvenir du rôle qu’ils jouèrent autrefois, sous les successeurs du roi Sêf. Ils se considèrent comme une population de race supérieure, qui compte parmi ses ancêtres des guerriers illustres. Cette idée leur fait garder des préjugés assez curieux sur les occupations auxquelles peut ou ne peut pas se livrer un Kanembou authentique. Et cela, ainsi que la différence d’armement, permet de les distinguer des Ḥaddâd, car il est impossible de différencier autrement les deux populations, attendu qu’elles ont le même physique et la même langue. C’est ainsi qu’un Kanembou considère comme indigne de lui de faire de la teinture, de tisser des gabag[80], de dépouiller de leur peau les bêtes égorgées, d’être armé de flèches, etc. Nous reviendrons d’ailleurs sur ce sujet à propos des Ḥaddâd.
Les Kanembou sont d’assez bons musulmans. Ils observent régulièrement les pratiques de l’Islam : cinq prières par jour, jeûne du Ramadân, etc. Ils ne mangent pas de cochon. Ils ne mangent pas non plus cette espèce de grosse grenouille (ambourbeté), que mangent les Lisi[81] et les fétichistes et que les habitants du Kanem considèrent comme un animal impur. Ils ne boivent ni merissé[82] ni khall[83]. Ils ne prennent pas de tabac.
On ne trouve pas chez les Kanembou l’austérité et la rigidité des principes que l’on remarque chez certains Toubou, les Kreda par exemple. Leurs mœurs ne sont cependant pas relâchées comme celles de leurs frères du Bornou. Tout homme coupable d’adultère doit payer une amende au mari trompé, et tout séducteur d’une jeune fille est tenu d’épouser celle-ci. Les femmes kanembou ne courent pas les aventures galantes et ne s’adonnent pas ouvertement à la prostitution, ainsi que le font nombre de Bornouanes. Elles n’ont pas le caractère irascible des femmes toubou et ne gardent pas — comme on le dit de ces dernières — de couteau caché sous leur pagne.
Dans les tams-tams, les hommes sont armés de leurs sagaies et leur cercle tourne au petit pas de course autour des instruments. Puis, chacun d’eux se détache à son tour et se met à bondir frénétiquement sur place, en sautant alternativement sur l’un et l’autre pied et en élevant les jambes très haut. Il fait vibrer en même temps le bois de son arme[84]. Cet exercice est très fatigant. Aussi est-ce un signe de réelle vigueur que de pouvoir l’exécuter plus longtemps que les autres hommes. Généralement les chefs se piquent de donner de la sorte une preuve de leur supériorité physique. Pendant ce temps, les femmes accompagnent le cercle des hommes en dansant : elles poussent leurs you- you et agitent devant les chefs de petites branches vertes[85].
Quand les femmes sont toutes seules, elles se mettent en cercle et, tout en frappant l’une contre l’autre leurs sandales de bois, elles agitent la tête et secouent leurs cheveux. Ce genre d’amusement est pratiqué par nombre d’autres populations, les Kotoko par exemple. Les Bornouanes, elles, tout en sautant et en se trémoussant, font se heurter leurs gros derrières ; ou bien elles balancent leurs bras le long du corps et font choquer les paumes des mains par derrière et par devant, et sautent par instants sur place en étendant les bras au-dessus de la tête et en claquant des mains.
MAGUEMI : Regdôbou, Intchalbou, Iabriou (pour Iagoubribou), Chilangourôou, Katria, Beredelôou, Berea, Diârou, Tdouga, Bouloua, Fôrebou, Maniya, Ngalma Doukko.
La tribu des Maguemi est très considérée au Kanem. Ce sont les descendants de ces émigrés du Nord, de souche arabe, qui, avec l’aide des Toubou et des Kanembou, fondèrent le royaume du Kanem d’abord, du Bornou ensuite. Les anciens rois appartenaient à cette famille. De là la considération dont jouissaient et jouissent encore les Maguemi. C’est ainsi que, au temps où les Toundjour et les Dalatoua commandaient au Kanem, un Maguemi ne devait pas être emprisonné : il ne pouvait être puni que d’une amende. Mais, plus tard, les Ouadaïens et les Oulâd Slimân ne se soucièrent pas de toutes ces nuances.
Ce sont des Maguemi — dit la tradition — qui rétablirent la souveraineté du Bornou au Kanem et qui vainquirent les Boulala. Les Maguemi se sont mélangés aux Kanembou depuis de longs siècles et sont actuellement considérés comme une tribu kanembou. Eux-mêmes, tout en se rappelant que leur famille a autrefois donné des sultans au pays, se disent Kanembou. Nous avons déjà vu que les Maguemi du Kanem et certains Toubou (Kreda Kodera) prétendent être parents. Cette tribu kanembou doit être, en somme, le produit d’un mélange d’Arabes, de Toubou et de Kanembou.
De toutes les tribus kanembou, c’est celle des Maguemi qui renferme le plus d’indigènes au teint rougeâtre Les Bouloua sont remarquables à ce point de vue et, au premier abord, on les prendrait pour des Toundjour ou des Arabes. Il faut dire toutefois qu’ils habitent la région de Mondo et qu’ils se sont quelque peu mélangés aux Toundjour.
Les Maguemi sont dispersés un peu partout, au Kanem et au Dagana. Ils sont surtout nombreux du côté de Mondo. On en trouve encore à Iagoubri, où ils ont un _fougbou_. Une fraction des Maguemi, les Diârou, se trouve dans la région de Ndjikdada, où leur chef porte le nom de _dima_. Il y en a enfin quelques-uns le long du bord septentrional du lac.
BÂDÉ : Maraïa, Kourouyou, Tomassiou, Ouâtaou, Ngourotelaou, Talvarou, Aréguéa.
Dans la région de Ngouri.