La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2)
Part 2
Il semble, de plus, qu’il n’y ait eu qu’un seul mouvement d’émigration des Kanembou vers le Kanem. La tradition montre, en effet, qu’il y a eu plusieurs déplacements successifs de cette espèce pour les Toubou, mais elle ne parle que d’un seul mouvement vers le sud pour les Kanembou.
On ne sait rien de précis sur la nature de ce mouvement d’émigration conduit par des princes arabes. Il est probable qu’il est descendu du Tibesti vers le Sud. Nous avons vu, en effet, que _Toubou_ est un mot kanembou qui veut dire « habitant du Tou, du Tibesti », et nous savons également que les Bardoa venus avec Sêf Allah étaient originaires du Tibesti.
La différence entre Kanembou et Toubou, qui ont entre eux d’étroites relations de parenté, devait être déjà bien marquée à cette époque.
Il est également probable que les Kanembou étaient installés du côté du Borkou et qu’ils formaient la peuplade la plus méridionale. La tradition dit que les Kanembou sont venus du Nord, d’un pays qu’ils appellent Yayambal. De plus, le mot _Kanem_ signifie « pays du sud » et — comme dit Élisée Reclus — « si les habitants ont ainsi appelé ce pays, la cause en est évidemment à la mémoire qu’ils conservaient d’une contrée plus septentrionale ayant été antérieurement leur patrie ». Nous voyons encore que Nachtigal signale, au Bornou, la tribu kanouri des Koubouri, dont une fraction porte le nom de Borkoubou (_Borkoubouâ_ signifie : gens du Borkou). Et enfin la tradition nous dit que Amer, le prédécesseur de Sêf, était venu au Borkou.
On pourrait donc conclure en disant que le mouvement d’émigration s’est fait par le Tibesti et le Borkou, que certains Toubou (Bardoa, Tomaghera[21], Koyam) ont suivi le mouvement dès le Tibesti, et que les Kanembou, installés plus au sud, du côté du Borkou, se sont joints plus tard au même mouvement[22].
Quoi qu’il en soit de ces explications, il est certain que les Kanembou ont été de beaucoup les plus nombreux dans le royaume de Sêf. Et, comme cela aura lieu plus tard pour les Boulala, la langue du plus grand nombre a prévalu contre celle (arabe ou toubou) des maîtres du pays. Ces émigrés non kanembou se sont d’ailleurs fondus peu à peu dans la masse de la population. Nous voyons, en effet, à la fin du XIIe siècle, le roi Tsilim ben Bikorou prendre une femme kanembou, alors que jusqu’à lui les femmes des rois étaient toutes des femmes toubou. Comme nous le montrerons pour le Ouadaï, quand un pareil fait se produit, c’est que les différences initiales existant entre les diverses populations se sont considérablement atténuées.
Les Maguemi du Kanem se disent d’origine royale mais se croient Kanembou. Les Toumâgueri de Dibinentchi, qui sont d’origine toubou, se croient également Kanembou. Nous avons d’ailleurs déjà vu des Toubou dire :
_Aouché Maï Denâ dalé dogô_ : Je suis Kanembou, mais fils du fils de Maï Denâ.
Tout cela semble donc indiquer que les Kanembou, étant les plus nombreux, avaient absorbé les autres éléments et que la population bigarrée, constituée par les premiers habitants du royaume du Kanem, a dû devenir assez rapidement homogène.
A l’origine, le royaume du Kanem comprend : des éléments d’origine arabe — peu nombreux et qui se sont, d’ailleurs, alliés aux Toubou — des Toubou et des Kanembou[23].
Les rois du pays sont les descendants de ces émigrants arabes, auxquels s’adjoignirent successivement certains Toubou et les Kanembou. La dynastie du roi Sêf Allah (Sêfiya ou Séfouâ) garda assez longtemps son teint clair, et c’est le prince Tsilim ben Bekrou, dont la mère appartenait à la tribu kanembou des Dibbiri, qui est expressément mentionné comme le premier prince à la peau foncée.
Les Kanembou formaient la majorité de la population du pays. Ils semblent, dès l’origine, avoir eu les caractères qu’ils présentent encore de nos jours et s’être attachés à la glèbe, formant ainsi la base de la population soumise et laborieuse.
Les Toubou étaient moins nombreux, et c’est ce qui explique pourquoi les descendants de ces indigènes ont perdu leur personnalité et n’ont plus gardé qu’un vague souvenir de leur origine.
Le grand mouvement d’essor du jeune royaume eut lieu à la suite de l’établissement de l’islam au Kanem, établissement dû au roi Oumê, au XIe ou au XIIe siècle[24]. Le fils d’Oumê, Dounama, étendit son influence jusqu’à l’Égypte[25]. Les successeurs de Dounama continuèrent son œuvre et le premier roi nègre, Tsilim ben Bikorou (1194-1220), fut l’un des princes les plus puissants de la Nigritie[26]. A la même époque, les Beni Ḥafs, qui régnaient à Tunis, étaient à l’apogée de leur splendeur et ils semblent avoir consolidé, par leur amitié, l’influence des rois du Kanem dans le désert[27].
Le second Dounama (1221-1259) entreprit une guerre de sept ans contre les Toubou. La chronique de Barth signale, en effet, vers cette époque, l’arrivée de Teda, population nomade et indisciplinée, qui entra bientôt en lutte avec le gouvernement régulier du Kanem. Dounama soumit, au Nord, les Toubou et le Fezzan et conduisit, au Sud, les premières expéditions contre le Bornou actuel. L’extension du royaume devint énorme et la chronique rapporte que les domaines de Dounama s’étendaient depuis le Nil jusqu’au delà du Niger (rivière Baramouassa)[28].
« La guerre contre les Toubou — dit Barth — fut cependant, pour Dibbalami, l’origine de la décadence de son royaume. Les Kanouri disaient, au figuré, qu’il avait brisé le _mounni_ ou talisman du Bornou, et que tous les grands du royaume s’étaient élancés à l’envi pour s’emparer du trésor qui s’en était échappé. Ceci semble être une allusion aux désordres intérieurs survenus à l’instigation des divers fils du roi, dont la puissance s’était accrue par la direction des expéditions militaires que ce dernier leur avait confiée. Peut-être ce talisman signifiait-il les _rapports étroits d’amitié et de parenté_ qui existaient entre les Teda ou Toubou et les Kanouri et que détruisit, selon toute apparence, la guerre de sept années en question. Bref, après la mort de Dounama, les guerres civiles, les régicides et les changements de dynastie se succédèrent sans interruption. »
La remarque de Barth, au sujet des relations existant entre les Toubou et le royaume du Kanem, concorde avec ce que nous avons déjà dit à ce sujet. Il est probable d’ailleurs que c’est là la véritable explication de la perte du mounni, car nous verrons plus loin qu’une fraction d’origine royale, celle des Boulala, s’appuya sur les Toubou pour combattre et vaincre les princes régnant au Kanem.
« Le règne de Dounama fut suivi d’une période néfaste de deux siècles environ, durant laquelle le royaume, désagrégé à l’intérieur par de fréquentes compétitions, ne cessa d’être en butte aux attaques du dehors. Les premiers princes de cette période continuèrent contre les peuplades au sud de la rivière Yôou, les Sô[29] en particulier, les entreprises guerrières de Dounama ».
Il semble qu’une scission se soit produite dans la famille royale, après le règne d’Ibrahim ben Dounama (1288-1304)[30]. Tandis que la branche aînée restait à Ndjimi et continuait à régner au Kanem, deux branches cadettes se seraient détachées pour aller s’installer du côté de l’embouchure du Chari et des îles Karga, dans la région où se trouvent les trois rochers appelés Ḥadjar el Lamis (ou Ḥadjer Tious).
Les Boulala racontent qu’ils quittèrent le Kanem sous la conduite d’ʿAli Gatel Magabirna, et la généalogie de leurs sultans porte Ibrahim ben Dounama comme ayant eu un fils du nom d’ʿAli : on peut donc croire que ʿAli Gatel Magabirna est le fils du sultan du Kanem Ibrahim ben Dounama. Il est fort probable, d’ailleurs, que le fractionnement en deux tribus de ces émigrés du Kanem n’a eu lieu que plus tard. La tradition rapporte que deux frères en eurent le commandement ; les gens de l’aîné prirent le nom de _Babalia_[31] et ceux du plus jeune le nom de _Boulala_ ou _Bilala_[32]. Les Boulala se mélangèrent, dans les pays qu’ils habitaient, à six fractions de la tribu arabe des Hémat. Plus tard, ils attaquèrent le Kanem et il semble que pour vaincre la branche aînée, Boulala et Toubou aient réuni leurs efforts. En tout cas, la lutte devint ardente vers la fin du XIVe siècle.
« Affaibli par les luttes que lui livraient un ou plusieurs de ses fils, le sultan Daoud[33] (1377-1386) fut assailli par le prince boulala ʿAbd el Djelil, chassé de sa capitale Ndjimie et tué dans un combat (1385-1386)[34]. Son fils ʿOthman remporta ensuite quelques succès, reprit Ndjimie, mais périt à son tour, à ce que l’on dit, dans sa propre capitale (1390)[35]. A ce dernier succéda un autre ʿOthman, fils d’Idris, qui partagea, deux années plus tard, le sort de son oncle et de son cousin[36] ; quelques mois après, Abou Bekr Liyâtou, fils de Daoud, fut à son tour massacré par les Boulala[37]. Enfin, ʿOmar, également fils d’Idris, épuisé par ses infatigables ennemis, leur abandonna entièrement le Kanem sur le conseil des docteurs (1394-1398) et transféra sa résidence dans le Kagha, district d’une étendue de 40 à 50 milles, situé dans le Bornou, entre Oudjé et Goudjeba[38].
« Non contents d’avoir arraché le Kanem aux mains de leurs rivaux, les Boulala poursuivirent ceux-ci dans leur retraite. Forcée de se réfugier dans des contrées à moitié insoumises, derrière des marécages qui étaient précisément le berceau des Sô ennemis, réduite à n’avoir d’autre résidence qu’un camp aux stations incertaines et toujours menacées, la dynastie du Bornou semblait être à deux doigts de sa perte. Pendant soixante-dix ans elle traîna ainsi un sort misérable, lorsque surgit le grand roi ʿAli, fils de Dounama (1472-1505), célèbre au Bornou sous le nom de Maï ʿAli Ghadjideni ; ce prince, qui ouvrit au royaume une seconde ère de prospérité, peut être considéré comme le nouveau fondateur du royaume du Bornou proprement dit[39]. »
Ces habitants du Kanem, qui se réfugièrent au Bornou, se mélangèrent aux habitants primitifs du pays, eurent des enfants des captives que leur procuraient les hasards de leurs guerres, et c’est ainsi que se forma la population kanouri, ou kanôri, qui conserva l’usage de la langue kanembou.
Ce nom de _kanouri_ est expliqué de différentes façons. Les uns disent qu’il se compose du mot arabe _nour_ (lumière) et de la lettre _k_, qui sert à former le substantif. _Kanouri_ voudrait donc dire « les gens de la lumière », et ce nom aurait été donné aux habitants du Bornou parce qu’ils furent les propagateurs de l’Islam dans le pays.
Les autres disent que _Kanouri_ est une corruption de _Kanâri_, « les gens du feu ». Ce nom viendrait de ce que les Pouls, musulmans fanatiques, considèrent les habitants du Bornou comme voués, par suite de leurs péchés, à toutes les flammes de l’enfer.
Enfin Nachtigal croit que ce mot n’est qu’une corruption de _Kanemri_, nom qui aurait été donné primitivement aux habitants du Bornou, à cause de leur origine[40].
Voyons maintenant quelle est l’origine du mot _Bornou_.
Les Arabes disent que ce nom vient de _berr Nouḥ_, la terre de Noé. Le pays aurait été ainsi appelé soit parce qu’on croyait que l’arche de Noé avait atterri au Ḥadjer Tious[41], soit — comme nous l’avons entendu dire — parce que les princes chassés du Kanem se disaient originaires du pays de Noé (_nâs men berr nouḥ_)[42].
Selon nous, la véritable origine du mot est toute autre. Nous allons citer tout d’abord quelques noms de populations — avec les deux genres et le pluriel — pour bien montrer de quelle manière ces mots sont formés par les Arabes.
_Boulalaï, Boulali_ un Boulala ; _Boulalîyé_[43], une Boulala ;
_Kecherdaï_, _Kecherdawîyé_,
_Kirdaï, Kirdaoui_, _Kirdawîyé_,
_Ouadaoui, Ouadaouaï_, _Ouadaîyé_,
_Toubaï_, _Toubaîyé_,
_Kanemi, Kanemaï, Kanembaï_, _Kanembaîyé_,
_Bernaï, Bornaï_, _Birnaouîyé_,
_Boulala_, des Boulala.
_Kecherda_, des Kecherda.
_Kirdi_, des fétichistes.
_Oudaoua, Nas Ouaddaï_, des Ouadaïens.
_Toubou_, des Toubou.
_Kanembou_, des Kanembou.
_Bôrnou_, des Bornouans.
Or, les généalogies boulala donnent à Sêf, le sultan qui fonda le birni (résidence, capitale) de Ndjimi, le nom de Moḥammed Sêf Allah et aussi de Moḥammed el Kebir _el Birnaoui_. Nous verrons plus loin que lorsque, chassés par les Boulala, les rois du Kanem vinrent s’installer au Bornou, ils y fondèrent une nouvelle capitale, dont le nom arabe est Gasr (Qaṣr) Eggomo et que les Kanembou appellent Birni Gassaro. Un habitant du Birni Gassaro a donc dû être appelé Birnaoui, Birnaï, et c’est en somme le même mot qui est employé actuellement pour désigner un habitant du Bornou, un Bornouan (Bernaoui, Bernaï, Bornaï)[44]. Remarquons, d’ailleurs, que _Birnaouîyé_, une Bornouane, est bien le féminin du mot _Birnaoui, Birnaï_. Les habitants du Birni Gassaro étaient surtout des Kanembou (sing. _Kanembaï_) et des Toubou (sing. _Toubaï_). Il serait donc compréhensible que, par analogie, le mot _Bernaï, Bornaï_ ait fait au pluriel _Bôrnou_. Ce nom de Bôrnou fut plus tard étendu à l’ensemble de la population kanouri et le pays fut appelé « terâb hana Bornou, dar hana Bornou, makân hana Bornou ». De même qu’aujourd’hui l’on dit couramment
_nemchi fi Kreda_, je vais chez les Kreda ;
au lieu de :
_nem chi fi dâr Kreda_, je vais chez les Kreda.
_nemchi fi Ouaddaï_, je vais au Ouadaï ;
au lieu de :
_nemchi fi dâr Ouaddaï_, je vais au Ouadaï.
de même a-t-on dû dire alors
_nemchi fi Bornou_ : je vais chez les Bornouans.
Le mot Bornou a donc servi à désigner le pays aussi bien que les habitants[45].
Telle est, croyons-nous, l’explication à donner du mot Bornou.
Une ère de relèvement s’ouvrit pour le Bornou à l’avènement d’ʿAli ben Dounama (1472-1505), dont le règne complète la dernière période du XVe siècle. Ce prince rétablit l’ordre dans son royaume et fonda la ville fortifiée de Gasr Eggomo (Birni Gassaro), à trois journées de marche à l’ouest de l’emplacement de la future Kouka. ʿAli chercha à répandre au dehors l’influence du Bornou et ses succès lui valurent le surnom de _El Ghâzi_ (الغازي : le guerrier, le conquérant). Il reprit la lutte pour la conquête du Kanem, où régnaient toujours les Boulala[46].
« Idris, surnommé Katakarmâbi[47] (1504-1526), le digne fils et successeur d’ʿAli, accomplit ce que réclamaient impérieusement le repos et la prospérité du Bornou, c’est-à-dire l’humiliation et la défaite des Boulala. Peu après son avènement au trône, il marcha sur le Kanem, à la tête d’une armée considérable, battit le prince Dounama, et rentra triomphalement dans l’ancienne Ndjimi, cent vingt-deux ans après que le roi Daoud en eût été chassé pour être massacré ensuite. Depuis cette époque, et jusqu’au commencement du dernier siècle, le Kanem est resté une province du Bornou, mais n’est jamais redevenu le siège du gouvernement ; et les rois qui succédèrent à Idris durent encore y faire plusieurs expéditions militaires pour s’assurer définitivement sa bonne et paisible possession. Idris Katakarmâbi, à peine la conquête terminée, dut déjà revenir sur ses pas pour battre à son tour le frère de son ennemi vaincu[48]. »
Les successeurs d’ʿAli continuèrent sa politique et ʿAbdallah ben Dounama (1564-1570) réussit à soumettre les Boulala d’une façon qui semblait à peu près définitive[49].
Le royaume du Bornou atteignit l’apogée de sa puissance avec Idris ben ʿAli, surnommé Amsâmi ou Alaôma (1571-1603)[50].
Idris battit les Sô et, du côté de l’Ouest, s’avança jusqu’à Kano et Zinder. « Après l’humiliation des Kanaoua[51], vint celle des Touareg (Imôchagh) ou Berbères, qui vivaient dans le nord-ouest du royaume. Idris brisa, en trois expéditions militaires, toute la force de ces diverses tribus, ainsi que celle des Berbères d’Aïr, et il s’attacha à consolider l’indépendance des Teda ou Toubou, dont le territoire était pour lui d’une haute importance, comme moyen de rapports entre le Bornou et les contrées du littoral méditerranéen. Il est à remarquer que, dans cette occasion, il fit un long séjour à Bilma, le grand centre d’exportation du commerce du sel.
« Cinq expéditions dans le Kanem marquent encore cette première période. En montant sur le trône, Idris Alaôma avait conclu un traité de paix avec le prince des Boulala ʿAbdallah qui, malgré ses défaites réitérées, avait conservé une position tributaire presque indépendante. Il est certainement remarquable, au point de vue de la civilisation de ce pays, que les conditions de ce traité fussent rédigées en double expédition, selon les formes diplomatiques, pour la garantie réciproque des parties contractantes.
« Après la mort d’ʿAbdallah, son fils Moḥammed ne tarda pas à être détrôné par son oncle, qui viola le traité de paix et s’affranchit de la dépendance du Bornou. La lutte qui s’ensuivit, fut en général, favorable à Idris, quoiqu’il semble que son armée ait éprouvé des pertes considérables. Ces pertes tenaient aux difficultés matérielles de la campagne et aussi à ce qu’il fallait combattre un ennemi très mobile, qui s’échappait constamment sans laisser de prise, pour se montrer de nouveau au moment où l’on s’y attendait le moins. Idris réussit enfin à soumettre tout le pays (y compris le Fitri qui semble avoir, depuis lors, perdu son indépendance) et à replacer Moḥammed sur le trône ; mais à peine était-il reparti qu’il dut revenir au Kanem pour prêter assistance à son protégé[52]. » La guerre contre les Boulala avait été surtout conduite par le vizir Idris ben Haroun, dont parlent encore les Kanembou.
Comme on le voit, la lutte fut continuelle entre les Bornouans et les Boulala, tant que ces derniers restèrent au Kanem. La souveraineté du Bornou semble, à ce moment-là, s’être étendue d’une façon plus particulière aux districts de Fouli, Kologo, Nguigmi — c’est-à-dire à la région du Kanem avoisinant les bords du lac —. Le reste du pays (Mâo, Ngouri, Dibinentchi, Mondo) restait occupé par les Boulala.
Après la mort d’Idris Amsâmi, la puissance du Bornou ne cessa de décliner. Le Kanem, en particulier, échappa de nouveau aux princes de Birni Gassaro et les Boulala y redevinrent les maîtres. La tradition rapporte, en effet, que les Boulala régnaient au Kanem lorsque les Toundjour, venus du Ouadaï, arrivèrent dans la région de Mondo, vers le milieu du XVIIe siècle. Une lutte acharnée s’engagea entre les Toundjour et les Boulala et ceux-ci, vaincus, durent quitter le pays. Ils allèrent alors s’installer à l’est du Baḥr el Ghazal, dans la région de Massoa, qu’ils quitteront plus tard pour aller conquérir le Fitri.
Les Toundjour, victorieux, régnèrent dès lors au Kanem et leur chef siégea à Mao. L’influence de cette tribu s’étendait d’ailleurs sur d’autres populations que celles du Kanem, car tous les Arabes qui nomadisaient dans les régions du Sud-Est (Dagana, Oulad Mehâreb, Oulad Serrâr, etc.) payaient un tribut régulier au sultan des Toundjour.
Le Bornou intervint plus tard, afin de reprendre son ancienne influence au nord du lac. Un esclave haoussa chargé d’un commandement militaire, Dalafno[53], longea la rive ouest du Tchad et vint attaquer les Toundjour. Il les vainquit et leur imposa un tribut, au nom du sultan du Bornou.
Les Toundjour avaient été refoulés dans la région de Mondo : Dalafno et ses gens s’installèrent à leur place, à Mao[54], et se fixèrent définitivement dans le pays. A ce moment-là, une différence très sensible existait déjà depuis longtemps entre les habitants du Kanem et les descendants de ceux qui avaient autrefois émigré au Bornou — entre les Ianembô[55] et les Kanôréa —. C’est pourquoi les nouveaux venus furent appelés Bôrnou, ou encore, d’une façon plus particulière, Dalatoua[56], en souvenir du chef qui les amena au Kanem. Le chef des Dalatoua était l’alifa de Mao, qui commandait au Kanem et apportait chaque année à Birni Gassaro l’impôt qui devait être payé au sultan du Bornou.
Les princes sans énergie qui succédèrent pendant deux siècles à Idris Amsâmi laissèrent péricliter la force et la puissance de leur royaume. Les Pouls, ces musulmans fanatiques, détruisirent les anciens domaines des Haoussa et, en 1808, attaquèrent les troupes du Bornou près de Gasr Eggomo. L’armée du sultan fut battue. « Celui-ci eut à peine le temps de se sauver par la porte orientale avec tout son encombrant attirail de cour, tandis que, sans pompe ni cérémonial, les Fellata victorieux entraient dans la ville par le côté opposé. » Ce sultan, Aḥmed ben ʿAli, prince sans aucune volonté, était incapable de mener vigoureusement la lutte entre les Pouls.
Le Bornou fut sauvé par un faqih kanembou, Moḥammed el Amin[57], homme extrêmement énergique et adroit. Ce dernier fit appel à ses compatriotes et à plusieurs cheïkhs considérables des Arabes-Choa : Mallem Terab et El Gôni Dris (des Hassaouna), et Brahim Abdallahi (des Oulad Hemed). Les Bornouans reprirent courage et se groupèrent autour du faqih, qui vit s’accroître de jour en jour le nombre de ses partisans. Il put ainsi lutter avec avantage contre les Pouls et il réussit à les refouler dans la partie occidentale du royaume. Le sultan appela alors El Amin à sa cour et lui confia le commandement de l’armée bornouane. Grâce aux succès remportés par le faqih, Aḥmed put rentrer dans sa capitale, où il mourut en 1810[58].
Dounama (1810-1817), son fils et successeur, essaya de lutter tout seul contre les Pouls ; mais il fut chassé du Birni Gassaro et, réduit à errer dans son propre royaume, il dut faire appel au faqih. Celui-ci prit alors le titre de cheïkh. A la suite d’intrigues menées contre lui par le sultan et sa cour, le faqih déposa Dounama et le fit emprisonner : son oncle paternel, Moḥammed Nguéléroma, lui succéda. Celui-ci fut bientôt déposé à son tour et Dounama redevint sultan : il trouva la mort dans la guerre contre le Baguirmi, en 1817[59].
Il fut remplacé, pour la forme, par son frère Ibrahim (ou Ibram), qui fut mis à mort en 1846, par ordre du cheïkh ʿOmar, fils et successeur de Moḥammed el Amin[60]. ʿAli, fils d’Ibrahim, essaya de lutter avec l’aide du Ouadaï contre le vrai maître du Bornou, ʿOmar, et périt dans un combat, quelque temps après son avènement[61]. Ainsi finit la lignée des Sêfiya.
A cette dynastie succéda celle des Kanemiin, dont le cheïkh Moḥammed el Amin el Kanemi avait été le fondateur. Celle-ci fut chassée du Bornou, en 1893, par l’aventurier Rabaḥ, qui succomba à son tour, le 22 avril 1900, à la bataille de Koussouri[62].
A l’heure actuelle, Beker Guerbeï, petit-fils du cheïkh ʿOmar, est le sultan du Bornou anglais, et ʿOmar Sanda un autre petit-fils d’ʿOmar, règne sur le Bornou allemand.
Le cheïkh El Amin avait fait bâtir une nouvelle capitale sur les bords du lac Tchad : elle reçut le nom de Kouka[63]. L’ancien faqih eut bientôt à combattre le sultan du Baguirmi, qui s’était affranchi de la suzeraineté du Bornou et avait marqué son hostilité à l’usurpateur bornouan. Le cheïkh fit appel au sultan du Ouadaï, ʿAbd el Kerim Saboun, afin de pouvoir réduire le vassal rebelle. Saboun pilla Massnia, la capitale du Baguirmi, mais, après y avoir installé un nouveau sultan, il retourna au Ouadaï. Le prince intronisé fut d’ailleurs bientôt remplacé par son frère Bourgoumanda qui, devenu vassal du Ouadaï, se déclara l’ennemi du Bornou. Les Bornouans furent battus à Ngala[64], en 1817, et cette défaite coûta la vie au sultan Dounama. Le cheïkh conclut alors une autre alliance avec les Fezzanais. ʿAbd el Djelil et ses Oulad Sliman vinrent pour la première fois dans ces régions et, en compagnie des Bornouans, ravagèrent le nord du Baguirmi (1818). Cette guerre se termina par une victoire du cheïkh à Ngala, en 1824[65].