La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2)
Part 1
PUBLICATIONS DE LA FACULTÉ DES LETTRES D’ALGER BULLETIN DE CORRESPONDANCE AFRICAINE
* * * * * Tome XLVII * * * * *
LA RÉGION DU TCHAD ET DU OUADAÏ
* * * * * ANGERS. — IMPRIMERIE ORIENTALE A. BURDIN ET Cie, 4, RUE GARNIER. * * * * *
LA RÉGION DU =TCHAD ET DU OUADAÏ=
PAR HENRI CARBOU ADMINISTRATEUR ADJOINT DES COLONIES
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TOME PREMIER
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Études ethnographiques. Dialecte toubou
[Décoration]
PARIS ERNEST LEROUX, ÉDITEUR 28, RUE BONAPARTE, VIe. * * * * * 1912
AVANT-PROPOS
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Le travail que nous présentons aujourd’hui à ceux qu’intéressent les choses de l’Afrique Centrale était terminé vers le milieu de 1909 et aurait évidemment dû paraître plus tôt. Mais la nécessité de demander l’autorisation ministérielle pour publier l’ouvrage a fait perdre beaucoup de temps, et notre départ d’urgence pour la Côte d’Ivoire était ordonné, avant que le manuscrit fût de retour du Ministère. Par la suite, les événements qui se sont déroulés au Ouadaï nous ont fait subordonner à notre rentrée en France la publication de ce travail, afin de pouvoir remanier et compléter les parties qui n’étaient plus à jour.
Le titre peut paraître ambitieux, et nous avouerons volontiers qu’il est certaines populations du Baguirmi et des bords du Chari dont nous ne parlerons pas. Nous avons surtout voulu indiquer, d’une façon générale, quel était le pays dont traitait notre série d’études. On peut constater, au surplus, que la liste des ouvrages déjà parus nous rendait quelque peu difficile le choix d’un titre approprié.
Ce travail a pour objet de compléter, dans une certaine mesure, les renseignements donnés par les divers voyageurs sur quelques-unes des populations habitant la région du Tchad et du Ouadaï. Nous citerons souvent la relation de voyage de Nachtigal, soit pour ajouter quelques éléments nouveaux à ce qui a déjà été rapporté par l’explorateur, soit même pour rectifier quelques-unes de ses hypothèses. Sans doute, ainsi que nous l’a dit M. René Basset, « Nachtigal n’est pas un guide toujours sûr » ; il faut reconnaître néanmoins que le _Sahara und Sudan_ est un ouvrage généralement si complet et si précis, en ce qui concerne la majeure partie de l’Afrique Centrale, qu’il restera toujours, avec celui de Barth, le bréviaire de ceux qui s’adonneront à l’étude de ce pays.
Nous avons rédigé une petite étude de la langue toubou (dialecte des Dazagada), qui est surtout un vocabulaire et un recueil des phrases les plus usuelles. Ce dialecte se parle dans le nord du Ouadaï, au Borkou, au Baḥr el Ghazal, au Kanem et à l’ouest du lac. Il diffère quelque peu du teda, qui est la langue du Tibesti et de certaines régions à l’ouest de ce massif. Cette étude, qui intéressera peut-être ceux qui seront appelés à circuler dans ces pays plus ou moins désertiques, pourra être rapprochée de celle que Barth, Reinisch et Gaudefroy-Demombynes ont faite du teda.
Le manuscrit primitif contenait une étude du dialecte arabe du Tchad, qui est l’idiome commun à tous les indigènes, mais cette partie a été détachée et publiée à part (Geuthner, éditeur). Nous avons supprimé également les cartes qui permettaient de connaître en détail les régions dont nous serons amené à parler : les lecteurs trouveront les renseignements nécessaires à la clarté du texte sur les feuilles I et II (la feuille V et le croquis du Ouadaï doivent paraître sous peu) de la Carte générale de l’Afrique équatoriale française, au 1.000.000e (Librairie Challamel). Nous avons cependant laissé un croquis d’ensemble de l’Afrique Centrale, qui pourra être de quelque utilité.
Somme toute, malgré les lacunes qu’il présente et les erreurs qui doivent s’y être glissées, nous croyons que ce livre intéressera ceux qui s’occupent d’études africaines et qu’il pourra être de quelque utilité à ceux qui seront appelés à servir dans la région du Tchad. Et c’est pourquoi nous ne regrettons pas la peine qu’il nous a coûtée.
Nous ne saurions terminer sans exprimer ici notre vive reconnaissance à M. René Basset, doyen de la Faculté des Lettres d’Alger dont la brochure sur les pays du Tchad nous a donné la première idée de ce travail et qui nous a fourni tous les renseignements utiles pour mener cette série d’études à bonne fin ; il a bien voulu, en outre, revoir notre manuscrit et nous indiquer les modifications à y apporter.
H. CARBOU, ADMINISTRATEUR ADJOINT DES COLONIES.
_Perpignan, octobre 1911._
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PREMIÈRE PARTIE
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LES POPULATIONS DU KANEM
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I
LES KANEMBOU
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_HISTORIQUE DU KANEM_
Il importe tout d’abord de dire quelle est l’origine du mot _kanembou_. D’après Kœlle[1], le monosyllabe _ma_ et son pluriel _bou_ servent à indiquer dans la langue du Kanem et du Bornou, une idée de possession, de relation ou d’origine.
_kam bornou-ma_, un homme du Bornou, un Bornouan ;
_bornou-bou_, les Bornouans ;
_kam kanem-ma_, un homme du Kanem ;
_kanem-bou_, les Kanembou.
Mais cette règle souffre des exceptions. Barth fait remarquer « qu’il n’a jamais entendu le mot _bornou-bou_ et que _ma_ est fréquemment uni à un mot indiquant le pluriel »[2].
Nous signalerons également en fait que les Kanembou désignent un homme de leur tribu sous le nom de _kanembô_. Pour eux, le mot est un singulier et non un pluriel.
_ouô kanembô_, je suis Kanembou.
Pour désigner plusieurs habitants du Kanem, ils disent _ianembô_ :
_endi ianembô_, nous sommes Kanembou.
Ce pluriel, peu fréquent d’ailleurs, se fait par analogie avec celui de _kam_, un homme.
_kam ngourié_, un homme de Ngouri ;
_iam ngourié_, des hommes de Ngouri.
Mais, en kanembou, les terminaisons _a_, _oa_, _oua_, sont généralement l’indice du pluriel.
_kanouri_, un Bornouan ; pl. _kanoréa_,
_dogo_, un forgeron ; pl. _dogoâ_,
_toubô_, un Toubou ; pl. _toubouâ_[3].
_toubô toullô_, un Toubou ;
_toubouâ ngobô_, de nombreux Toubou ;
_dogô touôbé_, un forgeron toubou ;
_dogoâ touôbé_, des forgerons toubou.
Comme on le voit, _kanem-bou_ et _tou-bou_ sont ici deux singuliers.
Remarquons enfin que le mot _tou-ma_ n’est pas employé pour désigner un habitant du Tou[4], qu’une partie des indigènes habitant les îles du Tchad porte le nom de _boudou-ma_[5] (qui est ici un pluriel) et que le mot correspondant _boudou-bou_ n’est pas usité.
Ainsi donc, la règle donnée par Kœlle, est loin d’être toujours appliquée. Cependant la terminaison _bou_ est quelquefois employée, au Kanem, pour désigner certaines fractions des Kanembou ou des Ḥaddâd. Citons, entre autres noms :
_intchal-bou_, fraction kanembou, originaire du village de Intchali ;
_rekdô-bou_, — — — Roukdô ;
_bari-bou_, — — — Bari.
Mais on dit aussi, par exemple :
_goudjirou_, fraction kanembou, originaire du village de Goudjer ;
_ngourotelaou_, — — — Ngourotela.
On peut croire, il est vrai, que la terminaison _ou_ des noms de nombreuses fractions kanembou n’est autre que le mot _bou_ dont le _b_ n’est pas ou est à peine articulé. C’est ainsi que les mots _intchalbou_ et _rekdôbou_ sont presque prononcés _intchâlou_ et _rekdôou_[6].
Les exceptions à la règle de Kœlle sont peut-être dues à l’influence du toubou. Dans cette dernière langue, on dit :
_aou keunoumé_, un homme du Kanem ;
et parfois aussi :
_keunoumbé_, id. id.
_ammâ (ambâ) keunoumâ_, les gens du Kanem ;
et parfois aussi :
_keunoumbâ_, id. id.
Que le mot _kanembou_ soit un singulier ou un pluriel, il indique évidemment le fait d’habiter le Kanem.
_Kanem_ est une corruption de _keunoum_ ou _konoum_. On a expliqué ce dernier mot au moyen du terme toubou _eunoum_ ou _onoum_, qui veut dire « sud », et de la lettre _k_ qui sert à former le substantif. Mais les Kanembou se servent du même mot pour désigner le sud et c’est surtout dans leur langue que le _k_ sert à former le substantif. Il serait donc plus juste de dire que _keunoum_ ou _konoum_ est un mot d’origine kanembou.
Les Kanembou, nombreux au Kanem et au Dagana, forment une population négroïde qui suivit autrefois le mouvement vers le sud dirigé par des Arabes mélangés à des Toubou. Ces différentes peuplades occupèrent le Kanem, où avaient séjourné avant elles les Pouls[7], et fondèrent un puissant royaume dont les Kanembou constituaient l’élément le plus nombreux.
Ce que nous savons de l’histoire de ce royaume nous a été appris par l’explorateur allemand Barth. Au cours de son magnifique voyage d’exploration en Afrique, Barth put se procurer « un abrégé, sec et stérile » d’une chronique générale renfermant toute l’histoire du Bornou et il put, en outre, prendre copie d’un document important, qui est le récit assez détaillé des douze premières années du règne d’Idris Amsami (de 1571 à 1582). Cette dernière chronique avait été écrite par le secrétaire d’État du sultan Idris, l’imâm Aḥmed. Barth recueillit encore quelques renseignements — moins importants, il est vrai — dans les relations des écrivains arabes et des voyageurs modernes, et il put alors rédiger son _Coup d’œil historique sur le Bornou_.
Barth, rapporte, dans sa relation, que le fondateur du royaume du Kanem est un nommé Sêf, réputé fils du roi Dzou Yezen, le dernier des Ḥimyarites du Yémen[8]. La chronique dit que Sêf émigra au Kanem et installa sa capitale à Ndjimi, dont on trouve actuellement les ruines sur le chemin qui conduit de Mao à Iagoubri. Les Boulala, qui se réclament également de Sêf, appellent ce dernier Moḥammed Sêf Allah, Moḥammed Yémen et aussi Moḥammed el Kebir el Birnaoui — _el Birnaoui_, parce qu’il construisit la ville fortifiée (ou _birni_) de Ndjimi —.
« Sa personne et son règne — dit Barth — sont encore en partie ensevelis dans les ténèbres du passé. Il est vraisemblable qu’il arriva au Kanem du pays du Borkou et qu’il descendait de la tribu libyenne des Bardoa, qui passe pour une subdivision des Berbères du désert. »
Nachtigal semble accepter l’origine himyarique de la dynastie de Moḥammed Sêf Allah. Voici d’ailleurs ce qu’il écrit à propos de ce prince. « La chronique du Bornou fait remonter la dynastie actuelle à Sêf, qui doit être un fils du dernier Ḥimyarite Dzou Yezen et est d’ailleurs désigné, dans ma généalogie du Bornou, sous le nom de Sêf ben Hasan de la Mekke... Bien que la chronique d’Aḥmed, sur laquelle se fonde l’autorité de Barth, dise expressément que ce Sêf émigra à Ndjimi, au Kanem, et qu’il y fonda un royaume, l’assertion ne paraît acceptable que sous toutes réserves. Il se peut qu’aux temps du Prophète, alors que les peuplades arabes étaient engagées dans des luttes violentes, des restes de la monarchie himyaritique aient été poussés en Afrique, qu’ils soient venus au pays des Bardoa (l’oasis de Koufra ou le Tou), que là ils aient grandi en puissance et en considération et se soient peu à peu avancés jusqu’au sud du désert ; mais cela a dû demander plusieurs siècles et le cycle entier de l’exode n’a pu être fourni par Sêf lui- même... La tradition populaire a seulement gardé le souvenir de quelques-uns des ancêtres qui furent glorieux, et, pour ne pas avoir de solution de continuité entre les rois du Kanem connus et le fondateur de la dynastie, Sêf de la Mekke, on donna tout simplement à l’un ou à l’autre des premiers seigneurs un chiffre inadmissible d’années de règne. »
M. René Basset a rectifié l’erreur que nous commettions en rattachant, après Barth et Nachtigal, la dynastie du Bornou au roi himyarite Seif ben dzou Yezen (سيف بن ذو يزن). D’après lui, cette tradition n’a aucune espèce de valeur. Nous nous permettons d’ailleurs de reproduire les explications qu’il nous donna à ce sujet. « Ce fut, _antérieurement à l’hégire_, au commencement du VIIe siècle de notre ère que Seif, fils de Dzou Yezen, un Ḥimyarite du Yémen, chassa de ce pays avec l’aide des Persans — après avoir inutilement sollicité celle de l’empereur grec — les Éthiopiens chrétiens qui l’avaient occupé (sous Aryah, Abrahah et ses fils), à la suite de la persécution dirigée contre les chrétiens et en particulier ceux de Nedjrân par le roi juif Dzou Noouâs. Jamais les Ḥimyarites n’allèrent à la Mekke. Seif fut assassiné dans le Yémen par des Éthiopiens qu’il avait tolérés. La fondation du Bornou est aussi fabuleuse que celle de Paris par Pâris fils de Priam, de Lisbonne (Olyssipo) par Ulysse, etc. Les suppositions de Barth et de Nachtigal sont inexactes et proviennent de leur ignorance de l’histoire musulmane. Nous savons par le détail ce qui se passa au commencement du VIIe siècle, à l’apparition de l’islam. _Aucune_ tribu n’émigra au Soudan, dont l’Arabie était séparée par l’Égypte, province byzantine, la Nubie, royaume chrétien, l’Éthiopie ou Abyssinie, empire chrétien. Nous savons comment finit l’empire himyarique avant Dzou Chenâtir, prédécesseur de Dzou Noouâs..... C’est un chroniqueur moderne qui a rattaché de toutes pièces la dynastie du Bornou à celle de Seif dzou Yezen, dont nous connaissons l’histoire. Je suppose qu’un demi-lettré trouvant le nom de Sêf Allah (سيف الله : l’épée de Dieu) voulut, pour lui donner plus d’éclat, la rattacher à l’ancien Seif ben Dzou Yezen de Ḥimyar[9]. »
Les Kanembou, les Boulala et les Toubou parlent tous de l’origine arabe de la dynastie de Moḥammed Sêf Allah. Ce prince, selon eux, serait venu du Yémen. On peut croire, en tout cas, que c’est bien lui qui a fondé Ndjimi : la tradition le rapporte et le surnom de El Birnaoui, donné à celui qui fut le premier roi du Kanem, semble le confirmer.
Dans la généalogie des sultans boulalas[10], parmi les noms qui sont portés avant Moḥammed Sêf Allah nous relevons ceux-ci : Tobba’ el aououel el Yémen, Malek, Hares, Ismaïla et enfin Amer, le prédécesseur de Sêf Allah et celui qui, d’après la tradition, serait venu au Borkou. Nous avions cru que ces noms étaient ceux des princes qui avaient successivement eu le commandement des Arabes émigrés du Yémen : nous supposions que Tobba’ el aououel avait quitté le premier l’Arabie et que Sêf Allah avait terminé ce long mouvement de migration vers l’ouest en bâtissant Ndjimi et en fondant le royaume du Kanem. — C’était une erreur, et M. René Basset n’eut aucune peine à nous le prouver. Voici d’ailleurs ce qu’il nous disait au sujet de Tobba’ et aououel. « Nous connaissons sa légende et son histoire. Du reste Tobba’ n’est pas un nom propre : c’est le titre que portait le souverain du Yémen (l’empereur) par rapport aux _qail_ (rois), aux _dzou_ ذو (seigneurs féodaux) — sans parler de l’état ecclésiastique (_Nedjrân_) gouverné par son évêque et de villes libres, colonies grecques, comme Ampelusia, etc. L’empire du Yémen ressemblait à l’empire germanique au moyen âge et sans doute aussi à l’empire parthe. Les noms que vous citez ont été jetés pêle-mêle par les chroniqueurs dont je vous parle. » Le savant doyen de la Faculté des Lettres d’Alger terminait en disant que tout ce récit était invraisemblable, qu’il fallait le donner comme de la légende pure et de la légende de ṭaleb.
M. René Basset ne croit pas à l’origine arabe des sultans du Bornou : cette hypothèse, selon lui, est radicalement fausse. Il ajoute toutefois, un peu plus loin : « Que des Arabes — se disant chérifs — se soient mélangés aux Toubous et aux Kanouris, c’est fort possible : cela s’est passé chez les Berbères. Mais _ce n’étaient point des Ḥimyarites_. Ceux-ci avaient une langue, une civilisation différentes de celles des Arabes ».
Léon l’Africain avait rapporté que le royaume du Bornou « était gouverné par un puissant seigneur qui était de l’origine des Bardoa, peuple de Libye. » Léon divisait les Numides en cinq fractions et rangeait parmi elles les Targa (Touareg) et les Bardoa. Ces Bardoa (Berdoa, Berdeoa, Berdeva, Birdeva) habitaient à l’est des Lemta, voisins des Targa. Leur pays désertique s’étendait au nord jusqu’au Fezzan et au Barka, à l’est jusqu’à Aoudjilah, et au sud jusqu’au Bornou. « Il y a grande sécheresse — écrit Léon — et ne se trouve personne qui se puisse promettre sûreté à le traverser, sinon les peuples de Guademis (Ghdamès), lesquels sont fort alliés et grandement amis des habitants de ce désert, et se fournissent de vivres et d’autres choses à Fezzan pour le pouvoir passer[11]. »
Comme ce pays des Bardoa n’est autre que le pays habité actuellement par les Toubou, on crut pendant longtemps que les Toubou étaient des Berbères[12]. Plus tard, Barth montra que la langue des Toubou et celle des Kanouri avaient de nombreux points communs et conclut à la très proche parenté de ces deux peuplades.
Maqrizi et Léon l’Africain considéraient les Bardoa comme des Berbères et ce dernier disait expressément que les rois du Bornou étaient de la souche libyenne des Bardoa. Cependant la langue kanouri et la langue toubou ne renferment que très peu d’éléments berbères. Aussi, pour concilier ce fait avec les assertions des auteurs arabes, Barth admit l’origine berbère de la dynastie de Sêf et supposa qu’au temps des deux écrivains arabes une tribu de Bardoa conquérants avait émigré du désert libyque et était venue s’installer au pays des Toubou. Il crut, d’ailleurs, pouvoir démontrer que les faits venaient confirmer l’origine berbère assignée à la dynastie du Bornou. « C’est ainsi — dit-il — que les Haoussa appellent encore aujourd’hui tout Kanouri _Ba Berbétché_ et la nation elle-même _Berbéré_[13]. Plus loin, les chroniques disent positivement qu’avant le temps de Selmaa, fils de Bikorou, (vers 1194 de notre ère), les rois du Bornou avaient, comme les Arabes, le teint rougeâtre et que Selmaa fut le premier roi nègre (_sillim_, ou plutôt _tsillim_, signifie « noir », en kanouri). C’est aux Berbères ou, pour parler d’une façon plus générale, à une subdivision de la race syro- libyenne que semble remonter la coutume de ces princes, citée par Ibn Batouta au sujet d’Idris son contemporain, de se couvrir le visage et de ne laisser jamais voir leur bouche. D’après Maqrizi, cette habitude de se voiler la face était commune à toute la tribu, et l’exemple actuel des femmes manga confirme évidemment cette assertion. La même origine doit être assignée à l’usage, aboli seulement depuis peu, d’élever chaque nouveau roi au-dessus de la foule, porté sur un bouclier ; il en est encore de même de l’institution toute aristocratique qui a subsisté jusqu’à la dernière révolution, et qui consistait en un conseil de douze chefs ou nobles, sans l’agrément duquel le roi ne pouvait entreprendre rien d’important.
« A la vérité, l’on pourrait invoquer contre cette origine berbère le fait que la langue kanouri semble ne pas renfermer d’éléments berbères, ce qui est réel, à peu d’exceptions près. Pour combattre cette objection, il me suffira de citer l’exemple, bien plus récent, des Boulala[14]. »
Nachtigal, qui avait visité le Tibesti, contesta les allégations de Barth. « J’incline à penser, pour ma part — dit-il — que la soi-disant tribu berbère des Bardoa n’était autre qu’une tribu teda établie sur la pente orientale du Tarso, dans l’enneri Bardaï, et qui, plus tard, a rayonné de là vers les oasis de Koufarah, dont nous savons que, jusqu’à notre siècle, les occupants ont été des Teda. Si Léon l’Africain et bien d’autres ont donné aux habitants de la contrée en question ce nom de Berbères, c’est sans doute par l’unique raison que ceux-ci ne ressemblent ni à des Arabes, ni à des nègres, mais présentent le type toubou-touareg, que les auteurs dont je parle ne connaissaient pas suffisamment pour pouvoir le distinguer nettement de ce type berbère qui leur était beaucoup plus familier[15]. »
Les nombreux indigènes du Kanem et du Bornou qui forment la fraction Maguemi se considèrent comme les descendants des princes qui régnèrent au Kanem d’abord, au Bornou ensuite, princes que la tradition dit être d’origine arabe.
D’autre part, Nachtigal vient de nous montrer que les Bardoa étaient très probablement des Toubou.
Ainsi donc, nous voyons assigner aux rois du Kanem et du Bornou deux origines différentes : arabe et toubou. On pourrait peut-être concilier les deux opinions. Nous allons essayer de le faire et, pour cela, nous montrerons les liens de parenté existant entre certaines fractions toubou et le groupe indigène auquel appartenait l’ancienne famille royale du Kanem.
Nous voyons des Toubou, les Kreda par exemple, nous dire que leurs ancêtres ont suivi la marche vers le Kanem dirigée par un prince originaire de l’Arabie. En route, une partie de la population à laquelle appartenaient ces Kreda se serait fixée dans le pays de Lougoum, près du baḥr appelé Fôdi tinnémou[16]. Le reste aurait continué jusqu’au Kanem avec le prince arabe qui est désigné sous le nom de Maï Denâ[17]. Les Kreda considèrent ce chef comme étant leur ancêtre.
D’autre part, nous savons que les Nguedjem sont d’origine boulala et qu’ils descendent, par conséquent, d’une branche cadette de l’ancienne famille royale du Kanem. Ces Nguedjem, qui ont la même origine que les Maguemi, se réclament de Keï[18], du même ancêtre que certains Toubou (trois des fractions kreda).
Nous dirons, de plus, que les Maguemi du Kanem se considèrent comme parents des Kreda Kodera. Et enfin nous terminerons en citant une chanson de ces mêmes Kodera.
_Tangodo aouché djentô_, les gens disent que je suis Kanembou.
_Maï denâ daleï dogo_, mon ancêtre est Maïdena.
_Aouché zoko lologué_, nombreux furent les Kanembou qui partirent avec lui.
_Fayentô fayagué_, etc.[19], ils campaient très nombreux...
Ce Kanembou de la chanson se réclame de Maï Denâ et il dit :
_leskoï abbatango_, mon père est noir-gris (_azreq_)
Il ne pense donc point à une origine arabe. D’autre part, il se défend d’être comme les Kanembou. De tout ce que nous venons de dire, il résulte donc que les descendants des premiers rois du Kanem, ces Maguemi — que Nachtigal nous montre au Bornou comme se disant d’origine arabe — nous paraissent, au Kanem, être d’origine toubou. Il n’y aurait rien d’étonnant, d’ailleurs, à ce que, à l’origine, les Arabes se soient mélangés plus particulièrement à une certaine fraction toubou. Cette fraction aurait été considérée par la suite comme celle d’où sortaient tous les sultans, et les Maguemi du Kanem auraient même oublié que les premiers princes étaient d’origine arabe.
Ce fait expliquerait alors l’origine bardoa donnée aux rois du Bornou par Léon l’Africain. Cela expliquerait également que les mères des sultans du Kanem aient presque toutes été des femmes toubou. — Notons d’ailleurs, en passant, que cet usage aurait été analogue à celui qui forçait autrefois les sultans du Ouadaï, également d’origine arabe, à prendre femme dans une des cinq tribus ouadaïennes considérées comme nobles. — Cela expliquerait encore pourquoi on retrouve l’influence des Toubou dans la constitution aristocratique du Kanem et dans l’usage du mot toubou _maïna_[20] pour désigner les premiers princes. Cela expliquerait enfin pourquoi l’influence des Toubou se faisait sentir jusque dans les détails, comme dans cet usage des rois du Kanem — signalé par Ibn Batouta — de se voiler le visage à l’aide d’un litham.
Nachtigal croit que les Kanembou ont été les premiers occupants du Kanem et qu’ils y étaient déjà installés à l’arrivée de Sêf. Il semble cependant que des Kanembou ont suivi le mouvement dirigé par des princes arabes, et auquel, comme nous le savons, participaient également des Toubou (Bardoa, Tomaghera, Koyam).
_Aouché zokô lologué_, le Kanembou partit en faisant le bruit du vent (ils partirent nombreux).