La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2)
Part 28
Nous avons déjà parlé, à propos des Boulala, des relations entre Am Melki et Kouka et du rôle que ceux-ci jouèrent au Fitri et dans la région au nord du Ba Batchikam. Nous avons également raconté comment ils furent vaincus par les Boulala. Après sa défaite, le chef des Kouka, ʿAli Dinar Gargâ, s’enfuit vers l’Est et mourut du côté de Korbo. Obligée de quitter le Fitri, sa tribu se fractionna et les Kouka partirent dans diverses directions. Quelques-uns, peu nombreux, restèrent au Fitri ; les autres allèrent s’installer dans les montagnes d’Aouni, au Tania, à Boul et Guéria, au Médogo, surtout dans la vallée de Batah (Koundiourou, El Krenik), et jusques au Kanem (Goudjer). Les Kouka ne jouèrent plus, dès lors, de rôle politique.
Les Kouka sont grands et bien bâtis ; leur teint est noir (_asoued_). Leurs femmes ont l’habitude de porter sur la tête une grosse tresse, faite soit avec des cheveux, soit avec du poil de mouton. Cette tresse (_djemiré_), grosse sur le front comme la moitié du poignet, finit sur la nuque en se recourbant en l’air. Elle est enduite de beurre et saupoudrée de terre rouge (_rechad_). Sur le front, à la naissance de la tresse, se trouve un petit morceau de bois noir, de forme carrée. Les cheveux pendent, de chaque côté du visage, en tresses plus ou moins épaisses. Comme chez tous les autres indigènes, certains petits détails dans la coiffure servent à distinguer les femmes mariées de celles qui ne le sont pas. L’hygiène de la tête laisse fort à désirer, chez les femmes kouka, et leur coiffure, qui n’est déjà pas esthétique, répand parfois une odeur infecte : il arrive même que les vers se mettent dans la tresse en poil de chèvre. Il faut dire, d’ailleurs, que les Kouka sont connus pour leur grande saleté. Les autres indigènes trouvent qu’ils sentent mauvais — ce qui n’est pas peu dire[426] : « _Kouka afenin ! Aïn men Kouka misl el khadem afen ! Nadem ma bechilha mera_. Les Kouka sentent mauvais ! La femme kouka est semblable à une captive, elle pue ! Personne n’en veut comme femme. »
Les Kouka, comme tous les Lisi, sont de médiocres musulmans. Ils mangent la viande de phacochère (_hallouf_) et la grenouille (_ambourbeté_). Ils ont de nombreux chiens[427], avec lesquels ils chassent le gibier de la brousse (têtel, abouhourf, hallouf, etc). L’animal, poursuivi par les chiens, s’arrête pour leur tenir tête, et les Kouka profitent de ce qu’il est ainsi occupé à faire face aux chiens, pour le tuer à coups de sagaie. Le guépard (_semoua_) est arrêté de la même manière.
Les Kouka ont toujours été opprimés et pillés par leurs maîtres. Ceux qui habitent entre le Dagana et le Fitri (Ngourra, Débébé, Abou Koakib, Mouti, Gamzous, Aouni, Aïssené, Falé) ont chacun de leurs villages installé au pied d’une montagne. Cette montagne servait de refuge en cas d’alerte, lorsque les Kreda ou les Ouadaïens étaient signalés.
Au nord de la région habitée par ces Kouka, commence le pays sec et sablonneux des Kreda[428]. Vers le Sud, se trouvent les rochers de Kalkélé, Abou Gattïé, Gono et Moïto. La dépression de Moïto, inondée pendant l’hivernage, ne contient cependant pas de mares permanentes. La mare qui dure le plus est celle d’Abou Ndroua, à l’ouest de Gono. Tous les indigènes s’accordent à dire qu’il y avait autrefois un lac permanent à Moïto et que sur ses bords vivaient des pêcheurs kotoko.
M. Chevalier a signalé la présence de l’ancien lac Baro, entre Aouni et Ngourra : « Le Baro, dit-il, est une grande dépression sans arbres. Ancienne lagune comblée, il n’y a pas de berges et son niveau, au centre, se trouve à 5 m. à peine au-dessous des terrains environnants. Des glacis gazonnés de plantes annuelles s’élèvent en pente insensible jusqu’à une lisière boisée. Cette lagune, sensiblement alignée N.-E.-S.-O., s’étend depuis les environs de Gamzouz jusqu’à Ngourra, c’est-à-dire sur une longueur de plus de 60 km. » M. Chevalier ajoute que le Baro est sans rapport avec le Baḥr el Ghazal et que « c’est donc vraisemblablement la terminaison d’un ancien bras du Tchad, sans relation depuis longtemps avec le lac »[429].
Le nom de baro est également donné par les indigènes aux parties du terrain qui gardent longtemps l’eau de l’hivernage et dans lesquelles poussent le kreb et le riz sauvage[430] : on en trouve quelques-unes sur la route de Moïto à Massakory.
La région de Moïto est appelée Tinguili par les Kouka, et le pays montagneux Moïto-Ngourra-Aouni est quelquefois désigné sous le nom de _Dâr el Ḥadjer_ (pays des montagnes). Les montagnes de Moïto et d’Aouni présentent les mêmes caractères que celles du Sud-Est. Presque toutes contiennent des grottes (_karkour_, pl. _karakir_), dans lesquelles on trouve parfois de l’eau. Cette eau peut être à fleur du sol[431], comme a Débébé et à Moïto, ou dans des puits d’une vingtaine de mètres de profondeur, comme à Aouni.
Après avoir d’abord dépendu du Baguirmi, les Kouka d’Aouni relevèrent, plus tard, de l’aguid el Baḥr. Ils étaient traités comme les Abou Semen et les Djenakheré, et les Ouadaïens ne se faisaient aucun scrupule de les réduire en esclavage. C’est ainsi, par exemple, que Haggar Kebir, arrivant du Baḥr el Ghazal, vint assiéger la montagne d’Abou Koakib, dans le courant de 1898.
Les habitants du village s’étaient réfugiés au milieu des rochers. Mais il n’y avait pas d’eau dans la montagne, et Haggar, qui le savait, s’installa tranquillement autour du puits qui se trouve dans la plaine. Les Kouka restèrent quatre jours dans cette horrible situation : des enfants moururent de soif. Enfin, ne pouvant plus tenir, ces malheureux furent obligés de quitter leur retraite, le 4e jour, et de se livrer aux Ouadaïens. Haggar prit 70 femmes et jeunes filles, 30 enfants, et partit pour Abéché, laissant les habitants d’Abou Koakib dans le plus atroce désespoir. Tels étaient, avant notre arrivée dans le pays, les exploits ordinaires des bandes ouadaïennes.
Acyl essaya aussi, avant son arrestation (1903), de piller les Kouka d’Aouni. Mais il échoua piteusement. Les habitants se réfugièrent, avec leurs troupeaux, dans la montagne. Comme celle-ci contient de la terre végétale et qu’il avait plu, les animaux y trouvèrent de l’herbe en quantité suffisante. Les Kouka, ayant du mil et de l’eau, purent attendre tranquillement le départ des Ouadaïens, qui se retirèrent sans avoir rien pris. Diado échoua dans les mêmes conditions, à Gamzouz.
Il n’y a plus de Kouka au Tania. On en trouve à Guemra (sur la route de Bokoro à Moïto), à Sigdia et Bouloulou (sur la route de Bokoro à Lahmeur), à Delbini et Tchok (sur la route de Bokoro à Abouraï).
Autrefois la Baṭaḥ[432] de Laïri, qui sert encore de déversoir au Baḥr er Riguéïg, apportait les eaux du Chari, pendant l’hivernage, jusque dans la grande mare au sud-est de Moïto, au nord de Rededioun, entre Gogo et Imméda[433]. Lorsque la Baṭaḥ était ainsi pleine d’eau, les Kouka de Tchok, Delbini et Bouloulou prenaient le poisson dans de grands paniers d’osier, de forme cylindrique et de plusieurs mètres de longueur, comme le font, encore actuellement, les Kouka de Boul et Guéria. Mais, surtout depuis 1902, le régime de la Baṭaḥ a beaucoup changé. L’eau ne dépasse plus guère Gama et Nabagaïa. Quand le Chari monte beaucoup, l’eau dépasse El Bakhas. Tout cela dépend naturellement de la crue du fleuve et non de la quantité d’eau tombée dans le pays. Ainsi, pendant l’hivernage de 1906, qui fut cependant très pluvieux dans la région du Tchad, l’eau ne dépassa pas Nabagaïa. L’hivernage de 1907 fut beaucoup moins pluvieux, et nous avons cependant trouvé, au commencement de septembre 1907, plus de 1m,50 d’eau à El Bakhas.
Les indigènes racontent également que, pendant les hivernages pluvieux, les eaux du bassin du Fitri, amenées par le baḥr Guéria, et celles du baḥr et Tiné, arrivant par le baḥr Bourda, communiquent entre elles, grâce à l’inondation de la zone intermédiaire, et se mélangent dans la lagune Ebé. D’après eux, on pourrait reconnaître la provenance du poisson pêché alors dans la lagune Ebé, et dire si ce poisson est du Baḥr et Tiné ou de la lagune Fitri. La communication ne se produirait qu’exceptionnellement : elle aurait eu lieu par exemple, pendant l’hivernage de 1901[434].
Il y a aussi quelques villages de Kouka au Fitri et au Médogo. On trouve enfin des Kouka au Ouadaï, sur les deux rives de la Baṭaḥ, depuis Lemka jusqu’à Birket-Fatmé.
La Baṭaḥ vient du côté de la frontière du Darfour et traverse la région moyenne du Ouadaï. A El Melemm (le confluent), au sud du pays kachméré, elle reçoit le plus important de ses affluents, la Béṭèḥa (petite Baṭaḥ). Cette dernière rivière est formée par le Mondjobok, ou Mourra[435], et par la résultante du Lobbode et du Delal. Après El Melemm, la Baṭaḥ continue à traverser le pays des Massalat (Am Ḥadjer, Mourdaf), passe dans celui des Masmadjé (Naïmoun, Abéchaï, Es Safik, Kindoué, Birket-Fatmé) et pénètre ensuite dans le dar Kouka. Nous ne connaissons que la partie de la Baṭaḥ comprise entre le Fitri et Birket- Fatmé.
La Baṭaḥ est à sec pendant la plus grande partie de l’année. Son lit, qui est couvert d’un sable très fin, peut avoir une centaine de mètres dans sa plus grande largeur. L’eau est peu profonde et il suffit, généralement, de creuser des puisards de moins de deux mètres pour en obtenir. La profondeur de l’eau peut varier d’ailleurs avec les endroits et, pour un même point, avec les différentes époques de l’année. A Seïta, au mois de février, on avait l’eau à 1m,50. Au même endroit, vers le mois de juin, les puits avaient cinq à six mètres, alors que, plus loin, à Sourra, à Atya, à Birket Fatmé, il suffisait de creuser le sol peu profondément pour obtenir de l’eau. Il y a aussi, dans le lit de la Baṭaḥ, des mares (_birké_), qui s’assèchent plus ou moins rapidement.
Le baḥr fournit toujours de l’eau en quantité suffisante, pour subvenir aux besoins des populations sédentaires et nomades, qui habitent ou qui campent sur ses bords. Ainsi, pendant la saison sèche de 1903, qui avait été cependant précédée d’une période de pluies insuffisantes, la Baṭaḥ ne cessa pas de donner de l’eau.
Les rives de la Baṭaḥ sont couvertes d’une végétation touffue, qui contraste parfois avec le reste du pays, notamment avec la partie située au nord[436]. Sur ses bords, vivent de nombreux cynocéphales[437], des rhinocéros, des lions et toute sorte de gibier : antilopes, girafes, etc. Les rhinocéros et les lions sont particulièrement nombreux et rendent la région assez dangereuse : on trouve souvent leurs traces à côté des puisards creusés dans la Baṭaḥ. Quand le poste-frontière d’Atya fut créé (commencement de 1908), le lion venait, pendant la nuit, rôder tout autour de l’enceinte. D’ailleurs, les fauves ne se montraient pas seulement que la nuit, et, une fois entre autres, l’un des tirailleurs préposés à la garde du troupeau du poste tua trois lions dans la même journée.
Les indigènes affirment que, en amont de Birket Fatmé, on trouve des fosses d’eau permanente dans le lit de la Baṭaḥ : elles contiendraient du poisson et même des caïmans (?). Les Massalat sont, paraît-il, une population de pêcheurs. En tout cas, à Birket-Fatmé, nous n’avons vu qu’une mare insignifiante, et encore ne contenait-elle que de l’eau de pluie, car l’hivernage était déjà commencé (juillet 1907).
A partir de Seïta, la Baṭaḥ se divise en un grand nombre de bras. Elle reçoit alors, sur sa rive gauche, les baḥrs Millémé, Zillé et Marcha.
La crue de la Baṭaḥ a lieu vers le commencement de septembre. Elle roule alors, pendant une huitaine de jours, une quantité d’eau plus ou moins considérable. L’hivernage de 1907 ayant été peu pluvieux, la Baṭaḥ n’a coulé que pendant quatre ou cinq jours : l’eau couvrait alors un tiers de la rive et avait environ 1m,50 de hauteur.
Les Kouka ont été pillés sans merci par les Ouadaïens, et la région qu’ils habitent, si peuplée et si prospère autrefois, a actuellement l’air désolé et misérable. C’est que la ligne de la Baṭaḥ était la voie ordinaire des aguids ouadaïens, venant se poster à Atya, Koundiourou ou El Krenik pour surveiller la frontière du Fitri. Leurs hommes et leurs chevaux vivaient sur le pays : on s’emparait du mil et des quelques moutons que possédaient les malheureux Kouka, et on leur enlevait même le vêtement qu’ils avaient sur le corps. Rien ne saurait donner une idée de la rapacité et de la brutalité de la valetaille[438], qui accompagne généralement les bandes ouadaïennes. Abusant de la terreur qu’inspirent les aguids, ils se font apporter, par les habitants, des vivres et surtout de la merissé. Au moment du départ, ils enlèvent jusqu’aux ustensiles de cuisine et jusqu’aux nattes des pauvres Kouka. C’est quelque chose d’incroyable. En février 1907, lors d’une reconnaissance à la frontière du Fitri, nous avions campé dans un rahd, qui se trouve à l’est de Malabesse. Là, nous avions remarqué que des nattes étaient cachées dans les arbres. Comme nous nous en étonnions, le chef du village nous avait alors expliqué que, par peur des Ouadaïens, les habitants cachaient de la sorte tout ce qu’ils possédaient de plus précieux. Ils n’avaient pas tout à fait tort d’ailleurs, car, dans le courant de la même année, le village fut attaqué et incendié par le koursi Hesseïni. Aussi, les indigènes, qui savent de quelle manière les gens du Ouadaï entendent le pillage, ont-ils l’habitude de dire : « _Kan ieqderou, et terab koullah bechillouh_. S’ils pouvaient le faire, ils emporteraient même la terre avec eux ». Déjà, avant la création du poste d’Atya, beaucoup de Kouka avaient émigré au Fitri et au Médogo, où nos armes et l’autorité du sultan ʿAbd er Raḥman les mettaient à l’abri des incursions ouadaïennes. L’occupation du pays par nos troupes empêchera désormais les aguids de venir piller ces pauvres gens, qui, avec les Diongor de l’Abou Telfan, ont eu beaucoup à souffrir de la domination du Ouadaï[439].
Les Kouka comprennent un certain nombre de fractions. Les plus considérés d’entre eux portent le nom de _Kouka ḥourrin_ (ou _ḥirar_). Les autres, _Kouka ma ḥourrin, Kouka haouanin_ (_deremdi_), étaient aussi maltraités que les Abou Semen du Fitri : parmi ces derniers, nous citerons tout particulièrement les Kouka Amdena.
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[Note 421 : Les Médogo appartiennent à la même famille que les Kenga et les Kouka. Le chef ouadaïen Moudgo vint s’installer dans le pays, avec ses Abou Senoun, et y établit sa domination sans lutte. Ouadaïens et aborigènes formèrent, en se mélangeant, la population actuelle des Médogo. L’arrivée de Moudgo dans la région à l’est du Fitri est bien antérieure à l’installation, au Ouadaï, de la dynastie d’ʿAbd el Kerim ben Djamé.]
[Note 422 : Les Médogo avaient dit aux Kouka : « _Neseï besara. El ḥadjer ouagef da. Nadouh bes_. Nous allons tenter une épreuve. La montagne est devant nous. Appelez-là ! » Le mot _besara_ signifie, régulièrement : pénétration, perspicacité. Il est employé ici dans le sens de _mebsara_ (ar. بصر) : preuve évidente.]
[Note 423 : Aumône, sacrifice.]
[Note 424 : Ce taureau est appelé _boubkoyo_ par les indigènes.]
[Note 425 : _Kô_, signifie : montagne, en tar lis et en kenga. En baguirmien, _kô_ signifie : terre, poussière, cailloux ; pour désigner une montagne, on emploie le mot _toto_.]
[Note 426 : Nous nous rappellerons toujours certain recensement du village d’Aouni : le soleil était déjà haut et l’odeur des Kouka nous incommodait tellement que nous étions obligés de rester à une certaine distance d’eux. Il est facile d’imaginer dans quelles mauvaises conditions hygiéniques vivent ces indigènes. Ce qu’écrit le lieutenant- colonel Mangin, dans _Troupes Noires_ (_Revue de Paris_, 1er et 15 juillet 1909). « La race nègre est le produit d’une dure sélection qui s’opère par une effrayante mortalité infantile » nous fait songer à une constatation qui s’imposa à nous, lors du recensement des Kouka : dans beaucoup de villages, celui d’Aouni en particulier, presque toutes les femmes étaient enceintes ou avaient un petit enfant dans le dos, et cependant le chiffre des gamins déjà avancés en âge était dérisoire.]
[Note 427 : Aussi n’y a-t-il pas moyen de dormir, quand on campe dans un village du Kouka. C’est, durant toute la nuit, un véritable concert d’aboîments.]
[Note 428 : La ligne Massakory-Aouni est la limite sud de la région sablonneuse.]
[Note 429 : Chevalier, _L’Afrique centrale française_, page 352.]
[Note 430 : C’est peut-être là l’explication du nom de Baro, donné à l’ancien lac dont parle M. Chevalier.]
[Note 431 : _El mé raged_.]
[Note 432 : C’est une erreur d’écrire _Ba-Tah_, sous prétexte que dans certains idiomes de l’Afrique Centrale le monosyllabe _ba_ signifie fleuve, rivière (_Ba Mbassa, Ba Batchikam_, etc.). Le mot _baṭaḥ_ est arabe. En arabe régulier, _baṭḥa_ بطحاء, _abṭaḥ_ ابطح, _baṭiḥa_ بطيحة signifient : vaste lit d’un torrent. Dans le dialecte du Tchad, _baṭaḥ_ بطح a un sens analogue et désigne une rivière temporaire, un baḥr.]
[Note 433 : C’est d’ailleurs de là que vient le nom de _Debaba_, donné à la région. Debaba a le même sens que le mot régulier _medebb_ : lieu où l’eau s’écoule. La partie de la Baṭaḥ comprise entre Bouloulou et Lahmeur est aussi appelée _el birké_ : étang, bassin, mare.]
[Note 434 : L’eau dépassa alors le village de Tchok.]
[Note 435 : Passe au village de Mourra, où est né l’ex-sultan du Ouadaï, Doud-Mourra : le lion de Mourra.]
[Note 436 : « A une heure de Mandélé, 8 décembre 1880. — Continua la via eccelente, la pianura immensa, la vegetazione ubertosa e, presso all’acqua, richissima ». Matteucci.]
[Note 437 : Il y en a d’énormes.]
[Note 438 : On désigne parfois ces gens-là sous le nom de « charognards », et il faut avouer qu’ils méritent bien cette appellation.]
[Note 439 : Le pays kouka et dadjo fut notamment ravagé par l’aguid el Djaadné, en avril 1904. Les Ouadaïens avaient un excellent moyen pour savoir où était caché le mil des indigènes qu’ils pillaient. Ils prenaient les hommes les moins maigres du village et tenaient à chacun d’eux le raisonnement suivant : « Tu es gras, donc tu te nourris bien, donc tu as du mil, que tu as caché. Tu vas nous montrer immédiatement l’endroit où il se trouve ». Le pauvre diable était obligé de s’exécuter : sans cela, les mauvais traitements venaient à bout de sa résistance ; s’il s’entêtait, il risquait la mutilation, voire même la mort.]
V
LES MÉDOGO
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Le pays actuel du Médogo était occupé par des indigènes de même origine que les Kouka et les Kenga, lorsque Moudgo arriva dans la région avec ses Ouadaïens (Abou Senoun et Mandala). Il réussit à y établir sa souveraineté, par le seul ascendant d’un état de civilisation plus avancé. Ses successeurs, Léya, Batara, Salemi, continuèrent son œuvre. Nous avons déjà vu, à propos des Kouka, comment les descendants de Moudgo restèrent les seuls maîtres du pays. En souvenir de cet événement, un taureau est consacré à la montagne et erre en liberté. Quand il meurt, il est remplacé : Boubkoyo a toujours un successeur. La fusion se fit petit à petit entre les Abou Senoun et les autres indigènes. Leurs descendants furent appelés _Médogo_ (sing. _Médagaoui_)[440], du nom du chef ouadaïen qui était venu autrefois s’installer dans le pays. La montagne reçut le nom de Ḥadjer Médogo.
Le sultan du Médogo, qui réside à El Birni, au pied de la montagne, commande le pays limité par le Fitri, à l’Ouest, et la Baṭaḥ, au Nord et à l’Est. Du côté du Sud, sa souveraineté s’étend jusqu’à Djahia.
Autrefois, les Médogo étaient quelque peu en rivalité avec les Boulalala du Fitri. D’autre part, des luttes intestines pour la conquête du pouvoir éclataient assez fréquemment. C’est ainsi que le gros village de Dokotchi[441], sur la Baṭaḥ, fut formé par les gens d’un prétendant vaincu, qui avait dû quitter le Médogo.
Les seuls Européens qui aient visité le Médogo, avant l’arrivée des Français dans la région du Tchad, sont les deux voyageurs italiens Massari et Matteucci. Ils ne firent d’ailleurs que traverser rapidement le pays, du 13 au 19 décembre 1880. Partis de Mandélé, sur la Baṭaḥ, ils passèrent au pied de la montagne du Médogo et se dirigèrent vers le Fitri, par la route de Gamsa. Le « diario » de Matteucci ne présente que peu d’intérêt[442]. Cet explorateur pensait décidément trop à sa « cara Bologna[443] » : il n’avait pas le temps de s’occuper du pays.
Le Médogo dépendait de l’aguid el Djaadné, qui y faisait lever l’impôt : il venait quelquefois piller ce pays, comme en juillet 1904. Cependant, l’origine maba de leurs sultans valait aux indigènes de la région certains ménagements de la part des Ouadaïens. Quand nous fûmes installés au Fitri, le Médogo entra dans notre zone d’influence et se détacha de plus en plus du Ouadaï. Jusqu’au commencement de 1908, la situation du sultan ʿAbd er Raḥman resta extrêmement délicate, car il n’était pas à l’abri d’un coup de main de la part des Ouadaïens, et, d’un autre côté, son intérêt lui commandait pourtant de se rapprocher des Français. La création du poste-frontière d’Atya a mis fin à cet état de choses.
Le centre de la plaine du Médogo est à peu près marqué par la montagne appelée Ḥadjer Médogo, au pied de laquelle se trouvent plusieurs villages, dont la résidence du sultan, El Birni. La montagne a environ 200 m. de hauteur. A son sommet, se trouvent treize puits ou sources, qui donnent une eau très claire. La montagne servait autrefois de refuge en cas de danger. Signalons encore les collines rocheuses de Petit Migni, Grand Migni, et Abou Zerafa.
La montagne de Djahia, vers le Sud-Ouest, est plus importante que le Ḥadjer Médogo. Ses habitants (nas Djahia) ont gardé une semi- indépendance. Les Djahia n’avaient pas à redouter d’attaque, car on ne peut pénétrer dans la montagne que par un sentier étroit et difficile, commandé par plusieurs plates-formes. En 1902, ils assaillirent pendant la nuit l’escadron de spahis, qui avait campé dans la plaine, non loin de leurs rochers.
La population du Médogo est très variée : Médogo, Kouka, Boulala, Pouls, Bornouans (Goumro, Malouaya, Barouella), Dadjo et Arabes. Il y a, en outre, des populations mixtes : les Djahia, par exemple, qui tiennent le milieu entre les Kenga et les Kouka. Ces indigènes sont restés confinés dans leur montagne et ont pris un cachet particulier. Leur langue est intermédiaire entre le kenga et le tar lis, et leurs femmes portent la grosse tresse des femmes kouka, abou semen, médogo et boulala. Ils sont presque tous fétichistes.
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[Note 440 : Le sultan du pays est appelé ʿAbd er Raḥman el Médagaoui.]
[Note 441 : Les gens de Dokotchi et ceux de ʿAbd er Raḥman se battirent encore en septembre 1907.]
[Note 442 : _Pellegrino Matteucci ed il suo diario inedito_, pages 661 et 662.]
[Note 443 : « E ripenso a Bologna !... Il pensare a Bologna non basta.... Bologna, la mia cara Bologna, è sempre la note dominante del mio pensiero, etc., etc. ».]
QUATRIÈME PARTIE
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LES FÉTICHISTES
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Les fétichistes sont nombreux dans les montagnes du Sud. Nous étudierons les deux populations que nous avons surtout connues, les Kenga et les Diongor. Nous parlerons également des Abou Semen du Fitri d’origine kenga, et enfin, pour terminer, nous dirons quelques mots des Sokoro, Fagnia et Boua.
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I
LES KENGA
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_LES KENGA ET LES LISI_
Les populations suivantes : Kenga, Abou Semen, Baguirmiens, Kouka et Médogo, ont la même origine. La tradition le rapporte et la très proche parenté de leurs langues le confirme.