La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2)
Part 27
Lors de leurs réjouissances, les Boulala exécutent généralement le tam- tam kouka. Le cercle des hommes tourne lentement autour de l’instrument. Les danseurs font de très petits pas, marchant presque sur place et se dandinent lourdement en agitant leurs armes. Le cercle des femmes tourne en sens inverse : elles agitent leur pagne d’un geste rythmé, en balançant leurs mains tantôt du côté droit, tantôt du côté gauche. Mais les Boulala exécutent aussi le tam-tam des Arabes Hémat. Les femmes balancent alors leurs bras, l’un en avant, l’autre en arrière, en fléchissant légèrement sur leurs jambes : toutes font ce mouvement en même temps. Ou bien encore, leurs bras légèrement repliés sont placés horizontalement et elles se balancent ainsi d’avant en arrière, etc.
Nous avons vu que le Fitri avait été désolé par de fréquentes discordes et que les princes vaincus quittaient toujours le pays avec leurs gens. C’est pourquoi il y a actuellement des Boulala un peu partout. Les Boulala qui se sont expatriés sont d’ailleurs plus nombreux que ceux restés au Fitri. Du côté de l’Est, on en trouve à Djurdjura et dans quelques villages du Médogo. Il y en a également dans la région au sud du Mourtcha, entre les Oulâd Rachid et les Missiriyé. Nachtigal, qui était passé par là en se rendant à Abéché, signalait le village boulala de Mandélé. Ce village n’existe plus et a été remplacé par celui d’Ourel ; les autres villages boulala de la région sont : Abou Ṭaher, El Khatit, Er Reméli, Abou Cherganiyé, Abou Koïesti, etc. Ces Boulala sont installés dans le pays depuis très longtemps. Les indigènes du Fitri ne savent à quelle époque ils peuvent avoir émigré. On les désigne d’ailleurs sous le nom de _Boulala gousar_ (les petits Boulala, ar. قصار). A Abéché, il y a aussi quelques Boulala partisans du Djili : ils comptaient parmi les clients du djerma ʿOthman, l’ancien suzerain du Fitri.
A l’ouest du Fitri, on trouve des Boulala au Baguirmi (Tchekna, Abouguern, etc.), dans la région montagneuse de Moïto-Aouni (Gamzouz, Débébé et Gono sont des villages boulala ; Mouti et Moïto sont en partie boulala) et à côté de Massakory. Ce sont les fils des nombreux partisans de Djourab qui quittèrent le Fitri lorsque Nguerbaï fut intronisé par les Ouadaïens, ou bien encore des gens de Gadaï qui s’expatrièrent à l’avènement de Ḥassen.
On trouve des Boulala jusque dans le Baḥr Rachid, au nord de la lagune Iro.
Certains Boulala se sont mélangés aux Arabes, surtout aux Salamat, et se sont identifiés à ceux-ci. Ils se rappellent leur origine boulala, mais ne parlent plus que la langue arabe. On les appelle _Salamat Boulala_. Ils sont assez nombreux au Ouadaï, dans le Baḥr Salamat. Nous citerons également comme exemple, dans le Territoire, un des villages d’Ardébé.
Les Nguedjim du Kanem, considérés actuellement comme Kanembou, sont d’origine boulala.
Il y a enfin des Boulala au Bornou : à Merkouba, Magomari, Goudjeba et surtout à Mogodem, où ils étaient autrefois très nombreux.
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[Note 393 : Déjà El Idrisi (_Description de l’Afrique et de l’Espagne_, p. 10 du texte, 11-12 de la traduction) dit que Kougha (كوغة, Gaoga) était sur le bord septentrional du Nil : c’était une dépendance du Wagarâ, _mais quelques-uns des noirs la placent dans le Kânem_. Cf. aussi Desborough Cooley, _The Negroland of the Arabs_, p. 103-111.]
[Note 394 : _Gué_ indique également le pluriel, en baguirmien.]
[Note 395 : On pourra objecter que ce sont là des rochers isolés (_ḥidjar_) plutôt que des montagnes. Il est vrai. Mais rien n’empêche de croire que le royaume du Kanem, dont l’extension fut autrefois très grande, n’ait exercé son autorité sur les montagnes du Ouadaï ou même du Darfour. Dans notre démonstration, nous avons tenu le plus grand compte des dimensions données par Léon l’Africain au royaume de Gaoga. Il se peut néanmoins que les données peu précises fournies par ce voyageur ne soient qu’un résumé des renseignements recueillis par lui auprès de diverses gens ayant réellement visité l’Afrique centrale. C’est l’avis du capitaine Modat, qui croit également qu’on doit placer au Darfour le centre du royaume de Gaoga. Que certains détails donnés par Léon puissent s’appliquer au Darfour, c’est possible. Mais, au XVIe siècle, il n’existait pas dans ce pays un État musulman comme celui de Gaoga. D’autres raisons, au surplus, combattent cette thèse. En définitive, nous restons persuadé que c’est le royaume du Kanem qui fut autrefois appelé Gaoga.]
[Note 396 : « Léon nomme un certain royaume de Gaoga, que nous ne pouvons placer qu’entre le Chary et le Nil et qui aurait embrassé tout l’espace compris entre ces deux fleuves. » D’Escayrac de Lauture, _Mémoire sur le Soudan_, page 54. Cet auteur ajoute d’ailleurs que les assertions de Léon « ont besoin de preuves ».]
[Note 397 : Barth, _Reisen_ t. III, p. 382.]
[Note 398 : Barth, _Reisen_, III, p. 381.]
[Note 399 : Nachtigal, tome III, page 38.]
[Note 400 : D’après Gaden (_Manuel de la langue baguirmienne_, p. 1) les Boulala auraient adopté la langue des Kouka après avoir conquis sur eux le Fitri.]
[Note 401 : _Reisen_, II, 307.]
[Note 402 : Sêf aurait eu trois fils : Ibrahim, Haroun et Djili el Kebir.]
[Note 403 : _Maga-birna_ : Boulala du birni.]
[Note 404 : Pluriel de _dourdour_.]
[Note 405 : _Gorou_, en toubou, signifie : mur, enceinte.]
[Note 406 : En arabe : _korrorat ma bedora_.]
[Note 407 : La tradition rapporte que, à ce moment-là, les Boulala avaient encore le teint rougeâtre.]
[Note 408 : On trouve aussi, dans cette région, des ruines de constructions boulala à Bir Andjallaï.]
[Note 409 : Chanson arabe.]
[Note 410 : Chanson boulala (Toutes les chansons des Boulala sont en arabe).]
[Note 411 : Sultan Ḥassen, tchéroma ngaré de Massakory, etc.]
[Note 412 : Sanglier du pays.]
[Note 413 : Appelée par ailleurs _dolo_ et _pipi_.]
[Note 414 : Que Dieu t’accorde la victoire ! الله ينصرك.]
[Note 415 : Que Dieu prolonge ton existence ! الله يطول عمرك.]
II
LE FITRI
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La partie du Fitri qui se trouve au nord de la lagune est un des coins les plus peuplés du pays que nous étudions. Cela tient à l’abondance de l’eau et à la fertilité du sol.
Le Fitri a à peu près 60 kilomètres de l’Est à l’Ouest, sur 64 du Nord au Sud. Il contient 106 villages environ, avec une population de 13 à 15.000 habitants. Cette population augmentera vraisemblablement, car le Fitri est un centre d’attraction qui jouira désormais d’une sécurité absolue, par suite de l’occupation du Ouadaï par nos troupes.
Quand on connaît le Fitri, pays inondé pendant l’hivernage et où les moustiques et les taons abondent durant une grande partie de l’année, on se demande comment les indigènes peuvent aimer un pays pareil, et surtout comment ils peuvent rester dans les villages à proximité de la lagune. Et cependant un grand nombre de Boulala, installés au Baguirmi, au Dagana et ailleurs, n’aspirent qu’à y revenir. Tous donnent les mêmes raisons : « Le Fitri est le pays de nos pères, de nos mères, _dar abbahatna, ammahatna_. C’est là que nous sommes nés. Le Fitri est un pays excellent, _semèhh bel hèn_. Il y a de l’eau toute l’année dans la lagune et nous ne sommes point obligés de creuser des puits. Nous avons toujours de l’herbe verte pour les chevaux. Le mil, le sorgho, le maïs viennent mieux au Fitri que partout ailleurs. Si la récolte est mauvaise, nous avons le riz sauvage, le kréb et l’abou sabé, qui poussent dans la brousse. La lagune nous donne du poisson, du settèb et du djadjélma. Jamais la faim ne tourmente les habitants du Fitri. De plus, la terre du Fitri nous donne du coton, avec lequel nous confectionnons des gabag pour nous habiller. _Fitri akhèr men ed diar koullhoum, Fitri h’élou léna_ : le Fitri est supérieur à tous les autres pays, le Fitri nous est cher (nous est doux) »[416].
Nachtigal, qui disait un jour à un Boulala que le Fitri était un pays très désagréable, avait reçu une réponse analogue. Ce dernier lui avait répondu d’un air profondément étonné : « Mais y a-t-il donc un pays meilleur que le Fitri ! »
La terre du Fitri est généralement argileuse (_tiné_, ar. طين). De couleur noirâtre, cette terre est toute crevassée pendant la saison sèche[417] et la marche y est extrêmement pénible. Elle constitue parfois, surtout à l’Ouest et au Nord-Ouest de la lagune, de grandes plaines absolument nues.
Dès les premières pluies, le pays se couvre de mares. De plus l’eau de la lagune reflue dans des bras (_regaba_), qui rayonnent dans tous les sens. On trouve bien quelques coins sablonneux (_gos_), mais la région franchement sablonneuse ne commence guère que vers l’extrémité nord, du côté de Rahad es Salamat.
La lagune a une vingtaine de kilomètres de l’Est à l’Ouest, sur à peu près autant du Nord au Sud. Elle est alimentée par les pluies de l’hivernage et surtout par l’apport d’eau de la Batah et des autres baḥrs de moindre importance (baḥr Zillé, baḥr Marcha, baḥr Guéria). La lagune est plus petite qu’autrefois et elle a beaucoup moins d’eau. Quand Nachtigal visita le Fitri, à la fin de mars 1873, les hippopotames et les caïmans abondaient dans la lagune. Mais il y eut ensuite une série d’hivernages peu pluvieux et le pays fut désolé par la sécheresse (surtout en 1901). Il n’y avait presque pas d’eau dans la lagune et les indigènes purent tuer très facilement les hippopotames et les caïmans. Il semble d’ailleurs qu’une espèce d’épidémie ait décimé en même temps les animaux sauvages, car les antilopes bubales, les buffles et les éléphants moururent en grand nombre. Les habitants de Boullong, Boul et Guéria purent vendre ainsi un gros stock d’ivoire, qu’ils n’avaient eu qu’à ramasser dans la brousse.
La lagune est habitée par une grande quantité d’oiseaux (canards, pélicans, oiseaux-trompette, etc.). En 1906, des Boulala apportèrent au lieutenant de Yao une patte de grand échassier, à laquelle se trouvait passé un petit anneau en métal portant le nom de Vogel. Les Boulala avaient trouvé cet oiseau sur les bords de la lagune et ils l’avaient assommé à coups de bâton, pour le manger ensuite. Or, Vogel a été assassiné aux environs d’Abéché en 1856. Il y avait donc 50 ans que l’anneau avait été mis à la patte de l’échassier. Le fait est assez curieux.
Pendant l’hivernage, le pays est inondé et on est obligé de faire un grand détour vers le Nord pour se rendre à Yao. On prend alors la route Kokoro-Amaguera-Guéla-Agana et Borio. Pendant la saison sèche de 1905, la lagune avait environ 0m,50 d’eau vers Modo et 1m,60 vers Nguélo. L’hivernage de 1906 fut très pluvieux. Il y eut une crue subite et extraordinaire de la Batah en septembre, et plusieurs indigènes furent noyés. Le sultan Ḥassen prétendait que, depuis 1890, la lagune n’avait pas reçu une pareille quantité d’eau. Aussi, vers la fin de la saison sèche qui suivit, la lagune contenait-elle encore plus de 2 mètres d’eau.
Il y a deux petites îles dans la lagune, Modo et Modjo, où l’on cultive du coton. Les habitants vivent au milieu des nuées de moustiques, qui les harcèlent même pendant le jour. On va à ces îles en pirogue.
La lagune est couverte d’herbes et de bois d’ambadj, ou herminiera (_tororo_). Les fruits de l’ambadj (_djadjélma_) et la tige d’une plante aquatique à fleurs blanches (_settèb_) sont comestibles. Le bois d’ambadj servait autrefois à confectionner des boucliers très légers (_daraga_, ar. درقة). Avant le combat, on les plongeait dans l’eau, afin d’en rendre le bois plus dur. Les Boulala n’emploient plus ces boucliers et, à l’heure actuelle, on n’en trouve guère que chez les Kouri du Tchad. Le bois d’ambadj sert aussi à confectionner des lits très légers (_tororo_). La lagune contient des grenouilles (_ambourbeté_) et une espèce de poisson puant[418], très mou et avec de longs filaires dans le corps, qui s’enveloppe dans une coque en terre pour passer la saison sèche. Ce sont là les seules ressources que la lagune peut fournir aux Boulala.
La saison des pluies commence en juin pour finir en octobre. Pendant la saison des pluies et jusqu’en mars, les taons (_tèr_) et les moustiques (ناموس _namous_) sont la plaie du pays. Les moustiquaires en étoffe sont rares au Fitri. Le lit des Boulala (سرير _serir_) est généralement entouré de nattes : cela forme ainsi un petit réduit carré, dont on ferme soigneusement l’ouverture. Les Boulala font aussi des fourreaux en nattes, dans lesquels ils s’introduisent et qu’ils ferment ensuite sur eux.
Les Boulala n’ont presque pas de bétail : seulement quelques moutons. Ils ont des chevaux, mais ils sont obligés de prendre des précautions extraordinaires, pendant l’hivernage, pour les préserver de la maladie : ces animaux ne sortent pas et on fait de la fumée dans leurs cases, pour les mettre à l’abri de la piqûre des taons. Malgré ces précautions, l’hivernage est parfois désastreux pour les chevaux. Les quelques vaches qui restent au Fitri, pendant la saison des pluies, ne sortent que recouvertes d’un grand filet en corde tressée, traînant presque jusqu’à terre. Il faut dire cependant que, dans le nord du pays, ces inconvénients sont moins graves et que l’on trouve de beaux troupeaux dans certains villages, habités par les Arabes ; mais ces villages sont installés dans des endroits sablonneux.
Les Arabes du Ouadaï, réfugiés au Fitri, passaient la fin de la saison sèche sur les bords de la lagune. Avant cette époque, les chameaux porteurs qui venaient à Yao étaient recouverts d’un grand filet, pour les préserver des piqûres des taons : mais les pauvres bêtes étaient parfois couvertes de sang et rendues absolument affolées par les attaques de ces affreux insectes. Il y a toujours des taons sur les bords de la lagune, et les nomades disaient que c’était à cause de cela que les portées de leurs chamelles ne réussissaient plus guère. Aussi profiteront-ils certainement de ce que le Ouadaï a été occupé pour aller, comme autrefois, passer la saison sèche sur les bords de la Batah.
La terre du Fitri est grasse et les indigènes y peuvent faire deux récoltes. Ils cultivent le petit mil (دخن _doukhn_), le sorgho (_bérbéré_), le manioc et le coton. Dans la brousse, on trouve diverses graines comestibles (_kréb, abou sabé, helefof_, etc.), et surtout le riz sauvage (رز _rizz_), extraordinairement abondant, qui est une grande ressource pour les Boulala. Dans le nord du Fitri, il y a beaucoup de palmiers-doum.
Avec la feuille fibreuse de l’hyphaene (_zaf_), les Boulala fabriquent des nattes (_raga_) et des paniers (_sossel_). Le _zaf_ sert aussi à confectionner une corde grossière, mais on emploie l’écorce de la « calotropis procera » pour fabriquer de la bonne corde.
Le damaliscus abonde au Fitri pendant la saison sèche : il n’y a plus d’eau alors dans les mares et, comme cette antilope ne peut se passer de boire, elle est obligée de se tenir à proximité de la lagune. Pendant le jour, elle reste dans la brousse. Elle ne vient boire que pendant la nuit, et elle en profite, du reste, pour dévaster les champs de sorgho, au grand désespoir des Boulala. Au petit jour elle décampe. Les habitants du Fitri ne sont pas chasseurs. Ils n’ont d’ailleurs que des lances ou des sagaies, presque pas de fusils, et ils ne savent pas, comme les Kouka, se servir de chiens pour chasser le gibier. Ils laissent donc les damaliscus tranquilles et ces antilopes sont relativement peu craintives. C’est ainsi que, allant à Yao par la route d’hivernage, en février 1907, avec une troupe de tirailleurs montés, nous avons vu, dans la plaine crevassée située entre Guéla et Agana, une grande quantité de ces antilopes : une troupe d’entre elles coupait tranquillement le chemin que nous suivions, à une centaine de mètres devant nous, sans se soucier aucunement de notre présence. Dans l’après- midi du même jour nous trouvions encore une bande très nombreuse de ces antilopes. Elles étaient paisiblement couchées à l’ombre, à environ 150 m. à gauche de notre route. Les tirailleurs, en passant, s’amusaient à gesticuler et à crier pour leur faire peur. Mais, à part un vieux mâle qui s’était levé et nous observait, le troupeau ne bougea point. Plus tard, nous eûmes l’occasion de voir deux damaliscus qui, revenant de la lagune, s’étaient arrêtés à côté du poste de Yao et regardaient les tirailleurs faire l’exercice. Tout cela n’étonnerait point, s’il s’agissait d’animaux sauvages ne voyant l’homme que très rarement. Mais ces antilopes passent 6 ou 7 mois de l’année au Fitri, et c’est pourquoi la chose est assez curieuse.
Il y a également au Fitri, mais en moins grande quantité, la gazelle (غزال _r’ezal_), l’antilope bubale (_têtel_), l’antilope grise à cornes tirebouchonnées (_ketenbour_), le kob (_abouhurf_) et le phacochère (_hallouf_, ar. هلوف).
Le lion (_doud, bach_) était autrefois très abondant au Fitri. Nachtigal rapporte même qu’il attaquait l’homme, et le fait est confirmé par les Boulala. Cependant, d’une façon générale, le lion n’est pas dangereux, car, dans ces pays giboyeux d’Afrique, il trouve facilement de quoi apaiser sa faim : il se sauve la plupart du temps, lorsqu’il rencontre un homme dans la brousse. Au sujet du lion du Fitri, Nachtigal rapporte une certaine histoire, qui lui avait été racontée, au Bornou, par le faqih ouadaïen Adem. Celui-ci disait, que pendant la nuit, un lion avait enlevé sa captive, qui était couchée auprès du feu. Le faqih et ses compagnons s’étaient alors levés et avaient poursuivi le lion, en l’insultant et en le frappant à coups de bâton. Et le lion avait lâché la captive[419]. Présentée ainsi, la chose peut paraître étrange. Nachtigal dit cependant que le faqih Adem était « ein glaubhafter Mann ». Il y a donc lieu de croire ce dernier. D’ailleurs, les Bellas et les Pouls de la région de Zinder emploient un procédé analogue pour mettre le lion en fuite, lorsqu’il réussit à pénétrer, la nuit, dans un troupeau : ces indigènes prennent une torche de paille enflammée et ils frappent le lion à coups de bâton.
Le lion était autrefois beaucoup plus abondant qu’à l’heure actuelle, au Fitri. Cela tient sans doute à ce que le nombre des armes à feu s’est considérablement accru, par suite de notre arrivée dans le pays. Ce fauve est cependant loin d’être rare et, au poste de Yao, on l’entend rugir fréquemment du côté du Nord, vers Kenga. Il prélève son impôt sur les troupeaux des Arabes nomades, qui passent la saison sèche au Fitri, et ces indigènes sont venus à plusieurs reprises porter leur doléances au lieutenant de Yao.
_Habitants du Fitri._ — La majeure partie de la population du Fitri est formée par les Abou Semen (sing. : _Abou Semenaï_ ou _Am Semenaï_). Les chefs des villages boulala portent le nom de _khalifa_ et les chefs des villages am semen celui de _kaïdala_.
Il y a aussi des villages kouka (Malabesse, Kabara, Moyo, Seïta).
Des Arabes, qui habitaient autrefois le pays au nord de la Batah, sont venus s’installer au Fitri et y ont fondé des villages : Djaadné (Rahad es Salamat, Kokoro, Berraïa, Souar, Amtalha, Guern el r’ezal), Oulâd Hemed (Tiakalé, Abouguidad).
Il y a aussi des Kreda Djeroa (Azara), des Bornouans et des gens d’origine dadjo (Koudou)[420].
Il y a enfin un village de Djellaba (Melmé). Ces marchands font du commerce entre le Médogo, Tchekna et Fort-Lamy. Leur village a beaucoup perdu de son importance depuis notre arrivée dans le pays : le trafic des captifs et des armes ayant été supprimé, et tout commerce avec le Ouadaï interdit, les Djellaba ne pouvaient plus se livrer à leurs fructueuses opérations d’antan.
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[Note 416 : فترى خير من الديار كلهم فترى حلو لنا.]
[Note 417 : C’est la « terre cassée » du commandant Lenfant.]
[Note 418 : Dipneuste.]
[Note 419 : Nachtigal, tome III, page 41.]
[Note 420 : Les habitants de Debeker, au sud-est d’Aouni, et d’Abouguern, près de Moïto, sont également d’origine dadjo.]
III
LES BABALIA
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Nous avons déjà montré que, après Ibrahim ben Dounama (1288-1306), des Kanembou quittèrent le Kanem et vinrent s’installer dans le pays situé entre le bas Chari et la région du Tchad appelée Karga, non loin des trois rochers de Ḥadjer Tious (ou Ḥadjer el Lamis).
Les indigènes disent que cette émigration a eu lieu sous la conduite de deux princes appartenant à une branche cadette de la famille royale du Kanem, mais il est fort probable que le fractionnement en deux tribus ne s’est produit que plus tard. Nous avons dit que le chef du mouvement s’appelait ʿAli Gatel Magabirna. La tradition rapporte que les gens du plus âgé des deux princes, qu’on dit être frères, ont formé la tribu des Babalia, et ceux du plus jeune la tribu des Boulala. Le nom de Babalia paraît vouloir signifier « les gens du père Ali » (_nas baba Ali_).
Les Babalia n’ont pas joué de rôle historique. Ils ont eu peut-être un certain degré de puissance, car ces indigènes aiment à raconter que leurs ancêtres possédaient autrefois 750 karnak (forteresses). Peut-être aussi faut-il rapporter ce qu’ils disent à la dynastie royale du Kanem.....
Quoi qu’il en soit, les Babalia se battirent entre eux et se dispersèrent. On les trouve actuellement un peu partout : dans la région du Tchad, où ils vivent avec les Arabes Assâlé (Bout el Fil), à Tchekna, Erla, Morbo, Boul, etc.
Ils n’ont gardé qu’un souvenir assez vague de leur première origine. Beaucoup d’entre eux racontent qu’ils sont les derniers descendants d’une tribu venue autrefois de l’Yémen ou de Médine — allusion à l’origine arabe des princes de la dynastie des Sêfiya, à laquelle étaient en effet apparentés les ancêtres des Babalia et des Boulala.
Les Babalia parlent la langue des populations au milieu desquelles ils vivent : arabe, baguirmien, kenga, tar lis. Un lien de sympathie, une idée de solidarité ont survécu au naufrage de la tribu. C’est ainsi, par exemple, qu’un Babalia de Morbo, se rendant à Tchekna, sera très bien reçu par ses frères, s’il vient à faire connaître sa qualité de Babalia.
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IV
LES KOUKA
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Les Kouka sont originaires du pays montagneux qui porte le nom de Ḥadjer Mogomo (Mâo, Mabré, Béna, Oubri, etc.), situé à l’est de Guéra. Leur ancêtre Ḥassen el Kouk, qui a donné son nom à la tribu, alla s’installer à Dolkho, dans le Médogo actuel, entre El Birni et Migni. Les Médogo habitaient alors le pays d’Amfourou, tout près de El Birni.
Médogo[421] et Kouka prétendaient avoir des droits sur la région dont le centre est la montagne appelée aujourd’hui Ḥadjer Médogo. Les deux tribus étant proches parentes, on décida de ne pas se battre : le différend serait tranché par la montagne elle-même. Le chef des Kouka était fils de Ḥassen Béli, et l’ancêtre des Médogo s’appelait Moudgo abou Léya. On demanderait donc à la montagne si elle devait appartenir aux gens de Béli ou à ceux de Moudgo[422].
Les Médogo avaient, au préalable, caché un vieillard dans les rochers. Le matin du jour où devait avoir lieu la consultation, ils firent _sadaga_[423] et donnèrent la liberté à un taureau, consacré à la montagne, afin de s’attirer les bonnes grâces de celle-ci[424]. L’épreuve eut ensuite lieu. Les Kouka crièrent les premiers : _Ko Béli_ ! _Ko Béli_ ! Mais la montagne ne répondit rien. Après eux, les Médogo appelèrent : _Ko[425] Moudgo_ ! Et la réponse se fit entendre immédiatement : _Oï_ ! Cela parut concluant aux Kouka, qui allèrent alors s’installer au Fitri, où ils régnèrent sur les Abou Semen.