La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2)
Part 26
Son fils Djourab lui succéda. Mais, à ce moment-là, le sultan du Ouadaï, Yousof Kharifeïn (1815-1830), qui était en lutte avec Bourgoumanda, intervint au Fitri. A l’approche des Ouadaïens, Djourab et son frère ʿAbdoullahi s’enfuirent au Kanem et Mousa redevint alors le sultan des Boulala (1824). Il ne régna d’ailleurs qu’une année. Djourab revint, après le départ des Ouadaïens, et Mousa fut battu et tué à Melmé. Djourab resta un an sultan du Fitri (1825-1826). Il voulut résister lorsque les Ouadaïens revinrent, amenés par Nguerbaï, un frère de Mousa. Mais il fut battu et dut s’enfuir au Yéssiyé. Il passa de là au Baguirmi, puis au Bornou et au Kanem. Son frère ʿAbdoullahi, blessé, s’était sauvé dans la lagune ; il réussit à s’échapper et à gagner le Médogo.
Rentré à Yao, Nguerbaï prescrivit le massacre de soixante-dix Boulala, partisans de Djourab. Il ordonna de couper les parties sexuelles de ces malheureux et de les leur placer dans la bouche.
Un page (_touèr_) du sultan Chérif, Fataha el Djelil, grand ami de ʿAbdoullahi, prit ce dernier au Médogo et l’emmena à Abéché. Une sœur de ʿAbdoullahi donna cinquante pagnes à celui-ci, pour lui permettre d’offrir au sultan un « salam » convenable. ʿAbdoullahi put donc habiter Abéché, où il resta 15 ans. Nguerbaï, le sultan du Fitri, étant devenu aveugle, son fils Maḥmoud alla à Abéché demander l’investiture. Mais Chérif tenait à remplacer Nguerbaï par ʿAbdoullahi, qu’il connaissait depuis longtemps. Il voulait s’attacher ainsi la famille de Djourab, que Kharifèïn avait malmenée, et s’attirer les sympathies des Boulala, qui avaient eu fort à souffrir des vengeances de Nguerbaï. Mais ʿAbdoullahi ne voulut point accepter le kademoul. Mandé à plusieurs reprises par le sultan, il refusa constamment. Chérif eut beau insister, ʿAbdoullahi tint bon : il dit que son frère Djourab qu’il aimait beaucoup, avait déjà été sultan des Boulala, qu’il appartenait par conséquent à ce dernier de reprendre le kademoul, et que lui, ʿAbdoullahi, ne pourrait devenir le chef des Boulala qu’après la mort de Djourab. Chérif se rendit à ses raisons et le pria d’amener son frère à Abéché. ʿAdoullahi partit pour Boullong, dont le chef lui donna un cheval : il gagna le Bornou et rejoignit enfin Djourab au Kanem. Ce dernier reçut l’investiture de Chérif et régna au Fitri de 1841 à 1879. Maḥmoud et les descendants de Moḥammed Morcho, ainsi déçus dans leurs espérances, se réfugièrent au Ouadaï avec leurs partisans. Ces Boulala forment encore actuellement le grand village de Djurdjura, entre la Batah et les montagnes du Médogo, et sont toujours les ennemis de leurs compatriotes du Fitri.
Le sultan Djourab avait déjà dépassé la trentaine, lorsqu’il revint au Kanem pour prendre le commandement des Boulala. Homme intelligent et instruit par l’expérience, il gouverna le Fitri avec beaucoup de bon sens. Esprit cultivé, il a laissé parmi les Boulala une réputation de savant (عالم _ʿâlem_). Il était l’ami du cheïkh ʿOmar, qu’il avait connu pendant son exil au Bornou. Le sultan ʿAli, qui régna au Ouadaï à partir de 1858, le tenait également en très haute estime.
Les Boulala vivaient en désaccord avec leurs voisins du Baguirmi : les deux populations échangeaient les coups de main et les pillages. Les Baguirmiens faisaient des incursions au Fitri, où ils venaient enlever des troupeaux et faire des captifs. Les Boulala, de leur côté, ripostaient en pénétrant dans le Baguirmi : ainsi l’aguid Doud, qui commandait la cavalerie de Djourab, alla piller la région de Djogodé et razzia Baloo ; un parti de Boulala poussa même jusqu’à Massnia. Comme le Fitri dépendait directement du Ouadaï, cet état de choses devait forcément avoir une répercussion fâcheuse sur les relations déjà peu amicales que le sultan ʿAli entretenait avec le mbang Abou Sekkin. Ce dernier avait d’ailleurs multiplié les insolences et les provocations envers son suzerain d’Abéché. Une attaque dirigée contre le Fitri par le fatcha, qui gouvernait alors la région de Moïto, fit éclater la guerre entre le Ouadaï et le Baguirmi en 1870-1871. Le fatcha pénétra au Fitri vers le milieu de 1870. Le tchéroma ʿAbdoullahi, qui se trouvait à Melmé, prévint immédiatement son père : Djourab s’empressa de réunir ses Boulala, fit avertir ʿAli et évacua Yao. Le sultan du Ouadaï, irrité déjà depuis longtemps par l’insolence de son vassal, commença ses préparatifs de guerre dès la fin de la saison des pluies et entra en campagne au mois de décembre 1870. Djourab prit part au siège et à la prise de Massnia avec son contingent de Boulala, dont le camp fut installé au nord-est de la ville. Les Boulala retournèrent ensuite chez eux chargés de butin.
Ce fut Djourab qui reçut Nachtigal et son compagnon El Fadhel à Boukkou, tout près de Melmé, en 1873. L’explorateur nous raconte comment Djourab mettant à profit la grande considération dont il jouissait, aplanissait les difficultés qui pouvaient s’élever entre ses sujets et les bandes ouadaïennes circulant dans le pays, lesquelles, selon leur habitude, se montraient avides et arrogantes.
A la mort de Djourab, son fils Ḥassen Baïkouma prit le kademoul. Il régna sept ans à Yao (1879-1886). Il y eut lutte d’ailleurs entre lui et Gadaï, un autre fils de Djourab. Gadaï se réfugia avec ses partisans dans la région d’Aouni, mais il ne réussit pas à prendre l’avantage sur son frère. C’est à cette époque-là que passèrent rapidement au Fitri les deux explorateurs italiens Massari et Matteucci, qui faisaient leur traversée de l’Afrique, de la mer Rouge au golfe de Guinée (1880-1881). Le sultan actuel des Boulala, Ḥassen Abou Sekkin, se rappelle très bien leur passage. Massari et Matteucci ne restèrent à Yao ou dans les environs que du 20 au 26 décembre 1880. Ils furent très bien reçus par Ḥassen Baïkouma, le « simpatico sultano », qui les traita « con gran gentilezza. »
A la mort de Ḥassen Baïkouma, Gadaï alla à Abéché solliciter l’appui du djerma ʿOthman, le gouverneur ouadaïen du Fitri, afin d’obtenir le kademoul. Mais Djili, un autre fils de Djourab, réussit à s’installer à Yao, avec l’aide de l’aguid el baḥr El Gadem. Il y resta trois ans (1886-1889). Gadaï fut ensuite intronisé par le djerma ʿOthman, et Djili se réfugia au Ouadaï. Le fils de ʿAbdoullahi, Ḥassen Abou Sekkin, qui était détesté du djerma et de Gadaï, s’enfuit chez les Kirdi du Sud-Est. Gadaï, pour conserver la faveur de ʿOthman, mit le pays en coupe réglée. Partant de ce principe que le Fitri était la propriété du djerma et que les Boulala devaient s’estimer très heureux de ce que celui-ci voulût bien ne pas tout prendre, il ruina complètement ses sujets. Les suspects étaient massacrés ou réduits en esclavage et il y eut de nombreux villages détruits. Gadaï envoyait sans cesse au djerma des captifs et des présents. Aussi jouissait-il de la faveur de ʿOthman, alors tout puissant au Ouadaï, et semblait-il devoir régner paisiblement au Fitri.
Cependant Ḥassen, toujours dans les montagnes des fétichistes, ne désespérait point. L’histoire du Ouadaï et celle du Fitri avaient été fertiles en changements de toute sorte et il avait le droit d’escompter qu’un événement favorable pour lui pourrait se produire un beau jour. D’ailleurs, et il aime bien le raconter, un faqih, d’une famille de fagara très considérée au Fitri, lui avait prédit qu’il régnerait un jour chez les Boulala.
Sur ces entrefaites, les Français arrivaient au Tchad. En 1901, le lieutenant-colonel Destenave entrait en lutte avec les Senoussia du Kanem. En même temps, des troubles éclataient au Ouadaï et Acyl s’enfuyait vers l’Ouest. Après avoir battu deux fois les troupes qui le poursuivaient, le jeune prétendant ouadaïen allait s’installer près du rocher de Kalkélé (à l’est de Moïto). Il s’était assuré la neutralité de ʿAbd er Raḥman, sultan du Médogo, et Gadaï lui avait juré sur le Qorân de rester également neutre.
Une délégation, envoyée par Acyl, se présenta à Ngouri au Commissaire du Gouvernement p. i. (8 novembre 1900), pour solliciter l’appui des Français. Ḥassen, de son côté, était déjà venu à Fort-Lamy demander au lieutenant-colonel Destenave de l’aider à chasser Gadaï du Fitri. Ce dernier avait du reste ouvertement violé le serment fait à Acyl : il renseignait Aḥmed abou Ghazali, le sultan du Ouadaï, sur les agissements du prince fugitif, et il avait même fait massacrer quelques partisans de celui-ci. Gadaï était donc devenu l’ennemi commun de nos deux protégés.
Le lieutenant Avon fut alors envoyé au Fitri avec un peloton de spahis : Acyl et Ḥassen l’accompagnaient. Acyl, avec ses 200 partisans, surprit Gadaï à proximité de Malabesse. Ce dernier fut battu et tué, et Ḥassen le remplaça comme sultan des Boulala. Le fils de Gadaï, le tchéroma Ngaré, se réfugia à Aouni avec ses gens. Il essaya plus tard de chasser Ḥassen de Yao, mais il fut vaincu sans peine par celui-ci. Il se rendit alors chez Gaourang, qui l’envoya à Fort-Lamy. Le Commandant du Territoire l’installa finalement à l’est de Massakory, où il fonda le plus grand village du Dagana.
Quant à Ḥassen, à qui ses ennemis reprochaient d’avoir amené les chrétiens au Fitri, il devint à partir de ce moment-là un objet de haine pour les Ouadaïens. Le djerma ʿOthman, qui voyait tarir sa plus belle source de revenus, fut l’ennemi le plus acharné de Ḥassen. L’ex-sultan Djili, qui se trouvait au Ouadaï, devint le prétendant boulala soutenu par le djerma ʿOthman et les Ouadaïens.
Il n’avait été laissé, au début, qu’un peloton de spahis en observation à Yao. La situation générale ne permettait pas de défendre le Fitri et le peloton devait se replier en cas d’attaque. Ce n’est qu’en juin 1904 que de l’infanterie fut installée à Yao et que ce poste devint un poste permanent.
En août 1904, le lieutenant du Fitri recevait une lettre du djerma ʿOthman, dans laquelle celui-ci disait « qu’il partageait les idées de l’aguid el Djaadné et que, comme il avait été convenu, pas un homme du Ouadaï n’irait dans le pays des blancs tant qu’un blanc ne viendrait pas au Ouadaï ; que le pays était musulman et que les blancs avaient été appelés et amenés par Ḥassen ; qu’il demandait l’évacuation du Fitri, du Baguirmi et qu’il enjoignait aux blancs de rester dans le pays de Rabah, sur la rive gauche du fleuve Chari ». Le Fitri ne fut naturellement pas évacué.
Le 31 janvier 1905, Kalamtam (captif du djerma ayant un commandement militaire) attaqua le village de Yao. Il fut repoussé par le lieutenant Repoux. L’aguid ed Debaba et l’aguid el Moukhelaya, qui campaient à 1.500 m. du rocher de Yao, furent attaqués par le lieutenant, le 1er février, à l’aurore, et prirent la fuite. Le capitaine Rivière, accouru à la rescousse, surprit le 4 février vers 5 heures du matin, tout près de Seïta, le camp ouadaïen endormi ; les aguids furent mis en déroute, et les Ouadaïens s’enfuirent en abandonnant leurs chevaux, leurs selles et une partie de leurs armes. L’affaire de Yao et celle de Saïta eurent un grand retentissement dans tout le pays.
_Khaber dja dehhaba_
_Kalamtam nazel (khater) fi Yao_
_Nesara gam drob_
_Khallo seridj braïké_[409]
Une nouvelle est arrivée tout récemment
Kalamtam est allé à Yao
Le blanc s’est levé, a tiré des coups de fusil.
Et ils ont abandonné leurs selles honteusement.
Ces deux échecs firent beaucoup de tort au djerma ʿOthman déjà peu aimé du sultan Doud-Mourra à cause de sa puissance au Ouadaï et de son caractère intrigant. Ils augmentèrent par contre le ressentiment des Ouadaïens contre Ḥassen et, en mars 1905, le djerma ʿOthman écrivait de nouveau au commandant du poste de Yao « que les Ouadaïens avaient marché sans sa permission, entraînés par Djili, qui voulait tuer Ḥassen son ennemi ; qu’il y avait toujours eu la paix entre les Français et le Ouadaï, et que ce qui avait pu la troubler c’était Ḥassen, lequel se mettait toujours entre les Ouadaïens et les Français ».
Le sultan Ḥassen est très dévot et aussi quelque peu couard. On raconte même que, dans un combat contre les Kreda, il eut une défaillance pitoyable.
_Tari djédadaé_
_Seltan Boulala êb mela ed dar_
_Tchéroma Ḥassan fi Yao_
_Khalla djawadah_[410]
Volant comme une poule
Le sultan des Boulala a couvert le pays de honte ;
Le tchéroma Ḥassan de Yao
A abandonné son cheval.
Aussi le gros Ḥassen se gardait-il soigneusement d’un coup de main des Ouadaïens pour l’assassiner ou s’emparer de lui. La nuit venue, il prenait toujours ses précautions : des Boulala, couchés en travers des portes successives qui mènent à son appartement, gardaient avec soin sa précieuse personne. Il avait constamment à portée de sa main une carabine et un revolver chargés, car il se serait brûlé la cervelle, disait-il, plutôt que de tomber vivant entre les mains de ses ennemis. C’est un brave homme, d’ailleurs, qui adore le thé parfumé à la menthe et bien sucré et il a dû être follement heureux lorsque, au commencement de 1908, le poste-frontière a été transporté à Atya, sur la Batah, couvrant ainsi le Médogo et Fitri.
_LA POPULATION BOULALA_
Les vrais Boulala, les Boulala de race, sont la minorité au Fitri. Les luttes intestines d’autrefois les ont décimés et ont fait s’exiler une bonne partie d’entre eux. C’est donc une erreur de croire que tout habitant du Fitri est un Boulala. Les Abou Semen forment la majorité et, comme ces indigènes ne sont guère intelligents, c’est à eux surtout que doit s’appliquer l’expression courante et peu flatteuse de « bête comme un Boulala ».
Les Boulala, qui, comme nous l’avons vu, sont d’origine kanembou, se sont fortement mélangés aux Kouka et aux Abou Semen et ont le teint beaucoup plus foncé que leurs frères du Kanem. Nachtigal disait qu’ils avaient « le teint cuivré ou bronzé et souvent plus clair que celui des Toubou ». Il est probable que Nachtigal s’est trompé. Mais, somme toute, cela pouvait être vrai en 1873. Ce ne l’est plus maintenant. Le teint des Boulala est généralement _asoued_ (noir)[411], parfois _azreq_ (noir gris) et, plus rarement, _akhder_ (bronzé). La plupart des Boulala sont grands et bien bâtis. On trouve parfois chez eux des nez épatés et des lèvres lippues. Beaucoup de Boulala se rasent complètement, les autres gardent la barbe et la moustache : ce dernier fait frappe d’ailleurs l’Européen, car les autres indigènes (Arabes, Kanembou, etc.) ne gardent généralement pas la moustache. Les Boulala se rasent la tête, mais certains d’entre eux laissent croître leurs cheveux et les arrangent même en petites tresses, selon la mode ouadaïenne.
Les Boulala sont médiocrement intelligents. Cela tient surtout à l’abus de la merissé (bière de mil) et aussi au quasi-esclavage dans lequel ils étaient plongés avant notre arrivée, car le sultan boulala gouvernait alors en vrai despote. Ils étaient autrefois très turbulents et se battaient souvent, soit avec leurs voisins, soit entre eux.
Les femmes boulala sont grandes, bien faites et ont dans tout le pays une certaine réputation de beauté. Le cheïkh Moḥammed el Tounesi rangeait les Kouka, les Médogo et les Boulala sous le seul nom de Kouka et distinguait trois divisions. C’est probablement des femmes boulala qu’il veut parler, lorsqu’il dit : « Une des trois divisions fournit des femmes magnifiques, préférables même aux plus attrayantes Abyssiniennes. Ils ont de jeunes esclaves qui sont belles à ravir et d’une grâce à soulever toutes les émotions du cœur ; leurs charmes troublent et bouleversent l’âme aux plus dévots ascètes et les plongent dans des désirs voluptueux ». Le bon cheïkh exagère toujours un peu. Il est vrai cependant que les femmes boulala sont recherchées car, indépendamment de leur beauté, elles ont l’avantage d’engendrer des enfants robustes et de grande taille, ce qui est très apprécié des indigènes. Elles ont la réputation d’avoir un tempérament très amoureux et d’être même quelque peu débauchées. Les femmes boulala ont généralement la coiffure kouka, l’horrible djemiré. Certaines, plus coquettes, arrangent leurs cheveux selon la mode ouadaïenne : de petites tresses très longues qui tombent tout autour de la tête et même sur le visage. Certains détails de la coiffure différencient les femmes mariées de celles qui ne le sont pas.
Les Boulala parlent la langue commune aux Kouka, Médogo et Boulala (_tar lis_). Ils parlent aussi l’arabe et c’est cela surtout qui peut les distinguer des Abou Semen. Parmi ces derniers, beaucoup ne font que baragouiner quelques mots d’arabe, tandis que les gens de Boulal (_’yal Boulal_) connaissent tous cette langue. D’ailleurs, et cela montre bien que le tar lis n’est qu’une langue empruntée, toutes les chansons boulala sont en arabe.
Les Boulala sont de bien médiocres musulmans. Ils sont fiers cependant d’appartenir à la religion de Moḥammed et parlent avec mépris des Kirdi (fétichistes). Ils pratiquent la circoncision des garçons, mais pas l’excision des filles. Ils observent les pratiques extérieures de l’islamisme (prières, jeûnes du Ramadan, etc.), mais sans s’y tenir d’une façon bien stricte. Ils célèbrent avec entrain les trois fêtes habituelles (_el mouloud, el fetr, ed dahyyé_). Les deux dernières sont les plus importantes : le sultan se transporte alors en grande pompe au rocher de Yao sur lequel se trouve, vers l’extrémité ouest, l’empreinte des mains et celle du front d’un saint homme qui y fit sa prière. Elles sont si peu nettes, d’ailleurs, que le sultan fut obligé de chercher un moment avant de pouvoir nous les montrer. Le saint homme en question n’est pas Boulal, comme le croit Nachtigal, car Boulal n’est pas allé au Fitri.
Les Boulala mangent la viande de phacochère[412] (_hallouf_ ar. هلوف) et ils font un grand usage de la boisson fermentée obtenue avec le gros mil (_merissé_)[413]. Cette espèce de bière abrutit complètement ceux qui en abusent. Nous citerons comme exemple le tchéroma ngaré, de Massakory, qui en consommait plusieurs bourmas tous les jours. La plupart des rixes qui éclatent sont provoquées par des gens ivres, rendus furieux par la merissé. Les Boulala mangent également une espèce de grenouille (_ambourbeté_), qui abonde au Fitri à la saison des pluies. Cet animal, au corps très gros et aux pattes grêles, a un aspect assez répugnant. Les femmes boulala vont dans la brousse en ramasser de pleins paniers. L’intérieur des cases est souvent tapissé des mâchoires de cet ignoble batracien. Quoique la chair de la grenouille ne soit pas prohibée par le Qoran, elle est cependant considérée comme un aliment impur (_makrouh_), et il n’y a guère que les fétichistes, les Boulala, les Kouka et les Médogo qui en fassent leur nourriture.
Les Boulala, quand ils peuvent le faire, ne s’en tiennent pas aux quatre femmes légitimes autorisées par leur religion. Le sultan Ḥassen, par exemple, avait au moins une trentaine de femmes et le tchéroma ngaré en avait bien une quinzaine. Aussi les Kreda, qui sont des musulmans rigides et austères, parlent-ils avec mépris des Boulala, ces gens sans principes et sans mœurs, « qui couchent avec leurs femmes durant le jour ».
Nous avons vu que les Boulala étaient peu nombreux au Fitri. La majorité des habitants du pays est formée par les sujets des Boulala (_mesâkin_ Boulala), Abou Semen et Kouka : ces gens sont considérés comme n’étant pas de race (ما حرين _ma hourrin, deremdi_, en tar lis). Dans la langue du pays, les Boulala sont désignés sous le nom de Mâga ou Mâggâ. Les plus purs d’entre eux sont à Melmé et à Yao.
Nous avons déjà dit que les Boulala s’étaient autrefois mélangés aux Arabes Hémat. Certains d’entre eux sont même considérés comme descendant d’une façon plus particulière de ces derniers : ces Boulala se sont alliés aux Am Melki, et ils forment actuellement le village de Kessi et une partie de Yao (Tchéranga).
Les Boulala se divisent en trois fractions : les gens du sultan (_Maglafia_), ceux qui sont à la droite du sultan (_Batoa_) et ceux qui sont à sa gauche (_Nguidjemi_). Les chefs des deux dernières fractions portent respectivement les noms de Maidelâ et de Yéremi. Les nobles portent le titre de maïna. Dans les Maglafia, le personnage le plus considérable, après le sultan (_ngaré_), est son fils aîné (_tchéroma_), l’héritier présomptif : la mère du tchéroma porte le nom de _goumbou_. Après lui, viennent ceux qui portent les titres de _baïkouma, kélélé, matéléma, ikhoudma, bourma_.
Le sultan a un certain nombre de dignitaires.
Le _galadima_, libre, de la fraction des Nguidjemi, est un conseiller.
Le _guéréma_ (_kéréma_), captif du sultan, correspond au _fatcha_ du Baguirmi.
Le _djerma_, captif, est l’écuyer du sultan et le chef des serviteurs. C’est lui qui selle le cheval du sultan. Il correspond au djerma Abou Sekkin du Ouadaï, au djerma Rounga d’Acyl.
Le _nguérmané_, libre, est l’homme de confiance du sultan, dont il fait exécuter les ordres. Cet emploi est très important. Le nguérmané sert aussi d’intermédiaire entre le sultan et ses femmes, mais il n’est pas castrat.
Le _mbarma_, Am Semenaï, libre, est chargé de prélever les impôts. L’_ikhoudma_ a à peu près les mêmes fonctions, et le _sendelma_, captif ou libre, a également un petit emploi analogue.
Le sultan était autrefois souverain absolu au Fitri. Son bon plaisir n’était tempéré que par la crainte de voir un prétendant au kademoul profiter du mécontentement que provoqueraient, chez les Boulala, des exécutions ou des exactions trop nombreuses. Si cependant il avait l’appui du grand djerma du Ouadaï, dont le Fitri était une dépendance, le sultan boulala pouvait alors gouverner selon son caprice, sans se préoccuper aucunement de l’irritation de ses sujets. Les armes ouadaïennes l’auraient toujours maintenu à Yao, même contre le gré des Boulala. C’est pourquoi Gadaï a pu ruiner impunément le Fitri, jusqu’au moment de notre arrivée.
Les Boulala observent les formalités en usage au Ouadaï, lorsqu’ils paraissent devant leur sultan. Ils se présentent pieds nus, s’accroupissent, découvrent leur épaule droite, détournent les yeux et frappent doucement des mains en prononçant de nombreux _Allah iensrek !_[414] et _Allah itawwel ’oumrek !_[415]
Nachtigal rapporte que les Boulala « ont un sultan de leur race qui, curieux et dernier vestige de l’ancienne splendeur des Boulala, est considéré comme étant de meilleure noblesse que le sultan du Ouadaï lui- même. C’est ainsi que ce vassal a le pas sur son suzerain, que celui-ci le salue le premier, que le vassal entre à cheval dans le palais royal et que si tous deux se rencontrent à cheval, le sultan du Fitri attend que le sultan du Ouadaï ait mis pied à terre ». Il est probable que ce renseignement a été donné à Nachtigal par des Boulala. Ce que dit l’explorateur nous a d’ailleurs été répété au Fitri. Mais les Boulala, comme tous les autres indigènes, sont naturellement portés à exagérer l’ancienne puissance de leur tribu. Les sultans du Ouadaï ont pu montrer autrefois quelques égards envers des princes issus de l’illustre famille des Séfiya, mais ce serait une erreur de croire que les orgueilleux descendants de ʿAbd el Kerim reconnaissaient une supériorité quelconque aux sultans boulala. Il suffit d’ailleurs, pour être fixé à ce sujet, de savoir avec quelle désinvolture ces derniers étaient traités par le djerma d’Abéché.
Comme au Ouadaï, les femmes boulala ne peuvent passer qu’à une certaine distance des groupes d’hommes, et en se traînant sur les genoux. Quand un homme et une femme se rencontrent, celle-ci quitte le chemin, se met à genoux et frappe des mains en disant « Afia ! » « Lalé ! ». Elle ne se relève que lorsque l’homme est passé.