La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2)

Part 25

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La généalogie boulala, qui nous a été présentée par Ḥassen Abou Sekkin, fait remonter ses sultans au roi Sêf, appelé ici Moḥammed Sêf Allah et qui porte également par ailleurs le nom de Moḥammed el Kebir el Birnaoui. Ce Sêf Allah est le fondateur du birni (forteresse) de Ndjimi : d’où son surnom de _El Birnaoui_[402].

On voit que, jusqu’à Ibrahim ben Dounama, les deux généalogies sont presque identiques. Après Ibrahim, elles ne concordent plus. La généalogie boulala est d’ailleurs, à partir de ce moment-là, manifestement incomplète et même inexacte. Elle est incomplète parce que, en partant de Ibrahim ben Dounama, les Bornouans comptent encore cinquante sultans jusqu’au cheïkh ʿAmer ben el Kanemi, alors que les Boulala n’en comptent qu’une vingtaine jusqu’à Djourab, contemporain du cheïkh ʿAmer (20 sultans pour une période de près de 600 ans). Elle est surtout incomplète parce qu’elle ne contient pas les noms de sultans boulala notoires, comme Boulal et ʿAbd el Djelil, et de sultans boulala dont le souvenir est resté au Kanem, et dont les chansons kanembou font mention (Ḥassen, Derbali, Kalo etc.). Elle est inexacte enfin parce qu’elle contient le nom de Idris Ansamé, ce roi du Bornou auquel se rapporte la chronique découverte par Barth, qui n’était pas boulala.

Ibrahim ben Denama est porté sur la généalogie boulala comme ayant un fils appelé ʿAli. De plus, les Boulala se seraient séparés des maîtres du Kanem sous la conduite d’un chef nommé ʿAli Gatel Magabirna[403]. Il semble donc que c’est bien Ibrahim ben Denama qui fut le dernier sultan commun aux Kanembou et à ceux qui devaient plus tard s’appeler Boulala. La séparation aurait eu lieu par conséquent après le règne d’Ibrahim, c’est-à-dire au commencement du XIVe siècle.

Tout ce que nous avons pu savoir, au sujet de cette séparation, c’est que, après la mort d’un roi du Kanem, ses trois enfants ne s’accordèrent pas. L’aîné resta au Kanem, tandis que les deux autres quittèrent le pays avec leurs gens. Ils allèrent se fixer au sud-est du Tchad, tout près de la région appelée Karga, dans le pays situé sur la rive droite du Chari et où se trouve le Ḥadjer Tious, appelé aussi Ḥadjer el Lamis.

Les Kanembou du cadet devaient former plus tard la tribu des Babalia. Ceux du plus jeune(ʿAli Gatel Magabirna) étaient le noyau de la future tribu des Boulala. Les gens de ʿAli se mélangèrent à six fractions de la tribu arabe des Hémat (dont les Oulad Hemed font partie). C’est pourquoi les Boulala parlent généralement tous l’arabe.

Le nom de Boulala (ou Bilala) vient de ce que l’un des successeurs de ʿAli s’appelait Boulal (ou Bilal). Boulala, Bilala voulait donc dire « gens de Boulal, de Bilal ». Les exemples de ce genre-là sont d’ailleurs très nombreux. Citons quelques-unes des tribus dont le nom a été formé d’une façon analogue : Kouka, de Ḥassen el Kouk ; Dagana, de ʿOthman abou Diguen ; Assâlé, de ʿAli el Êsselé ; Yessiyé, de Isa, etc. Mais ce nom de Boulala, qui, d’après Nachtigal, ne comprendrait que les habitants du Fitri, est antérieur à l’invasion du Kanem par les Kanembou mélangés d’Arabes qui nous occupent, et, à plus forte raison, antérieur à leur invasion du Fitri.

Barth avait été surpris de ne pas trouver de singulier au mot _Boulala_. Cela tient peut-être à ce que les indigènes disent parfois, _Ana Boulala, Ana Kouka, Ana Dagana, Ana Dadjo_, etc., au lieu de _Ana Boulalaï, Ana Koukaï, Ana Dagani, Ana Didjaï_, etc. Mais c’est le singulier qui est le plus souvent employé, et l’on dit _Boulali, Bilali, Boulalaï, Bilalaï_ (et non _Boulaloui_).

Ces Kanembou arabisés, ces Boulala, prirent vite un caractère particulier. Ils devinrent célèbres par leur turbulence et leur ardeur guerrière, et ne tardèrent pas à attaquer les Kanembou du Kanem. La branche aînée, qui régnait à Ndjimi, était d’ailleurs affaiblie par des dissensions intestines. Cela permit aux Boulala de prendre une offensive victorieuse.

Nous avons déjà vu, à propos du Kanem, les péripéties de cette lutte. Le roi Daoud (1377-1386) fut tué, trois de ses successeurs eurent le même sort, et le quatrième, ʿOtmân ben Idris (1391-1392), transporta le siège du gouvernement au Bornou. Les Boulala poursuivirent même leurs rivaux jusque dans ce pays.

Ainsi, moins d’un siècle après leur départ, les Boulala revenaient s’installer en maîtres au Kanem. Ils y régnèrent pendant plus d’un siècle. La dynastie boulala semble avoir été relativement puissante à ce moment-là. Les habitants du Kanem parlent encore avec complaisance du grand nombre de _derader_[404] (murs, forteresses) que les Boulala avaient construit dans le pays. On en trouve d’ailleurs des ruines à Ngossorom (au sud-est de Mondo), à Kélétoa, à Boulkouâ Gorou[405] et à Deguerna (au nord-est de Mondo). L’enceinte de cette dernière peut avoir plusieurs kilomètres de tour.

Mais les Boulala n’étaient pas très nombreux, ainsi que semble l’indiquer ce fragment de chanson kanembou.

_Abangana Kalo kalégé_

_Kalo brouboutouga_

_Tcheragono kourma_

_Fodo boutâbé_

_Djidama Lafiaï laér suyé_

_Laérdjé kouéntoubilé_

Mon père Kalo, dont la mère est noire,

Ne veut pas qu’on pousse sans raison les cris d’alarme (de frayeur)[406]

Sa tribu comprend peu de monde ;

Il ne veut pas qu’ils meurent ;

Sa mère est Djidama Lafia, son pantalon est de fer

Le lacet de son pantalon est comme la braise.

Les Boulala étaient toujours les ennemis du Bornou. Ils envahirent même ce pays et attaquèrent le roi ʿAli Douramami (1472-1504). Mais le fils de ce dernier, Idris Katakarmâbi, (1504-1526), reprit la lutte séculaire contre les Boulala, peu après son avènement au trône, et porta la guerre au Kanem. Les Boulala, trop peu nombreux pour résister avec leurs seules forces, s’étaient alliés aux Toubou. Idris battit le prince boulala Dounama et rentra triomphalement dans l’ancienne Ndjimi, cent-vingt-deux ans après la défaite et la mort de son ancêtre, le roi Daoud. Le Kanem devint alors une province bornouane.

Mais les Boulala n’étaient pas complètement réduits. La lutte reprit sous les successeurs d’Idris, Moḥammed ben Idris (1526-1545), ʿAli (1545), et Dounama ben Moḥammed (1546-1563). La résistance des Boulala fut acharnée. Le héros de cette résistance fut, s’il faut en croire les chansons kanembou, le prince boulala Kalo. Dans la seconde moitié du XVIe siècle, sous ʿAbdallah ben Dounama, les Boulala, définitivement vaincus, firent leur soumission. Ils occupaient, à ce moment-là, la région de Mao, Mondo, Ngouri et Dibinentchi.

Cette soumission semble d’ailleurs n’avoir été que passagère. La turbulence des Boulala — turbulence dont ils donneront constamment des preuves plus tard — les fit se soulever à nouveau contre le Bornou. Le roi du Bornou Idris Amsami (1571-1603) avait, en montant sur le trône, conclu un traité de paix avec le prince boulala ʿAbd Allah.

Après la mort de ce dernier, son fils Moḥammed ne tarda pas à être détrôné par son oncle, qui viola le traité de paix et s’affranchit de la dépendance du Bornou. La guerre éclata, et Idris conduisit cinq expéditions contre le Kanem. Les Boulala s’étaient alliés à une partie des Toubou. La campagne fut dure, mais Idris réussit finalement à soumettre tout le pays. Après lui, la puissance du Bornou alla en déclinant et il semble que les Boulala en aient profité pour se rendre indépendants et commander de nouveau au Kanem : c’est ce qu’affirment en tous cas les Toundjour.

Lorsque les Toundjour, chassés du Ouadaï par ʿAbd el Kerim ben Djamé, se réfugièrent au Kanem, ils trouvèrent les Boulala régnant dans le pays sur les Kanembou et les Ḥaddâd. Les Toundjour arrivèrent de l’Est dans la région de Mondo et la lutte s’engagea immédiatement entre eux et les Boulala. Elle fut acharnée. Les Toundjour ont encore conservé l’habitude d’appeler _damm Boulala_ (sang des Boulala) une sorte d’argile noirâtre qui se trouve dans leur pays, voulant montrer par cette image que le sang de leurs ennemis avait jadis coulé abondamment.

Les Boulala, chassés du Kanem, se réfugièrent dans la région de Massoa (ou Messaoua), à l’est du Baḥr el Ghazal[407]. Là, ils construisirent un grand _dourdour_ (mur), dont les ruines existent encore[408].

Les Boulala paraissent avoir vécu en bons termes avec les Toubou leurs anciens alliés du Kanem, qui nomadisaient un peu partout et notamment dans les régions avoisinant la partie nord du Baḥr el Ghazal. Des mélanges fréquents durent même avoir lieu entre les deux populations : nous avons déjà montré que des tribus toubou se disent d’origine boulala ; nous verrons également, plus loin, un sultan boulala prendre une femme toubou.

Des querelles intestines divisèrent les Boulala et amenèrent l’intervention du Baguirmi. Un prétendant boulala, qui se trouvait chez les Babalia réussit, grâce à l’appui du mbang du Baguirmi, à conquérir le kademoul. Le sultan légitime avait péri dans la lutte ; sa femme, d’origine toubou, réussit à prendre la fuite avec son fils. Elle se réfugia au Baguirmi et, pour mieux dissimuler l’identité de son enfant — qui était un rival toujours possible et dont la vie, par cela même, pouvait être menacée — elle le déguisa en petite fille : elle lui laissa croître les cheveux, lui mit le kamfous, des perles autour des reins, de telle sorte que personne ne pouvait reconnaître dans cette enfant le fils de l’ancien sultan boulala.

Mais, pendant que Djili Esa Toubou était ainsi caché au Baguirmi, toutes sortes de malheurs s’abattaient sur les Boulala : la maladie les décimait, la tribu ne réussissait plus dans ses expéditions de guerre, les lances se brisaient d’elles-mêmes dans les mains des guerriers, etc. Les fagara, interrogés, déclarèrent que cet état de choses durerait tant que les Boulala n’auraient pas remis le sultan légitime à la tête de sa tribu, que celui-ci existait quelque part au Baguirmi et qu’il fallait aller l’y chercher. Des Boulala furent alors envoyés à la recherche de Djili Esa Toubo : ils découvrirent la supercherie de sa mère et en rapportèrent l’heureuse nouvelle à Massoa. Une députation alla aussitôt chercher Djili : on lui coupa les cheveux, il fut circoncis et il devint le chef des Boulala. Djili fut un chef très entreprenant. C’est lui qui devait mener les Boulala à la conquête du Fitri. Barth le désigne sous le nom de Djil Chikomémi, ce qui veut dire Djil, fils de Chikomé. Mais les Boulala ne se servent que du nom de la mère et l’appellent Djili Esa Toubo.

La région sablonneuse de Massoa, fertile surtout en palmiers-doum et hadjlidj, faisait vivre assez misérablement la tribu. De plus, pendant la plus grande partie de l’année, on était obligé d’avoir recours à l’eau de puits. Tout cela ne rendait pas le pays bien attrayant pour une population sédentaire comme les Boulala. Aussi, lorsque les habitants du Fitri, les Abou Semen (ou Am Semen), d’origine kenga, vinrent proposer à Djili de faire la conquête de leur pays et de les débarrasser des Kouka, le chef des Boulala accepta-t-il aussitôt.

La lagune Fitri, alors bien plus étendue qu’aujourd’hui, était peuplée d’hippopotames et de caïmans, et le poisson y était abondant. Le pays était, sauf toutefois pendant l’hivernage, peuplé de gibier de toute sorte : éléphants, buffles, girafes, antilopes, etc. De plus, l’abondance de l’eau rendait la terre très fertile. Entre ce pays et la région sablonneuse et sèche de Massoa, les Boulala ne devaient pas hésiter.

Le Fitri avait d’abord vu camper sur ses bords les Pouls, partis depuis vers le Sud-Ouest. Il avait été ensuite occupé par des gens d’origine kenga, venus des montagnes du Sud. Ceux-ci, qui habitaient des villages autour de la lagune, furent soumis par les Kouka, population arrivée de l’Est. Les Kouka, devenus ainsi les maîtres du pays, se montraient particulièrement durs à l’égard des vaincus.

Un jour, deux Boulala de Massoa vinrent enlever deux femmes au Fitri, à Modomo. L’habitant de Modomo ainsi lésé, un Am Semenaï, suivit la trace des ravisseurs et alla demander justice à Djili Esa Toubo. Celui-ci lui fit rendre ses femmes et la réputation de justice et de bienveillance du chef boulala se répandit chez les Am Semen. Sur ces entrefaites une troupe de 79 cavaliers dadjo (fraction Tenilia), originaires du Sila et du Moubi, vint camper dans les environs de Koudou et de Marasouba (Gos Souar). Ces gens-là cherchaient, paraît-il, un pays qui leur convînt, afin de pouvoir s’y installer.

Les Am Semen allèrent alors les trouver et leur proposèrent de chasser les Kouka, avec l’aide des Boulala. Les Dadjo acceptèrent et on décida de dépêcher Délékaroua (pour les Am Semen) et Nebdounia (pour les Dadjo) auprès de Djili Esa Toubo. Délékaroua prit avec lui du mil, de l’herbe verte, du settèb (plante aquatique dont la tige est comestible) du djadjélma (fruits de l’herminiera) et du poisson. Les deux envoyés allèrent trouver Djili à Massoa, et Délékaroua fit une description magnifique du Fitri au sultan. Il dit que la lagune avait de l’eau toute l’année et que les habitants n’étaient point obligés de creuser des puits, qu’il y avait constamment de l’herbe verte pour les chevaux, que le pays donnait plusieurs récoltes de mil par an, qu’on trouvait dans la lagune des plantes comestibles et du poisson, que le gibier était abondant, etc. ; et il montra ce qu’il avait apporté. Délékaroua conclut en proposant au sultan boulala de chasser les Kouka et de régner à leur place sur le riche pays qu’était le Fitri. Djili accepta. Les Boulala de Massoa, d’El Lihan se rassemblèrent, et il semble même qu’il fût fait appel à des Babalia des bords du Tchad. Djili envahit alors le Fitri.

La lutte fut acharnée entre les Boulala et les Kouka. Les premiers ne remportaient aucun avantage décisif et la lutte semblait devoir s’éterniser. Les Boulala, pour arriver à leurs fins, eurent alors recours à la ruse. Ils feignirent de douter du courage des Kouka et proposèrent à ces derniers un combat décisif : les deux troupes ne monteraient que de jeunes chevaux, de telle sorte que, les lâches ne pouvant plus s’enfuir aussi facilement, le parti vaincu n’aurait plus qu’à céder définitivement la place. Les Kouka, voulant montrer qu’une pareille rencontre ne leur faisait point peur, acceptèrent la proposition.

Les Boulala montèrent des chevaux adultes, auxquels ils avaient préalablement coupé la crinière et tondu la queue. Ils donnèrent ainsi le change à leurs ennemis qui, eux, ne montèrent que de jeunes chevaux. Le combat s’engagea. Bientôt les jeunes chevaux des Kouka, accablés par la fatigue, la chaleur et la soif, n’obéirent plus à la main de leurs cavaliers. Les Boulala, montés sur des chevaux vigoureux, eurent alors facilement raison de leurs adversaires.

Les Kouka, vaincus, quittèrent en grande partie le Fitri et se dispersèrent de tous les côtés. Ils se réfugièrent dans la vallée de la Batah (jusqu’à Birket-Fatmé), au Médogo, du côté du Sud (Bouloulou, Delbini, Bayo, etc.), du côté de l’Ouest (Guemra et surtout région montagneuse d’Aouni) et même au Kanem (Goudjer).

Les Kouka qui restèrent au Fitri et les Am Semen se trouvèrent dès lors sous la domination des Boulala. Ces derniers parlaient le kanembou et l’arabe. Mais ils se mélangèrent à la population du Fitri, dont ils prirent les habitudes et la langue (_tar lis_), et ils perdirent peu à peu l’usage du kanembou. La génération du père du sultan actuel fut la dernière qui eut encore quelques notions de kanembou.

Les Boulala vécurent dès lors à proximité du Baguirmi. La formation de cet État, comme nous le verrons plus loin, remontait à environ un siècle. Le chef qui avait, le premier, pris le titre de mbang était ʿAbdallah. Barth et Nachtigal ne sont pas d’accord sur la date de son règne : le premier croit qu’ʿAbdallah régna de 1620 à 1630 et le second indique de 1568 à 1608. Nous avons déjà montré que ce n’étaient point les Boulala qui, avant l’arrivée des Kenga dans le pays, prélevaient un impôt sur les Pouls habitant au nord du Baḥr er Rigueïg. Les prédécesseurs de ʿAbdallah — Birni Bessé, Loubatko, Malo — n’eurent donc pas à les combattre et à les rejeter sur le Fitri. Les indigènes contre lesquels durent lutter ces princes baguirmiens étaient des Kouka. L’erreur s’explique par ce fait que les Boulala sont depuis très longtemps les maîtres du Fitri (_siyâd Fitri_). On a ainsi pu être amené à croire que les habitants du Fitri, ennemis des premiers sultans Baguirmiens, étaient des Boulala. Cela se comprend d’autant mieux, d’ailleurs, que les sultans boulala de Yao furent souvent en état d’hostilité avec le Baguirmi.

Il est impossible de dire exactement à quelle époque les Boulala vinrent s’installer au Fitri. Nous savons simplement qu’ils furent chassés du Kanem par les Toundjour, peu de temps après l’avènement de ʿAbd el Kerim au Ouadaï (en 1635, date de Nachtigal). Mais nous ne savons pas combien de temps ils restèrent à Messaoua. Nous avons vu cependant, à propos de Djili Esa Toubo, qu’il se produisit une intervention des Baguirmiens dans les affaires des Boulala. Comme, d’autre part, le premier mbang qui ait fait son apparition au Baḥr el Ghazal est Bourgoumanda (1635-1665), c’est donc vers cette époque que les Boulala seraient venus au Fitri. Nous savons d’ailleurs que Bourgoumanda avait donné sa sœur en mariage au chef des Boulala, et il ne serait pas étonnant que ce chef fût Djili Esa Toubo, qui avait été élevé au Baguirmi et qui, venant s’installer à côté de Bourgoumanda, avait tout intérêt à se concilier l’appui de ce puissant prince. De plus, Djili appartenait à la famille royale du Bornou et, à ce titre, devait jouir d’un certain prestige aux yeux de Bourgoumanda.

Quant à l’attaque des Ouadaïens contre le Fitri, elle a dû avoir lieu à l’instigation des Kouka réfugiés dans la vallée de la Batah : il semble tout naturel que ceux-ci aient appelé à leur secours le souverain du Ouadaï, pour tâcher de reprendre le Fitri aux Boulala. Lors de cette attaque, la sœur de Bourgoumanda, Zâra, tomba entre les mains des Ouadaïens. Cela amena l’intervention du mbang, qui battit les bandes ouadaïennes à Rabbana, à l’ouest de lagune, et délivra la prisonnière.

Mais ces bonnes relations entre Baguirmiens et Boulala ne durèrent point. Les sultans du Baguirmi aimaient la guerre et le pillage, et les habitants du Fitri et du Médogo ne devaient pas être épargnés. De plus, les Boulala profitaient des luttes intestines qui éclataient assez souvent au Baguirmi, pour faire des razzias dans la région nord du pays. Cela leur valait d’ailleurs de terribles ripostes de la part des Baguirmiens. C’est ainsi que, sous le mbang Hadji, ou Moḥammed el Amin (1751-1785), les Boulala furent atrocement persécutés par le fatcha Kano. Ils étaient tellement traqués par ce dernier qu’ils ne se sentaient jamais en sûreté : leurs chevaux étaient constamment bridés et sellés, même la nuit, et, à la moindre alerte, les Boulala fuyaient au grand galop l’approche des Baguirmiens.

Sous le règne de ʿAbd er Raḥman Gaouranga (1785-1806), le Fitri fut encore attaqué par une armée baguirmienne, ayant à sa tête le fatcha Araouéli, le mbarma, l’alifa de Moïto et le ngarmané. Le sultan boulala, Djourab el Kebir, qui avait succédé à son père Moḥammed Morcho, fut battu et tué à Kabara. Les vainqueurs firent un riche butin et rentrèrent ensuite au Baguirmi. Djourab el Kebir fut remplacé par son oncle Abou Sekkin, frère de Moḥammed Morcho. Après la défaite de Kabara, Abou Sekkin s’était enfui à Djeziré, sur la Batah. Il revint au Fitri, après le départ du gros de l’armée baguirmienne, réussit à battre une troupe ennemie à Takétté, et délivra le pays.

Les Ouadaïens, qui avaient déjà fait autrefois leur apparition dans ces contrées, revinrent sous le règne de ʿAbd el Kerim Saboun (1805-1815). Ce sultan envahit le Baguirmi, s’empara de Massnia et fit un grand massacre des habitants, dans lequel périt le mbang Gaouranga. Il recueillit un butin considérable et, avant de quitter le pays, il installa comme souverain un fils de Gaouranga, Ngarba Bira. Mais, après son départ, le fatcha Araouéli battit le mbang, qui fut pris et tué, et il le remplaça par son frère Bourgoumanda. Les Ouadaïens intervinrent encore pour installer au Baguirmi le ngaré Daba, un autre fils de Gaouranga, qui s’était réfugié au Ouadaï. Mais ils ne purent atteindre leur but. La lutte ayant éclaté entre Bourgoumanda et son fatcha Araouéli, le mbang fut finalement obligé de se jeter dans les bras de Saboun. Celui-ci lui fournit des troupes, sous condition toutefois que Bourgoumanda s’engagerait à payer dorénavant un tribut régulier. Araouéli fut alors battu et fait prisonnier, et le Baguirmi devint un état vassal du Ouadaï.

Le Fitri reconnaissait également la suzeraineté du Ouadaï. Le sultan boulala allait recevoir l’investiture à Abéché et payait un tribut annuel. L’aide des Ouadaïens fut souvent réclamée par des princes boulala aspirant au kademoul, et cette intervention étrangère fut un élément de trouble de plus dans le foyer de divisions et de discordes qu’était le Fitri.

La situation des sultans boulala s’était profondément modifiée vis-à-vis du Baguirmi. Ils pouvaient maintenant recourir aux Ouadaïens pour résister aux attaques de leur puissant voisin. Leurs doléances étaient d’ailleurs toujours bien accueillies à la cour d’Abéché, où l’on n’aimait guère les Baguirmiens. Aussi Boulala et Baguirmiens étaient-ils constamment en lutte. Les Baguirmiens faisaient des incursions au Fitri et obligeaient les sultans boulala à abandonner Yao pour un temps. D’autre part, les Boulala allaient piller les régions reconnaissant l’autorité du Baguirmi, Debaba, Tania, Moïto, Aouni, etc., et parfois même poussaient leurs razzias jusque dans le Baguirmi proprement dit.

La situation était à peu près la même avec les autres voisins du Fitri. Les Boulala vivaient en désaccord avec les Médogo et ils étaient dans un état permanent d’hostilité avec les Gourân (Kreda et Kecherda).

Le sultan boulala Abou Sekkin avait donné une de ses filles en mariage à son neveu Dogo, un fils de Moḥammed Morcho. L’aguid el baḥr Atoga, étant de passage au Fitri, manifesta à Abou Sekkin le désir d’épouser une princesse boulala. Il voulait, par cette alliance, rehausser sa situation et se ménager un appui chez les Boulala. Abou Sekkin ayant proposé la fille de Moḥammed Morcho, Dogo refusa de laisser sa sœur se marier avec Atoga. Le sultan, très froissé, prit alors sa fille, qui était la femme de Dogo, et la donna à l’aguid el baḥr. Il est vrai qu’il proposa à Dogo de lui donner en mariage sa seconde fille, qui était alors très jeune : mais Dogo refusa et les rapports furent dès lors très tendus entre le sultan et son neveu. Lors de la mort d’un fils d’Abou Sekkin, Dogo vint avec ses gens organiser un grand tam-tam de réjouissance sur le rocher de Yao. Le sultan, furieux, fit tuer le musicien.

Dogo quitta alors le Fitri avec ses gens et se réfugia au Médogo. Il alla ensuite au Ouadaï proposer à l’aguid el Djaadné Masoud de venir au Fitri attaquer Abou Sekkin. L’aguid refusa et Dogo, retournant au Fitri, se fit battre par Abou Sekkin près de Kabara et mourut à Kéfri. Ses gens s’enfuirent au Ouadaï, où le frère de Dogo, Mousa, décida enfin l’aguid el Djaadné à intervenir en sa faveur. Abou Sekkin fut alors battu à Déléb et se réfugia au Kanem, où il resta sept ans. Au bout de ce temps- là, il revint au Fitri et battit Mousa à Toumsa. Ce dernier s’enfuit au Ouadaï et alla demander aide et secours à Saboun, qui ne voulut pas intervenir au Fitri et laissa Abou Sekkin régner sur ce pays. Ce dernier vécut donc paisiblement à Yao, où il mourut vers 1821.