La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2)

Part 24

Chapter 243,713 wordsPublic domain

Nous allons terminer par quelques exemples, pris dans le vocabulaire de Barth, afin de montrer qu’il ne faut pas se tenir d’une façon trop rigoureuse aux interprétations de l’explorateur. Celui-ci en convient lui-même, d’ailleurs, car les mots « auffallend, unsicher » et les points d’interrogation reviennent fréquemment sous sa plume.

Que devons-nous faire ? _inaï indi kissetri_.

Barth n’a pas su reconnaître dans _kessedrégé_ le verbe _kesser_, faire — il attribuait à ce mot une origine arabe — et il croit que _kissetri_ est la 3e personne du singulier.

Au secours ! _kôrroro denneri_.

Barth croit que _kôrroro_ vient de _kourtergé_, j’apporte. En dazagada, _kôrroro donergé_ : je pousse (je chante) des cris.

Le fruit mûrit, _ounnou bahaougé_.

Barth croit que _ounnou_ est un nom de fruit.

En dazagada, _onno bâfogé_ : maintenant il devient mûr.

Le fruit est encore vert, _tinni bafeni_.

Barth croit que _baf-e-n-i_ n’est pas une vraie forme teda.

En dazagada, _bafenné_ : il n’est pas mûr[392].

Nous aurions bien voulu parcourir les collections de vocabulaires recueillis par Nachtigal, car la lecture d’un pareil travail éclaire toujours certains points restés obscurs et provoque des remarques intéressantes : nous n’avons malheureusement pas pu nous le procurer et nous le regrettons fort.

* * * * *

[Note 384 : M. René Basset nous a également signalé le livre de M. Gaudefroy-Demombynes : _Documents sur les langues de l’Oubangui-Chari_. Ce travail, que l’auteur a bien voulu nous envoyer, contient les vocabulaires recueillis par le Dr Decorse dans la région du Tchad. En ce qui concerne la langue des Toubou, il donne les indications fournies sur le Teda par Reinisch, les renseignements particuliers du Dr Decorse, et un vocabulaire gourân recueilli par un interprète militaire et communiqué par M. René Basset.]

[Note 385 : Nous allons simplement exposer les quelques remarques que nous avons pu faire à ce sujet. Nous renvoyons d’ailleurs bien volontiers au chapitre de Nachtigal intitulé _Zusammengehörigkeit der beiden Tubu-Dialecte_ (tome II de sa relation, page 196).]

[Note 386 : Barth était à ce moment-là très affaibli par la fièvre.]

[Note 387 : Tome I, Einleitung, X. Nous avons déjà vu que le kanembou- kanouri et le toubou sont deux langues de la même famille. Il y a également d’étonnantes analogies de vocabulaire entre le toubou et le tar lis, ou langue des Lisi (Boulala, Babalia, Kouka, Médogo). Nous en parlons par expérience, et la chose nous a d’ailleurs d’autant plus frappé que nous ne connaissions que quelques mots tar lis.

toubou tar lis --- --- bon, _gâlé, ngâlé_, _ngela_ ;

grand, _bô_, _bô_ ;

petit, _addi, addé_, _ouâdé_ ;

viens, _ir, iourrou, ourrou_, _our_ ;

pirogue, _ndalé, ntalé_, _tâlé_, etc. ]

[Note 388 : La forme correcte est : _sena el tedji_.]

[Note 389 : Nous avons d’ailleurs déjà vu que, en dazagada, le _k_ et le _g_ sont souvent employés l’un pour l’autre.]

[Note 390 : Nous avons déjà vu que les exemples de cette nature sont assez fréquents dans le dialecte dazagada lui-même.]

[Note 391 : Suppression du _b_, transformation du _k_ en _dj_ et du _t_ en _d_.]

[Note 392 : Nous avons déjà vu, par les exemples, qu’on peut très facilement former un verbe d’un adjectif. _dôna_, chant, _donergué_, je chante ; _loulou_, cris, _loulougé_, il crie.]

TROISIÈME PARTIE

* * * * *

LES LISI

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I

LES BOULALA

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_LE ROYAUME DE GAOGA_

Léon l’Africain avait signalé le pays de Gaoga, situé entre le royaume du Bornou et celui de Nubie. Par suite de l’analogie qui existait entre ce nom et celui de la capitale du Songhaï (Gao, Gaouo, Gogo), on avait cru pendant longtemps qu’il s’agissait de ce dernier royaume. Barth réfuta cette opinion : « Après un examen sérieux des assertions de Léon, dit-il, il est hors de doute pour moi que son Gaoga était le nom de la dynastie fondée chez les Kouka par les Boulala — maîtres du littoral du Fitri — en même temps que leur capitale, Yaouo (Djaouo) ; car, ainsi que nous l’avons vu, cette dynastie avait fondé, au XVIe siècle, un puissant royaume au nord-est du Tchad ».

Cette hypothèse de Barth n’est pas acceptable. Nous verrons en effet plus loin que les Boulala étaient tout d’abord installés au Kanem, et qu’ils furent refoulés dans le Baḥr el Ghazal par les Toundjour. Ceux-ci venaient du Ouadaï, d’où ils avaient été chassés par ʿAbd el Kerim ben Djamé, qui venait d’y établir sa domination. Plus tard, les Boulala quittèrent le Baḥr el Ghazal pour aller faire la conquête du Fitri, où régnaient alors les Kouka. Il est donc bien évident que l’établissement des Boulala à Yao, la capitale du Fitri, est postérieur à l’établissement au Ouadaï de la dynastie de ʿAbd el Kerim ben Djamé.

Or, Barth dit que, d’après la tradition indigène, le royaume des Toundjour fut conquis par ʿAbd el Kerim en l’an 1020 de l’hégire (année 1611 de notre ère). Nachtigal, de son côté, croit que ʿAbd el Kerim a régné au Ouadaï de 1635 à 1655. Par conséquent, l’établissement des Boulala au Fitri est du XVIIe siècle.

D’autre part, Léon l’Africain fut pris par des corsaires chrétiens et amené à Rome en 1517, une centaine d’années environ avant l’invasion du Fitri par les Boulala.

Donc en admettant avec Barth que Gaoga est le nom d’une dynastie, il n’est pas possible que ce soit celui d’une dynastie boulala installée à Yao. Selon nous, le royaume de Gaoga n’est autre que celui du Kânem[393], où les Boulala régnaient depuis un siècle environ, au moment du voyage de Léon en Afrique. Il importe cependant de discuter les deux hypothèses, et c’est pourquoi nous allons essayer de justifier, successivement, l’opinion de Barth (royaume de Gaoga ayant son centre à Yao) et la nôtre (royaume de Gaoga s’identifiant avec celui du Kanem).

Barth croit que le mot de Gaoga vient du nom de la capitale du Fitri, Yao. Voyons comment le fait pourrait s’expliquer.

En _tar lis_ (langue des Kouka, Médogo, Boulala), la terminaison du pluriel, _gé_[394], ajoutée à un nom de pays ou de tribu, sert à désigner les gens de ce pays ou de cette tribu.

Kanembou, _Kanembegé_.

Haddad, _Noégé_.

Bornouans, _Bornougé_.

Boulala, _Mâga, Mâgga, Mâggé_.

Par analogie, les habitants de Yao auraient été désignés sous le nom de _Yaogé, Yaoga_ — ou _Gaoga_ — et ce nom aurait même été étendu aux habitants du Fitri.

Léon l’Africain dit que ce royaume de Gaoga avait environ 500 milles de l’Ouest à l’Est, et à peu près autant du Sud au Nord. Les renseignements qu’il donne sur le pays sont du reste assez vagues. Il dit que les habitants « sont plutôt sans esprit qu’autrement » et que ceux qui habitent dans les montagnes « couvrent leurs parties honteuses avec quelques peaux ». Ces gens-là étaient pasteurs. La dynastie royale descendait d’un ancien esclave, originaire du pays de Gaoga. Celui-ci avait assassiné son maître, un riche marchand étranger, et, grâce aux ressources qu’il s’était ainsi procurées, avait réussi à établir sa domination dans le pays. Le roi qui régnait, à l’époque de Léon, était un nommé Homara, bon musulman et en relations avec le Caire.

Il est très difficile, comme on le voit, de préciser la position exacte de ce royaume de Gaoga. Mais, si l’on veut admettre, avec Barth, que le centre en était la région de Yao, on peut alors donner les explications suivantes.

Les premiers habitants connus du Fitri, du Médogo et des régions comprises entre Boullong et l’Abou Telfan, appartenaient à la même famille. Le pays occupé par eux avait à peu près 150 kilomètres de l’Est à l’Ouest, et un peu moins du Nord au Sud. Ces indigènes ont actuellement pour descendants : les Abou Semen, au Fitri ; les Médogo ; les Kouka un peu partout et plus particulièrement dans la Batah ; les Kenga dans la région Boullong-Mattaïa-Aboutiour ; enfin d’autres indigènes, très mélangés, qui habitent le pays s’étendant jusqu’à l’Abou Telfan. Ils parlent tous deux langues, très proches, tar lis et kenga, ou des dialectes intermédiaires qui varient parfois de village en village.

Les indigènes de la région comprise entre Boullong et l’Abou Telfan habitent au pied des montagnes et sont restés fétichistes. Les Abou Semen ont également conservé quelques pratiques païennes. Ils sont tous peu intelligents et abusent de la merissé (bière de mil).

La population qui semble avoir été la plus puissante autrefois est celle des Kouka, qui régna au Fitri sur les Abou Semen, jusqu’à l’arrivée des Boulala. Le sultan des Kouka était en dernier lieu ʿAli Dinâr Gargâ, qui devait vraisemblablement régner à Yao, le centre naturel du Fitri.

On pourrait donc supposer que, au temps de Léon, ces Kouka ont été en bonnes relations avec leurs frères de l’Est et du Sud et qu’ils ont même exercé une espèce de suprématie dans toute cette région. On peut d’ailleurs arguer, à l’appui de cette thèse, que la tradition baguirmienne signale les Boulala, maîtres du Fitri, comme suzerains des Pouls et autres populations habitant la région au nord du Ba Batchikam. Car il nous faut dire que le royaume du Baguirmi n’existait pas encore : les Kenga qui devaient le fonder habitaient alors la région de Mataïa, et Nachtigal croit que le premier chef kenga venu au Baguirmi, Birni Bessé, régna de 1522 à 1526. Nous avons déjà montré que les maîtres du Fitri ne pouvaient pas alors être des Boulala. Ces indigènes étaient des Kouka, qui avaient étendu leur suprématie jusque dans les pays habités par des populations d’une autre race que la leur.

L’étendue du pays, qui aurait reconnu l’influence des Kouka, se trouve ainsi singulièrement élargie et on pourrait s’expliquer davantage le chiffre de 500 milles donné par Léon.

Il nous faut noter également que, d’après la tradition, les Kouka étaient déjà musulmans depuis longtemps. Notons encore qu’il y avait au Fitri, en même temps que les Kouka et les Abou Semen, les Am Melki (ou Ab Melki), dont les descendants habitent encore Kessi et Yao. Ces indigènes se prétendent d’origine arabe (tribu Hémat). Ils avaient donné leur nom à la lagune, qui s’appelait alors Baḥr Am Melki, ou Baḥr el Melik. Or, comme le sultan des Kouka portait le titre de _melik_, ce nom de _Am Melki_ (gens du roi) est très curieux. Cela laisserait-il supposer que les Kouka et les Am Melki étaient étroitement unis et que les sultans kouka étaient d’origine arabe ?... Le cas ne serait pas isolé dans l’histoire de toute cette partie de l’Afrique, les rois du Bornou et du Ouadaï étant d’origine arabe. Un fakih, très au courant de l’histoire du pays, nous affirmait même que les descendants de Ḥassen el Kouk, les Kouka, étaient d’origine arabe. Il se trompait, mais il se pourrait fort bien qu’il ait existé autrefois des relations très étroites entre Kouka et Arabes.

Nous avons indiqué les raisons qui militent en faveur de la thèse de Barth. Reste à montrer maintenant celles qui feraient croire que le royaume de Gaoga était celui du Kanem.

Notons tout d’abord que ce dernier royaume n’est pas mentionné par Léon l’Africain. Il existait pourtant, au moment où ce voyageur visitait l’Afrique, c’est-à-dire au début du XVIe siècle. Nous avons vu que les Boulala y régnaient depuis une centaine d’années environ : ils avaient chassé de ce pays les princes de la branche aînée, qui avaient alors fondé le royaume voisin du Bornou. On a donc le droit de s’étonner que le Kanem ne soit pas mentionné.

Voyons maintenant quelle est la situation géographique du royaume de Gaoga. « L’Afrique, dit Léon, prend son commencement aux branches qui proviennent du lac du désert de Gaoga, c’est à savoir devers le midi. » Ce lac est apparemment le lac Tchad. « Gaoga, continue Léon, est un royaume qui confine avec celui du Borno du côté du Ponant, s’étendant devers Levant jusque sur les frontières du royaume de Nubie, qui est sur le fleuve du Nil ; de la partie du Midi se termine avec un désert qui se joint à un détour que fait le Nil, et devers Tramontane finit aux déserts de Serta et bornes d’Égypte. » Ce détour que fait le Nil semble être tout simplement le Chari. Il suffit d’ailleurs, pour être fixé à ce sujet, de rappeler ce que dit Léon sur l’origine du Niger : « Le fleuve Niger dresse son cours par le milieu de la terre des Noirs, lequel sort en un désert appelé Seu ; c’est à savoir, du côté du levant, prenant son commencement dans un grand lac, puis vient à se détourner devers ponant, jusqu’à ce qu’il se joint avec l’Océan ; et, selon qu’affirment et nous donnent à entendre nos cosmographes, le Niger est un bras provenant du Nil, lequel, se perdant sous terre, vient surgir en ce lieu-là, formant ce lac. Combien que plusieurs soient d’opinion que ce fleuve sort de quelques montagnes, et courant vers l’occident, se convertit en un lac ».

Il paraît donc possible, au point de vue géographique, d’identifier le royaume de Gaoga avec celui du Kanem. Voici maintenant quelques autres coïncidences.

Homar, seigneur de Gaoga, était l’ennemi du sultan Abran, qui régnait au Bornou. Or, nous savons que les Boulala du Kanem et les Kanouri du Bornou furent toujours en lutte.

Après avoir parlé de diverses langues indigènes, Léon remarque que « une autre est observée au royaume de Borno, qui suit de bien près celle dont on se sert en Gaoga. » Ce fait semble démolir l’hypothèse de Barth relative au royaume du Fitri. Nous avons vu, en effet, que les sultans de Yao ne pouvaient pas être des Boulala et que, selon toute apparence, ils étaient Kouka. Or, la langue de cette dernière tribu, le tar lis, est bien différente de la langue du Bornou, alors que la langue du Kanem — ou kanembou — et celle du Bornou — ou kanouri — sont presque identiques.

Signalons également que l’histoire de ce captif, originaire de Gaoga, qui avait volé la liberté des habitants de ce pays, une centaine d’années avant le voyage de Léon, rappelle un peu la conquête du Kanem, à peu près vers la même époque, par la tribu des Boulala, originaire du Kanem.

Les habitants de Gaoga nous sont représentés comme ayant l’habitude « de mener paître les bœufs et brebis ». Cela paraît naturel au Kanem ; cela le semble beaucoup moins dans la région de la lagune Fitri.

Les montagnes du pays de Gaoga, dont parle Léon, seraient celles qui se trouvent dans la région d’Aouni et de Moïto[395].

Ajoutons encore qu’il n’est point étonnant que la puissance des Boulala, maîtres du Kanem, ait pu prendre l’extension indiquée par le voyageur : Léon dit que la terre Noire est divisée en quinze royaumes et qu’ils « se sont tous quinze soumis à la puissance de trois rois ; c’est à savoir de Tombut, lequel en tient et possède la plus grande partie ; du roi de Borno, qui en tient le moindre, et l’autre partie est entre les mains du royaume de Gaoga. »

Il n’est pas possible que ce qui vient d’être rapporté au sujet de Gaoga puisse s’appliquer au pays commandé par le sultan de Yao : il semble, en effet, bien difficile que les régions montagneuses, situées à l’est et au sud du Fitri, aient pu être soumises par les Kouka.

Notons aussi, en dernier lieu, que les Toubou désignent les Bornouans sous le nom de Agâ et les Bornouans du Kanem (ou Dalatoua) sous le nom de Kagâ. Ce dernier nom, qui peut parfois être prononcé Gagâ, ressemble beaucoup à Gaoga.

C’est pourquoi, en définitive, nous croyons devoir identifier le royaume de Gaoga avec celui du Kanem[396].

Barth était persuadé, comme Nachtigal, du reste, que la tribu des Boulala était partie du Fitri pour aller faire la conquête du Kanem. Selon lui, la puissance des Boulala se serait dès lors étendue sur le Kanem et sur les pays à l’est du Tchad : le centre de leur royaume aurait été Yao.

Or, nous montrerons que les Boulala ne sont venus au Fitri qu’après avoir été chassés du Kanem par les Toundjour. De plus, l’hypothèse d’un royaume de Gaoga, fondé par les Kouka, est à rejeter. Il ne reste donc plus que la solution indiquée, qui semble être la seule plausible.

Ceci dit, voyons quel fut le rôle joué par les Kouka, au temps où cette tribu commandait au Fitri.

Au XVe siècle, les Kouka du Fitri prélevaient un impôt régulier sur les Pouls qui habitaient la région nord du Baguirmi actuel. Les diverses tribus arabes qui vivaient dans le pays (Assâlé, Khouzam, Êsselâ, Oulâd Mousa, Daggageré) étaient parfois aussi obligées de payer un tribut.

Vers la fin du XVe ou le commencement du XVIe siècle, les Kenga, venus de l’Est, apparurent dans le pays. Ils nouèrent des relations amicales avec les Pouls et les protégèrent contre les Kouka. Il est vrai qu’ils exigèrent pour eux le tribut payé autrefois par les Pouls aux sultans du Fitri.

La lutte entre Baguirmiens et Kouka fut loin d’être favorable à ces derniers. Les chefs Birni Bessé (1522-1536), Loubatko (1536-1548), repoussèrent les attaques des Kouka. Mâlo (1548-1568) qui prit le titre de _mbang_ et créa les grands dignitaires du Baguirmi, agrandit les conquêtes de ses prédécesseurs. Il réussit également à faire payer un tribut aux Kouka et aux gens du Médogo. C’est vers cette époque-là, d’ailleurs, que le roi du Bornou Idris Amsamé (1571-1603), réunit pour un temps le Fitri à son royaume. Ainsi pris entre les Bornouans et les Baguirmiens, les Kouka ne pouvaient plus songer, comme par le passé, à faire des incursions dans les pays voisins. C’est pourquoi ils se montrèrent si durs envers les malheureux Abou Semen.

Le mbang Bourgoumanda (1635-1665) dirigea une expédition vers le Borkou et Kawar, en passant par le Médogo, le Fitri et le Baḥr el Ghazal.

C’est probablement vers cette époque-là que les Boulala vinrent conquérir le Fitri.

_HISTORIQUE DE LA POPULATION BOULALA_

Barth écrivait, dans sa relation, que les Boulala étaient une fraction des Kanouri. D’après lui, cette tribu fonda son empire sur le territoire des Kouka, une race qui avait eu autrefois une grande puissance, lorsqu’elle possédait tout le pays à l’est du Baguirmi jusque loin dans l’intérieur du Darfour ; sa principale résidence était dans l’endroit appelé Chebina, sur le Chebina ; actuellement, elle est sur le territoire de Fitri[397]. Il ajoute plus haut que les Boulala étaient conduits par Djêl, surnommé Chékomêmi (d’après sa mère Chékoma)[398].

Natchtigal contesta en partie les allégations de Barth. Il était pourtant certain que la tribu des Boulala avait séjourné autrefois au Kanem : le fait était rapporté par la tradition et par les chroniques, et Nachtigal avait d’ailleurs trouvé trop de traces du passage des Boulala dans cette région pour ne pas l’admettre. Mais il ne croyait pas que ces indigènes fussent des Kanori. D’après lui, le point de départ des Boulala avait été la région de la Batah et du Fitri : ils étaient partis de là pour envahir le Kanem et ils avaient forcé les rois de ce pays à transporter le siège de leur gouvernement au Bornou ; plus tard, ils avaient émigré vers le lac Fitri, en laissant au Kanem quelques-uns des leurs (Nguedjim) et quelques Kouka, originaires du Ouadaï et venus autrefois avec eux.

Voici, d’ailleurs, ce que pensait Nachtigal de l’origine kanouri assignée par Barth aux Boulala : « Cela m’avait toujours paru invraisemblable, dit-il, car il n’était pas admissible, si ces gens-là avaient si longtemps habité le Kanem et étaient encore si proches du Bornou, qu’ils eussent oublié complètement leur langue maternelle, le kanouri »[399]. Natchtigal ajoutait, au surplus, que l’opinion de Barth avait été « énergiquement combattue » par le sultan boulala Djourab : ce dernier disait que les Boulala étaient le produit d’un mélange de Kouka et d’Arabes Oulâd Hemed, et ce fait expliquait, d’après lui, pourquoi les Boulala connaissaient à la fois la langue kouka et la langue arabe. Nachtigal terminait enfin en disant qu’un grand État boulala avait réuni à un moment donné « les territoires des Kouka, du Fitri et du Kanem ».

On peut s’étonner qu’un prince instruit comme l’était Djourab, ait pu donner de pareils renseignements à Nachtigal. Il n’était cependant pas rare de trouver, de son temps, des Boulala qui savaient encore quelques mots de kanouri, et la tradition, alors comme maintenant, confirmait ce qu’avait déjà dit Barth au sujet de l’origine des Boulala. Il est vrai que la population boulala avait été fortement modifiée par des mélanges avec les Oulâd Hemed, les Toubou, les Kouka et les Abou Semen. L’influence de ces deux dernières populations avait même été prépondérante et avait contribué à donner aux Boulala la plupart des caractères qu’ils présentent encore actuellement.

L’opinion de Djourab peut donc s’expliquer. Elle a profondément étonné cependant le sultan des Boulala et ses fagara lorsqu’ils l’ont connue, car, d’après eux, c’est Barth qui a raison : les Boulala sont bien d’origine kanouri, ou plutôt, pour être plus précis, d’origine kanembou.

Ce sont des Kanembou qui, après avoir quitté le Kanem, ont vite formé, par suite de leur mélange avec des Arabes Hémat, une tribu particulière, celle des Boulala. Ils ont ensuite envahi le Kanem et forcé les rois de ce pays à fuir au Bornou. Plus tard, après avoir été vaincus et soumis par les Bornouans, ceux-là mêmes qu’ils avaient chassé du Kanem, ils furent expulsés de ce pays par les Toundjour, venus du Ouadaï. Réfugiés au Baḥr el Ghazal, ils le quittèrent pour envahir le Fitri, vainquirent les Kouka, se mélangèrent à eux et aux Abou Semen, et perdirent peu à peu l’usage du kanembou[400]. Aujourd’hui ils parlent tous le tar lis et généralement aussi l’arabe.

Telle est la version conforme non seulement à la tradition boulala, mais encore aux traditions kanembou, toundjour et kouka. Elle nous a été certifiée par le sultan du Fitri et ses fagara, et elle est confirmée d’ailleurs par la généalogie des sultans boulala.

Pour les 18 ou 19 premiers sultans, la généalogie boulala coïncide presque entièrement avec la généalogie bornouane de Barth[401]. Nous les donnons toutes deux ci-dessous.

GÉNÉALOGIE BORNOUANE GÉNÉALOGIE BOULALA --- --- 1. Saef fils (supposé) de 20 années de règne 1. Moḥammed Sêf Dhou-Yazan. Allah, appelé aussi Moḥammed el Kebir el Birnaoui.

2. Ibrahim (Biram) ben Saef. 16 — 2. Ibrahima.

3. Doukou (Dougou) ben 3. Daqoui. Ibrahim.

4. Founê ben Dougou. 60 — 4. Fena.

5. Aritsô ben Founê. 50 — 5. Araso.

6. Katôri ben Aritso. 6. Kader.

7. Adyôma (Ayôma) ben 20 — 7. Ouaïma. Katôri.

8. Bouloû ben Ayôma. 16 — 8. Bouloua.

9. Arki ben Bouloû. 44 — 9. Araki.

10. Choû (Hoûa) ben Arki. 4 — 10. Baïsso.

11. Selma’a (Selma), ou ʿAbd 4 — 11. ʿAbdoullahi el el Djelil ben Choû. Djelil.

12. Houmê (Oumê) ben ʿAbd el 1086-1097 12. Amena. Djelil.

13. Doûnama ben Houmê. 1098-1150 13. Ed Denama.

14. Bîri ben Doûnama. 1151-1176 14. Bir.

15. ʿAbd Allah (Dâla) ben 1177-1193 15. ʿAbdoullahi. Bikorou fils de Diri.

16. Selma’a ou ʿAbd el 1194-1220 16. Amena. Djelil ben Bikorou.

17. Dounama ou Aḥmed ben 1221-1259 17. Ed Denama. Selma’a, appelé (du nom de sa mère) Dibbalâmi.

18. Kadê ou ʿAbd el Kadim 1259-1288 ben Dounama (?)

19. Bîri (Ibrahim) ben 1288-1306 18. Ibrahim. Dounama.

20. Nikâlé (Ibrahim) ben 1307-1326 19. Ali. Biri.