La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2)

Part 23

Chapter 233,319 wordsPublic domain

_Aouché_ {Kanembou} _Maïdenâ_ {Maïdena} _dalé_ {ancêtre} _dogo_ {loin}

Les gens disent que je suis Kanembou,

Mon ancêtre est Maïdena.

Les Kanembou qui partirent avec lui faisaient beaucoup de bruit (le bruit du vent).

Ils campaient très nombreux.

Les vallées sont pleines de vaches rouges.

L’entrée de la vallée est pleine de veaux rouges.

Le milieu de la vallée, où se trouve l’herbe verte, est pleine de chevaux rouges.

Ils repartaient nombreux comme les sauterelles.

Ils laissaient l’herbe des campements mangée, rasée comme par des termites.

Les bagages des femmes sont aussi grands qu’un chameau.

Les chevaux sont grands comme des cases.

Mon père est noir (_azreq_ : noir-gris).

Les vautours se repaissent des cadavres de ses ennemis.

Il donne à ses enfants la viande de chasse.

Je ne mesure pas le mil comme le Kanembou.

On ne m’attache pas, on ne me dépouille pas et on ne me maltraite pas, comme le Kanembou.

Je ne vais pas porter du beurre dans les bourmas, comme le Kanembou.

Je ne porte pas du mil rouge sur ma tête, comme le Kanembou.

Je ne creuse pas de trou pour aller voler dans les cases, comme le Kanembou.

Je ne vais pas voler des moutons dans la brousse comme le Kanembou.

Je ne porte pas des paquets de mil mûr sur ma tête comme le Kanembou.

Je suis un Kanembou semblable à un panier d’argent,

A une corde de puits en corail.

Je suis un Kanembou, fils du fils de Maïdena.

NOTE. — Les Dazagada donnent aux Kanembou le nom de _Aoussâ_ (sing : _Aouché_).

Cette particularité avait fait dire à Nachtigal que les Haoussa, voisins des premiers habitants du Bornou, s’étendaient peut être alors plus vers l’Est qu’aujourd’hui, puisque les Dâza désignaient encore un habitant du Bornou sous le nom de _Aousé_ (pl. _Aousa_)[381]. De plus, Nachtigal — contestant en cela l’opinion de Barth — ne croyait pas les Boulala apparentés aux Kanembou : il supposait que ces indigènes avaient habité la basse Baṭaḥ avant d’envahir le Kanem.

En se basant sur ces renseignements de Nachtigal, Élisée Reclus a pu établir les considérations suivantes, qui semblent bien hasardées : « Le mouvement de l’Est à l’Ouest qui s’est produit dans le Kanem s’est propagé aussi dans le Bornou. Les Haoussaoua, qui maintenant ont été repoussés dans le bassin du Bénué, paraissent avoir vécu sur les bords du lac Tzâdé, car les habitants de la contrée sont encore désignés par les Dâza sous le nom collectif d’Aoussa, qui n’est justifié que par la tradition[382] ».

Les Boulala ne venaient pas de l’Est quand ils ont entamé la lutte pour la conquête du Kanem. Ils venaient de la région avoisinant l’embouchure du Chari, le Ḥadjer Tious et les îles Karga. C’est là que, forcée de quitter le Kanem, s’était réfugiée avec ses gens une branche cadette de la famille royale. Ces Kanembou se mélangèrent à des Arabes Hémat et furent appelés Boulala ou Bilala, du nom d’un de leurs chefs (Boulal ou Bilal). Plus tard, ils s’emparèrent du Kanem. Comme on le voit, le mouvement d’émigration vers le Bornou n’a pas du tout été provoqué par l’arrivée d’une population venue de l’Est.

D’autre part, ce sont les Kanembou et non les habitants du Bornou qui sont désignés par les Dazagada sous le nom de Aoussâ, et il n’est pas du tout certain que ce nom donné aux Kanembou démontre que les Haoussa aient autrefois habité les bords du Tchad.

Le mot Aoussâ peut en effet s’expliquer. Son singulier est _aouché_ (et non _aousé_, comme dit Nachtigal). Or, _aouché_ peut avoir deux significations en toubou : _aouché_, peur ; _aou-ché_ (homme — ne pas) : qui n’est pas un homme[383].

Le pluriel devrait être régulièrement _aouchâ_. Mais les Toubou passent très facilement de la lettre _s_ aux lettres _z_ et _ch_, et réciproquement.

Nous allons citer comme exemple le présent du verbe « changer ».

_tani forozergé_

_entâ forozengé_

_segeni forochengé_ (_forochegé_)

_tantâ forossergé_ (_forostergé_) ;

_neuntaï forostengé_ ;

_seguentaï forochentegé_.

De même, de _aouché_, peur, on a fait _aouzergé_, j’ai peur. Enfin, les Oulâd Slimân, qui sont souvent appelés Ouassili et Ouassal par les autres indigènes, sont désignés sous le nom de Ouachila par les Dazagada.

L’accent tonique étant sur la lettre _â_ du pluriel, il n’est donc pas étonnant que _aouché_ ait fait au pluriel _aoussâ_.

* * * * *

[Note 279 : Les documents qui sont donnés ici devront être comparés avec ceux qu’a réunis Barth (_Sammlung und Bearbeitung Central-Afrikanischer Vokabularien_, LVI-CI) et dans le glossaire, col. 3, p. 2-294 ; Reinisch, _Die einheitliche Ursprung der Sprachen der alten Welt_ et Gaudefroy-Demombynes, _Documents sur les langues de l’Oubangui-Chari_, p. 50-94.]

[Note 280 : On prononce parfois _nd_ et _nt_.]

[Note 281 : Le _g_ est toujours dur.]

[Note 282 : Chanson kreda.]

[Note 283 : Ils commencent parfois leurs phrases par _akôonoo_ (k) et _élbéné_ (b), qui correspondent à l’arabe _goul ké_ (je dis comme cela). On emploie _akôonoo_, _élbéné_ et _goulké_ afin d’attirer l’attention — soit qu’il s’agisse d’une affaire un peu compliquée, soit que l’on parle à une personne ne comprenant pas très bien la langue.

Ex. : Je dis que la pluie va tomber — _goulké, el matar idor iga’_.]

[Note 284 : C’est ce qui explique l’emploi simultané des pronoms _entâ_ et _entaï_ (toi), _segentâ_ et _segentaï_ (ils, eux), etc.]

[Note 285 : Chanson kreda.]

[Note 286 : Correspond à l’arabe _chéïtan fi_.]

[Note 287 : Abréviation de _tédégé_.]

[Note 288 : Correspond au verbe arabe _dar_, _idour_ (دار, يدور).]

[Note 289 : Correspond au verbe arabe _ligi_, _ielga_ (يلقى, لقى).]

[Note 290 : Les verbes _darégé_, je veux, et _deregé_, je vais, sont souvent employés l’un pour l’autre.]

[Note 291 : Quand la racine est analogue à celle des deux derniers verbes (_bar, der_), on néglige souvent de lui adjoindre le suffixe de la première personne du passé.]

[Note 292 : Correspond au verbe arabe _qetel, ieqtel_ (يقتل, قتل).]

[Note 293 : La première personne du singulier et la première personne du pluriel sont alors identiques : Je prends, _gouônergé, gouondergé_ ; Nous prenons, _gouondergé_. On remédie à cet inconvénient en employant le pronom : _tani gouendergé, tantâ gouendergé_. On pourrait aussi employer la forme suivante : _tantâ gouendertégé_.]

[Note 294 : Ce mot semble avoir subi l’influence du verbe arabe _sar_, aller, marcher, partir.]

[Note 295 : Il est en effet facile de voir que le passé peut souvent s’obtenir du présent par la suppression de la terminaison _gé_.]

[Note 296 : _de addi_, « petit, jeune ».]

[Note 297 : Analogue à l’arabe _chèkh_.]

[Note 298 : Ce mot est arabe et est le plus souvent employé.]

[Note 299 : Le mot _digdembé_ est formé par la contraction de _digidom_ « vingt » et de _bô_ « grand ».]

[Note 300 : _némanga_ est peut-être composé des mots _né_ « campement » et _maï_ « chef ». Dans ces conditions, la lettre _n_ serait employée par euphonie, et le mot _némanga_ voudrait dire « campement du chef ».]

[Note 301 : _derridé_ est probablement formé par la contraction de _daou_ « tête » et de _erri_ « tout autour ».]

[Note 302 : Probablement du touareg. Cf. Ghat : _talak’aï_ [Tifinagh : ⵜⵍⵈⵉ] pauvre, sujet ; Ahaggar _talek’k’i_ [Tifinagh : ⵜⵍⵆ] (coll.) les pauvres ; _ellouk’_ [Tifinagh : ⵍⵈ] être pauvre.]

[Note 303 : Les mots marqués d’un astérisque sont empruntés à l’arabe.]

[Note 304 : Correspond à l’expression arabe : _bedouggou el kitab_.]

[Note 305 : Ce mot est employé en arabe : _bekorek_, je crie, _korrorat_, cris.]

[Note 306 : Le mot _zédé_ veut dire « vert ». Le mot _merré_ sert aussi à désigner l’anneau de pied, la chevillère. Beaucoup de femmes indigènes portent en effet des anneaux de pied en laiton.]

[Note 307 : _ambâ, ambaï_ est probablement une corruption de _ammâ_, les gens.]

[Note 308 : _ba_ pour _da_.]

[Note 309 : Il semble aussi que les premières lettres _t_ (_tané_), _n_ (_naré_), _s_ (_segeni_) des pronoms personnels, employés comme préfixes du verbe, peuvent servir à indiquer le complément : _tani nidrigé_, je te tuerai ; _médinom tofa_, dis-moi ce que tu as à dire ; _yégé sofô_, rentre dans la case.]

[Note 310 : Le mot _dé_ est d’origine arabe : _er radjel da_, cet homme.]

[Note 311 : Analogue à l’expression arabe : _ligitou el ’afia_.]

[Note 312 : _Tché_, dans le sens de : il y a, correspond à l’arabe _fi_.]

[Note 313 : A probablement comme origine le mot arabe _zid_.]

[Note 314 : Correspond à l’arabe _ma fi_.]

[Note 315 : De _ouni_, le feu.]

[Note 316 : Le mot _dintchêda_ peut se décomposer ainsi : _endi_ (quoi), _tché_ (il y a), _da_ (interrogatif).]

[Note 317 : De : _tougoudi_, midi.]

[Note 318 : _daré_ est une corruption de _danni_.]

[Note 319 : Nous avons déjà vu une modification analogue dans : _tozonné_ (_tozo denni_), ce n’est pas fini.]

[Note 320 : Correspond à l’arabe : _el fagih ieqta’ el kalam_.]

[Note 321 : _dakégé_, il aime, il veut.]

[Note 322 : Correspond à l’arabe _behimé_.]

[Note 323 : Les troupeaux ne contiennent généralement que le nombre de mâles strictement nécessaire pour la reproduction. Le lait étant la base de la nourriture des nomades, les bêtes à lait (chamelles, vaches, chèvres) sont de beaucoup les plus nombreuses. D’où l’emploi du pluriel féminin pour désigner les troupeaux.]

[Note 324 : Le masculin est indiqué au moyen du mot _anker_ (mâle), le féminin au moyen du mot _édî_ (femelle, de _adé_, femme).]

[Note 325 : Le mot _aou_ doit être une corruption de _am_. En kanembou, on dit _kam_, un homme (pl. _iam_).]

[Note 326 : On remplace parfois le _da_ interrogatif par _ba_.]

[Note 327 : Le verbe _djandergé, djantergé_, est très employé et a des sens assez divers : faire, payer, obtenir, attraper.]

[Note 328 : Ce mot a probablement comme origine le nom de _koursi_, sous lequel on désignait les envoyés du sultan du Ouadaï.]

[Note 329 : Analogue au verbe arabe _akel, iakoul_.]

[Note 330 : Le mot _idouro_ a peut-être subi l’influence du verbe arabe _dar, idour_, vouloir, chercher. Il est allé pêcher : _mecha idor el hout_.]

[Note 331 : _indi_ (quoi) et _na_ (interrogatif). Correspond à l’arabe : _chenho chenho ia’rfou_ (ils connaissent tout).]

[Note 332 : Du mot arabe _tadjer_, marchand, commerçant.]

[Note 333 : _bossotergé_, ils se battent, ils se font la guerre.]

[Note 334 : Le mot _droub_ est arabe (ضرب) et signifie : coup, tumeur. Le mot _tchorô_ veut dire : il est sorti.]

[Note 335 : De _aouor_, cœur.]

[Note 336 : Correspond à l’arabe _fi gelbi_.]

[Note 337 : Correspond à l’arabe _gelb gaoui_.]

[Note 338 : _derô_ (dedans), _déd_ (place, mets).]

[Note 339 : De _ifé_, dedans, intérieur.]

[Note 340 : Mot arabe : _el ardh_ (الارض), la terre, le pays.]

[Note 341 : Analogue à l’arabe _chahr_ : lune, mois.]

[Note 342 : _fidjeni_ et _loufoïer_ sont des corruptions de l’arabe _el fadjir_. Peut-être aussi y a-t-il une relation entre _belké_ et l’arabe _bekri_.]

[Note 343 : Arabe : _ed daha, ed douhr, el ’icha_.]

[Note 344 : Ar. الظهر.]

[Note 345 : Ar. العشاء.]

[Note 346 : Ar. المغرب.]

[Note 347 : Ar. عسكر.]

[Note 348 : Ar. جيل.]

[Note 349 : _Karré-dôou_, fille de Kreda.]

[Note 350 : Traduction de l’expression arabe _kelam ed dounia_, langage de l’univers, expérience.]

[Note 351 : _tédeni_ est formé de _tédégé_, il va, et de _ni_.]

[Note 352 : Je fais cuire _denergé, dentergé, soentergé_.]

[Note 353 : _édidi_, le bois de la lance, et _di_.]

[Note 354 : _kossonergé, koussounergé_, je lance. C’est pourquoi _kosso_ exprime l’idée de lancer, de jeter, de verser quelque chose : _kossozombregé_, j’urine. Comparer également _énédjengé_, il agite, avec _kossodjengé_, il lance.]

[Note 355 : Mot à mot : tous les jours de Dieu. Le mot _ganna_ seul est toubou.]

[Note 356 : Ar. ابدا.]

[Note 357 : Les noms des jours sont d’origine arabe.]

[Note 358 : _zokergé, zokkergé_, partir, changer d’emplacement, se déplacer.]

[Note 359 : Pour _tozo_, fini.]

[Note 360 : Mot arabe : el gamh القمح.]

[Note 361 : Ar. البصل.]

[Note 362 : Ar. رز.]

[Note 363 : Ce mot est peut-être une contraction de _kouar têdo_ : ici viennent.]

[Note 364 : L’expression correcte est : _bâla hana denni entaï intchi_. L’expression _hana denni_ signifie : inconnue, que les gens ne connaissent pas. Le mot _dendeï_ est la contraction de _denni entaï_.]

[Note 365 : Vient de l’arabe _meskin_, pauvre, malheureux. La traduction arabe de ce passage est : _baḥr abbahatna, baḥr djidoudna meskenna_.]

[Note 366 : Cette expression est kanembou. Exemple : _Moustafa Bélleï_, Moustafa fils de Béllé ; _Moussa Zaraï_, Moussa fils de Zara.]

[Note 367 : Arabe : _’arian_, nu.]

[Note 368 : Surnom arabe : qui tue les chevaux.]

[Note 369 : Gros fruit comestible donné par un arbre de la brousse.]

[Note 370 : Herbe à chameau contenant quelques graines comestibles.]

[Note 371 : _Maï denâ_ signifie : maître du monde.]

[Note 372 : _loulou_ : cris.]

[Note 373 : Le _midd_, (pl. _moudd_) est un petit panier qui sert de mesure. Il peut contenir quelques kilogrammes de mil ou de farine.]

[Note 374 : De _iob_, blesser.]

[Note 375 : _Koreï_, cuivre rouge.]

[Note 376 : Arabe : _tchoukouli_, trou de voleur.]

[Note 377 : _Korgé_ : je casse, je coupe.]

[Note 378 : En arabe, _’èmera_.]

[Note 379 : Arabe الفضة (?).]

[Note 380 : Arabe مرجان.]

[Note 381 : Tome II, page 417.]

[Note 382 : Tome XII.]

[Note 383 : Ces deux explications sont fort plausibles, étant donnée la faible estime en laquelle les Dazagada tiennent les Kanembou.]

LE DIALECTE DES TEDA ET LE DIALECTE DES DAZAGADA

* * * * *

Pour montrer ce que l’on sait, en Europe, de la langue toubou, nous ne saurions mieux faire que de reproduire le passage suivant de la brochure de M. René Basset sur la région du Tchad.

« Du côté du Nord, le Kanem et le Ouadaï sont en contact avec les Touaregs parlant un des dialectes du Sud, encore peu connu et par conséquent à étudier, et les Teda ou Tibbou. Nous possédons sur la langue de ceux-ci un nombre un peu plus considérable de documents qu’il faut néanmoins contrôler, mais pas de texte : le vocabulaire inachevé publié par Barth (_Centr. afrik. Vokab._) ; les matériaux utilisés par Reinisch dans son ouvrage paradoxal (_Der einheitliche Ursprung der Sprachen der alten Welt_) ; la notice grammaticale donnée par Fr. Müller (_Grundriss der Sprachwissenchaft_), et les collections recueillies par Nachtigal[384]. La connaissance complète de cette langue est d’autant plus importante qu’on la tient pour apparentée au Kanouri qui se parle dans le Kanem et le Bornou. »

Notre étude du dialecte des Dazagada, faite surtout dans un but pratique, ne peut-être qu’une petite contribution à la connaissance complète de la langue toubou. Elle a été rédigée sur place, grâce à des entretiens suivis avec des Kreda du Baḥr el Ghazal et du Mourtcha.

Nous avons pu consulter en rentrant en France le _Sammlung und Bearbeitung Central-Afrikanischer Vokabularien_ de Barth, ouvrage qui contient un vocabulaire teda. Nous avons été légèrement déçu en le parcourant et nous avouerons que la comparaison des vocabulaires teda et dazagada a paru confirmer ce que nous avait déjà dit M. René Basset : qu’il fallait quelque peu se méfier de l’oreille de Barth.

Nous avons montré, d’ailleurs, que l’intonation des Toubou induit facilement en erreur l’Européen qui n’a pas l’habitude de leur langue et qu’on ne perçoit, au début, qu’une partie de ce que disent ces indigènes. Il est donc naturel que l’explorateur allemand, qui a étudié trop de langues africaines pour pouvoir les approfondir toutes, ait parfois mal entendu certains mots toubou.

Ceci posé, nous allons comparer rapidement les dialectes teda et dazagada[385]. Voyons, tout d’abord, ce que rapporte Barth au sujet de ses sources de renseignements.

« Pendant notre séjour au Kanem, comme nous fûmes constamment en relations pendant cette partie du voyage avec quelques-unes des fractions méridionales de la tribu teda — tribu répandue sur des espaces immenses et depuis très longtemps établie au Kanem — je mis tout d’abord la main à un glossaire de la langue teda. Il est vraiment dommage que je n’aie pas eu la force[386] et le temps suffisants pour mieux profiter de cette occasion et, en particulier, pour recueillir, de la bouche de ces indigènes, plus de phrases et d’histoires, c’est-à-dire la quintessence de pareilles études linguistiques. C’est vraiment dommage, car je vis par la suite que ce dialecte du Sud présente, du moins dans le vocabulaire, des écarts extraordinaires avec le dialecte du Nord, celui de mon Gathronien, que je connus plus tard et qui est dans l’ensemble beaucoup plus pur que l’autre. Le résultat de cette première connaissance de la langue teda fut de voir en somme très clairement que cette langue était, quant aux racines, étroitement apparentée à la langue kanouri et c’est cette conviction que j’exprimai dans une lettre adressée à M. le professeur Richard Lepsius[387]. »

La langue est la même chez les Teda et les Dazagada, quoiqu’il y ait des différences très sensibles dans le vocabulaire. Nachtigal, dit d’ailleurs, que l’affinité des deux idiomes toubous saute immédiatement aux yeux et que, à tous les points de vue, ils se présentent au savant comme des dialectes d’une même langue. Il ajoute aussi que certaines divergences très nettes dans le vocabulaire font paraître le dazagada comme étant le plus jeune et le plus développé.

Le vocabulaire dazagada a subi quelque peu l’influence arabe, mais les mots empruntés à cette dernière langue sont surtout ceux que nous retrouvons chez toutes les populations musulmanes de cette partie de l’Afrique. Il est d’ailleurs fort probable que le dialecte teda parlé à Gathron a subi la même influence. Le vocabulaire de Barth contient, en effet, quelques mots arabes, que l’explorateur n’a pas pu éliminer parce que les termes correspondants n’existaient pas en teda. Barth n’a du reste pas signalé tous les mots qui ont cette origine. Citons, entre autres :

De l’arabe --- _djaour-énerik_, je demande conseil, _chaour_, consulter. je conseille,

_debanerik_, j’abats, je tue, _debaḥ_, égorger.

_sâga elikidé_, l’année prochaine, _sena el idji_[388], l’année prochaine.

_kobou lanergé_, je teins la chemise, _loun_, couleur.

Par contre, c’est à tort que Barth assigne une origine arabe à certains mots teda. Si le mot _ntom_ (de : vous, votre) ressemble au mot arabe _entoum_ (vous), c’est pure coïncidence. Le mot _ntom_ — nous le verrons plus loin — s’explique très bien par le mécanisme de la langue toubou, et d’ailleurs les Arabes du Tchad ne disent pas _entoum_, mais _entou_.

De même, si le mot _kaserik_ ressemble au mot arabe _kesser_, c’est que Barth a mal interprété une phrase teda :

_Tané denna kasserik_, veut dire : je suis désobéissant.

Barth croyant que _kasserik_ est le verbe arabe _kesser_, briser, casser, l’analyse ainsi : je brise l’ordre. Or la traduction exacte de _Tané denna kassergé_, est : je ne fais rien.

Il peut paraître étonnant que Barth se soit ainsi mépris sur un mot d’un usage aussi constant que _denna_ (_denni, denna_ : ne pas). Il donne en effet le mot _tanen_ pour rendre la négation. L’explorateur ne semble pas s’être rendu compte que le _t_ et le _d_ sont souvent employés l’un pour l’autre. D’ailleurs, comme il a parfois mal entendu, il est tout naturel qu’il ait aussi mal interprété. Nous relèverons plus loin quelques petites erreurs de son vocabulaire.

Certains mots teda et dazagada ne diffèrent que très peu. Ainsi la lettre initiale _h_ du teda est souvent remplacée par la lettre _f_ en dazagada.

Teda Dazagada

--- ---

_hékké_, demain, _fekké_.

_lehilla_, argent, _lefêlla_.

_déhi_, sueur, _défi_.

_nohaderik_, je dis, _fadrégé_.

La même lettre _h_ du teda peut aussi être remplacée par la lettre _s_ en dazagada.

Teda Dazagada

--- ---

_hôgodé_, après-demain, _sâgadé_.

_henoua, hentoua_, son, ses, _seun, sontô_.

La même lettre _k_ du teda est parfois remplacée par la lettre _g_ en dazagada[389].

Teda Dazagada

--- ---

_kasoukou_, marché, _kâssogo_.

_kazergé_, je ris, _gâzergé_.

La même lettre _k_ du teda est parfois aussi remplacée, en dazagada, par la lettre _tch_ ou un son analogue.

Teda Dazagada

--- ---

_késou_, bon, _tchésô_.

_toulkeni_, il lave, il se lave, _toultchingé_.

Enfin, le mot dazagada peut s’obtenir du mot teda par la suppression de certaines lettres, le _b_ par exemple[390].

Teda Dazagada

--- ---

_debona_, chant, _dona_.

_nebraï_, vous, _narâï_.

_sôbou_, palmier-doum, _sôou_.

_kobergé_, je coupe, _korgé_.

_tobergé_, je bats, je casse, _torgé_.

Passons maintenant aux différences qui peuvent exister entre les pronoms et les verbes.

Le tableau suivant montre, d’une façon très claire, les relations qui existent, en dazagada, entre les pronoms personnels, les pronoms possessifs et les suffixes usités pour la conjugaison des verbes.

Pron. Pron. possessifs Suff. du Suff. du personnels présent passé

--- --- --- ---

_tani_ _nder_ _ergé_ _er_

_entâ, nâré_ _nom_ _engé_ _om_

_segeni_ _seun_ _gé_ _ô_

_tantâ_ _tantâou, _tergé_ _ter_ ntrâou_

_nentâ, narâï_ _ntom_ _tengé_ _tom_

_segentâ_ _sontô_ _tegé_ _tô_

Les suffixes _engé, tengé_ sont des modifications des suffixes _omgé_, et _tomgé_, lesquels devraient régulièrement être employés. Cela ressort nettement des exemples des verbes négatifs donnés par Barth.

_nebré boumo-ni_, tu ne manges pas

_nebraï boutoumou-ni_, vous ne mangez pas

Il suffit, en effet, de supprimer la terminaison négative _ni_ (correspondant à notre _enné_) pour obtenir la forme régulière, qui est :

_boumgé_, au lieu de _boungé_

_boutoumgé_, — _boutoungé_

De plus, nous avons vu que, dans la conversation, on supprimait parfois la terminaison _gé_ des verbes au présent. Or, dans ces conditions-là, on n’a jamais la terminaison _oun_ ou _toun_, mais _oum_ et _toum_.

Sais-tu monter a cheval ? _entâ hananem migi da_

Cela encore semble donc confirmer ce qui a été dit plus haut.

Il suffit de jeter un coup d’œil sur le tableau des pronoms et des suffixes des verbes pour voir que le pluriel s’obtient du singulier par l’adjonction de _t_.

Le mot _ntom_ s’explique donc fort bien.

Les pronoms sont à peu près les mêmes en teda et en dazagada.

Pour les verbes, Barth a parfois mal entendu et mal interprété.

Les exemples de verbes négatifs cités par Barth confirment la règle que nous avons donnée pour la conjugaison des verbes.

En effet, en supprimant la terminaison négative _n, ni, in_, et en ajoutant le _gé_, nous obtenons notre conjugaison.

Ainsi, pour le verbe, _boregé_ (je mange), nous allons mettre en regard le présent négatif de Barth et le présent du verbe dazagada.

Teda Dazagada

--- ---

_bouri-n_ _boregé_, je mange

_boumo-ni_ _boungé_, tu manges

_kébou-in_ _ouôgé, djôgé_[391], il mange

_bouteri-n_ _bedergé_, nous mangeons

_boutoumou-ni_ _bedengé_ vous mangez

_keboute-n_ _ouôdégé, djôdégé_[391], ils mangent.

Le reste (noms, adjectifs, prépositions, etc.), est à peu près semblable dans l’étude de Barth et dans la nôtre.