La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2)
Part 29
Les Kouka, les Médogo et les Boulala sont appelés _Lis_ ou _Lisi_ par les Baguirmiens. Ils parlent la même langue, le _tar Lis_[444]. Les Abou Semen parlent le tar lis, qui est la langue du Fitri, et se servent aussi, entre eux, d’un dialecte kenga. La langue du Baguirmi _tar Bagrimma_, dérive du kenga. Il existe enfin une multitude de dialectes, qui tiennent à la fois du kenga, du bagrimma, et du tar lis. Ces dialectes varient parfois de village à village, mais, étant donné que les indigènes connaissent généralement les trois langues, lesquelles sont d’ailleurs proches parentes, cela ne présente aucun inconvénient.
Les indigènes rapportent que les Baguirmiens sont les descendants de chasseurs kenga, qui vinrent s’installer dans la région actuelle du Baguirmi et y organisèrent un royaume. Les Abou Semen du Fitri sont également d’origine kenga : nous le verrons plus loin. Nous avons déjà montré, d’autre part, que les Boulala sont des Kanembou qui firent la conquête du Fitri et s’y mélangèrent aux Abou Semen et aux Kouka. Les populations initiales sont donc : les Kenga, les Kouka et les Médogo[445]. Ces peuplades ont entre elles des liens étroits de parenté et sont venues, toutes les trois, des régions montagneuses situées à l’est du Guéra. Voici d’ailleurs, d’après les indigènes, quels seraient leurs ancêtres.
Ngaréla, ancêtre des Kenga de Mataïa.
Kadingna, ancêtre des Kenga du chef Séri (Aboutiour).
Godéo, ancêtre des Kenga du chef Chèkher (Aboutiour).
Tchéré, ancêtre des Kenga de l’aguid el Khèl Aboutiour).
Massnia, ancêtre des Baguirmiens.
Hérélla, ancêtre des gens d’Erla.
Djiguilbi, ancêtre des For (Baguirmiens).
Ḥassen el Kouk, ancêtre des Kouka.
Moudgo abou Léya, ancêtre des Médogo.
Nous nous sommes déjà occupés des Kouka et des Médogo, à propos des Lisi. Nous allons maintenant étudier les Kenga.
_LA POPULATION KENGA_
Les Kenga habitent le pays de Boullong, Mataïa, Abouṭiour, Barma, etc. Ils ne sont plus très nombreux, une grande partie de cette population ayant autrefois émigré, principalement au Baguirmi et au Fitri.
Comme tous les indigènes de ces pays du Sud, les Kenga ont leurs villages installés au pied de quelques petites montagnes : ils cultivent leurs champs de mil dans la plaine. Autrefois, après la récolte, ils mettaient le grain dans des cachettes disposées au milieu des rochers. Si la montagne ne contenait pas de source ou de puits, des réserves d’eau étaient tenues prêtes, en même temps que les réserves de mil. Quand les ennemis approchaient, les Ouadaïens, par exemple, qui venaient souvent piller le pays et y enlever des esclaves, des cris stridents signalaient leur arrivée[446]. Les habitants du village se réfugiaient aussitôt dans la montagne et se cachaient au milieu des gros blocs de rochers. Si la montagne était assez grande, les Kenga pouvaient ainsi échapper aux Ouadaïens, lesquels n’osaient guère s’aventurer dans les _ḥadjer_[447], car les Kenga les repoussaient facilement à coups de sagaie et en faisant rouler sur eux de grands quartiers de roc. Si les Ouadaïens tentaient une espèce de siège, les Kenga consommaient leur mil et leur eau de réserve et attendaient patiemment le départ de leurs ennemis. Mais il arrivait parfois, car les plus hautes de ces montagnes ont à peine quelques centaines de mètres, que les Kenga n’étaient ni suffisamment abrités ni suffisamment éloignés des Ouadaïens, qui pouvaient alors les tuer à distance.
Les Kenga ont le teint noir (_azreq_ : noir-gris, _asoued_ : noir). La nuance chocolat, que l’on trouve parfois dans cette population, semble être plus fréquente chez les femmes. Les Kenga sont grands et bien bâtis. Ils ont les cheveux longs et arrangés en petites tresses. Les femmes mariées ont la tête rasée. Les cheveux des jeunes filles sont coupés très courts et certaines parties de la tête sont rasées, de façon à obtenir ainsi des dessins particuliers. Les femmes et les jeunes filles portent des anneaux de cuivre aux bras : à la cheville, elles ont des anneaux spéciaux, qui se prolongent derrière, à la façon d’un éperon, en formant une espèce de gros losange.
Les Kenga sont de grands buveurs de merissé, boisson fermentée faite avec le mil. Ils sont fétichistes et ont des pratiques religieuses très grossières. Ces pratiques ressemblent beaucoup, d’ailleurs, à celles des autres fétichistes de cette partie de l’Afrique : Dadjo, Sara, Banda, Kreich, etc. Ils ont une petite case pour leur divinité et ils y déposent des bourmas pleines de merissé. Abouṭiour possède un de ces sanctuaires (_margaïa_), qui est réputé dans toute la région. Les Kenga suspendent aussi, à un grand bâton planté en terre, les os des animaux tués à la chasse[448].
Les Kenga croient aux sorciers et aux jeteurs de sort (en arabe, _massas_ ; en kenga, _merla_). Quand on veut interroger la divinité, pour savoir si l’hivernage sera pluvieux, si la récolte de mil sera abondante, si les _siyâd ed doukhmat_[449] viendront piller le pays, etc., les indigènes se rassemblent autour de la margaïa. La cérémonie commence tout d’abord par un bruit assourdissant de bandalas et de gangas, qui sont battues à tour de bras. Une femme, revêtue d’un grand vêtement blanc et coiffée d’une calotte rouge, est assise sur un foundouq[450] renversé. La divinité communique volontiers avec la prêtresse, et c’est pourquoi, dans les cas graves, celle-ci est interrogée en grande pompe par les chefs de la tribu. L’être suprême parle par la bouche de cette sibylle, qui prophétise ou fait connaître les ordres de celui qui l’inspire. Les Kenga disent que l’inspiration divine provoque chez elle un tremblement convulsif, accompagné d’une sueur abondante, et que ses yeux sont alors égarés[451].
Ces indigènes croient aussi au mauvais œil. Lorsqu’une personne meurt et que sa mort ne semble pas naturelle, ce n’est point Dieu qui l’a tuée, c’est quelqu’un de méchant qui lui a jeté un sort (_massas_). On recherche alors ce dernier. Quand on le découvre, on lui prend sa femme, ses enfants, ses biens et on le tue sans pitié. Cette croyance aux sorciers est tellement ancrée dans l’esprit des Kenga, que parfois un malade se croit persécuté et crie : « _Foulan iechrob dammi, iakoul kebdi_, etc.[452] ». Les parents du malade courent alors à la maison du prétendu sorcier et le massacrent ; ou bien celui-ci est traîné devant la personne à laquelle il a jeté un sort et il est mis en demeure de faire cesser ses maléfices. Le malheureux a beau se défendre, si le malade continue à souffrir, on frappe son prétendu persécuteur à coups de chicotte ; si le malade meurt, on tue le sorcier.
Quand un Kenga a rendu le dernier soupir, les femmes poussent immédiatement des cris suraigus pendant plusieurs heures. Viennent ensuite les lamentations et les pleurs, qui durent environ deux jours. Pendant ce temps, une fosse est creusée dans un champ de mil, à côté du village. Les hommes se tiennent accroupis et silencieux tout autour. Les habitants des villages voisins viennent prendre part au deuil : les hommes s’asseoient au milieu de ceux qui entourent la fosse et les femmes se joignent aux pleureuses.
L’enterrement a ensuite lieu. Deux hommes prennent le cadavre sur leurs épaules, et, dans les cas de mort considérés comme suspects, on interroge le défunt pour savoir qui l’a tué. « Dis-nous qui t’a tué ?... Est-ce la divinité[453] ?.... Est-ce un sorcier ?.... Si c’est un sorcier, nous te vengerons..., etc. ». On pose ainsi des questions au cadavre. Si l’on vient à croire que celui-ci répond par l’affirmative à l’un des noms qui sont cités, l’indigène qui lui a jeté un sort est immédiatement appréhendé et tué. Si le prétendu sorcier se défend de toute mauvaise action, on lui fait subir une épreuve. On lui ordonne de monter au sommet d’un arbre et de se jeter en bas. S’il ne se fait aucun mal, c’est qu’il a raison : il n’est pas sorcier. Si, au contraire, il se tue ou bien se casse les reins ou les jambes, il est traîné en dehors de la place et jeté en pâture aux vautours. Aboutiour possède un grand acacia (_harazaya_), qui servait beaucoup autrefois à ce genre d’épreuves[454].
Le tam-tam des Kenga est très curieux, car il offre de réelles différences avec les divertissements qu’on est habitué à voir chez les populations musulmanes.
Au centre, se tiennent les instruments. Autour d’eux, tournent les jeunes filles qui, pour cette occasion, se surchargent les bras et les jambes d’anneaux en cuivre. Elles mettent autour des reins un petit pagne de cotonnade rayée[455], sur lequel est disposée une ceinture de petites perles (_loulou_). Cette ceinture, étroite devant, s’élargit sur la croupe et recouvre le pagne presque entièrement. Elle est faite de petites perles de différentes couleurs, blanches, bleues, rouges, etc., et produit un joli effet. Autour du cou, elles ont diverses parures, qui tombent sur la poitrine. Le cercle des jeunes filles tourne lentement, chacune d’elles ayant la main droite sur l’épaule droite de celle qui la précède. Puis, les jeunes filles font à-droite, tournent le dos aux musiciens et, se prenant les mains, balancent les bras en cadence, d’avant en arrière et d’arrière en avant. Leur cercle continue à tourner doucement de la sorte, en faisant un bruit métallique d’anneaux entrechoqués.
Les hommes forment le cercle extérieur. Ils portent sur la tête, différents ornements en paille tressée : couronnes, coiffures bizarres, etc. Ils marchent lentement, en cadence, et font de temps en temps face aux jeunes filles. Ils agitent leurs armes : couteaux, couteaux de jet (_kourbadj_), sabres, casse-tête, bâtons avec un grand crochet en fer (pour désarçonner les cavaliers), etc. Les jeunes filles chantent et les hommes reprennent[456]. Puis, tout d’un coup, les hommes se précipitent sur les jeunes filles, en brandissant leurs armes et en poussant de grands cris.
Les femmes mariées se reconnaissent à ce qu’elles ont la tête rasée et à ce qu’elles portent, autour des reins, une ceinture faite de plusieurs rangées d’une fibre rouge. Elles peuvent prendre place avec les jeunes filles.
A dire vrai le tam-tam des Kenga nous a paru plus agréable que celui des indigènes musulmans. Ceux-ci, les Arabes mis à part, ne chantent généralement pas. De plus, leurs femmes ont la triste habitude de passer de fréquentes couches de beurre sur leur chevelure. Le beurre, divers autres ingrédients, la poussière, finissent par transformer les cheveux en une série de grosses tresses, qui pendent de chaque côté du visage. Quand il y a tam-tam, la chaleur et la transpiration amènent le ramollissement de tout ce qui est contenu dans les cheveux : le beurre fond et dégoutte sur le cou et les épaules. Comme l’hygiène de la tête, chez ces populations, ne consiste guère que dans l’application fréquente de couches de beurre, il en résulte, lors des tams-tams, ou dans un marché, à l’heure de midi, une odeur particulière qui saisit fortement à la gorge, surtout quand on n’y est pas habitué. Cela n’a pas lieu chez les Kenga et, quoiqu’ils ne soient pas plus propres que les autres indigènes, on n’est pas incommodé par l’odeur dont nous venons de parler.
Les Kenga seraient venus de Mogo, au sud-est de l’Abou Telfan. Ils refoulèrent les Am Tchorlo, Kouka qui occupaient alors le pays actuel de Boullong, Mataïa, Abouṭiour. Ils vainquirent leurs voisins, les Babalia, et leur imposèrent un tribut. La domination des Kenga s’étendit ainsi jusqu’à Guéria et la lagune Ebé. Nous avons déjà dit que le royaume du Baguirmi fut fondé par des Kenga de Mataïa.
Les Kenga furent ensuite soumis par les Ouadaïens. Leur pays dépendait de l’aguid el Djaadné, à qui ils payaient régulièrement un tribut[457]. Cela n’empêchait pas d’ailleurs les Ouadaïens de venir les piller de temps en temps. Les Kenga se réfugiaient alors dans leurs montagnes.
Ces montagnes ont quelques kilomètres de tour et moins de deux cents mètres de hauteur ; chaque village est situé au pied de l’une d’entre elles. Ces montagnes, qui ont été rongées par les eaux de pluie[458], se composent de gros blocs de rochers, aux contours polis et arrondis, entassés les uns sur les autres. La forme et l’aspect rougeâtre de l’une d’entre elles, Abouṭiour (ابو طيور), la font ressembler, de loin, à un énorme bonnet phrygien. Son nom[459] vient de ce que de nombreux pélicans ont installé leurs nids au sommet de la montagne, qui est tout blanchi par leurs excréments. Ces oiseaux vont pêcher le poisson dans les lagunes Ebé et Fitri. Les petits pélicans, qui tombent au pied de la montagne et ne peuvent s’enfuir, agrémentent l’ordinaire des Kenga.
Les Kenga de Mataïa et d’Abouṭiour disent appartenir à la même famille que les sultans du Baguirmi. Les divers chefs kenga conservent la lance d’un de leurs ancêtres et, dans les grands jours, un homme, qui marche devant eux, la porte avec la plus grande vénération.
Chaque village a un chef, parfois même deux. Une vieille rivalité divise toujours les habitants de Mataïa et ceux d’Aboutiour : les premiers auraient enlevé autrefois, paraît-il, des femmes du village d’Abouṭiour. Les Kenga étendaient, dans le temps, leur domination sur certains villages situés au pied du massif de Guéra. Encore actuellement, d’ailleurs, des Diongor viennent chaque année aider les Kenga à faire la récolte du mil.
On trouve des Kenga à Boullong, Mataïa, Abouṭiour, et dans les villages environnants. On en trouve aussi quelques-uns au sud de cette région et, du côté de l’Est, dans le massif de Guéra.
La crainte des incursions ouadaïennes et l’habitude prise de vivre cachés dans leurs montagnes ont fini par donner aux fétichistes de toute cette contrée une mentalité particulière. Ils sont méfiants, hostiles aux étrangers, et pillent assez souvent ceux qui passent au pied de leurs rochers. Ils se figurent que la montagne les met à l’abri de toute répression et, non contents de commettre des exactions au détriment de paisibles commerçants indigènes, ils ont parfois même pris une attitude hostile à notre égard. En octobre 1907, lors de l’arrestation d’un chef kenga de Mataïa, Bendjéré, les gens du village attaquèrent le détachement du lieutenant Carbou, et cet officier dut faire ouvrir le feu, afin de pouvoir se dégager.
Il ne semble pas, du reste, que les Kirdi aient renoncé à leurs habitudes de pillage, car des nouvelles assez récentes ont signalé des désordres et des brigandages dans toute cette région montagneuse.
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[Note 444 : _Tar Lis_ ou _tar Lisi_ : langue des Lis, des Lisi.]
[Note 445 : Cela n’est vrai que jusqu’à un certain point pour les Médogo. Ces indigènes tirent leur nom du chef ouadaïen Moudgo, qui vint avec ses gens s’installer dans la région montagneuse située à l’est du Fitri. Mais ce noyau d’étrangers se fondit dans la masse de la population habitant déjà le pays des Ḥadjer, laquelle appartenait à la même famille que les Kenga et les Kouka.]
[Note 446 : Ces cris bizarres sont obtenus en déplaçant rapidement la main sur le côté droit de la bouche.]
[Note 447 : _Ḥadjer_ : cailloux, pierres, montagne.]
[Note 448 : Les Kenga creusent dans la brousse de grandes fosses, qui sont soigneusement dissimulées par des branchages de la terre et de l’herbe : il leur arrive de prendre ainsi beaucoup de grosses antilopes (bubale, damaliscus, ketenbour, etc.).]
[Note 449 : Surnom donné aux Ouadaïens. Voir tome II.]
[Note 450 : Grand vase en bois, qui sert à piler le mil.]
[Note 451 : « Le mode de consultation et de réponse de la femme interrogée rappelle tout à fait le procédé employé par la pythonisse de Delphes. Il n’y a bien entendu aucun emprunt, aucune imitation, mais il est curieux de relever l’identité du procédé, ce qui prouve qu’à l’époque où fut instituée la consultation de l’Oracle de Delphes, la mentalité des Grecs ne était au même stade que celle des Kenga. » (Note de M. René Basset.)]
[Note 452 : « Un tel boit mon sang, mange mon foie..... »]
[Note 453 : Quand un indigène meurt de mort naturelle, les autres disent que c’est Dieu qui l’a tué : _Allah bes qetelah_.]
[Note 454 : Il est bien évident que, depuis que nous occupons le pays des Kenga, ces pratiques barbares ne sont plus tolérées.]
[Note 455 : Le petit pagne blanc, avec de larges raies bleues, est le vêtement habituel des femmes kenga.]
[Note 456 : Lors d’un grand tam-tam que nous avons vu à Abouṭiour, les habitants de ce village chantaient la victoire des blancs sur le djerma Abou Sekkin et l’aguid el Baḥr Badjouri, qui avaient pris honteusement la fuite à Abou Nabaq.]
[Note 457 : Deux subordonnés de cet aguid, le djerma Smaïn et le koursi Hesseïni ould Amtelaïd, vinrent piller le village d’Abouṭiour en mars 1906.]
[Note 458 : Les montagnes sont toujours entourées d’une bande sablonneuse qui est plus ou moins large.]
[Note 459 : _Abou Ṭiour_ : la montagne aux oiseaux.]
II
LES ABOU SEMEN
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Le terme de _Abou Semen_ ou _Am Semen_ est employé, au Fitri, pour désigner les indigènes qui habitaient le pays avant l’arrivée des Boulala.
Ces gens-là n’étaient pas de bons musulmans, mais ils observaient certaines pratiques de l’islamisme. On ne pouvait donc pas les appeller _Kirdi_ (fétichistes). On se servit alors d’un terme mitigé et on leur donna le nom de _Abou Semin, Abou Semen_ (les hommes qui jeûnent)[460], parce qu’ils suivaient les prescriptions du Coran pendant le Ramadan[461].
Voyons maintenant quelle est l’origine de ces Abou Semen. D’après la tradition, le Fitri a d’abord été occupé par les Pouls. A ceux-ci succédèrent des Kenga venus du Sud-Est, qui s’installèrent autour de la lagune, cultivèrent le mil et le coton et pêchèrent le poisson du Fitri. Que ces indigènes fussent pour la plupart d’origine kenga, cela ne doit faire aucun doute. Le fait est d’abord rapporté par la tradition. De plus, les Abou Semen se servent entre eux du kenga et ils conservent encore quelques-unes des pratiques fétichistes de leurs frères des montagnes. Enfin le nom de _Kenga_, donné par eux à l’un des villages du Fitri, est, à cet égard, caractéristique. C’est surtout aux indigènes d’origine kenga que s’applique le nom d’Abou Semen.
Le Fitri fut ensuite conquis par les gens de Ḥassen el Kouk, qui venaient de quitter le Médogo. Les Abou Semen subirent alors la domination des Kouka, et elle leur fut très dure. Plus tard, les Am Semen firent appel aux Boulala, qui vainquirent les Kouka et les chassèrent du Fitri.
Les Kenga (Gollo, Denni, Toffolo, Modomo, Gamsa, Gorko, Kenga, etc.)[462], les Dadjo (Koudou), les Kouka (Malabesse Kabara, Moyo, Seïta), habitant le Fitri, sont désignés généralement du nom d’Abou Semen ou Am Semen (sing. : Am Semenaï).
Les Abou Semen sont fort méprisés : on les considère comme une population d’esclaves (_ʿabīd, ma haouanīn, ma ḥourrīn ; deremdi ou nderinderi_). Ils furent autrefois odieusement maltraités par les Boulala : le sultan Gadaï, qui ruina le Fitri pour obtenir la faveur des Ouadaïens, envoyait à Abéché de nombreux esclaves abou semen.
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[Note 460 : صام _ṣam_, يصوم, _iṣoum_ : jeûner ; _ṣoum_ et _ṣiam_ : jeûne.]
[Note 461 : C’est du moins l’explication qui nous a été donnée dans le pays. M. René Basset croit qu’elle a été imaginée après coup. « L’étymologie de _semen_ expliqué par l’arabe _soum_ ne me paraît pas admissible. Comment expliquer le _n_ ? »]
[Note 462 : Les premiers Kenga qui vinrent au Fitri s’installèrent sur les bords de la lagune, à Gollo ; ceux qui suivirent se fixèrent à Denni, Toffolo, Modomo, Gamsa, etc.]
III
LES DIONGOR
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Les Diongor habitent le Guéra et l’Abou Telfan. Au point de vue physique, ils ressemblent aux Kenga. On les reconnaît cependant à ce qu’ils ont sur le front des lignes de petits points. Leurs femmes ont des scarifications sur le ventre et sur les reins : elles ont la lèvre inférieure percée et elles introduisent dans cet orifice une longue paille ou un morceau de cuir, qui tombe sur la poitrine. Les mœurs et la religion sont les mêmes que chez les Kenga. La langue est différente.
Les Diongor habitent surtout le massif de Guéra. Ce massif semble être le plus important de tous ceux qui se trouvent dans la région comprise entre le Darfour, le Tibesti et le lac Tchad. Il a une longueur d’une vingtaine de kilomètres environ et, au milieu des petites montagnes isolées qui l’environnent, il produit un aspect imposant par sa masse et son élévation. Sa hauteur est notablement inférieure à 1.000 m. La montagne est couverte de villages diongor ; on en trouve partout : au pied, sur les flancs et sur le sommet.
Le pays est situé, depuis quelques années, dans notre zone d’influence. L’affaire de Tialo (1906), qui coûta la vie au djerma Smaïn, a enlevé cette région aux Ouadaïens, qui n’y paraissent plus guère. C’est pourquoi les Diongor du pied de la montagne peuvent actuellement cultiver la plaine en toute sécurité. Ils récoltent principalement les différentes variétés de mil, le sorgho, le maïs, les arachides et le tabac[463]. Il y a également des champs de culture à l’intérieur de la montagne, laquelle contient de l’eau durant toute l’année. Grâce au refuge qu’elle constituait pour eux, les Diongor restèrent toujours indépendants. Mais comme les villages sont nombreux, une centaine environ, dont quelques-uns comptent plusieurs milliers d’habitants, les Diongor étaient obligés d’utiliser la moindre parcelle de terrain. Rien ne saurait donner une idée de la vie que menaient ces pauvres gens, seuls à être restés indépendants dans leur âpre montagne, alors que les pays d’alentour étaient sans cesse sillonnés et pillés par les Ouadaïens. A la saison des pluies, quand l’eau entraînait le peu de terre qui constituait le champ de mil de maint Diongor, celui-ci reconstituait son champ avec de la terre rapportée, afin de pouvoir se procurer le mil indispensable à sa misérable existence. Inutile de dire que les habitants du pied de la montagne voyaient très souvent leurs récoltes devenir la proie des Ouadaïens, lorsqu’elles n’étaient pas tout bonnement saccagées ou incendiées. Les Diongor surpris dans la plaine étaient réduits en esclavage.
La montagne était le refuge des Diongor et les faisait vivre. Tous les efforts des Ouadaïens, pour réduire ce foyer d’indépendance, échouèrent piteusement. Le sultan ʿAli lui-même y subit un sanglant échec, et le souvenir de cette aventure est resté très vif dans l’esprit des indigènes. Il est naturel d’ailleurs que, étant donnée la personnalité de ʿAli, le vainqueur du mbang Abou Sekkin, la victoire des Diongor ait eu un grand retentissement.
On raconte que ce sultan avait dit un jour à l’un de ses familiers : « Dis-moi donc quel est le pays qui n’obéit pas à mes ordres ? » L’autre lui répondit alors : « Oui, tous les pays, depuis le Darfour jusqu’au Tchad et depuis le Chari jusqu’au Borkou reconnaissant ta puissance. Seuls, les Djenakheré du Guéra sont restés indépendants et jamais personne n’a réussi à pénétrer dans leur montagne ». ʿAli fut, dit-on, piqué par cette réflexion et il voulut réduire les Diongor.