La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2)

Part 17

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On a maintes fois discuté la question de savoir si le Baḥr el Ghazal était un affluent ou un effluent du Tchad. La première hypothèse a été pendant longtemps admise. Cependant Denham et Clapperton avaient déjà entendu dire au Bornou que les eaux du Tchad s’écoulaient jadis dans le baḥr et que le flot de sortie avait été interrompu par le meurtre d’un saint homme. Barth recueillait les mêmes renseignements auprès des habitants du pays et se refusait à croire que le baḥr ait amené autrefois les eaux du lac jusqu’au Borkou. Nachtigal, au cours de son magnifique voyage d’exploration, devait solutionner provisoirement le problème.

D’abord, les témoignages des indigènes lui confirmèrent tout ce qu’avaient déjà appris les autres voyageurs, au sujet de l’écoulement des eaux du lac dans le Baḥr el Ghazal. De plus, Nachtigal — qui, à son départ de Kouka, s’était muni d’un excellent anéroïde — constata que l’Egueï et le Bodelé étaient au-dessous du niveau du lac. Il trouva d’ailleurs, dans ces régions, une grande quantité de vertèbres de poissons et de débris de coquillages. Se basant sur les observations faites et sur les renseignements donnés par les habitants du pays, il conclut en disant que « jadis le Baḥr el Ghazal conduisait les eaux du lac dans les immenses dépressions du Bodelé, de l’Egueï et du Borkou Sud[256]. »

Certains voyageurs combattirent la solution donnée par Nachtigal et soutinrent que l’hypothèse contraire était probablement la vraie. Le dernier en date, le capitaine Freydenberg, écrit que la région du Bodelé et du Borkou doit se trouver à une altitude supérieure à celle du Tchad : les observations, faites avec des anéroïdes par Nachtigal et le capitaine Mangin, auraient été systématiquement faussées par le centre de basse pression qu’est le lac[257].

La mission Tilho effectua des mesures altimétriques qui confirmèrent pleinement les altitudes qu’avait données Nachtigal pour l’Egueï, le Toro et le Korou. De l’ensemble des observations faites, elle conclut :

« 1o Que la cuvette tchadienne se continue, sans transition sensible d’altitude (dunes mises à part) et sans différenciation morphologique, par les terrains (Kanem, Chitati, Manga) qui la bordent à l’Est et au Nord ; 2o qu’au-delà du Kanem et vers le Nord-Est dans la direction du Borkou, le sol s’abaisse sensiblement jusqu’au Korou que l’on trouve à 80 mètres en contre-bas du Tchad.

Nous avons cru pouvoir réunir sous la dénomination de « Pays-Bas du Tchad » toutes les régions situées au niveau ou en contre-bas du lac et nous les avons divisées en deux catégories :

1o La région de steppe située en bordure et sensiblement au même niveau que le lac et qui comprend, du Sud vers le Nord par l’Est : le Baḥr el Ghazal, le Kanem, le Lilloa, le Chitati, le Manga ;

2o La région désertique située au Nord-Est du lac et franchement en contre-bas : l’Egueï, le Toro, le Korou, dont l’ensemble constitue le Bodeli. »

La mission constata, en particulier, que, pour la partie du Baḥr el Ghazal visitée par elle, l’altitude des divers points d’observation ne diffère pas sensiblement de celle de la nappe liquide du Tchad. « Ceci est d’ailleurs d’accord avec tout ce que l’on a pu savoir de certain sur l’envahissement du Ghazal par le Tchad à l’époque des fortes crues. Et cela nous permet de dire en toute certitude que, pour la partie comprise entre le lac et Fantrassou, le Baḥr el Ghazal n’est ni un affluent, ni un émissaire, mais un simple prolongement du Tchad.

Quant à la partie que nous n’avons pas visitée, comprise entre Fantrassou et le Djérab, nous ne pouvons mieux faire, en attendant que des mesures précises aient pu y être faites, que de nous ranger à l’opinion du lieutenant Ferrandi qui l’a suivie sur tout son parcours, et qui conclut en faveur d’une pente descendante continue depuis Fantrassou jusqu’au Djérab..... La pente générale du terrain va donc en s’abaissant du Tchad vers le Borkou, et non du Borkou vers le Tchad.....

Les formations coquillifères de l’Egueï sont, d’après M. Garde, le géologue de notre mission, « des dépôts sédimentaires et non alluvionnaires », et l’envahissement de l’Egueï, du Toro et du Korou à une époque relativement récente par des eaux tranquilles est, d’après lui, un fait certain....... M. Louis Germain, le distingué spécialiste du Muséum......., conclut ainsi : « Le Kanem, l’Egueï, le Toro, le Korou et le Djérab étaient recouverts par les eaux à une époque récente et certainement quaternaire. Le lac Tchad couvrait ainsi une énorme surface d’où émergeaient, ça et là, quelques îles, qui, probablement, étaient de peu d’étendue[258]. »

Les eaux du Baḥr el Ghazal — qui constituait autrefois un véritable prolongement du Tchad — subissaient nécessairement le contre-coup des variations du lac. En ce qui concerne les quarante dernières années, il est possible de savoir, dans une certaine mesure, jusqu’où arrivait l’eau du Baḥr el Ghazal ou celle de la région appelée Karga[259] par les indigènes.

En 1870, l’eau du Baḥr el Ghazal pénétrait à environ 100 kilomètres dans l’intérieur des terres.

Vers la fin de 1872, des Oulâd Slimân se rendant de Mondo au Fitri, voyaient l’eau du baḥr atteindre le poitrail de leurs chevaux. En mai 1873, il n’était plus possible de repasser le baḥr au même endroit (vraisemblablement Tororo[260]) et les Oulâd Slimân, retour du Fitri, durent chercher vers le Nord-Est un emplacement plus favorable. Les indigènes croyaient alors que l’eau du Baḥr el Ghazal allait reprendre possession de son ancien domaine jusqu’au Bodelé[261].

En mars 1873, Nachtigal avait constaté que l’eau dépassait El Gara et il estimait à 80 kilomètres environ la longueur de la nappe liquide remplissant le baḥr.

Les eaux du Tchad reculant vers l’Ouest, les baḥrs se vidèrent et le village de Branguel se trouva sur la terre ferme vers 1895. Doum-Doum, Bolakolo, Maloui et Sourdjia étaient encore des îles. L’eau du Baḥr el Ghazal[262] finissait alors entre Kondjerti et El Achim, et tous les ridjoul étaient encore pleins d’eau (ridjoul de Balaboussou, Abou Sourra, Abou Taïbé, Kankouri, etc.).

Mais l’eau du baḥr continua à reculer et, en février 1900, lors du passage de la mission saharienne, elle ne dépassait pas la région Tagaga-Bolakolo-Maloui. A partir de ce moment-là, la vitesse de recul s’accentua. En six ans, l’eau se déplaça d’une quarantaine de kilomètres vers l’Ouest, jusqu’au baḥr de Berirem (août 1906). La région de l’eau du lac ne commençait que là pour continuer à l’ouest de ce village : les Kouri-Kaléâ se trouvaient sur la terre ferme — alors qu’au début de l’occupation du Territoire (1901-1902), les vapeurs du Tchad apportaient à Berirem le mil destiné à approvisionner l’intérieur du pays. Nous avons déjà dit que la crue du lac de 1906 fut exceptionnelle et qu’en octobre-novembre l’eau envahit de nouveau les baḥrs du pays Kouri[263].

On trouve, dans le Baḥr el Ghazal, de l’eau natronée ou sulfatée : il y a aussi du natron en certains endroits, par exemple à Koal. A une journée de marche environ au nord de Massakory, tout près de Koloula Semaïla Madi, il existe une grande mare natronée très connue dans le pays. Les troupeaux du Dagana et beaucoup d’autres troupeaux, appartenant à des habitants du Kanem ou à des Arabes qui hivernent dans le Baḥr el Ghazal, viennent tous les ans y faire une cure, au début de la saison sèche. Les Arabes y prennent des chargements de natron, avant de partir pour le Fitri : ils peuvent ainsi faire boire de temps en temps à leurs chameaux une solution d’eau natronée ; les chameaux en sont très friands et ce breuvage leur fait d’ailleurs le plus grand bien[264].

Les Kreda du Baḥr el Ghazal occupent la région comprise entre Koal et Massakory. C’est un pays sablonneux, où abondent palmiers-doum, nabaq, makhèt, etc. L’eau est généralement peu profonde : 3 et 5 mètres. En certains endroits, il suffit de gratter légèrement le sol ; en d’autres points, au contraire, il faut creuser à 15, 16 ou même 18 mètres. Il y a des _nayalas_ : on appelle ainsi les puisards qui, creusés peu profondément, donnent de l’eau se répandant à la surface du sol comme une source.

Les Kreda mènent la vie nomade dans le baḥr et s’y déplacent avec leurs troupeaux. Aujourd’hui, grâce à notre occupation, ils vivent en paix avec leurs voisins et peuvent s’approvisionner facilement en mil soit au Kanem, soit au Dagana, soit du côté d’Aouni. Il n’en était pas de même autrefois, car ils vivaient alors en état d’hostilité avec leurs voisins et ils faisaient une bien plus grande consommation qu’aujourd’hui de fruits sauvages tels que le doum, le hadjlidj, le nabaq, le makhèt, etc., ainsi que de graminées comme le kreb, l’abou sabé, etc.

LE MOURTCHA[265]. — Le Mourtcha est un pays également sablonneux, ondulé et très peu couvert. Ce n’est guère que dans le lit de l’ouadi Rima que l’on trouve des épineux assez denses. Ailleurs, les arbres sont rares et rabougris et n’offrent même pas un léger abri contre la chaleur du jour.

La région située au sud du Mourtcha, entre ce pays et celui des Oulad Rachid, est particulièrement déshéritée. On y trouve quelques maigres épineux, quelques rares hadjlidj, et l’herbe à chameau, le _brhèl_, que les Gourân appellent _goâr_. Ajoutons que, à la saison sèche, il n’y a pas une goutte d’eau et qu’on ne peut pas imaginer alors région plus désolée. Les rares animaux qui l’habitent doivent être d’une sobriété remarquable.

Le mil vient bien au Mourtcha, et c’est la raison pour laquelle les Kreda qui y sont tiennent à y rester. L’eau est rare et les puits ont une profondeur de 50 à 60 mètres : mais ils sont solidement construits, et aménagés de telle sorte que plusieurs personnes peuvent tirer de l’eau en même temps.

A la saison des pluies, l’herbe verte est assez abondante et les troupeaux peuvent pâturer à leur aise. Mais l’herbe ne vient jamais à une bien grande hauteur et, à la saison sèche, elle est rare et courte. A ce moment-là, le pays ne convient guère au bétail : pas d’herbe et des puits profonds. C’est pourquoi les habitants du Mourtcha expédient la majeure partie des troupeaux chez leurs parents du Baḥr el Ghazal, où les bêtes se trouvent d’ailleurs à l’abri des pillages ouadaïens. Ils ne gardent avec eux qu’un certain nombre de vaches et quelques chèvres, afin d’avoir le lait indispensable à leur nourriture. Pour faire boire ces animaux, les captifs restent aux puits du matin au soir et tiennent constamment remplis les trous (_hètan_) qui servent d’abreuvoirs. Comme ce métier n’est pas intéressant, les Kreda leur mettent des fers aux pieds (_guinzirt_), pour les empêcher de s’enfuir.

Le Mourtcha était autrefois bien plus peuplé qu’aujourd’hui : les villages étaient plus nombreux et plus considérables. L’aguid el Moukhelaya avait le commandement de la plus grande partie des habitants ; l’aguid ez-Zebada et l’imâm el Djezouli se partageaient le reste. Mais les pillages des Ouadaïens firent que nombre de Kreda, pour échapper plus facilement, allèrent au Baḥr el Ghazal rejoindre leurs frères nomades. Ce mouvement s’est accentué depuis que nous sommes dans le pays et que le Baḥr el Ghazal nous appartient. Les Kreda qui restent au Mourtcha appartiennent à l’aguid el Moukhelaya. En juillet 1907, lors de la reconnaissance de la 1re Cie (capitaine Jérusalémy, lieutenant Carbou), le Mourtcha comprenait encore une cinquantaine de villages. Les cases sont faites avec les tiges du mil.

C’est près de Ras el Fil que se trouvait le village d’Ali Agré, un chef toubou du Kanem réfugié au Ouadaï, qui renseignait les aguids sur nos mouvements et faisait la contrebande des armes et des munitions. Après le raid de la compagnie Jérusalémy, Ali Agré, en dissidence depuis 1902, vint demander l’aman au Kanem (décembre 1907). Trois de ses hommes furent alors chargés d’apporter une lettre du lieutenant-colonel Largeau au sultan Doud-Mourra : ils furent emprisonnés à Abéché et on ne les revit plus.

II

LES KECHERDA

Les Gourân donnent aux Kecherda le nom de Dâza. On dit qu’une femme du Prophète — car les musulmans rapportent tout à lui — quitta le domicile conjugal, après une querelle de ménage, et passa de l’autre côté d’un grand baḥr qui se trouvait à proximité. Mais, pendant cette fugue, le diable (_djann, djinn_) sortit du baḥr et la rendit enceinte. Quand les gens du Prophète allèrent la chercher, ils la trouvèrent dans cette intéressante position. Mahomet la fit mettre dans une case à part, où elle accoucha de deux jumeaux, un fils et une fille. Ils furent appelés _El Djinn oueld el Djinoun_ et _Absa bit el Djinoun_. Ils eurent comme descendants Allaï et, après lui, Ouollou, qui sont — paraît-il — les ancêtres des Kecherda[266].

Les Kecherda comprennent quatre fractions : les Chennakora ou Yoroumma, les Medoumia, les Saqerda ou Toumbouliâ et les Yria.

Les Chennakora prétendent être d’origine boulala. Cela n’a rien d’extraordinaire, et l’on comprend fort bien que les Boulala — au temps où ils étaient au Kanem ou à Mossoua — se soient mélangés aux Gourân avec lesquels ils étaient au contact.

Les Medoumia se disent d’origine hébraïque[267]. Les autres Kecherda leur reprochent cette origine, quand ils ont une querelle avec eux : _neuntâ ihouda_, vous êtes juifs ! Et tel Medoumié s’écriera également, quand il est en colère : _tané ihoudi_, je suis juif ! Il faut reconnaître, en tout cas, que l’on trouve le type hébraïque d’une façon bien caractérisée chez certains d’entre eux[268].

Les Saqerda seraient venus du Kanem, où l’on trouve d’ailleurs un village de Saqerda à Sagardaré (entre Ntiali et Ngouri). Ils sont moins nombreux que les Chennakora et les Medoumia.

Les Yria sont peu nombreux.

La tradition rapporte que, dans leur mouvement vers le Sud-Ouest en même temps que les autres Dazagada, une scission se produisit chez les Kecherda, alors qu’ils se trouvaient au Borkou. Les uns allèrent s’installer dans la partie septentrionale du Baḥr el Ghazal et les autres se fixèrent dans la région comprise entre le lac et le Borkou, à l’est de la route d’Agadem. Les pillages des Oulâd Slimân forcèrent ceux-ci à descendre plus au Sud et, vers 1840, ils franchirent même la Komadougou. Plus tard, ils revinrent au nord du lac et continuèrent à mener l’existence de demi-nomades, dont ils avaient pris l’habitude au Bornou. Ces Kecherda prirent part à la lutte menée par Barka Hallouf contre les Oulâd Slimân : après la défaite des Gadoa, ils furent obligés de s’enfuir. Ils sont actuellement installés dans la région comprise entre Nguigmi et Gouré.

Il y a donc deux groupes de Kecherda, l’un à l’Est (dans le Baḥr el Ghazal, à côté des Kreda), l’autre à l’Ouest (à côté des Ouandala).

Nous allons nous occuper successivement de chacun des deux groupes.

KECHERDA DE L’EST. — Après le départ des Arabes Oulâd Rachid, les Kecherda de l’Est s’installèrent au Baḥr el Ghazal et dans la région Alakhérit — Am Délé — Am Naïala, où ils sont encore.

On lit, dans Nachtigal, à propos de ces Toubou : « Ils étaient très nombreux, mais ont été cruellement traités par le Ouadaï ; il est vrai qu’en revanche ils sont devenus meilleurs musulmans. »

Il semble à peu près certain que les Kecherda — de même que tous les Gourân — étaient déjà musulmans, lorsque les Ouadaïens embrassèrent l’islamisme. La conversion de ceux-ci et la constitution du royaume d’ʿAbd el Kerim ben Djamé ne remontent d’ailleurs qu’à trois cents ans à peine et, en ce qui concerne cette période, la tradition est suffisamment précise. C’est pourquoi il y a lieu de croire — ainsi que le rapporte la tradition — que les Kecherda pratiquaient depuis longtemps la religion de Moḥammed, quand les Ouadaïens firent leur apparition au Baḥr el Ghazal.

Les Kecherda habitent, au nord du Fitri, la région comprise entre les Arabes Khouzam et les Kreda. On trouve également trois de leurs villages au Kanem, à l’est et au sud de Mondo, et trois autres villages au Mourtcha, au nord de Ras el Fil. Rappelons enfin que la tribu toubou du Kanem, qui porte le nom de Yoroumma ou Yorouma, est d’origine Kecherda.

Les Kecherda passent la saison sèche dans la région appelée _El Ḥarr_, région de palmiers-doum, de hadjlidj et de kitré. Ils y font la cueillette du doum, qui entre pour une large part dans leur alimentation. Ils ne descendent guère au sud de Am Naïala (Alakhérit — Am Délé — Am Tallèho — Am Naïla — Ouadi et Temraya). Cette région est sablonneuse et parsemée de petites vallées, appelées _oudian_ (sing. _ouadi_), et de dépressions plus profondes, appelées _rhoat_. C’est là que se trouvent les puits et une végétation très abondante de palmiers- doum.

L’eau n’est pas profonde (1 à 3 m.). On trouve assez souvent de l’eau natronée ou magnésiée dans la région et, à Alakhérit par exemple, elle provoque une purgation énergique. Cette eau natronée convient parfaitement aux chameaux des Kecherda.

A l’hivernage, les Kecherda remontent vers le nord et vont s’installer au Baḥr el Ghazal, du côté de Koal. Les Kecherda du Baḥr et du Mourtcha étaient autrefois administrés par l’aguid el Moukhelaya. Ils furent souvent pillés par lui et parfois aussi par l’aguid el Baḥr. C’est ainsi que Oualdi Chaïb, poursuivant les Kecherda, qui le fuyaient à juste titre, les rejoignit à Oualéat et les razzia complètement — les « mangea » (_akelhoum_), comme disent les indigènes.

Les Kecherda vivaient autrefois en mauvais termes avec leurs voisins immédiats : les Kreda, à l’Ouest, et les Arabes, à l’Est. Ils étaient aussi les ennemis du Fitri, où ils venaient assez souvent piller les troupeaux et surtout enlever des femmes et des enfants. Les Boulala, n’ayant que des chevaux habitués au Fitri, ne pouvaient guère entreprendre de poursuite dans les régions sèches du Nord. Mais, quand par hasard ils pouvaient surprendre des Kecherda, ils se montraient impitoyables : ils tuaient tout, jusqu’aux femmes et aux enfants.

Les Kecherda allaient même piller au Kanem. Il y a une trentaine d’années, ils assaillirent Ngossorom, village ḥaddâd des Toundjour. Mais le fougbou réunit ses Toundjour et ses Ḥaddâd, suivit la trace des pillards et les surprit pendant la nuit. Plus près de nous, il y a une quinzaine d’années environ les Kecherda se réunirent à quelques Noarma et à quelques Chirédat (Oulâd Slimân) pour aller tomber, à Bir es Samoq, sur les Kanembou des Toundjour.

Quand nous fûmes installés à Yao, les Kecherda continuèrent à agir comme par le passé. Cela amena notre intervention en mai-juin 1904 : les Arabes Djaadné nous servirent de guides. Les Kecherda demandèrent alors l’aman. L’année d’après, les Saqerda pillèrent des Arabes du Ouadaï réfugiés chez nous (Zebada). Cela leur valut une répression sévère (avril 1905), à la suite de laquelle les Saqerda passèrent au Ouadaï et allèrent s’installer avec les Noarma. Ils vinrent dès lors faire des incursions sur notre territoire et coopérèrent aux coups de main de Badjouri. Mais ils furent pillés par les Ouadaïens et repassèrent chez nous.

Ajoutons enfin que, quoique situés sur la frontière, les Kecherda n’ont jamais rien eu à craindre de l’aguid el Baḥr, Badjouri, avec lequel ils vivent en bons termes. C’est ainsi que, en fin 1906, celui-ci razzia les Kreda mais ne toucha pas aux Kecherda. Badjouri a d’ailleurs épousé la sœur d’un notable Kecherda, l’amin Dezgouad.

Les Kecherda sont bien moins nombreux que leurs voisins, les Kreda. Ils sont riches en bétail, surtout en chameaux : les chameaux des Saqerda, en particulier, sont très estimés. Ils ont également de nombreux et bons chevaux.

Les Kecherda présentent beaucoup d’analogie avec les Kreda. Ils en ont le physique et, comme eux, sont très bons musulmans. Ils ne boivent ni merissé ni khall. Quelques-uns d’entre eux, assez rares d’ailleurs, chiquent du tabac.

KECHERDA DE L’OUEST. — Passons maintenant au groupe kecherda de l’Ouest.

Ces Kecherda sont plus nombreux que leurs frères de l’Est, avec lesquels d’ailleurs — et quoique éloignés — ils sont restés en relations. Les Kecherda du secteur de Nguigmi vivaient autrefois dans la région de Mallem Moussa (70 kilomètres au nord de Kouloua). C’étaient des pillards fieffés, et ils razziaient volontiers — quand ils pouvaient le faire — tout ce qui passait à leur portée. Ils allaient piller également du côté du Bornou. Ils se procuraient ainsi des captifs, qu’ils vendaient ensuite à Kawar. Comme tout le monde, ils payèrent leur tribut aux pillards Oulâd Slimân.

Plus tard, ils furent razziés à Mallem Moussa par les méharistes du Kanem (capitaine Mangin). Depuis leur soumission, et par crainte des pillards du Nord (Tedâ, Medjabera, Haggaren, etc.), il sont descendus plus au Sud. Ils sont installés actuellement dans la région de Ez Zi et de El Djiéga, entre Bir Koufeï et Nguigmi. Ils ont beaucoup de chevaux et de nombreux troupeaux de bœufs et de chameaux. Leur chef, Moḥammed Kosso, réside à Krizziria.

Plus à l’Ouest, entre Nguigmi et le Kabi, on trouve encore quelques Kecherda mélangés aux Ouandala.

Une fraction des Kecherda de Nguigmi, les Tordou[269], a émigré depuis quelques années au Kanem : elle s’est installée vers Rig-Rig, dans le Chitati. Avec les Tordou vivent les Mustaouagani, Toubou mélangés d’éléments kanembou.

Il existe enfin un groupement de Kecherda dans le secteur de Gouré : il est commandé par Kaïdalala Salé.

* * * * *

III

LES NOREA

Ces Dazagadâ sont originaires du Borkou. Il ne faut pas les confondre avec les Kreda de même nom. Nous avons déjà vu que des Noreâ vivaient avec les Ankatzâ de Oun et du Djourab. Il y a encore d’autres Noreâ au nord du Ouadaï, où ils mènent la vie nomade. Ils sont d’ailleurs restés en relations avec leurs frères du Borkou.

Cette tribu des Noreâ, peu nombreuse, promène ses troupeaux dans la région comprise entre Ḥadjer Djoumbo, Am Chalôba et le Borkou. A la saison sèche, elle campe sur les bords de l’ouadi Yên, entre Ḥadjer Djoumbo et Am Chalôba. A la saison des pluies, elle réside à Am Chalôba. Elle va aussi au Borkou faire la récolte des dattes et du blé.

Les Noarma possèdent des chevaux et de superbes troupeaux de chameaux. Ils sont obligés de prendre des précautions extraordinaires, pour soustraire leurs bêtes à la rapacité des Ouadaïens. Les chevaux restent au campement, mais les troupeaux en sont toujours éloignés. Le lait est mis dans des korios et apporté sur des chameaux. S’il y a une alerte quelconque, des hommes sautent à cheval et vont immédiatement prévenir leurs camarades préposés à la garde des troupeaux. Ceux-ci s’enfuient alors dans des régions sans eau, où il est impossible aux Ouadaïens de les atteindre.

Les Noarma sont à peu près seuls dans le pays qu’ils habitent. Leurs plus proches voisins sont les Tedâ d’Am Chalôba et les Arabes Maḥâmid d’Ourada. Le lait de chamelle est la base de leur nourriture. Ils font une grande consommation de hadjlid et ont souvent recours, comme boisson, à l’eau contenue dans une espèce de pastèque (_bettèkh_), qui pousse dans les régions sablonneuses. Leurs chameaux mangent cette pastèque.

Les Noarma paient l’impôt aux Ouadaïens et vivent d’accord avec eux. S’ils prennent tant de précautions pour éviter d’être razziés, c’est qu’ils connaissent parfaitement les habitudes de pillage des Ouadaïens. Il est en effet dangereux d’avoir des troupeaux qui puissent exciter les convoitises de ces derniers. De plus, comme les éleveurs de chameaux peuvent s’enfuir dans des régions sans eau et échapper ainsi à toute tentative de razzia, les Ouadaïens ne les aiment guère. C’est pourquoi, en 1907, l’aguid ez Zebada, Aḥmed el Mâgné, enleva tous les chameaux d’une fraction des Arabes Missiriyé.

Les Noarma vont à Abéché vendre leur beurre et le sel rouge du Borkou. Ils prennent des maqta[270] en échange et achètent avec cela des chameaux et du mil.

Les Noarma ont comme ennemis les Arabes Maḥâmid ; ils vivent à l’Ouest et toujours assez loin de ceux-ci, car les deux tribus se volent les chameaux.

Les Noarma sont à peu près aussi nombreux que les Kecherda du Baḥr el Ghazal.