La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2)
Part 16
Du temps de Kharifeïn, certains Kreda poussaient leurs troupeaux jusqu’à Er Remeli. Puis quelques _mehadjirin_[235], مهاجرين, trouvant le pays à leur convenance, parce qu’il y avait de l’eau et que la terre se prêtait bien à la culture du mil, allèrent demander à Moḥammed Chérif la permission d’y installer un village. Ils ajoutèrent que leur exemple serait bientôt suivi par d’autres Kreda du Baḥr el Ghazal. La permission fut accordée et les Kreda construisirent quelques villages dans la région d’Er Remeli. Mais Er Remeli se trouvait sur la route des Ouadaïens, lorsque ceux-ci se rendaient d’Abéché au Fitri. Or, les aguids et leurs troupes ont été de tous temps un véritable fléau pour les pays traversés. C’est pourquoi, vers le milieu du règne de Chérif, les Kreda sédentaires commencèrent à remonter plus au Nord. Ils allèrent s’installer progressivement dans la région qu’ils habitent encore actuellement, le Mourtcha, dont Ambar (Ngalamiya) est un des villages les plus méridionaux.
Nous avons déjà dit que les Kreda du Baḥr avaient toujours été sédentaires. Il y eut cependant, à deux reprises différentes, des villages et des cultures au Baḥr el Ghazal. Mais ce ne fut que temporaire. Dès que les Kreda eurent pu acquérir quelques animaux, ils reprirent la vie nomade. La première fois, sous Yousof (1874-1898), ce fut lorsque l’aguid el baḥr, Oualdi Chaïb, _mangea_ les Kreda de telle manière que beaucoup de ces malheureux, n’ayant plus rien, furent obligés de construire des villages et de semer du mil, afin de pouvoir vivre. La seconde fois, il y a une vingtaine d’années, vers 1886, ce fut lorsqu’une épidémie bovine, _em massarin_, décima leurs troupeaux. Mais, comme nous l’avons déjà dit, ces installations ne durèrent pas longtemps.
Contrairement à ce que croit Nachtigal, la misère a forcé les Kreda à devenir pendant quelque temps, non pas nomades, mais sédentaires. D’une façon générale d’ailleurs, des gens qui ont toujours été nomades se résignent difficilement à renoncer à leur vie libre et indépendante[236]. Et, toujours d’une façon générale, ils ne le font que si la misère les y contraint — comme les Kreda dont nous venons de parler — que si la vie nomade leur est rendue impossible par le climat humide des nouvelles régions où ils se sont fixés (Arabes Dagana, Salamat, etc.), ou enfin, et cela alors se comprend sans peine, que s’ils y sont astreints et parce qu’on voit d’un mauvais œil leurs déplacements continuels[237].
Les Kreda sont célèbres par leur turbulence. Avant notre arrivée dans le pays, ils se battaient avec la plupart de leurs voisins : habitants du Kanem, du Dagana, Kouka d’Aouni, Boulala du Fitri, etc. Il faut dire aussi d’ailleurs que, indépendamment des attaques qui étaient une riposte à des agressions de la part des Kreda, les beaux troupeaux de bœufs de ces derniers et le grand nombre de leurs chevaux excitaient bien des convoitises.
_Ouachîla iertchentô bi sontôdo_
_Kinîna zaïla iertchentô Fadalassoudou_
_Bagreï Massnia karnak iertchentô....._
_Kouga Ouarado iertchentô, etc._
C’est nous qui avons mis fin à leur lutte séculaire avec les Arabes Dagana, qu’ils venaient piller à tout instant. Nous verrons plus tard que, du côté des Arabes, les cheïkhs Mousa Abou Doumou et ʿAli oueld Handja furent les derniers héros de cette lutte.
Du côté d’Aouni, c’était la même chose. Les Kreda arrivaient subitement, au grand galop de leurs chevaux, et, indépendamment des quelques moutons qu’ils pouvaient trouver chez ces malheureux Kouka, ils enlevaient aussi femmes et enfants. Les ravisseurs disparaissaient ensuite rapidement. Il était difficile aux Kouka de les poursuivre, étant donné le petit nombre de chevaux qu’ils pouvaient rassembler contre des adversaires très bien montés et s’enfuyant dans un pays où l’eau est relativement rare. Mais il leur arrivait de temps en temps de tomber en nombre sur les Kreda et de leur infliger de bonnes leçons.
Même situation avec les Boulala. Les Kreda venaient également chez ceux- ci enlever les troupeaux et surtout des femmes et des enfants. Les Boulala se réunissaient alors, mais, tout comme les Kouka, ils n’atteignaient que rarement leurs adversaires disparus. S’ils les atteignaient d’ailleurs, le combat livré ne tournait pas toujours à leur avantage. On dit que, lorsqu’ils surprenaient un campement ennemi, les Boulala massacraient jusqu’aux femmes et aux enfants.
Du côté du Kanem, les Kreda étaient plus circonspects. Là, les Dalatoua aussi bien que les Toundjour avaient, indépendamment de leurs hommes, des Ḥaddâd à leur disposition, et les flèches empoisonnées de ceux ci inspiraient aux Kreda une terreur salutaire[238].
Quant aux Oulâd Slimân, ils allaient de temps en temps piller au Baḥr el Ghazal. Les Kreda les craignaient beaucoup car ces Arabes étaient armés de fusils[239]. Les aguids el baḥr protégeaient les Kreda d’une façon plus ou moins efficace, car il arrivait parfois aux Ouadaïens d’être mis en fuite par les Oulâd Slimân et leurs alliés. En tout cas, les Kreda ne pouvaient guère lutter, à eux seuls, contre leurs redoutables adversaires ; et, une fois entre autres, le cheïkh ʿAbd el Djelil se battit avec les Kreda près du puits d’Alakhérit et en tua environ 300.
Quelques-uns des Arabes Oulâd Hemed, qui avaient autrefois quitté le Baḥr el Ghazal pour aller au Fitri, étaient revenus depuis et partageaient le sort des Kreda.
Nous savons déjà que la domination ouadaïenne n’empêchait nullement les populations soumises de se piller réciproquement et de se battre entre elles, d’une façon à peu près constante. Les Ouadaïens, par leurs querelles intestines, ne faisaient d’ailleurs que donner l’exemple.
Les aguids administrant les régions de l’Ouest (aguid el Baḥr, aguid el Moukhelaya, aguid el Djaadné, le djerma) restaient la plus grande partie de l’année à Abéché. Durant cette absence, leurs sujets avaient à se défendre par leurs propres moyens contre les incursions des ennemis du Ouadaï. La lutte contre ces derniers (Oulâd Slimân et autres Ouassali, Dazagadâ du Kanem) avait commencé sous ʿAli (1858-1874). C’est l’aguid el Baḥr qui était chargé de les combattre. Les Kreda, bon gré mal gré, lui servaient d’auxiliaires, et aussi parfois les Kanembou, les Toundjour, etc.
Les premiers aguids el Baḥr — sous Moḥammed Chérif — traitèrent les Kreda avec bienveillance : tels furent Bechara et Atoca[240]. L’aguid Yaya Kouroum, un captif diongoraï, ne brillait pas par son courage. Une fois entre autres que, selon la mode ouadaïenne, il venait de percevoir un impôt en razziant les Kreda, il fut mis en demeure par ceux-ci d’avoir à leur restituer les troupeaux. Et Yaya Kouroum rendit presque tout, pour éviter un conflit avec ses administrés. Il dut se contenter de bien peu de chose qu’il alla remettre au sultan.
Mais cela changea avec Keneticha, un esclave bidey. On était alors sous ʿAli. Cet aguid pilla les Kreda sans merci, et entama la lutte contre les Oulâd Slimân et leurs alliés. Il a laissé une grande réputation de bravoure. On raconte que, dans un combat, un coup de fusil tiré de près avait mis le feu à son turban (_kademoul_). Comme Keneticha restait impassible, ses gens se précipitèrent pour éteindre le feu. Et lui de les rassurer, en disant que « le feu ne pouvait pas brûler le kademoul d’un chef ». Il se battit deux fois avec les Oulâd Slimân : il fut vainqueur la première et battu la seconde.
El Gadem oueld Atoca — sous Yousouf — se montra, comme son frère, bienveillant envers les Kreda. Il trouva la mort dans un combat livré aux Dogorda.
Abou Zenat ne fut aguid el baḥr que pendant un an : il avait peur des Kreda. Il fut remplacé par le borgne Moḥammed oualdi Chaïb. Les indigènes appelaient celui-ci _Kolo madé tchodogo_[241], parce que son œil unique était tout rouge, ce qui, paraît-il, lui donnait l’air d’un diable (_chèïṭân_). Cet aguid fut un pillard fieffé. Très aimé de Yousouf, à cause des nombreuses prises qu’il envoyait à Abéché, il razziait fréquemment les Kreda du Baḥr et de Mourtcha, ainsi que les Kecherda. Il pillait tout aussi bien au Ouadaï, d’ailleurs et jusque sur le marché d’Abéché. Il fut tué par Rabah devant Mandjaffa (1894).
Son sucesseur, le Tedâ Haggar Kébir, fut encore pire. Il fit mettre à mort un grand nombre de Kreda et il pilla le Baḥr, le Dagana, les Assâlè et les Kouka de la Batah. Devenu aguid er Rachid à la place de Guelma, il fut tué devant Am Dem (1902), dans la lutte entre Doud-Mourra et Aḥmed abou Ghazali.
A ce moment-là, nous avions déjà fait notre apparition dans le pays (fin 1899) : le Kanem était occupé (Bir Alali, janvier 1902), Yao aussi (1902). Indépendamment de notre présence, la lutte entre Aḥmed abou Ghazali et Acyl d’abord, entre Aḥmed et Doud-Mourra ensuite, avait empêché les aguids el baḥr de paraître chez les Kreda.
Au début de notre installation dans le pays, les Kreda pillèrent comme par le passé, les populations soumises du Dagana et du Kanem. Mais la riposte ne se fit pas attendre et, après avoir subi quelques razzias, ils commencèrent à demander l’aman. Les dissidents furent malmenés et, en fin de compte, tous les Kreda du Baḥr el Ghazal se soumirent (1904). Ceux du Mourtcha continuèrent à appartenir au Ouadaï (aguid el Moukhelaya).
Du moment que le Baḥr el Ghazal nous appartenait, la charge d’aguid el Baḥr n’était plus qu’un titre honorifique. Elle continua cependant à exister au Ouadaï, de même d’ailleurs que celles de djerma du Kanem, d’aguid ed Debaba, d’aguid ed Dagana, etc.
Au début de 1905 eut lieu la fuite de Badjouri au Ouadaï. Après l’arrestation d’Acyl, Badjouri était devenu le chef des Ouadaïens réfugiés chez nous et il avait servi d’auxiliaire contre les Kreda dissidents. Mais il avait aussi razzié des Kreda soumis (Noarma) et, craignant nos châtiments de ce fait, il repassa au Ouadaï. Il quitta Massakory, gagna le Baḥr et essaya, en route, de piller les Kreda. Mis en fuite par ces derniers, Badjouri atteignit le pays des Kecherda, puis Er Rouhoud. Il envoya de nombreux présents à Doud-Mourra, avec une lettre dans laquelle il disait au sultan qu’il était resté deux ans chez les Français, qu’il connaissait leur manière de combattre et que, par suite, il pouvait lui être très utile.
Doud-Mourra, après avoir fait attendre sa réponse pendant quelque temps, manda Badjouri à Abéché et le nomma aguid el baḥr, en remplacement d’Abou Zenat oueld Atoga. Badjouri fut chargé de garder la frontière occidentale du Ouadaï et de razzier les Arabes réfugiés au Fitri, ainsi que les Kreda du Baḥr el Ghazal.
Comme nous le verrons plus loin, Badjouri pilla les Arabes à Rahad es Salamat, en novembre 1905, et les Kreda du Baḥr, à la fin de 1906.
_Les tribus kreda._ — L’ancêtre commun à tous les Kreda est un nommé Karra, qui a donné son nom à la tribu. Les Kreda forment deux groupes inégaux : les Koyo et les Karda. Les premiers, qui se réclament d’un descendant de Karra appelé Koyo et sont de beaucoup les plus nombreux, comprennent : les Ngalamiya ou Yorda, les Noreâ ou Noarma, et les Yria. Les Kreda comprennent donc, en somme, les quatre fractions suivantes : Ngalamiya, Noarma, Yria et Karda. Nous les étudierons par ordre d’importance.
1o _Ngalamiya_ ou _Yorda_. — C’est la plus nombreuse des quatre fractions[242]. Elle comprend : Brokhara, Tchoandâ, Nedjouma, Chelantâ, Oulâd Toubô, Bayâ, Djeroâ, (Mallemâ, Tchiankarâ, Nioulou), Tagaramma, Koderâ (Djihalâ, Mallemâ), Oualtchena, Oueddiê, Nedjouméa, Matchidâ.
Il y a une certaine parenté entre les Tchoandâ et les Kanembou Nguedjim, lesquels sont d’origine boulala. Cela laisserait donc supposer que, tout comme les Kecherda Chennakora, les Tchoandâ sont le produit d’un mélange de Gourân et de Boulala.
Les Brokhara et les Kodera ont de nombreux Ḥaddâd chasseurs (Ḥaddâd cherek).
Les Ngalamiya sont les ennemis héréditaires des Karda. Ils ont toujours été plus nombreux et plus puissants que leurs adversaires, sur lesquels ils avaient l’avantage chaque fois que les deux fractions étaient seules en présence. Mais les chefs des Karda avaient reçu du Ouadaï le commandement de tous les Kreda du Baḥr. Ils prélevaient l’impôt et servaient d’intermédiaire entre l’aguid el Baḥr et les Kreda. Ils portaient d’ailleurs le titre de djerma : tels furent, par exemple, djerma Kebir et son fils djerma Doungousou. Les Karda, avec l’appui des Ouadaïens, avaient alors la haute main sur les Ngalamiya. Mais la situation changeait lorsque les Karda étaient réduits à leurs seules forces ; et, une fois entre autres les Ngalamiya les refoulèrent du côté de Ngourra, les empêchant de revenir dans le Baḥr. Les Karda firent alors appel à des Kouka, des Boulala, des Arabes Khozam et même quelques Baguirmiens, afin de pouvoir reprendre l’avantage.
Un incident contribua à augmenter l’animosité qui régnait entre les deux tribus. Un jour, au cours d’une discussion, le chef karda ʿAmer abou Mousa tua un jeune Kodera. Or, il est d’un usage formel chez les Kreda que l’homme qui a commis un meurtre doit quitter le Baḥr pendant un certain nombre d’années. Puis — à moins toutefois qu’il ne soit réputé comme dangereux — la famille de la victime consent à prendre le prix du sang (100 vaches) et le meurtrier peut rentrer dans sa tribu.
Les Ngalamiya, selon la coutume, mirent alors les Karda en demeure de chasser ʿAmer abou Mousa. Ceux-ci refusèrent et ce chef resta avec sa fraction. Les Ngalamiya tirèrent vengeance de ce refus en razziant les Karda. La lutte a continué depuis, et les deux fractions sont toujours ennemies. Vers la fin de 1906, les Karda (ʿAmer abou Mousa et Digueï), avec l’aide d’éléments non kreda, ont surpris et battu les Ngalamiya, dont plusieurs chefs furent tués.
Les Ngalamiya promènent leurs campements dans la région du Baḥr el Ghazal voisine du Kanem. Ils ont toujours été d’accord avec les Toundjour, qui les aidaient autrefois dans la lutte contre les Karda. C’est chez eux qu’ils s’approvisionnaient en mil. Les autres fractions kreda ne pouvaient pas toujours se ravitailler en grain au Kanem, au Dagana, à Aouni ou au Fitri ; elles allaient parfois en chercher au Mourtcha.
2o _Karda_. — Les Karda sont, après les Ngalamiya, la fraction la plus importante des Kreda.
Ils comprennent : Arsâda ou Arsamadâ, Oulâd abou Bouker, Bettelouma, Tagama, Adaya, Tongoyo, Guemmirâ, Saladâ[243], Addéâ, Méchéâ, Senda (Bedossa, Aouadâ), Héllamâ, Sôoudâ, Ouânia[244].
Les Bedossa (Senda) ont des Ḥaddâd cherek. Comme nous l’avons déjà dit, les chefs karda avaient autrefois le commandement de tous les Kreda.
3o _Noreâ_ ou _Noarma_. — Ils sont moins nombreux que les Karda. Il ne faut pas les confondre avec les Noarma de Oun ou de l’Ouadi Yên, lesquels se rattachent aux _Amma Borkouâ_. Malgré l’identité des noms, il n’existe pas d’étroite parenté entre les deux fractions. Pour en donner une idée, il suffira de dire qu’un indigène, qui a tué un Noarma de l’ouadi Yên, peut aller demeurer avec les Kreda Noarma.
Cette fraction comprend les subdivisions suivantes : Béréâ, Aouchéyâ, Keridâ, Derguima[245], Tchodéa, Madéâ, Todosséya, Bôltiya[246], Abkourouma, Nouma, Méhméya.
Les Norma ont été autrefois en lutte avec les Kodera (Ngalamiya), parce que ces derniers avaient pillé un convoi de bœufs noarma rapportant du mil du Kanem. Il y a une vingtaine d’années environ, les deux fractions se battirent vivement pendant deux mois.
4o _Yria_. — Ils sont à peu près aussi nombreux que les Noarma.
Ils comprennent : Koyoma ou Kirdiâ[247], Boltignâ, Hadjeréa, Ioskôma, Tchangaïma, Ouaharaya, Attéma, Débéréâ[248], Djogochillâ, Bassassâ, Dogodâ.
_Caractères de la population kreda._ — Comme la plupart des Toubou, les Kreda n’ont aucunement la physionomie du nègre : les cheveux sont presque toujours lisses, les traits réguliers, le nez droit et les lèvres minces. Certains d’entre eux ont le type sémite, mais ceux-là sont moins nombreux que chez les Kecherda.
Les Kreda ont généralement le teint _azreq_, c’est-à-dire noir-gris. Les autres teintes sont : _akhder_ (litt. : vert), ou bronze foncé, et _ḥamer_ (litt. : rouge), teinte cuivrée plus ou moins claire. Cette teinte rougeâtre est la moins répandue. Elle provient d’alliances avec des femmes toundjour ou des femmes arabes (Oulâd Hemed, Beni Ouaïl, Dagana). Il est à remarquer d’ailleurs que cette même teinte claire semble être plus fréquente chez les femmes que chez les hommes, et que, à ce point de vue là, certaines d’entre elles ressemblent à des femmes arabes.
D’une façon générale, les Kreda ont la tête rasée et ne gardent pas la barbe ; toutefois beaucoup de jeunes gens possèdent une chevelure longue et frisée. La coiffure de leurs femmes est celle des femmes arabes : de petites tresses qui encadrent le visage. Les petites filles laissent pousser une longue touffe de cheveux sur le sommet de la tête.
Comme tous les nomades qui vivent dans des pays où l’eau est relativement rare, les Kreda sont assez souvent d’une propreté corporelle douteuse. Il nous a bien semblé cependant que les Kreda et les Kecherda étaient supérieurs, au point de vue de la propreté, à tous les Arabes, nomades ou non, et à certaines populations sédentaires (Kouka, Boulala, etc.).
La description que Nachtigal fait des Tedâ peut, à peu de chose près, s’appliquer aux Kreda. Ils sont d’une taille généralement peu élevée, sont bien proportionnés et très maigres. Leur maigreur ne les empêche pas d’ailleurs d’être vigoureux, et leur résistance à la fatigue, à la chaleur, à la faim, à la soif est proverbiale[249].
Ils sont nomades, sauf cependant au Mourtcha, et le lait entre pour une large part dans leur alimentation. Ils sont bons musulmans et observent strictement les pratiques de leur religion. Ils ne pratiquent pas l’excision des femmes. Ils sont très sobres : ils ne boivent ni merissé ni khal et ils ne prennent pas de tabac.
Nous avons déjà vu que, autrefois, leurs instincts pillards les rendaient très turbulents. On vante beaucoup leur agilité et l’adresse de leurs cavaliers à éviter les sagaies pendant le combat. Ils sont assez courageux, surtout quand il s’agit de défendre leurs troupeaux, qui constituent d’ailleurs leur seule richesse et auxquels ils tiennent beaucoup. Les exemples ne sont pas rares de Kreda se faisant tuer bien inutilement, plutôt que d’abandonner leurs troupeaux.
Nous donnerons une mention particulière à leurs femmes. Les femmes gourân — surtout celles des Kreda et des Kecherda — ont une certaine réputation. Les indigènes vantent la beauté de leurs traits, leurs longs cheveux, leur taille svelte, et le bon cheïkh Moḥammed et Tounesi disait des Gourân : « J’ai vu de leurs femmes qui m’ont paru d’une beauté remarquable, leurs yeux percent comme la flèche et vous pénètrent jusqu’au cœur. » Les souverains du Ouadaï, d’ailleurs, les appréciaient beaucoup et les aguids el Baḥr choisissaient les plus jolies jeunes filles pour les envoyer grossir le harem du sultan[250]. Hababa Kili, femme légitime du sultan ʿAli, et Hababa Zamzom, femme légitime du sultan Youssef, appartenaient à la tribu des Kecherda[251]. Le fils de la première, Aḥmed abou Rhazali, devint même sultan du Ouadaï : pendant son règne — qui fut court, d’ailleurs — les Gourân jouirent d’une certaine influence à la cour d’Abéché. Comme leurs sœurs du Tibesti, les femmes kreda ont la réputation d’être fidèles à leur mari. Les vieilles femmes, par suite de leur maigreur native et aussi de la vie qu’elles mènent, sont particulièrement desséchées et flétries.
Les Kreda ont de beaux troupeaux de bœufs. Ils ont aussi des moutons et quelques rares chameaux. Ils possèdent de nombreux chevaux. Une partie d’entre eux appartient à une espèce particulière au Baḥr, qu’on appelle Khèl Ganastô[252].
Leur corps porte de grandes parties blanches, qui tranchent sur le reste de la robe — exactement comme pour la biche-robert. Les Kreda leur font boire du lait. Ils prétendent que ces chevaux sont supérieurs à tous les autres comme vitesse et comme fond. Ils disent d’ailleurs _Ganastounga danna bîdi_ : Celui qui ne possède pas un cheval de Ganastou est semblable au piéton. C’est avec ces chevaux que les Kreda chassent la girafe et l’autruche.
Une légende s’est formée au sujet de l’origine de ces chevaux. On dit qu’une jument qui pâturait fut saillie par un cheval tout blanc et aux parties noires, animal fantastique qui disparut aussitôt après. Le produit de ce croisement, qui appartenait à des Arabes, fut acquis par les Kreda et eut comme descendance les chevaux Ganastou.
Nous avons déjà vu que, chez les Kreda, les meurtriers doivent s’expatrier pendant quelque temps. Ce temps est variable : un, deux, trois, cinq ans. Bien entendu, les parents du meurtrier sont tenus de payer le prix du sang (_dia_), avant le retour de celui-ci dans la tribu. S’il est réputé dangereux, le meurtrier pourra même n’être jamais plus accepté dans la tribu. Pour le meurtre d’un homme, le prix du sang (_dia_), qui est théoriquement de cent chameaux ou de deux cents vaches[253], n’est dans la pratique que de cent vaches. Pour une femme, le prix du sang est la moitié du précédent, soit cinquante vaches.
_Régions occupées._ — On trouve des Kreda au Baḥr el Ghazal et au Mourtcha : les premiers sont nomades, les autres sédentaires.
LE BAḤR EL GHAZAL. — Le nom de « Fleuve des Gazelles » n’est donné au baḥr que dans la région des Kreda[254] : ceux-ci l’appellent tout simplement _Fôdi_ (le fleuve), et les Kecherda désignent la partie où ils ont coutume de passer l’hivernage sous le nom de _Sôro_, dans le Dagana, le sillon du baḥr est appelé _Massakôry_. A l’ouest de ce dernier pays, il ne porte plus de nom particulier : il se perd, du reste, au milieu d’un grand nombre de baḥrs, qui étaient autrefois remplis par les eaux du lac.
Dans les environs de Massakôry, le lit du baḥr est à peine indiqué : c’est une légère dépression, large de 100 à 150 mètres ; comme elle est couverte de champs de mil sur presque toute sa longueur, l’Européen qui passe là ne se doute guère qu’il franchit le Baḥr el Ghazal. A l’ouest de Massakory, le baḥr s’élargit parfois, comme tout près de Zol Mustafa Belleï : il se divise alors en plusieurs bras, qui enserrent d’anciennes petites îles. Il lance à droite et à gauche des ramifications, qui réunissent entre eux deux points du lit du baḥr ou qui finissent à une certaine distance dans l’intérieur des terres : les indigènes leur donnent le nom de _ridjoul el baḥr_ (pieds du baḥr).
Au fur et à mesure qu’on se rapproche du lac, la dépression s’élargit et se creuse. Les berges dominent alors le lit du baḥr d’une hauteur de 5 à 10 mètres. Mais, comme nous l’avons déjà dit, il devient bientôt impossible de reconnaître quelle est la continuation du Baḥr el Ghazal[255].
Au nord-est du Dagana, dans le pays des Kreda, le lit du baḥr se rétrécit tout d’abord et n’a plus qu’une cinquantaine de mètres aux environs d’El Achim ; il va ensuite en s’élargissant : vers Bir Gara il atteint 300 mètres et, à hauteur de Bir Chedera, enserre quelques anciennes îles. Cette partie du baḥr envoie également des ridjoul, dont un important, entre autres, qui se dirige vers Mondo. Le sillon est limité par des lignes de dunes. Plus loin encore, le lit du baḥr continue à s’élargir et, au-delà de la région où les Kecherda viennent passer l’hivernage, atteint une ampleur de plusieurs kilomètres : les limites en sont nettement marquées par des dunes ou des falaises. D’une façon générale, le sillon du Baḥr el Ghazal est indiqué par une végétation plus abondante que sur les abords.