La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2)
Part 15
Les sédentaires, ou Dongosâ[224], habitent principalement les oasis de Yên, Boudôou, Tiggui, Yarda et Forom. Ils sont beaucoup moins purs que les nomades, qui les méprisent et auxquels ils sont assujettis. Cependant les Yârda, quoique sédentaires, jouissaient autrefois d’une certaine indépendance. Les gens de Yên (Yenoâ ou Oulâd Amian) sont les plus nombreux. Leur oasis est à 3 km. du fortin senoussi de ʿAïn Galakka. « Les Yenoâ occupent environ 300 cases. Leur chef, Soukou Bangaï, est très dévoué aux Snoussis ; il recrute les travailleurs, garde les chameaux du poste et fournit les courriers..... C’est à Yên que les captifs et les tirailleurs de la zaouia ont leur famille et viennent dormir. Partout apparaissent les traces de la protection du poste : des burnous aux couleurs vives, des pains de sucre, du thé, des Coran enluminés gisent dans les cases des principaux Téda et attestent les services qu’ils ont rendus à la bonne cause[225]. »
Vers le Nord-Est, au-delà de la ligne Boudôou-Oun, le pays redevient désert : il n’y a pas de villages, pas de dattiers entre ces deux oasis et elles sont simplement réunies par une piste que jalonnent quelques puits. On trouve un petit groupement de Tedâ au nord du Borkou, à Gouring. Plus à l’Est, la région avoisinante est habitée par quelques Bideyat : Anî, Ouanianga (Ouagnanga) et Tourkôché.
Le Borkou a été longtemps ravagé par les incursions des Oulâd Slimân, des Touareg et des Maḥâmid. Les malheureux sédentaires, traqués de tous les côtés, pillés sans merci, réduits en esclavage, menaient une existence des plus précaires. Ils construisaient de grandes échelles avec des troncs de palmier, et s’en servaient pour se réfugier sur les quelques rochers isolés que l’on trouve dans le pays. Ils accumulaient dans ces forteresses naturelles tout ce qu’ils avaient de plus précieux, des vivres et de l’eau, et ils pouvaient ainsi attendre le départ de leurs ennemis. Leur situation est encore la même, d’ailleurs. Les Khouân sont actuellement les maîtres du pays, mais le sort des Kamadja ne s’est point amélioré : Arabes et Tedâ dépouillent ces malheureux de tout ce qu’ils possèdent, leur existence est toujours aussi misérable et ce sont toujours les mêmes procédés qu’ils emploient pour se soustraire aux exactions et dissimuler les emplacements de leurs villages. Voici, du reste, ce que rapporte le lieutenant Ferrandi à ce sujet. « Conduits un jour par des traces fraîches jusqu’au pied d’un piton où rien n’apparaissait, nous découvrîmes au sommet une étroite entrée, fermée par de lourdes pierres. Un petit village avait trouvé là son refuge contre les Blancs et il fallut, pour entrer, parlementer longtemps. Enfin un à un les vieillards, les femmes, les adultes sortirent et le chef nous dit d’une voix tremblante : « Nous sommes des hommes de Yarda. Je ne compte plus les jours où cette même grotte nous servit de refuge tantôt contre les gens du Nord, tantôt contre ceux de l’Est, aujourd’hui contre ceux du Sud. Nous sommes des Kamadja inoffensifs à qui tout le monde en veut[226]. »
Les Ammâ Borkouâ sont considérés comme _kirdi_ par les Arabes et les Toubou du sud. Il est vrai qu’ils boivent du lakbi, mais ils n’en sont pas moins des musulmans fanatiques. Leur zèle religieux est d’ailleurs stimulé par les Khouân, qui recrutent de nombreux adeptes parmi les Boulguedâ, les Ankatzâ et les Tedâ.
Les Senoussis se sont retirés au Borkou, au début de 1903, après la défaite et la mort d’Abou Aguila devant la zaouia de Bir Alali. Depuis l’occupation du Ouadaï par les troupes françaises et l’installation d’une compagnie méhariste à Ourâda, chez les Arabes Maḥâmid, la possession du Borkou est devenue pour les Khouân une question vitale. Ce pays est leur grenier, leur seul centre de ravitaillement dans la partie méridionale des contrées où ils règnent. D’autre part, la présence des Français au Borkou amènerait nécessairement la soumission de la plupart des dissidents et barrerait la route aux rezzous des Senoussis. Ceux-ci seraient forcés de réintégrer les oasis du désert de Libye et perdraient, de ce fait, une grande partie de leur puissance : au surplus, le coup porté au prestige de Si Aḥmed Chérif serait très dur. C’est pourquoi, désespérant d’arrêter par leurs propres moyens l’expansion naturelle de l’influence française, les Senoussis ont fait appel aux Turcs, que, jusqu’ici, ils détestaient cordialement et mettaient sur le même pied que les Chrétiens. Depuis avril 1911, le drapeau ottoman flotte sur le fortin de ʿAïn Galakka. Ce geste peu amical des Jeunes-Turcs à l’égard de la France n’est point fait pour nous étonner, car il vient après beaucoup d’autres. Espérons toutefois qu’il ne retardera pas la prise de possession du Borkou par nos troupes et que celles-ci réduiront enfin à l’impuissance nos derniers ennemis en Afrique Centrale. Les Kamadja n’en seront point fâchés.
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[Note 217 : Mare, étang (avec de l’eau ou à sec).]
[Note 218 : Graine odoriférante.]
[Note 219 : Appelés aussi _Moussôou_, _nas Oda_.]
[Note 220 : _Koroâ_ ou _Dabous Hallal_.]
[Note 221 : _Nâs Maramma_.]
[Note 222 : _Khayat er riḥ_, les coupe-vent.]
[Note 223 : _Annâ_ (nom des Bideyat, en dazaga), _kazâ_ ou _katzâ_ (mélangés).]
[Note 224 : En arabe, _siyâd ed doungues_ سياد الدنقس, _sâkenin_ ساكنين. On appelle _doungues_ les amas d’immondices, d’ordures, que l’on trouve dans les villages. Le mot toubou _dongosâ_ a exactement la même signification que _siyâd ed doungues_.]
[Note 225 : Lieutenant Ferrandi, _Les oasis et les nomades du Sahara oriental_ (_Bulletin du Comité de l’Afrique française_, 1910).]
[Note 226 : Lieutenant Ferrandi, article cité.]
IV
LES TOUBOU DU KANEM
(DAZAGADA KONOUMA)
* * * * *
Les Toubou sont nombreux au Kanem, surtout dans le nord du pays, mais le type n’est plus aussi pur qu’au Tibesti ou même au Borkou. Ces Toubou se sont unis aux diverses populations avec lesquelles ils vivaient en contact, Kanembou, Toundjour, Arabes, surtout aux premiers. On retrouve chez les nomades la maigreur et l’élasticité qui caractérisent les Toubou, mais les formes sont déjà alourdies chez ceux qui mènent la vie sédentaire. C’est pourquoi il n’est pas toujours facile de distinguer un Gourân d’un Kanembou ou d’un Toundjour, surtout dans la région Ngouri- Mondo, où le contact des trois populations a amené de nombreux mélanges. On trouve fréquemment, dans le sud-est du Kanem, des Toubou qui parlent le dazaga, le kanembou et l’arabe.
Les Toubou du Kanem ne sont pas aussi bons musulmans que leurs frères du Baḥr el-Ghazal. Beaucoup d’entre eux boivent le _khall_, boisson fermentée obtenue avec des dattes et divers ingrédients. Les femmes sont connues pour leur mauvais caractère. Elles cachent souvent un couteau sous leur pagne, mais s’en servent moins toutefois que leurs sœurs du Borkou et du Tibesti : celles-ci le portent fixé au coude par une gaîne en cuir, tout comme leurs maris, et l’emploient fréquemment pour clore les discussions.
Parmi les Toubou soumis à notre domination, ceux qui nomadisaient autrefois entre le Kanem et le Borkou ont été obligés de se rapprocher du Kanem ou d’aller s’installer vers Nguigmi, pour se mettre à l’abri des incursions des pillards du désert et vivre sous la protection de nos méharistes. Ils ont dû s’astreindre à mener une existence de demi- sédentaires, et ce changement ne leur fut point favorable. Nous citerons, à ce propos, quelques lignes du capitaine Colonna de Leca : « Les Toubou ralliés à notre cause ne peuvent pas s’éloigner des rives du lac Tchad et leurs animaux dépérissent sous l’influence du paludisme. Petit à petit, ils renoncent à la vie nomade pour devenir pâtres, vachers ou agriculteurs ; ils traversent une crise de transformation qui met en danger jusqu’à leur existence, car ils réussissent généralement mal dans le travail agricole, auquel les générations antérieures ne les ont nullement adaptés. Et cela augmente les difficultés politiques que nous rencontrons chez les Toubous encore dissidents. Ceux-ci constatent que leurs anciens frères qui ont accepté la domination française sont voués à la misère ou réduits aux travaux de la terre, qui jusqu’ici étaient réservés aux sédentaires et aux esclaves. Ils éprouvent pour nous une aversion fort compréhensible. Tout autre serait leur état d’âme s’ils voyaient leurs anciens frères prospérer sous notre direction[227]. »
La situation des Toubou ralliés est analogue à celle qui a été faite, durant plusieurs années, aux Arabes réfugiés au Fitri. Ces nomades, obligés de se déplacer entre le Baḥr el Ghazal et le Fitri, ont mené une existence pénible : mal vus des sédentaires, en butte à l’hostilité des Kreda, razziés par les Senoussis et les Ouadaïens ; ils ne pouvaient guère prospérer ; d’autre part, l’humidité et les mouches du Fitri faisaient parfois subir des pertes sérieuses aux troupeaux. Tout s’est arrangé depuis la prise d’Abéché et l’occupation du Ouadaï, qui ont permis à ces Arabes de revenir sur leurs anciennes terres.
Nous avons déjà dit que beaucoup de Toubou qui avaient fait leur soumission étaient allés rejoindre leurs frères dissidents. Ils ne reviendront à nous que lorsque le Borkou sera occupé et qu’ils pourront vivre en paix derrière la ligne marquée par les postes de méharistes.
Nous allons voir rapidement quelles sont les différentes fractions toubou du Kanem.
_Gadoâ_ ou _Gadouâ_ — Cette fraction vit dans la partie orientale du Chitati : elle est le produit d’un mélange de Toubou et de Kanembou. Avec elle vivent de nombreux Ḥaddâd : Ḥaddâd chassant au filet (Ḥaddâd cherek), Ḥaddâd forgerons (Ḥaddâd sandala), Ḥaddâd tissant des gabag (Ḥaddâd gotôn), Ḥaddâd armés de flèches (Ḥaddâd nichâb). Il y a également des Arabes du groupe Qaoualma (Oulâd Mansour) et quelques Tedâ de la tribu des Madâ[228]. Sédentaires pendant l’hivernage, les Gadoâ se déplacent avec leurs troupeaux pendant la saison sèche. Cette tribu, qui est une des plus importantes du Kanem, a joué autrefois un grand rôle.
Quand les Oulâd Slimân vinrent s’installer au Kanem le chef des Gadoâ, Barka Hallouf, fit alliance avec eux et coopéra à toutes leurs expéditions de pillage. Hallouf leur rendait de précieux services par sa connaissance du pays et des habitants. De plus, la tribu nomade des Oulâd Slimân était parfois dans l’impossibilité de se procurer le grain nécessaire à sa substance. Grâce au travail de l’élément sédentaire de sa tribu, Hallouf était toujours à même de leur en céder.
L’alliance avec les Arabes donna aux Gadoâ la prépondérance sur toutes les autres tribus. Mais les choses se gâtèrent en 1871 : des dissentiments se produisirent entre les Oulâd Slimân et les Gadoâ, entre ʿAbd el Djelil et Barka Hallouf. Après quelques pillages réciproques, la lutte éclata ouvertement en 1872 : Barka Hallouf fut tué et le Chitati razzié. Les Gadoâ demandèrent alors l’aman. A la suite du meurtre de Hazaz, l’ancien compagnon de Nachtigal, la lutte reprit de plus belle. Les Gadoâ se réfugièrent dans les îles du Tchad et il ne resta au Chitati que ceux qui n’avaient rien à perdre, les _mesâkin_.
Plus tard, le fils de Hallouf, Allafi oueld Hallouf, fit la paix avec les Oulâd Slimân et revint au Chitati : il s’engageait à payer un tribut aux Arabes. Ceux-ci trouvèrent bientôt que les Gadoâ ne leur envoyaient que du bétail de peu de valeur (_bâṭel_) et qu’ils n’accordaient qu’une maigre hospitalité aux Oulâd Slimân qui allaient au Chitati. Allafi fut mandé par ʿAbd el Djelil. On lui reprocha d’avoir tué Hazaz, et il fut mis en prison. Il fut plus tard emmené au Manga, où des captifs reçurent l’ordre de l’assommer à coups de massue (_seder_). Les Oulâd Slimân pillèrent de nouveau les Gadoâ et Koukounni Hallouf (Nanazèn), un autre fils de Barka Hallouf reçut le commandement de la tribu. On ne tarda pas à lui reprocher d’avoir caché du bétail dans les îles du Tchad : il fut destitué. Koukounni ne fut pas remplacé et la tribu resta sans chef pendant quelque temps. Plus tard, kêdela Méla fut mis à la tête des Gadoâ et, après lui, fougbou Kabber, fougbou Adem. Les Gadoâ, qui payaient un tribut aux Oulâd Slimân, restèrent soumis aux caprices de ces pillards, jusqu’au jour où la mort de ʿAbd el Djelil ouvrit une ère de discordes et de luttes pour les Arabes. Les Gadoâ prirent parti pour les Miaïssa.
_Youroâ._ — Vivent dans le Chitati, à côté des Gadoâ. Il y en a aussi quelques-uns vers le Manga. Cette tribu serait apparentée aux Noreâ de l’oasis de Oun.
_Ouarabba, Orabba, Orobba, Ourobba._ — Tribu sédentaire quelque peu mélangée d’éléments kanembou. Vit à Kôou, dans le Chitati, à côté des Gadoa, et dans le Liloa, à côté des Dogorda.
On trouve aussi des Ouarabba dans la région de Turbanguéda, sur la Komadougou.
_Ouandala._ — Étaient autrefois très nombreux dans la partie ouest du Chitati. Le voisinage des Oulâd Slimân et la prépondérance acquise par les Gadoa du chef Hallouf les déterminèrent à émigrer en masse à l’ouest du lac.
Avant la rectification de la frontière séparant la Nigéria du territoire de Zinder, les Ouandala eurent des démêlés avec l’autorité anglaise : un chef influent, Aba Senoussi, fut même condamné à être pendu. Actuellement, les Ouandala sont surtout installés au nord de la Komadougou Yôou, entre Nguigmi et le Kabi (pays de Kadjel). Lorsque nous occupâmes cette région, un poste militaire fut aussitôt créé à Turbanguéda, sur la Komadougou.
Les Ouandala ont des villages et s’adonnent à la culture du mil, mais leurs troupeaux de bœufs restent dans la brousse. Quelques Kecherda (Eyima), venus autrefois du Baḥr el Ghazal, vivent avec eux.
Deux chefs ouandala, Kaïdala Tokoï et Kaïdala Zezerti, habitent le campement d’un grand chef des Kecherda de l’ouest, Moḥammed Kosso ; un troisième chef ouandala, Kaïdala Gouat, a fait sa soumission en décembre 1907.
Au Kanem, on trouve un certain nombre de Ouandala dans la partie ouest du Chitati, vers Rig-Rig, et avec les Kecherda d’Isa Maïmi.
_Dogorda._ — Les Dogorda seraient apparentés aux Noreâ de Oun et aux Youroâ du Chitati. Cette tribu, très nombreuse, vit dans le Liloa (ou Léloua) qui, tout comme le pays de Mao, est réputé pour ses dattiers.
Les Dogorda luttèrent contre les Oulâd Slimân, quand ceux-ci vinrent s’installer au Kanem. Après une longue résistance, ils furent obligés de reconnaître la suzeraineté des Arabes, qui continuèrent d’ailleurs à les piller de temps en temps. Les Dogorda servirent d’auxiliaires à leurs vainqueurs, dans la lutte contre les aguids el baḥr. C’est ainsi, par exemple, qu’ils prirent part au combat d’Abou Chatên contre l’aguid Keneticha et que, plus tard, l’aguid El Gadem fut tué par eux.
Les Dogorda ont la réputation d’être très courageux. On raconte que les Ouadaïens de l’aguid El Gadem réussirent un jour à surprendre un grand nombre de femmes et de jeunes filles dogorda, qu’on ligotta aussitôt pour les empêcher de s’enfuir. On croyait obliger ainsi les guerriers de la tribu à demander l’aman. Mais ceux-ci ne voulurent rien entendre et continuèrent la lutte.
_Haoualla_ ou _Famalla_. — Seraient apparentés aux Dogorda. Les Famalla, qui ont beaucoup de sang kanembou, vivent à l’est du groupe de Bir Alali, dans une région riche en dattiers. Leur chef porte le nom de _Médelâ_. C’est pourquoi on donne très souvent aux gens de cette tribu le nom de _Nas Médelâ_ ou, tout simplement, _Médelâ_. Ils sont sédentaires. Les Famalla furent très maltraités autrefois par les Oulâd Slimân.
_Koumosalla_ et _Oulâd Salem_. — Au nord et au nord-ouest de Mao. Ils sont sédentaires. On les appelle _Nas Kaïgamma_, du nom de leur chef. Ils seraient venus du Baḥr el Ghazal. Ces fractions ne sont pas de pure race toubou et Nachtigal croit qu’elles sont issues d’un mélange de Dâza et de Boulala.
_Yoroumma_ ou _Yorouma_. — Vivaient autrefois dans le Manga et étaient en bons termes avec les Oulâd Slimân. Lors de notre arrivée dans le pays, une partie de ces Toubou se réfugia au Borkou.
Les Yoroumma appartiennent à la tribu des Kecherda, dont une fraction porte d’ailleurs leur nom (Chennakora ou Yoroumma). Les Kecherda forment actuellement deux groupes : ceux de l’Est habitent, au nord du Fitri, la région appelée El Harr et vont hiverner dans le Baḥr el Ghazal, au nord de Koal ; ceux de l’Ouest mènent une existence de demi-sédentaires dans le cercle de Nguigmi. Cette tribu est autrefois venue du Nord. C’est pourquoi les Yoroumma du Kanem disent être venus des régions de l’Egueï et du Baḥr el Ghazal.
_Abourda_ ou _Ouorda_. — A l’est de Mondo. On en trouve également du côté du Manga, vivant près des Gounda (d’origine tibestienne) et des Aterêta (d’origine borkouane).
Il y a aussi des Ouorda dans le Kadjel.
_Oreda._ — Vivent en sédentaires à Ndjikdada, dans la région de Dibinentchi. Cette tribu était alliée à celle des Nguedjim.
_Noreâ_ ou _Noarma_. — Kreda de la tribu de même nom, laquelle habite le Baḥr el Ghazal. Ne pas les confondre avec les Noreâ de Oun. On trouve quelques-uns de ces Kreda à côté de Mondo et au nord de Mao.
_Bogaréâ_ ou _Oulâd Bouguer_. — Kreda de la tribu des Karda, qui vivent en sédentaires dans la région de Iagoubri, entre Ngouri et Mao. Leur chef porte le titre de _kachkadela_, composé du mot kanembou _kachalla_ (ou _kadjalla_) et du mot toubou _kêdela_, qui servent tous les deux à désigner le chef. Les Bogaréâ se sont mélangés aux Kanembou, comme d’ailleurs la plupart des Toubou qui habitent le sud du Kanem.
_Djoura._ — Kreda qui mènent la vie nomade du côté du Baḥr el Ghazal. Ils vivent en bons termes avec les Karda.
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TOUBOU DES PAYS A L’OUEST DU LAC[229]
Quelques tribus toubous sont représentées à l’ouest du lac Tchad ; plusieurs des fractions, ainsi isolées, ont pris un nom particulier.
_Mousso_ ou _Moussôou_. — Appelés Kangou par les Kanouri. Sont peut-être originaires du Baḥr el Ghazal, où l’on trouve les puits de Massoa ou Moussôou.
Les Mousso habitent la région de Kouka, au Bornou, où ils se sont mélangés aux Mabeur. On en trouve aussi quelques-uns en territoire français, au nord de la Komadougou. Ces Toubou dépendaient autrefois des Ouandala, auxquels ils payaient un impôt.
_Kabeto._ — Très anciennement fixés au Bornou. Ils habitent le pays au sud de la Komadougou.
_Madâ._ — Dans le nord du Bornou anglais.
_Ladama_, _Hédirdé_. — Dans le Kadjel. Les Toubou du Kadjel cultivent le mil ; ils possèdent des bœufs, des moutons et quelques rares chameaux.
_Adoumara._ — Peu nombreux. Ils élevaient autrefois des chameaux dans le Koutous. Ils vivent actuellement dans la région de Chirmalek et ne possèdent que des bœufs et des moutons.
_Tedâ._ — On trouve des Arinda dans le Kadjel.
Des Gounda, originaires du Tibesti, vivent avec les Kecherda de l’Ouest, dans les régions de Gouré et de Nguigmi. Venus du Tou, par Bilma, ils restèrent quelque temps à Agadem : chassés de ce pays par les razzias incessantes des Touareg, ils allèrent demeurer avec les Kecherda, dans les pays avoisinant le lac Tchad. Lorsque ceux-ci quittèrent le Kadjel pour remonter vers le Nord, les Gounda revinrent à Agadem. Mais ils n’y restèrent pas longtemps et retournèrent s’installer définitivement avec les Kecherda. Les deux tribus se sont d’ailleurs fortement mélangées.
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[Note 227 : Capitaine Colonna de Leca, _Voyage à travers le Sahara_ (_Bulletin du Comité de l’Afrique française_, 1909).]
[Note 228 : En toubou, _madâ_ signifie « rouges » et correspond à l’arabe _houmr_.]
[Note 229 : Voir l’article du capitaine Martin, _Notes sur les Toubous_ (_Bulletin du Comité de l’Afrique française_, 1910).]
V
LES TOUBOU DU BAḤR EL GHAZAL ET DU OUADAÏ
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Nous allons étudier maintenant les Toubou vivant dans le Baḥr el Ghazal : les Kreda et les Kecherda.
Nous verrons également ceux qui habitent le Ouadaï : Kreda, Noreâ et Cherafadâ.
Tous ces Toubou sont soumis à l’autorité française.
I
LES KREDA
Les Kreda, qui se donnent le nom de Karra, forment la fraction la plus nombreuse des Gourân. Ils seraient venus, s’il faut en croire la tradition, d’un pays appelé Lougoum. « Lorsque les Arabes venus de la Mekke, disent-ils, se dirigèrent vers le Kanem, une partie de nos gens suivit Maï Denâ[230] ; les autres restèrent au pays de Lougoum, sur les bords du Baḥr er Rigueïg[231]. Ce n’est que plus tard que nos aïeux descendirent du côté du Baḥr el Ghazal, où ils s’installèrent et où nous sommes encore. » Ils célèbrent, dans leurs chansons, les délices du pays de Lougoum et, de même que pour les Toundjour il n’y a pas de pays comparable à Tunis la Verte, le pays des Lougoum est, d’après les Kreda, le paradis du monde.
_Lougoum tchosô_, Lougoum est un beau pays ;
_Ferâ montô_, il y a de nombreux troupeaux de vaches ;
_Askâ montô, etc.._, beaucoup de chevaux...
Quand les Kreda quittèrent ce pays et qu’ils descendirent vers le Sud pour aller s’installer au Baḥr el Ghazal, ils perdirent au change. _El baḥr meskenna djidoudna_, disent-ils : le baḥr a appauvri nos aïeux.
_Fôdi abba ntrô_, Le baḥr de nos pères ;
_Dézeâ ntraou_, de nos aïeux ;
_Moskenter_, nous a appauvris ;
_meskin djênto, etc.._, nous a rendus « mesâkin »...
Les Kreda vinrent donc s’installer dans la région du Baḥr el Ghazal, où ils menaient la vie nomade. Ils occupaient la région nord du Baḥr, car, à ce moment-là, la région moyenne était occupé par les Arabes : à l’Ouest, les Dagana ; à l’Est, les Oulâd Hemed.
Vers la fin du XVIIIe siècle, les Kreda commencèrent à descendre plus au Sud et entamèrent avec les Arabes une longue série de luttes, pour la possession de la partie du baḥr occupée par ces derniers. Les Arabes furent refoulés petit à petit et la lutte se termina, en dernier lieu, par le départ définitif des Arabes Dagana (1868).
Entre temps, quelques Kreda, poussant vers l’Est, avaient trouvé la région du Mourtcha. Elle leur convint et ils s’y fixèrent à demeure. L’exode continua entre le Baḥr el Ghazal et le Mourtcha, et ce dernier pays se couvrit de nombreux villages kreda.
Dans le _Voyage au Ouadaï_, Nachtigal écrit, à propos des Kreda : « Les Toubou étaient jadis sédentaires dans le Baḥr el Ghazal, et ils étaient alors sous l’autorité du Bornou. Mais après qu’Arous[232] et Kharout es Saghir[233] les eurent razziés à plusieurs reprises, ils abandonnèrent leurs villages et devinrent nomades. Ils conservent d’ailleurs des établissements dans le Baḥr el Ghazal ainsi que dans les pays d’Ambar et de Rimela, où ils viennent résider temporairement ».
L’intervention du Ouadaï chez les Kreda ne remonte pas au-delà de Kharifeïn (1815-1829). ʿAbd el Kerim Saboun (1805-1815), son père, était allé au Baguirmi et au Kanem, mais il n’avait pas paru chez les Kreda. Ce fut sous son fils, Kharifeïn, que, pour la première fois, les aguids ouadaïens vinrent piller le Baḥr el Ghazal. Plus tard, sous Moḥammed Chérif, Guignek et le djerma Saber, qui étaient en lutte avec le sultan, se réfugièrent au Baḥr. Ils y furent rejoint, battus, et, par la même occasion les Kreda furent razziés. Chérif poursuivit ensuite ses adversaires du côté du Chari[234]. Cette année-là — qui fut, pour le Kreda une année de famine — est restée tristement célèbre chez eux sous le nom de _Senet omm adhem_ سنة ام عظام : l’année des ossements. On ne voyait — paraît-il — qu’ossements blanchis dans toute la région du Baḥr el Ghazal.
A l’origine, les Kreda étaient tous nomades. La majeure partie d’entre eux, d’ailleurs, mène toujours la vie nomade dans le Baḥr el Ghazal. Il n’y a de Kreda sédentaires qu’au Mourtcha et dans quelques villages du Kanem. Voici comment les premiers villages furent installés au Mourtcha.