La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2)

Part 14

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On comprend donc l’intérêt vital qui s’attache, pour Si Aḥmed Chérif, à la possession du Borkou, qui est en quelque sorte le dernier obstacle opposé à l’expansion envahissante de la France dans le Sahara oriental. Selon nous — et il ne faut voir là qu’une opinion personnelle — le chef de la Senoussïa, sentant qu’il lui était impossible de nous arrêter par ses propres moyens, a préféré renoncer à la politique traditionnelle de son ordre plutôt que de perdre le Borkou. Il a donc fait appel aux Turcs et, en France, on a appris avec stupeur que le drapeau ottoman avait été arboré à ʿAïn Galakka en avril 1911 : le chef toubou Zetimi avait servi de guide à l’officier et au tirailleur turcs de la garnison de Bardaï, qui étaient venus au Borkou. Les journaux rapportèrent que la forteresse de ʿAïn Galakka comptait 500 soldats senoussis et donnèrent diverses explications de la présence des Turcs en cet endroit : d’après certains renseignements, Si Aḥmed Chérif avait sollicité du gouverneur turc de Benghazi l’envoi à ʿAïn Galakka d’un drapeau et d’un soldat ottomans ; selon d’autres, l’acceptation de ce drapeau avait été imposée par les autorités tripolitaines au chef senoussi ʿAbd el Laṭif el Toweri (Abdallah Tower ?), sur des ordres venus de Constantinople. Cette dernière hypothèse paraissait d’ailleurs peu vraisemblable. On a su, par la suite, que le gouvernement turc était étranger à l’occupation. Mais on apprit également que Si Aḥmed Chérif, renonçant à la belle indépendance de ses prédécesseurs vis-à-vis de toute autorité spirituelle ou temporelle, avait envoyé récemment une ambassade à Constantinople, pour faire acte de soumission religieuse. Cette attitude toute nouvelle lui a sans doute permis de solliciter et d’obtenir, des autorités tripolitaines, la protection du drapeau ottoman pour la forteresse de ʿAïn Galakka. En tout cas, « des représentations furent faites par le département des affaires étrangères auprès du gouvernement ottoman sur la nécessité de respecter le statut provisoire du Tibesti et du Borkou ». De plus, une commission devant se réunir à l’automne de 1911, pour faire la délimitation de la Tripolitaine et du Sahara français, le gouvernement impérial fut prévenu que « les commissaires français se refuseraient à considérer les mesures prises par les autorités turques, pour étendre la domination ottomane sur le Tibesti et le Borkou, comme constituant des titres en faveur de la Turquie ».

Depuis lors, le conflit italo-turc a constitué un fait nouveau d’une grosse importance. Il est probable — étant donnés les dispositions du gouvernement de M. Giolitti et l’état de l’opinion publique chez nos voisins — que la Tripolitaine restera aux Italiens. Au point de vue particulier de notre situation politique en Afrique Centrale, la chose n’est pas pour nous déplaire : depuis l’avènement des Jeunes-Turcs, les autorités ottomanes ont si souvent affiché leur mépris de la convention franco-anglaise de 1899 qu’un changement de cette nature ne peut qu’être avantageux pour nous. D’ailleurs l’Italie s’est engagée, vis-à-vis de la France, à rester dans les limites que cet accord de 1899 a fixées pour la Tripolitaine. Nous pourrons donc agir librement au Borkou et au Tibesti ; d’autre part, dans un avenir plus ou moins éloigné, l’occupation italienne dans l’intérieur du vilayet tripolitain sera autrement effective que ne l’a été celle des Turcs, et il est vraisemblable que les boutres arabes et maltais chargés d’armes et de munitions de contrebande ne pourront plus débarquer facilement leur cargaison à Benghazi ; la traite des esclaves sera aussi énergiquement réprimée, car, malgré les dénégations des fonctionnaires ottomans, elle se fait encore en Tripolitaine, le fait est notoire en Afrique Centrale et, au surplus, des caravaniers senoussis ont été surpris avec des convois d’esclaves à destination de la Cyrénaïque[214]. Enfin, le jour où les détachements italiens et français se rencontreront à la frontière et uniront cordialement leurs efforts pour traquer les dissidents, ceux- ci devront se soumettre ou se réfugier dans le désert de Libye. A ce moment-là, la pénétration européenne dans le Sahara oriental sera définitivement assise.

Que fera maintenant le grand-maître des Senoussis, Si Aḥmed Chérif ? Il faut avouer qu’il n’a pas de chance. Juste au moment où il met tout son espoir dans la protection des Turcs, les Italiens entreprennent d’enlever à ceux-ci leur dernier coin d’Afrique. Si Aḥmed doit être bien ennuyé. Les journaux se sont occupés de lui, ces derniers temps : ils ont parlé de guerre sainte, de la levée en masse des Arabes pour défendre la domination musulmane des Turcs contre l’agression italienne, etc. Ils ont généralement oublié de dire que les Arabes détestent l’administration ottomane et que beaucoup d’entre eux ne font aucune distinction entre Turcs, Italiens, Français ou Anglais. Néanmoins la solidarité musulmane est réelle, et une attitude hostile de Si Aḥmed Chérif envers les Italiens pourrait avoir des conséquences sérieuses en Cyrénaïque, où l’influence senoussie est grande (la confrérie possède plus de 300 zaouias dans le seul pays de Benghazi). En manœuvrant avec adresse au point de vue politique[215], les Italiens ne rencontreront peut-être pas chez les Arabes la résistance acharnée que certains prévoient : certes, ils auront à réduire des bandes plus ou moins fanatisées, des contingents encadrés par les Turcs, ceux qui combattront pour ne pas voir disparaître la traite des esclaves et la contrebande des armes de guerre, et, au fur et à mesure de l’occupation du pays, des éléments turbulents qui ont toujours été en dissidence. Mais cette résistance pourra être brisée. Le corps de débarquement paraît être, du reste, à hauteur de la tâche qui lui incombe. Peut-être les Italiens seront-ils un peu déroutés par le caractère tout particulier des colonnes à mener dans l’intérieur du pays : ils pourraient avoir là quelques mécomptes...

Quant à la confrérie des Senoussis, il faudra bien qu’elle se résigne tôt ou tard à composer avec les Chrétiens, comme elle l’a fait récemment avec les Turcs, et elle perdra alors le caractère de farouche indépendance qui la distinguait jusqu’ici, pour n’être plus qu’un ordre religieux comme les autres.

Le sultan du Ouadaï, Doud-Mourra, était un adepte de la Senoussïa. Il faut dire cependant que, dans ces dernières années, l’influence de la secte à Abéché avait beaucoup diminué. El Mahdi n’avait déjà point su dissimuler suffisamment ses prétentions au temporel, et cela avait refroidi quelque peu l’enthousiasme des Ouadaïens pour la bonne doctrine. Si Aḥmed Chérif chercha vainement à réconcilier Aḥmed abou Rhazali et Doud-Mourra, qui se battaient pour le trône du Ouadaï, en leur disant que tous les musulmans devaient s’unir pour combattre les chrétiens : il ne fut pas écouté. Cependant, après la prise d’Abéché et la fuite de Doud-Mourra, un rapprochement se fit entre le sultan du Ouadaï et le grand-maître des Senoussia : ce dernier délégua même son homme de confiance, Moḥammed es Sounni, pour réconcilier ʿAli Dinar et Doud-Mourra[216] et décider les Foriens à nous combattre.

Nous aurons l’occasion de reparler de la confrérie à propos du Ouadaï.

* * * * *

[Note 179 : « Le Trou au Natron, dit Nachtigal, est un cratère gigantesque, dont la dépression, arrondie en forme d’entonnoir, a bien trois ou quatre heures de tour sur plus de 50 mètres de profondeur. Les parois de ce roc, à pic dans la partie supérieure, présentent une couleur sombre qui contraste avec des filets étroits de sel blanc qui ont valu à l’ancien cratère son nom de Trou au Natron, et qui s’en vont serpentant vers le centre de la dépression ».]

[Note 180 : En dazaga, on dirait _ié kéddé_.]

[Note 181 : Nachtigal.]

[Note 182 : Acyl ou Abou Goudjia : prétendant ouadaïen soutenu par nos armes.]

[Note 183 : _Noto_, couverture faite de plusieurs peaux de mouton (_faroua na’dja_, فروة النعجة), cousues ensemble.]

[Note 184 : En arabe, _hamtal_ ou _handal_ (حنظل) ; en toubou, _aber_ ou _aouor_.]

[Note 185 : Cette plante est une espèce d’armoise (_semen contra_ ou _artemisia herba alba_). Le « semen contra », à doses faibles, agit comme emménagogue, c’est-à-dire qu’il provoque l’apparition des règles ; à doses plus fortes, c’est un vermifuge agissant contre les ascarides lombricoïdes, vers intestinaux très communs dans l’enfance, surtout de trois à dix ans. Ces deux propriétés du chîḥ expliquent le port de cette plante comme préservatif par les femmes et les enfants.

M. René Basset nous dit qu’en Algérie et dans le nord de l’Afrique, le chîḥ désigne également une sorte d’armoise (_artemisia alba_) ; chez les nomades pauvres, on en fait une infusion qui remplace le thé.]

[Note 186 : « La sultane était une vieille femme rabougrie, fripée, ridée, ayant l’air d’une vieille pourvoyeuse..... Elle avait la face à découvert, mais quelle face ! quel museau ! »]

[Note 187 : C’est la traduction donnée par le cheïkh. Elle ne paraît pas cependant être tout à fait exacte. Nous avons déjà vu que _meï_, _maï_, veut dire « sultan ». Le mot teda _labou_ est probablement le même que le mot dazagada _laou_ (la suppression du _b_ est très fréquente dans le dialecte méridional). Or, _laou_ signifie « ami, camarade ». _Meilabou_ voudrait donc dire « ami du sultan ».]

[Note 188 : Pour l’étude de la confrérie des Senoussia, nous renvoyons le lecteur aux ouvrages suivants : Rinn, _Marabouts et Khouan_. Alger, 1884, p. 481-515. — Duveyrier, _La confrérie religieuse musulmane de Sidi-es-Senoussi et son domaine géographique_. Paris, 1884. — Depont et Coppolani, _Les confréries religieuses musulmanes_. Alger, 1897, p. 544-571. — Moḥammed el Hachaïchi, _Voyage au pays des Senoussia_ (traduit par V. Serres et Lasram). Paris, 1903.]

[Note 189 : Rinn, _Marabouts et Khouan_, pages 485-486.]

[Note 190 : C’est ce qu’on appelle _bidʿa_ « innovation » qui a donné lieu à de nombreuses polémiques. Cf. Goldziher, _Vorlesungen über den Islam_, p. 281 et suiv.]

[Note 191 : « Le Soufisme, comme son nom l’indique en partie, n’est autre chose que la recherche, par l’exercice de la vie contemplative et les pratiques pieuses, d’un état de pureté morale et de spiritualisme assez parfait pour permettre à l’âme des rapports plus directs avec la Divinité. » (Rinn.)]

[Note 192 : C’est, en effet, la tactique employée par les émissaires senoussis dans la lutte qu’ils mènent contre nous sur les confins du Kanem ; à l’heure actuelle, les Touareg, les Oulâd Slimân et les Toubou dissidents forment la majeure partie des guerriers qui combattent notre domination.

Les idées qui guidaient l’action de la Senoussïa furent radicalement modifiées par le fait de notre installation en Afrique Centrale, et, depuis lors, la secte a eu recours aux intrigues politiques et à la force des armes pour nous chasser de ce pays.]

[Note 193 : Moḥammed el Hachaïchi.]

[Note 194 : Sidi Moḥammed Chérif, frère de Si el Mahdi, était mort d’une maladie de gorge, le 12 mars 1896, et avait laissé quatre enfants : l’aîné était Sidi Moḥammed el ʿAbed, resté à la zaouia de Djarhaboub ; le second, Si Aḥmed Chérif, avait un peu plus de vingt ans à la mort de son oncle.]

[Note 195 : Ces Touareg vivent en partie au Borkou et dans l’Ennedi. Les autres se trouvent sur les confins du Tou ; des Azdjer de Guedasen habitent l’oasis de Waou, au nord du Tibesti.]

[Note 196 : _Khouan_, frères en religion.]

[Note 197 : Moḥammed el Hachaïchi.]

[Note 198 : Indépendamment de la traite des esclaves et de la contrebande des armes et munitions de guerre, les Khouan font le commerce de tout ce qui constitue le luxe en pays nègre (tapis, parfums, thé, sucre, etc.), ainsi que des objets de piété et des étoffes. Lors de la prise de Bir Alali, on trouva dans la zaouia une grande quantité de ces articles.]

[Note 199 : Le cheïkh Moḥammed el Hachaïchi donne des renseignements intéressants sur le commerce qui se faisait, jusqu’à ces derniers temps, entre la Cyrénaïque et le Ouadaï.

« Depuis deux ans (depuis 1894), écrit-il, quelques négociants de Tripoli et de Benghazi ont organisé une caravane qui, partant de cette dernière ville, va à Ouadaï. Elle emporte toutes sortes de marchandises : étoffes, sucres, thé, etc. (n’oublions pas les armes et munitions de guerre). Elle reste trois mois en route et, arrivée à sa destination, charge pendant 25 jours des plumes d’autruche, des dents d’éléphants, des peaux (et elle achète des esclaves). Sauf incident, elle est de retour à Benghazi moins d’un an après son départ. C’est le cheikh Sidi El-Mahdi qui a ouvert cette voie au commerce. Les caravanes traversent la région de Koufra, dans le Beled El Djouf, où il a sa résidence ; grâce à lui, la sécurité est si complète entre Benghazi et Ouadaï qu’on n’a jamais entendu dire qu’un négociant ait été victime d’un vol quelconque, fût-ce d’une entrave de chameau. » (_Voyage au pays des Senoussia_, page 59.)]

[Note 200 : Un missionnaire de la Senoussia avait même promis le paradis à ceux qui assassineraient l’explorateur.]

[Note 201 : L’oasis de Djanet est une dépendance de l’Algérie-Tunisie ; elle se trouve d’ailleurs à portée des méharistes d’In-Salah.]

[Note 202 : _Zériba_, haie, clôture d’épines rapportées.]

[Note 203 : Les indigènes aiment à raconter que le vieux Senoussi avait prédit la chose.]

[Note 204 : Ce sentiment n’est pas particulier aux Senoussis. D’une façon générale, les Arabes de la Tripolitaine n’aiment point les Turcs, qu’ils tiennent pour des étrangers, uniquement préoccupés des impôts à faire payer par les habitants du pays. Les procédés en usage dans l’administration ottomane, les abus fréquents qu’elle commet ne font qu’augmenter cette aversion ; d’autre part, les soldats turcs, envoyés pour faire rentrer l’impôt, se montrent volontiers très durs pour les Arabes, qu’ils détestent tout particulièrement. C’est pourquoi un grand nombre de Bédouins, plus de 30.000 dit-on, ne voulant pas payer les taxes très lourdes qui frappaient leurs troupeaux, ont préféré émigrer en territoire égyptien. Ils rentreront vraisemblablement dans la Cyrénaïque, quand l’occupation italienne soumettra ce pays à une administration régulière.

Hassoun Karamanli Pacha, le syndic actuel de Tripoli, pressenti dès 1890, sur l’ordre de Crispi, au sujet d’une action italienne dans le vilayet, avait déclaré que le pays était las de la domination ottomane.

Le cheïkh Moḥammed el Haïchi signale la demi-hostilité qui règne entre Turcs et Senoussis : « Je dois dire à ce sujet, écrit-il, que les Turcs, même ceux des classes élevées, sont mal disposés envers le cheikh El Mahdi..... De son côté, le cheikh El Mahdi ne sympathise pas avec eux, c’est du moins ce que j’ai constaté quand je fréquentais les Khouans.

« Le cheikh Sidi Ahmed Mokhtar, chef de la confrérie à Mourzouk, me raconta le fait suivant : Le grand Sidi Moḥammed Senoussi aimait si peu les Turcs qu’un jour il appela sur eux la malédiction divine en disant : « O Dieu, faites que toutes les fois que les Turcs occuperont un pays de la terre, ce pays soit occupé après eux par les Européens ! » (_Voyage au pays des Senoussia_, page 106.)]

[Note 205 : Le maréchal Redjeb Pacha, homme d’État éclairé, intelligent et hardi, reçut le portefeuille de la Guerre dans le premier ministère libéral qui fut constitué par les Jeunes-Turcs, après la révolution du 23 juillet : il mourut presque aussitôt.]

[Note 206 : C’est Djelal qui faillit faire occuper l’oasis de Djanet (à l’ouest de Rhat), située dans la zone d’influence française.]

[Note 207 : A ce point de vue, l’occupation de la Tripolitaine par les Italiens ne peut avoir que de bons résultats.]

[Note 208 : Dès 1908, un kaïmakan, nommé Osman efendi, avait été envoyé à Bardaï.]

[Note 209 : Tous les ans, une caravane de 8 à 10.000 chameaux quitte les pâturages à l’est de l’Aïr et va chercher du sel à Fachi.]

[Note 210 : Ces Tedâ de l’enneri Marmar sont les fameux « Toubou- Tourkman » qui tourmentèrent tant la caravane du cheïkh Moḥammed et Tounesi.]

[Note 211 : Signalons également, quoique le fait ait une importance beaucoup moindre, l’affaire de Salal Akranga. En janvier 1909, une reconnaissance d’indigènes fidèles, comprenant des Djagadâ soumis et des Oulâd Slimân du cheïkh Aḥmed ben ʿAbd el Djelil, partit du Kanem et se heurta dans la partie septentrionale du Baḥr el Ghazal, à un rezzou senoussi de 400 fusils. L’enveloppement de la troupe amie s’exécuta avec une rapidité déconcertante : nos auxiliaires furent décimés et un grand nombre d’entre eux tombèrent entre les mains des Khouân.]

[Note 212 : _Bulletin du Comité de l’Afrique française_, 1910.]

[Note 213 : On peut faire remarquer, il est vrai, qu’il restera encore le Darfour. Mais ce pays est surtout tourné vers le Kordofan et le Baḥr el Ghazal : El Facher ne se présente pas comme l’aboutissement direct de la route caravanière venant de Koufra et ne saurait, à ce point de vue, remplacer Abéché. D’autre part, en supposant que de fréquentes relations s’établissent entre les pays senoussis et le Darfour, les caravanes risqueraient fort d’être enlevées par la compagnie méhariste d’Ourâda, qui a déjà parcouru l’Ennedi, avec le commandant Hilaire. Il se peut que Si Aḥmed Chérif continue à être dans de bons termes avec le sultan ʿAli Dinar et à s’entendre avec lui pour combattre notre action en Afrique Centrale : mais tout cela ne saurait compenser la perte du Ouadaï pour l’Islam irréductible et, au surplus, toute tentative de la confrérie des Senoussis pour établir sa domination politico-religieuse au Darfour est destinée à échouer complètement.]

[Note 214 : A propos du Fezzan, le cheïkh Moḥammed el Hachaïchi écrit ce qui suit : « L’esclavage se pratique ostensiblement ; quand le gouvernement apprend qu’un homme vend des esclaves, il se fait donner par lui quelque cadeau important et il n’y a pas de poursuites ».]

[Note 215 : La proclamation en langue arabe, que le général Caneva vient d’adresser à la population de Tripoli, s’appuie très habilement sur la nature toute particulière des rapports entre Turcs et Arabes : le général dit « que le roi d’Italie a envoyé des navires et des troupes non pour subjuguer le peuple de Tripolitaine et Cyrénaïque, et le réduire en esclavage comme sous la domination turque, mais au contraire pour lui rendre ses droits, lui donner la liberté et le protéger contre les usurpateurs et contre tous ceux qui voudront l’attaquer. »]

[Note 216 : On sait que Doud-Mourra, chassé du Massalit, a dû faire sa soumission et est interné à Fort-Lamy.]

III

LES AMMA BORKOUA

* * * * *

Les Ammâ Borkouâ, qui parlent le dialecte dazaga des Toubou du Sud, leurs voisins, présentent à peu près le même type que ceux-ci, « un tantinet plus foncés de teint peut-être, à les prendre en bloc ».

Le Borkou comprend un certain nombre d’oasis, qui sont réputées pour leur dattes ; _timbé Borkouâ_, plus grosses que celles du Kanem. L’oasis de Boudôou, au nord du pays, est surtout connue par ses mares d’eau natronée et d’eau douce. Il y a en particulier un grand rahad[217], où il suffit d’enfoncer le pied dans la croûte terreuse pour faire jaillir une source assez considérable. L’eau natronée est recueillie et versée sur des rochers, où elle s’évapore : le résidu est un sel blanc, avec lequel on confectionne de petits pains, qui servent à alimenter le commerce de ces régions. Les Arabes Maḥâmid, d’Ourâda, venaient autrefois acheter ce sel aux Ammâ Boudoâ avec des _gabag_ et du _thèb_[218]. Le sel est également exploité dans des carrières, comme à Demi, chez les Bideyat ; mais il est alors rouge et terreux (_milḥ aḥmer_) et moins estimé que l’autre.

Les Ammâ Borkouâ comprennent des nomades et des sédentaires. Les nomades constituent l’élément le plus important : la plupart d’entre eux sont désignés sous le nom de _Boulguedâ_. Avant l’installation d’une unité méhariste au nord du Kanem — à Bir Alali d’abord, à Zigueï ensuite — ils faisaient paître leurs troupeaux dans l’immense dépression qui s’étend au sud du Borkou, dépression que remplissaient jadis les eaux du Tchad amenées par le Baḥr el Ghazal. Ces nomades allaient chaque année dans leur oasis du Borkou, pour y faire la récolte des dattes et des quelques céréales du pays. C’est dans ces oasis que demeuraient, pour travailler, les captifs et les serfs.

Les contre-rezzous de nos méharistes ont obligé les Boulguedâ à fuir leurs anciens pâturages. Quelques-uns d’entre eux sont installés au Borkou ; les autres vont nomadiser, avec leurs chameaux, du côté de Ouéta, Archeï et Am Chalôba. Dans l’ensemble, les Boulguedâ se déplacent dans la région marquée par le Tibesti méridional, le Borkou et le nord du Ouadaï. Ils entretiennent des relations amicales avec les Tedâ du Tibesti, notamment avec ceux de l’enneri Marmar. Enrôlés par la Senoussïa, ils secondent l’action antifrançaise de cette secte et prennent une part active aux rezzous menés contre le Kanem, le Kaouar et l’Aïr.

Certains Boulguedâ avaient cependant fait leur soumission et vivaient sous la protection du poste de Zigueï. Mais, dans ces derniers temps, les succès obtenus par les Khouân, le coup porté à notre prestige par les événements du Ouadaï, la défection des Oulâd Slimân du cheïkh Aḥmed et la présence des Turcs à ʿAïn Galakka les ont incités à abandonner notre cause. Nous avons perdu en eux d’excellents auxiliaires, qui eussent pu rendre de précieux services, le jour où on se décidera enfin à agir au Borkou.

Une des tribus les plus importantes des Boulguedâ est celle des Djagadâ, ou Diagadâ[219]. Ces nomades circulaient autrefois dans l’Egueï et le Bodelé (Torô) : l’oasis de Kirdi, dans le Borkou, leur appartenait. Les Diagadâ s’étaient soumis en grande partie à l’autorité française.

Les Sangadâ[220] étaient maîtres du Korô, dans le Bodelé, et leur siège au Borkou se trouvait dans l’oasis de Ngourr Tigré.

Les Daleâ ou Daliâ[221] qui avaient leurs pacages dans le Tiggui, au nord du Bodelé, sont originaires du Kirdi. Ils ont la réputation d’êtres braves et entreprenants : ils habitent actuellement la palmeraie de Kirdimmi.

Les Bôlto ou Boultoâ occupaient la dépression du Kirri, au sud du Borkou. Dans ce dernier pays, l’oasis d’Ollouboï leur appartenait. Cette fraction, commandée par le kêdela Agré au moment du voyage de Nachtigal, exerçait une sorte de suprématie sur les autres tribus.

Les Irié ou Iria[222], originaires de l’oasis de Ngourr Mâ, passaient la plus grande partie de l’année dans le Bathel. Ils résident actuellement à Ngourr Mâ.

Indépendamment des Boulguedâ, il y a encore deux fractions nomades : les Ankatzâ et les Noreâ.

Les Ankatzâ, ou Nakatzâ[223], seraient un mélange de Bideyat de l’Ennedi et de Toubou de l’oasis de Oun ; des Noreâ ou Noarma vivent avec eux. Cette tribu est nombreuse : elle est très riche en troupeaux et possèdent beaucoup de fusils. Elle avait autrefois ses pâturages dans le Djourab ; son siège au Borkou était l’oasis de Oun, où un grand nombre de captifs (_agra_, _kamadja_) cultivaient la terre et ramassaient les dattes. Notre action dans ces pays a rendu la liberté à un certain nombre d’esclaves et forcé les Ankatzâ à abandonner le Djourab. Ceux-ci — qui sont d’ailleurs des musulmans fanatiques — ne nous le pardonnent point : ils sont devenus les auxiliaires ardents des Senoussis et razzient nos protégés. La plus grande partie d’entre eux nomadise actuellement dans la région d’Am Chalôba.

Les Ankatzâ et les Noreâ sont des pillards fieffés. Ils ont toujours été unis au Ouadaï et possédaient même un aguid ouadaïen. Ils combattaient les Oulâd Slimân et leurs alliés, sous la coupe desquels vivaient les Boulguedâ ; leurs rezzous opéraient au Kanem, chez les Maḥâmid d’Ourâda et allaient piller également, vers l’Est, les régions tributaires du Darfour.