La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2)

Part 13

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Les Senoussis détestent les Turcs, qu’ils considèrent comme de mauvais musulmans[204]. Jusqu’à ces derniers temps, leur confrérie avait pu étendre son influence dans la Tripolitaine, notamment au Fezzan, sans que les maîtres du pays eussent cherché à la combattre d’une façon énergique. Il arrivait même que des fonctionnaires ottomans se faisaient affilier à la secte, de telle sorte que, dans la réalité, le commandement effectif de la région passait entre les mains du chef de la zaouia senoussie. L’arrivée des Jeunes-Turcs au pouvoir parut devoir modifier cet état de choses : leur action en Tripolitaine avait d’ailleurs été antérieure à la révolution du 23 juillet, et _Le Temps_ a publié, au début de 1909, une lettre intéressante faisant connaître le rôle joué par ceux d’entre eux qui y étaient exilés.

Le vali, Redjeb Pacha[205], d’origine albanaise, avait été mis par disgrâce à la tête de ce vilayet éloigné. Il s’entoura de libéraux et confia même certains postes de l’administration à des proscrits politiques. Djelal, ancien professeur à Brousse, ancien inspecteur de l’enseignement à Erzeroum, fut nommé moutessarif de Mourzouk[206]. Il chercha à rendre au Fezzan son antique prospérité commerciale et par suite, à rouvrir la route qui relie cette province au Bornou. Les réformes du nouveau moutessarif et des proscrits-gouvernants qui le secondaient furent bien accueillies de la population. Elles « ne trouvèrent d’opposition que chez les négociants riches, tous affiliés à la secte des Senoussis, et qui, par suite d’accords particuliers avec les pillards toubous, continuent à jouir de l’immunité la plus complète contre les risques du désert ». Djelal-bey fut donc amené à combattre les abus dont bénéficiaient ces commerçants et à enrayer les progrès de la secte hostile aux Turcs : c’est pourquoi il institua « une école et une zaouia officielle opposées à la Senoussya et où se pratique un rite libéral ».

Les Turcs ont tout intérêt, comme nous, à combattre les menées des Senoussis, à faire régner l’ordre dans le Sahara oriental et à hâter la disparition des éléments de rapine et de meurtre, qui empêchent la réalisation de tout ce que le pays peut comporter de développement. Une entente avec eux sur les points suivants eût donc été très utile : « Dispositions réservant absolument nos droits sur le Tibesti, interdiction du commerce des armes, répression de la piraterie dans les espaces désertiques, droit de suite contre les malfaiteurs dans le Tibesti pour chacun des contractants ; on pouvait même prévoir une solution s’élargissant jusqu’à embrasser tout le Fezzan ».

La collaboration franco-turque dans ces régions n’est malheureusement pas possible, par suite de l’hostilité des Jeunes-Turcs à notre égard. Ceux-ci ont toujours essayé d’entraver notre action dans le Sahara oriental. D’ailleurs, le nationalisme fanatique des Jeunes-Turcs — qu’on ne supposait pas, lors de la révolution de 1908, devoir être un jour si hostiles à la France — nous a cherché partout chicane en Afrique[207].

Au temps du panislamisme hamidien, la Porte avait déjà revendiqué Djanet, l’Aïr et le Kaouar. Le geste, sans être agressif, était peu amical : ces pays ont très peu de valeur par eux-mêmes et, au surplus, le sultan de Constantinople s’était toujours désintéressé du vilayet tripolitain, dont une partie, d’ailleurs, échappe encore complètement à l’action des autorités ottomanes. Les Jeunes-Turcs persistèrent à considérer le Kaouar et le Tibesti comme une dépendance de la Tripolitaine. Le moutessarif du Fezzan, Djelal-Bey, mena une politique nettement hostile à l’influence française. Nous savons qu’il avait déjà essayé de faire occuper Djanet. En mars 1908, il envoya des ordres à Maï Adenou, chef nominal du Kaouar, pour faire arrêter un groupe de détenus politiques, qui s’étaient enfuis de Mourzouk et avaient réussi à atteindre Bilma. Le moutessarif priait en même temps, à titre officieux et privé, le commandant du cercle de Bilma de ne pas s’opposer à l’exécution de ces ordres. Inutile d’ajouter qu’on ne songea nullement à inquiéter les fugitifs. Ceux-ci furent bien accueillis dans nos postes, où ils reçurent même quelques secours, et ils purent gagner Nguigmi, la Nigéria et, de là, retourner à Constantinople. En 1909, Djelal-Bey voulut établir une petite garnison à Bardaï, dans le Tibesti, afin d’arrêter notre expansion dans cette partie du Sahara : six pauvres hères de Mourzouk, avec un drapeau, parvinrent au val Bardaï, grâce à la protection de Maï Chafami, le chef toubou le plus influent du Fezzan, et furent censés prendre possession du pays au nom du sultan turc[208].

D’autres incidents montrèrent encore combien étaient peu conciliantes les dispositions des Turcs à notre égard. Il y eut d’abord les incidents à la frontière tuniso-tripolitaine, en décembre 1909 et janvier 1910 : cette question fut réglée par l’accord franco-turc du 19 mai 1910. Vint ensuite l’échauffourée de Yat, en mars 1910. Le capitaine Cottes, commandant le cercle d’Agadès, trouva à Yat, au nord de Bilma et à 10 jours de marche au sud des monts Tummo — qui constituent la frontière entre la Tripolitaine et les possessions françaises — une caravane escortée par un détachement turc. Le capitaine fut prévenu dans la nuit que la caravane dissimulait en réalité un rezzou de 60 Toubou du chef Baduo, connu pour ses pillages en Azbin. Il voulut s’en assurer aussitôt : mais les pillards, en cherchant à s’enfuir, provoquèrent une escarmouche qui coûta la vie à une vingtaine d’entre eux. L’officier turc, qui commandait l’escorte, voulut continuer sa route sur le Kaouar, mais le capitaine Cottes l’obligea à regagner la frontière. Cet incident motiva une protestation diplomatique de la Porte. En France, on s’étonna que le nouveau moutessarif du Fezzan, Sami Bey — qui renouvelait, sur ce point, les agissements peu amicaux de l’ancien gouverneur Djelal — eût donné un laissez-passer et une escorte à une caravane comprenant un groupe de pillards, et on trouva surtout étrange le fait d’envoyer un détachement turc en territoire français. Il est vrai que les Toubou de ces régions font à la fois des offres de soumission à Mourzouk et à Bilma et créent, par leur attitude, une confusion dont ils cherchent à tirer le meilleur parti. Mais cela ne saurait légitimer les prétentions des Turcs à méconnaître les droits de la France dans ces pays.

Il n’est donc pas possible d’obtenir la collaboration des Turcs du Fezzan, pour mettre les pillards du Tibesti hors d’état de nuire : le voudraient ils, d’ailleurs, qu’il leur serait difficile de nous aider en quoi que ce soit, étant donné le peu de moyens dont ils disposent. On peut néanmoins et on doit réclamer que les menées ottomanes au Tibesti ne nous empêchent point de mettre à la raison les éléments de désordre qui se trouvent sur une terre française. Or, dans les premiers jours de mars 1911, on a annoncé que les Turcs avaient installé à Bardaï une véritable garnison, composée d’une compagnie et de deux canons. Comme on le voit, c’est toujours la même politique, hostile à la France, qui prévaut au Fezzan. On peut s’étonner, tout d’abord, que les Turcs, qui se préoccupent si peu de l’intérieur de la Tripolitaine, veuillent faire acte de possession au Tibesti, qui est une terre française : notons, au surplus, que ce pays est extrêmement pauvre et que les Tedâ, mangeurs de dattes, qui l’habitent, passent leur temps à piller nos protégés et à rançonner les caravanes. Mais, là comme ailleurs, le nationalisme fanatique des Jeunes-Turcs essaie maladroitement de gêner l’action de la France. M. Guicciardini, ministre des Affaires étrangères d’Italie, faisait discrètement allusion à cet état d’esprit lorsqu’il déclarait, à la séance de la Chambre italienne du 14 février 1910, que l’intégrité des provinces turques en Afrique « est actuellement mieux garantie encore par le nouveau régime de l’empire ottoman, qui ne tolérerait aucun acte ayant un caractère menaçant pour ses provinces d’Afrique ». Notre pays n’a jamais cherché — et cela pour bien des raisons — à gagner du terrain aux dépens de la Tripolitaine : le danger était ailleurs, mais le Comité « Union et Progrès » s’en est rendu compte trop tard.

Le Tibesti, qui se trouve dans la zone française, est un nid de brigands, où il faudra se décider à agir tôt ou tard. Pour le moment, une pareille opération de police n’est point autorisée. A la séance de la Chambre du 17 février 1910, sur une question de M. Messimy, M. Trouillot s’était engagé à donner des instructions pour que ne fussent point occupés les territoires du Tibesti et du Borkou. Depuis lors, M. Messimy a été ministre des colonies et, naturellement, le principe de non-intervention dans ces deux pays, qu’il avait défendu à la tribune, a continué à être la base de notre politique dans le Sahara oriental. Mais, en attendant que l’ordre ait été donné à nos troupes d’aller occuper le Borkou et le Tibesti, les unités méharistes pourront limiter, dans une certaine mesure, la possibilité pour les pillards toubous de venir opérer en territoire soumis.

La police du désert, dans la partie comprise entre la frontière tripolitaine, le Tibesti, le Borkou, l’Ennedi et le lac Tchad, revient :

Dans le territoire militaire du Niger, aux sections méharistes d’Agadès, d’Itchouma (au nord de Bilma) et de Maul (au nord-est de Nguigmi), doublées chacune d’un détachement monté, comprenant une quarantaine de chameaux ;

Dans le Territoire militaire du Tchad, aux compagnies méharistes de Zigueï et d’Ourâda.

La section méhariste d’Agadès est chargée de combattre les rezzous venus du Nord (dissidents hoggars) et du Nord-Est (Azdjer, Arabes tripolitains) ; elle doit, en outre, surveiller les nomades de l’Azbin et veiller à la sécurité de la route Agadès-Fachi, que les Touareg utilisent pour leur caravane annuelle du sel[209]. Cette caravane est habituellement escortée par le détachement monté de l’Azbin.

Le manque de pâturages dans le Kaouar n’a pas permis d’y installer des méharistes. Le détachement monté de la garnison de Bilma fait la police des oasis et doit agir éventuellement contre les bandes qui viendraient piller dans les environs. Mais la protection du pays revient à la section méhariste d’Itchouma, qui surveille la frontière tripolitaine et les routes menant au Tibesti.

La section méhariste de Maul est spécialement chargée de faire la police dans la région comprise entre Nguigmi et Bilma et doit poursuivre les rezzous venus du Tibesti ou du Borkou. L’action de cette unité est également secondée par un détachement monté.

La compagnie méhariste de Zigueï opère dans les régions au sud du Borkou ; celle d’Ourâda, dans les pays qui s’étendent entre le Borkou et l’Ennedi. Dans son discours au Conseil de gouvernement, en ouvrant la session d’octobre 1910, M. Merlin, gouverneur général de l’Afrique équatoriale française, reconnaissait « qu’il sera nécessaire d’en placer une troisième entre les deux, de façon à couvrir complètement nos avant- postes contre toute incursion venant du Borkou ou de l’Ennedi ». En attendant la création de cette nouvelle compagnie méhariste, le poste de Moussoro (50 tirailleurs et 50 goumiers) surveille le Baḥr el Ghazal, administre les Kreda et les Kecherda et assure les communications avec le Batah.

Ces différentes unités ont à remplir une tâche difficile, car les pillards senoussis, les Toubou, tout particulièrement, sont des adversaires d’une très grande mobilité, excellant dans les coups de main audacieux et rapides : ils enlèvent les courriers, pillent les caravanes, razzient les indigènes qui reconnaissent notre autorité et emmènent souvent des femmes et des enfants en esclavage. Toute caravane qui n’est pas escortée ou qui s’aventure dans le désert, sans s’être assuré au préalable la protection des Senoussis, risque fort de devenir la proie des Toubou dissidents. En 1909, les Tomâghera de la vallée de Marmar[210], dirigés par le fils de Zetimi, pillèrent même à Bibbela les commerçants du Kaouar, jusque-là généralement respectés des pires brigands.

Quelques-unes des bandes qui parcourent cette partie du Sahara comprennent un assez grand nombre de fusils. Dans le Sahara oriental, la rencontre du commandant Gadel dans la Tintouma, les combats de Ouachenkalé et de Karam, dans la région de Tonbouktou, les combats d’Achorat et de Kiffa ont surabondamment démontré qu’un effectif de 60 fusils, pour une section méhariste, était nettement insuffisant. Dans un combat livré au désert, la protection du convoi, les pertes du début, l’obligation de recueillir les blessés et les tués empêchent un pareil détachement de manœuvrer : il est immédiatement fixé par le feu des adversaires et, si ceux-ci sont nombreux, voué à l’enveloppement. On pourra objecter, il est vrai, qu’un effectif supérieur serait alourdi par le convoi relativement considérable qu’exige une pareille troupe et que celle-ci perdrait en mobilité ce qu’elle gagnerait en puissance. Sans doute : mais, quand on doit lutter contre des adversaires tels que les Arabes et les Berbères, il est prudent et de bonne politique de ne pas risquer un échec qui, à tous points de vue, serait fort regrettable. D’ailleurs, il ne faut point oublier que, dans ces pays, tout échec se transforme facilement en désastre. Nos adversaires, montés à méharis, sont d’une très grande mobilité et une petite troupe peut être enveloppée et complètement détruite. Le fait s’est d’ailleurs produit en Mauritanie, à trois reprises différentes, durant l’année 1908[211]. On semble s’être rendu compte, en haut lieu, de la nécessité de cette augmentation d’effectif : tout récemment, en effet, nos forces méharistes ont été augmentées de 32 hommes à Kiffa et de 60 à Tombouctou.

La direction de l’action senoussie dans le Tibesti méridional, au Borkou et dans la région de Ouéta-Archeï appartient à Moḥammed es Sounni, celui-là même qui échoua dans ses tentatives d’emprise politico- religieuse sur le Bornou et le Ouadaï. Il est originaire du Maroc et a une cinquantaine d’années. Sa résidence est à Gouro, à cinq jours de Yên, sur la route qui mène du Borkou à Koufra. Le délégué de Si Aḥmed Chérif se rendit à ʿAïn Galakka, en mai 1907, après le départ du capitaine Bordeaux. Les deux fortins de Faya et d’Aïn Galakka furent réoccupés et renforcés. Barrani fut remplacé par un de ses lieutenants, Moursal Taouil, un ancien captif, qui devint le véritable chef du Borkou. Disons, en passant, que la Senoussïa emploie volontiers des anciens captifs, à qui elle donne généralement des emplois de second ordre : indépendamment de Moursal Taouil, on comptait encore, parmi les notables du Borkou, ʿAbdallah Tower, qui était fortement teinté, et Aḥmed Belâl, captif de case. Comme nous le verrons plus loin, ce procédé a été généralisé au Ouadaï.

La deuxième attaque d’ʿAïn Galakka, en 1908, fut un échec pour la compagnie du Kanem. Elle coûta la vie à Moursal Taouil, qui fut remplacé par ʿAbd Allah Tower, celui qui avait construit le fortin en briques sèches d’ʿAïn Galakka. Il entoura cet ouvrage d’une deuxième enceinte, concentrique à la première, et l’intervalle fut comblé avec du sable. Son lieutenant est Aḥmed Delal, qui a reconstruit Faya.

Quoique l’échec du capitaine Sellier eût excité, au plus haut point, l’enthousiasme et l’ardeur des Senoussis, beaucoup ne se sentirent pas suffisamment à l’abri d’une nouvelle attaque française et les plus riches d’entre eux se réfugièrent dans l’Ennedi : ils allèrent nomadiser vers Ouéta, pour y faire pâturer leurs chameaux, auxquels ne convenait pas, du reste, le climat humide du Borkou. Un commencement d’exode de femmes et de biens des Senoussis d’ʿAïn Galakka sur Gouro eut lieu également après le combat de Karam. De même, après le raid du capitaine Bordeaux en 1907, la route caravanière de Benghazi à Abéché, par Ouéta, avait été portée plus à l’Est.

Par la suite, les pillards senoussis se montrèrent très entreprenants : leur nouveau succès à Ouachenkalé et leurs incursions en plein Kanem provoquèrent un certain flottement parmi les indigènes fidèles à notre cause. D’autre part, les événements du Ouadaï liaient les mains au lieutenant-colonel Moll, qui se trouvait dans l’impossibilité absolue d’agir énergiquement contre nos adversaires. L’eût-il pu d’ailleurs, que les instructions ministérielles lui interdisaient formellement d’aller au Borkou. Un rapport de cet officier supérieur, en date du 2 février 1910, nous montre quelles étaient ses graves préoccupations à ce moment- là.

« La situation au Kanem, écrivait-il, s’est aggravée du fait du succès des Khouân à Ouachenkalé et du fait de l’impunité dont ont bénéficié leurs nombreux rezzous depuis notre insuccès à ʿAïn Galakka en septembre 1908.

« La question Kanem-Ghazal-Borkou semble, en effet, évoluer. Naguère, au moment de notre arrivée au Kanem, elle avait l’aspect d’une lutte entre les troupes senoussies et les troupes françaises.

« Une seconde phase fut remplie par des actes de pillage, des rezzous et des contre-rezzous. Et maintenant, les Borkouans, impunis, deviennent de plus en plus audacieux, leurs rezzous prennent de l’importance. Le fanatisme senoussi reprend confiance. Les Khouân et les Tedâ s’unissent tant par besoin de vivre que par haine du chrétien. Ils vont être les acteurs de la troisième phase. Ils sont nombreux, puissamment armés, audacieux, fanatisés. Leurs bandes sont grossies de tous les fidèles de l’Afrique Occidentale qui ont fui, de gré ou de force, le roumi, de tous les mécontents du Tchad et du Ouadaï, des pillards du Tibesti que nos troupes gênent à Bilma, des Fezzanais et Tripolitains affiliés au senoussisme ou dont nous appauvrissons le commerce d’esclaves. Tous ces éléments hostiles, refoulés de toutes parts dans ce coin de terre d’Islam encore vierge de tout contact impur, ont atteint leur limite de compression, et cet état de compression même, comme s’il obéissait aux lois naturelles de la physique, leur donne une force et une vigueur toutes nouvelles. L’événement du Dar-Massalit ne peut que faire croître leur audace.

« Il serait regrettable que le territoire ne fût pas en mesure de résister à cette force. Nos échecs à l’est du Tchad ne pourraient avoir qu’une fâcheuse répercussion sur le territoire de Zinder et peut-être sur tout notre domaine de l’Afrique du Nord. »

En mai 1910, le lieutenant-colonel Moll installa à Zigueï la compagnie méhariste du capitaine Cauvin et plaça une section d’artillerie à Mao. Les Khouân poussaient les nomades à nous abandonner pour se joindre à eux et, en août 1910, se produisit la défection des Oulâd Slimân du cheïkh Aḥmed oueld ʿAbd el Djelil. Cet événement était de nature à augmenter les inquiétudes du lieutenant-colonel Moll, car il prouvait que notre prestige au Kanem avait beaucoup baissé et que la propagande antifrançaise de la Senoussïa redoublait d’activité.

La situation était d’ailleurs inquiétante. On signalait la formation de nombreux djiouch et la présence d’importants groupements à ʿAïn Galakka.

En outre, du Qaire parvenait la nouvelle qu’il fallait s’attendre à des événements sérieux de ce côté. Le moyen le plus sûr de briser l’action senoussie dans ces parages — et, comme conséquence, de rassurer les populations soumises et d’empêcher de nouvelles défections — eût été l’occupation du Borkou. Malheureusement, le lieutenant-colonel Moll n’avait ni les moyens nécessaires ni l’autorisation d’agir ainsi, et, au surplus, les événements du Dar Massalat sollicitaient toute son attention. Dans une lettre personnelle, en date du 15 septembre 1910, il se prononçait formellement pour une action militaire au Borkou.

« Il existe, dit-il, une grande inquiétude chez les populations du Kanem... Il y a certainement de l’agitation au Borkou, tout au moins quelque chose qui se prépare...

« J’ai récemment écrit à Brazzaville pour faire connaître mon opinion au sujet du Borkou. Notre politique d’expectative, notre attitude défensive sont inadmissibles. L’offensive seule convient pour parer les coups. Autrement nous sommes toujours sur le qui-vive, en état d’alerte, partout exposés. Et cela coûte plus cher. La défensive n’a jamais donné de bons résultats.

« Et de la part de la France c’est incompréhensible ! Nous nous laissons à chaque instant, sans rien pouvoir, enlever des gens qui sont emmenés en captivité. De petits rezzous insaisissables prennent ici ou là hommes, femmes et enfants. Et c’est vendu au Borkou ! Il n’y a qu’un remède : agir là-bas. C’est moins cher et plus conforme à nos désirs d’humanité.

« Plus nous attendrons, plus ce sera difficile et plus aussi nous aurons de chance de nous voir enlever le Borkou par les Turcs. Ce sera joli. En tout cas, un mouvement se dessine certainement contre nous. Nous ne pourrons l’enrayer que par l’offensive.

« Nous laissons, dans la défensive, le choix du moment et du point de l’attaque à l’ennemi. Et notre front est grand[212]. »

Il n’est pas exagéré de dire que l’occupation du Borkou règlera presque entièrement la question senoussie. Les oasis du Borkou constituent le grenier de la tourbe de pillards qui nomadise entre ce pays et l’Ennedi. Le jour où elles seront enlevées aux Senoussis, le ravitaillement en grains et en dattes des guerriers de Si Aḥmed Chérif sera rendu extrêmement difficile. D’autre part, la prise d’Abéché et l’occupation du Ouadaï leur ont enlevé tout espoir de s’approvisionner de ce côté : notons, au surplus, que la contrebande des armes et la traite des esclaves, deux choses très fructueuses, ont été radicalement supprimées de ce fait[213]. Donc, le Ouadaï pacifié et le Borkou en notre pouvoir, ce ne sont pas les pauvres oasis libyennes et le maigre commerce qui se fera dans le Sahara oriental qui fourniront à la Senoussïa les ressources nécessaires pour continuer la lutte contre nous. Si Aḥmed Chérif aura encore les offrandes et peut-être le dévouement de certains fidèles de la Cyrénaïque et d’ailleurs, et aussi la collaboration des Tedâ du Tibesti : mais ce ne sera point suffisant. Les défections seront dès lors nombreuses, beaucoup de dissidents reviendront à nous et, le jour où le Tibesti sera également occupé, les irréductibles se réfugieront dans le désert de Libye : à ce moment-là, l’action senoussie en Afrique centrale aura vécu.