La réforme intellectuelle et morale

Part 4

Chapter 43,776 wordsPublic domain

Le système de l’élection ne peut être pris comme base unique d’un gouvernement. Appliquée au commandement militaire, en particulier, l’élection est une sorte de contradiction, la négation même du commandement, puisque, dans les choses militaires, le commandement est absolu; or l’élu ne commande jamais absolument à son électeur. Appliquée au choix de la personne du souverain, l’élection encourage le charlatanisme, détruit d’avance le prestige de l’élu, l’oblige à s’humilier devant ceux qui doivent lui obéir. A plus forte raison ces objections s’appliquent-elles si le suffrage est universel. Appliqué au choix des députés, le suffrage universel n’amènera jamais, tant qu’il sera direct, que des choix médiocres. Il est impossible d’en faire sortir une chambre haute, une magistrature, ni même un bon conseil départemental ou municipal. Essentiellement borné, le suffrage universel ne comprend pas la nécessité de la science, la supériorité du noble et du savant. Il ne peut être bon qu’à former un corps de notables, et encore à condition que l’élection se fasse dans une forme que nous spécifierons plus tard.

Il est incontestable que, s’il fallait s’en tenir à un moyen de sélection unique, la naissance vaudrait mieux que l’élection. Le hasard de la naissance est moindre que le hasard du scrutin. La naissance entraîne d’ordinaire des avantages d’éducation et quelquefois une certaine supériorité de race. Quand il s’agit de la désignation du souverain et des chefs militaires, le _criterium_ de la naissance s’impose presque nécessairement. Ce _criterium_, après tout, ne blesse que le préjugé français, qui voit dans la fonction une rente à distribuer au fonctionnaire bien plus qu’un devoir public. Ce préjugé est l’inverse du vrai principe de gouvernement, lequel ordonne de ne considérer dans le choix du fonctionnaire que le bien de l’État ou, en d’autres termes, la bonne exécution de la fonction. Nul n’a droit à une place; tous ont droit que les places soient bien remplies. Si l’hérédité de certaines fonctions était un gage de bonne gestion, je n’hésiterais pas à conseiller pour ces fonctions l’hérédité.

On comprend maintenant comment la sélection du commandement, qui, jusqu’à la fin du XVIIe siècle, s’est faite si remarquablement en France, est maintenant si abaissée, et a pu produire ce corps de gouvernants, de ministres, de députés, de sénateurs, de maréchaux, de généraux, d’administrateurs que nous avions au mois de juillet de l’année dernière, et qu’on peut regarder comme un des plus pauvres personnels d’hommes d’État que jamais pays ait vus en fonction. Tout cela venait du suffrage universel, puisque l’empereur, source de toute initiative, et le Corps législatif, seul contre-poids aux initiatives de l’empereur, en venaient. Ce misérable gouvernement était bien le résultat de la démocratie; la France l’avait voulu, l’avait tiré de ses entrailles. La France du suffrage universel n’en aura jamais de beaucoup meilleur. Il serait contre nature qu’une moyenne intellectuelle qui atteint à peine celle d’un homme ignorant et borné se fît représenter par un corps de gouvernement éclairé, brillant et fort. D’un tel procédé de sélection, d’une démocratie aussi mal entendue ne peut sortir qu’un complet obscurcissement de la conscience d’un pays. Le collége grand électeur formé par tout le monde est inférieur au plus médiocre souverain d’autrefois; la cour de Versailles valait mieux pour les choix des fonctionnaires que le suffrage universel d’aujourd’hui; ce suffrage produira un gouvernement inférieur à celui du XVIIIe siècle à ses plus mauvais jours.

Un pays n’est pas la simple addition des individus qui le composent; c’est une âme, une conscience, une personne, une résultante vivante. Cette âme peut résider en un fort petit nombre d’hommes; il vaudrait mieux que tous pussent y participer; mais ce qui est indispensable, c’est que, par la sélection gouvernementale, se forme une tête qui veille et pense pendant que le reste du pays ne pense pas et ne sent guère. Or la sélection française est la plus faible de toutes. Avec son suffrage universel non organisé, livré au hasard, la France ne peut avoir qu’une tête sociale sans intelligence ni savoir, sans prestige ni autorité. La France voulait la paix, et elle a si sottement choisi ses mandataires qu’elle a été jetée dans la guerre. La chambre d’un pays ultra-pacifique a voté d’enthousiasme la guerre la plus funeste. Quelques braillards de carrefour, quelques journalistes imprudents ont pu passer pour l’expression de l’opinion de la nation. Il y a en France autant de gens de cœur et de gens d’esprit que dans aucun autre pays; mais tout cela n’est pas mis en valeur. Un pays qui n’a d’autre organe que le suffrage universel direct est dans son ensemble, quelle que soit la valeur des hommes qu’il possède, un être ignorant, sot, inhabile à trancher sagement une question quelconque. Les démocrates se montrent bien sévères pour l’ancien régime, qui amenait souvent au pouvoir des souverains incapables ou méchants. Sûrement les États qui font résider la conscience nationale dans une famille royale et son entourage ont des hauts et des bas; mais prenons dans son ensemble la dynastie capétienne, qui a régné près de neuf cents ans; pour quelques périodes de baisse au XIVe, au XVIe, au XVIIIe siècle, quelles admirables séries au XIIe, au XIIIe, au XVIIe siècle, de Louis le Jeune à Philippe le Bel, de Henri IV à la deuxième moitié du règne de Louis XIV! Il n’y a pas de système électif qui puisse donner une représentation comme celle-là. L’homme le plus médiocre est supérieur à la résultante collective qui sort de trente-six millions d’individus, comptant chacun pour une unité. Puisse l’avenir me donner tort! Mais on peut craindre qu’avec des ressources infinies de courage, de bonne volonté, et même d’intelligence, la France ne s’étouffe comme un feu mal disposé. L’égoïsme, source du socialisme, la jalousie, source de la démocratie, ne feront jamais qu’une société faible, incapable de résister à de puissants voisins. Une société n’est forte qu’à la condition de reconnaître le fait des supériorités naturelles, lesquelles au fond se réduisent à une seule, celle de la naissance, puisque la supériorité intellectuelle et morale n’est elle-même que la supériorité d’un germe de vie éclos dans des conditions particulièrement favorisées.

IV

Si nous eussions été seuls au monde ou sans voisins, nous aurions pu continuer indéfiniment notre décadence et même nous y complaire; mais nous n’étions pas seuls au monde. Notre passé de gloire et d’empire venait comme un spectre troubler notre fête. Celui dont les ancêtres ont été mêlés à de grandes luttes n’est pas libre de mener une vie paisible et vulgaire; les descendants de ceux que ses pères ont tués viennent sans cesse le réveiller dans sa bourgeoise félicité et lui porter l’épée au front.

Toujours légère et inconsidérée, la France avait à la lettre oublié qu’elle avait insulté il y a un demi-siècle la plupart des nations de l’Europe, et en particulier la race qui offre en tout le contraire de nos qualités et de nos défauts. La conscience française est courte et vive; la conscience allemande est longue, tenace et profonde. Le Français est bon, étourdi; il oublie vite le mal qu’il a fait et celui qu’on lui a fait; l’Allemand est rancunier, peu généreux; il comprend médiocrement la gloire, le point d’honneur; il ne connaît pas le pardon. Les revanches de 1814 et de 1815 n’avaient pas satisfait l’énorme haine que les guerres funestes de l’Empire avaient allumée dans le cœur de l’Allemagne. Lentement, savamment, elle préparait la vengeance d’injures qui pour nous étaient des faits d’un autre âge, avec lequel nous ne nous sentions aucun lien et dont nous ne croyions nullement porter la responsabilité.

Pendant que nous descendions insouciants la pente d’un matérialisme inintelligent ou d’une philosophie trop généreuse, laissant presque se perdre tout souvenir d’esprit national (sans songer que notre état social était si peu solide qu’il suffisait pour tout perdre du caprice de quelques hommes imprudents), un tout autre esprit, le vieil esprit de ce que nous appelons l’ancien régime, vivait en Prusse, et à beaucoup d’égards en Russie. L’Angleterre et le reste de l’Europe, ces deux pays exceptés, étaient engagés dans la même voie que nous, voie de paix, d’industrie, de commerce, présentée par l’école des économistes et par la plupart des hommes d’État comme la voie même de la civilisation. Mais il y avait deux pays où l’ambition dans le sens d’autrefois, l’envie de s’agrandir, la foi nationale, l’orgueil de race duraient encore. La Russie, par ses instincts profonds, par son fanatisme à la fois religieux et politique, conservait le feu sacré des temps anciens, ce qu’on trouve bien peu chez un peuple usé comme le nôtre par l’égoïsme, c’est-à-dire la prompte disposition à se faire tuer pour une cause à laquelle ne se rattache aucun intérêt personnel. En Prusse, une noblesse privilégiée, des paysans soumis à un régime quasi-féodal, un esprit militaire et national poussé jusqu’à la rudesse, une vie dure, une certaine pauvreté générale, avec un peu de jalousie contre les peuples qui mènent une vie plus douce, maintenaient les conditions qui ont été jusqu’ici la force des nations. Là, l’état militaire, chez nous déprécié ou considéré comme synonyme d’oisiveté et de vie désœuvrée, était le principal titre d’honneur, une sorte de carrière savante. L’esprit allemand avait appliqué à l’art de tuer la puissance de ses méthodes. Tandis que, de ce côté du Rhin, tous nos efforts consistaient à extirper les souvenirs selon nous néfastes du premier empire, le vieil esprit des Blücher, des Scharnhorst vivait là encore. Chez nous, le patriotisme se rapportant aux souvenirs militaires était ridiculisé sous le nom de _chauvinisme_; là-bas, tous sont ce que nous appelons des _chauvins_, et s’en font gloire. La tendance du libéralisme français était de diminuer l’État au profit de la liberté individuelle; l’État en Prusse était bien plus tyrannique qu’il ne le fut jamais chez nous; le Prussien, élevé, dressé, moralisé, instruit, enrégimenté, toujours surveillé par l’État, était bien plus gouverné (mieux gouverné aussi sans doute) que nous ne le fûmes jamais, et ne se plaignait pas. Ce peuple est essentiellement monarchique; il n’a nul besoin d’égalité; il a des vertus, mais des vertus de classes. Tandis que parmi nous un même type d’honneur est l’idéal de tous, en Allemagne, le noble, le bourgeois, le professeur, le paysan, l’ouvrier, ont leur formule particulière du devoir; les devoirs de l’homme, les droits de l’homme sont peu compris; et c’est là une grande force, car l’égalité est la plus grande cause d’affaiblissement politique et militaire qu’il y ait. Joignez-y la science, la critique, l’étendue et la précision de l’esprit, toutes qualités que développe au plus haut degré l’éducation prussienne, et que notre éducation française oblitère ou ne développe pas; joignez-y surtout les qualités morales et en particulier la qualité qui donne toujours la victoire à une race sur les peuples qui l’ont moins, la chasteté[6], et vous comprendrez que, pour quiconque a un peu de philosophie de l’histoire et a compris ce que c’est que la vertu des nations, pour quiconque a lu les deux beaux traités de Plutarque, _De la vertu et de la fortune d’Alexandre_, _De la vertu et de la fortune des Romains_, il ne pouvait y avoir de doute sur ce qui se préparait. Il était facile de voir que la révolution française, faiblement arrêtée un moment par les événements de 1814 et de 1815, allait une seconde fois voir se dresser devant elle son éternelle ennemie, la race germanique ou plutôt slavo-germanique du Nord, en d’autres termes, la Prusse, demeurée pays d’ancien régime, et ainsi préservée du matérialisme industriel, économique, socialiste, révolutionnaire, qui a dompté la virilité de tous les autres peuples. La résolution fixe de l’aristocratie prussienne de vaincre la révolution française a eu ainsi deux phases distinctes, l’une de 1792 à 1815, l’autre de 1848 à 1871, toutes deux victorieuses, et il en sera probablement encore ainsi à l’avenir, à moins que la révolution ne s’empare de son ennemi lui-même, ce à quoi l’annexion de l’Allemagne à la Prusse fournira de grandes facilités, mais non encore pour un avenir immédiat.

[6] Les femmes comptent en France pour une part énorme du mouvement social et politique; en Prusse, elles comptent pour infiniment moins.

La guerre est essentiellement une chose d’ancien régime. Elle suppose une grande absence de réflexion égoïste, puisque, après la victoire, ceux qui ont le plus contribué à la faire remporter, je veux dire les morts, n’en jouissent pas; elle est le contraire de ce manque d’abnégation, de cette âpreté dans la revendication des droits individuels, qui est l’esprit de notre moderne démocratie. Avec cet esprit-là il n’y a pas de guerre possible. La démocratie est le plus fort dissolvant de l’organisation militaire. L’organisation militaire est fondée sur la discipline; la démocratie est la négation de la discipline. L’Allemagne a bien son mouvement démocratique; mais ce mouvement est subordonné au mouvement patriotique national. La victoire de l’Allemagne ne pouvait donc manquer d’être complète; car une force organisée bat toujours une force non organisée, même numériquement supérieure. La victoire de l’Allemagne a été la victoire de l’homme discipliné sur celui qui ne l’est pas, de l’homme respectueux, soigneux, attentif, méthodique sur celui qui ne l’est pas; ç’a été la victoire de la science et de la raison; mais ç’a été en même temps la victoire de l’ancien régime, du principe qui nie la souveraineté du peuple et le droit des populations à régler leur sort. Ces dernières idées, loin de fortifier une race, la désarment, la rendent impropre à toute action militaire, et, pour comble de malheur, elles ne la préservent pas de se remettre entre les mains d’un gouvernement qui lui fasse faire les plus grandes fautes. L’acte inconcevable du mois de juillet 1870 nous jeta dans un gouffre. Tous les germes putrides qui eussent amené sans cela une lente consomption devinrent un accès pernicieux; tous les voiles se déchirèrent; des défauts de tempérament qu’on ne faisait que soupçonner apparurent d’une manière sinistre.

Une maladie ne va jamais seule; car un corps affaibli n’a plus la force de comprimer les causes de destruction qui sont toujours à l’état latent dans l’organisme, et que l’état de santé empêche de faire éruption. L’horrible épisode de la Commune est venu montrer une plaie sous la plaie, un abîme au-dessous de l’abîme. Le 18 mars 1871 est, depuis mille ans, le jour où la conscience française a été le plus bas. Nous doutâmes un moment si elle se reformerait, si la force vitale de ce grand corps, atteinte au point même du cerveau où réside le _sensorium commune_, serait suffisante pour l’emporter sur la pourriture qui tendait à l’envahir. L’œuvre des Capétiens parut compromise, et on put croire que la future formule philosophique de notre histoire clorait en 1871 le grand développement commencé par les ducs de France au IXe siècle. Il n’en a pas été ainsi. La conscience française, quoique frappée d’un coup terrible, s’est retrouvée elle-même; elle est sortie en trois ou quatre jours de son évanouissement. La France s’est reprise à la vie, le cadavre que les vers déjà se disputaient a retrouvé sa chaleur et son mouvement. Dans quelles conditions va se produire cette existence d’outre-tombe? Sera-ce le court éclair de la vie d’un ressuscité? La France va-t-elle reprendre un chapitre interrompu de son histoire? Ou bien va-t-elle entrer dans une phase entièrement nouvelle de ses longues et mystérieuses destinées? Quels sont les vœux qu’un bon Français peut former en de telles circonstances? quels sont les conseils qu’il peut donner à son pays? Nous allons essayer de le dire, non avec cette assurance qui serait en de pareils jours l’indice d’un esprit bien superficiel, mais avec cette réserve qui fait une large part aux hasards de tous les jours et aux incertitudes de l’avenir.

DEUXIÈME PARTIE

LES REMÈDES

Une chose connue de tout le monde est la facilité avec laquelle notre pays se réorganise. Des faits récents ont prouvé combien la France a été peu atteinte dans sa richesse. Quant aux pertes d’hommes, s’il était permis de parler d’un pareil sujet avec une froideur qui a l’air cruel, je dirais qu’elles sont à peine sensibles. Une question se pose donc à tout esprit réfléchi. Que va faire la France? Va-t-elle se remettre sur la pente d’affaiblissement national et de matérialisme politique où elle était engagée avant la guerre de 1870, ou bien va-t-elle réagir énergiquement contre la conquête étrangère, répondre à l’aiguillon qui l’a piquée au vif, et, comme l’Allemagne de 1807, prendre dans sa défaite le point de départ d’une ère de rénovation?--La France est très-oublieuse. Si la Prusse n’avait pas exigé de cessions territoriales, je n’hésiterais pas à répondre que le mouvement industriel, économique, socialiste, eût repris son cours; les pertes d’argent eussent été réparées au bout de quelques années; le sentiment de la gloire militaire et de la vanité nationale se fût perdu de plus en plus. Oui, l’Allemagne avait entre les mains après Sedan le plus beau rôle de l’histoire du monde. En restant sur sa victoire, en ne faisant violence à aucune partie de la population française, elle enterrait la guerre pour l’éternité, autant qu’il est permis de parler d’éternité, quand il s’agit des choses humaines. Elle n’a pas voulu de ce rôle; elle a pris violemment deux millions de Français, dont une très-petite fraction peut être supposée consentante à une telle séparation. Il est clair que tout ce qui reste de patriotisme français n’aura de longtemps qu’un objectif, regagner les provinces perdues. Ceux même qui sont philosophes avant d’être patriotes ne pourront être insensibles au cri de deux millions d’hommes, que nous avons été obligés de jeter à la mer pour sauver le reste des naufragés, mais qui étaient liés avec nous pour la vie et pour la mort. La France a donc là une pointe d’acier enfoncée en sa chair, qui ne la laissera plus dormir. Mais quelle voie va-t-elle suivre dans l’œuvre de sa réforme? En quoi sa renaissance ressemblera-t-elle à tant d’autres tentatives de résurrection nationale? Quelle y sera la part de l’originalité française? C’est ce qu’il faut rechercher, en tenant _a priori_ pour probable qu’une conscience aussi impressionnable que la conscience française aboutira, sous l’étreinte de circonstances uniques, aux manifestations les plus inattendues.

I

Il existe un modèle excellent de la manière dont une nation peut se relever des derniers désastres. C’est la Prusse elle-même qui nous l’a donné, et elle ne peut nous reprocher de suivre son exemple. Que fit la Prusse après la paix de Tilsitt? Elle se résigna, se recueillit. Le territoire qui lui restait était tout au plus le cinquième de ce qui nous reste; ce territoire était le plus pauvre de l’Europe, et les conditions militaires qui lui étaient faites semblaient de nature à le condamner pour jamais à l’impuissance. Il y avait de quoi décourager un patriotisme moins âpre. La Prusse s’organisa silencieusement; loin de chasser sa dynastie, elle se serra autour d’elle, adora son roi médiocre, sa reine Louise, qui pourtant avait été une des causes immédiates de la guerre. Toutes les capacités de la nation furent appelées; Stein dirigea tout avec son ardeur concentrée. La réforme de l’armée fut un chef-d’œuvre d’étude et de réflexion; l’université de Berlin fut le centre de la régénération de l’Allemagne; une collaboration cordiale fut demandée aux savants, aux philosophes, qui ne mirent qu’une condition à leur concours, celle qu’ils mettent et doivent mettre toujours, leur liberté. De ce sérieux travail poursuivi pendant cinquante ans, la Prusse sortit la première nation de l’Europe. Sa régénération eut une solidité que ne saurait donner la simple vanité patriotique, elle eut une base morale; elle fut fondée sur l’idée du devoir, sur la fierté que donne le malheur noblement supporté.

Il est clair que, si la France voulait imiter son exemple, elle serait prête en moins de temps. Si le mal de la France venait d’un épuisement profond, il n’y aurait rien à faire; mais tel n’est pas le cas; les ressources sont immenses; il s’agit de les organiser. Il est incontestable aussi que les circonstances nous viendraient en aide. «La figure de ce monde passe,» dit l’Écriture. Certaines personnes mourront; les difficultés intérieures de l’Allemagne reviendront; le parti catholique et le parti démocratique (les deux Internationales, comme on dit en Prusse) créeront à M. de Bismark et à ses successeurs de perpétuelles difficultés; il faut songer que l’unité de l’Allemagne n’est nullement encore l’unité de la France; il y a des parlements à Dresde, à Munich, à Stuttgard; qu’on se figure Louis XIV dans de pareilles conditions. En Prusse, la rivalité du parti féodal et du parti libéral, habilement conjurée par M. de Bismark, éclatera; le rayonnement fécond et pacifique du germanisme s’arrêtera. Le facteur de la conscience slave, c’est la conscience allemande; la conscience des Slaves grandira et s’opposera de plus en plus à celle des Allemands; l’inconvénient qu’il y a pour un État à détenir des pays malgré eux se révélera de plus en plus; la crise interminable de l’Autriche amènera les péripéties les plus dangereuses; Vienne deviendra de toute manière un embarras pour Berlin; quoi qu’on fasse, cet empire est né bicéphale; il vivra difficilement. La roue de fortune tourne et tournera toujours. Après avoir monté, on descend; et voilà pourquoi l’orgueil est quelque chose de si peu raisonnable. Les organisations militaires sont comme les outillages industriels; un outillage vieillit vite, et il est rare que l’industriel réforme de lui-même l’outillage qui est en sa possession; cet outillage, en effet, représente un immense capital d’établissement; on veut le garder; on ne le change que si la concurrence vous y force. En ce cas, il arrive presque toujours que le concurrent a l’avantage; car il construit à neuf, et n’a pas de concession à faire à un établissement antérieur. Sans le fusil à aiguille, la France n’eût jamais remplacé son fusil à piston; mais le fusil à aiguille l’ayant mise en mouvement, elle a fait le chassepot. Les organisations militaires se succèdent de la sorte comme les machines de l’industrie. La machine militaire de Frédéric le Grand eut en son temps l’excellence; en 1792, elle était totalement vieillie et impuissante. La machine de Napoléon eut ensuite la force; de nos jours, la machine de M. de Moltke a prouvé son immense supériorité. Ou les choses humaines vont changer leur marche, ou ce qui est le meilleur aujourd’hui ne le sera pas demain. Les aptitudes militaires changent d’une génération à l’autre. Les armées de la République et de l’Empire succédèrent à celles qui furent battues à Rosbach. Une fois la France entraînée, une fois son embonpoint bourgeois et ses habitudes casanières secoués, impossible de dire ce qui arrivera.

Il est donc certain que, si la France veut se soumettre aux conditions d’une réforme sérieuse, elle peut très-vite reprendre sa place dans le concert européen. Je ne saurais croire qu’aucun homme d’État sérieux ait fait en Allemagne le raisonnement qu’ont sans cesse répété les journaux allemands: «Prenons l’Alsace et la Lorraine pour mettre la France hors d’état de recommencer.» S’il ne s’agit que de surface territoriale et de chiffres d’âmes, la France est à peine entamée. La question est de savoir si elle voudra entrer dans la voie d’une réforme sérieuse, en d’autres termes, imiter la conduite de la Prusse après Iéna.