La réforme intellectuelle et morale
Part 3
La France n’a fait, du reste, que suivre en cela le mouvement général de toutes les nations de l’Europe, la Prusse et la Russie exceptées. M. Cobden, que je vis vers 1857, était enchanté de nous. L’Angleterre nous avait devancés dans cette voie du matérialisme industriel et commercial; seulement, bien plus sages que nous, les Anglais surent faire marcher leur gouvernement d’accord avec la nation, tandis que notre maladresse a été telle, que le gouvernement de notre choix a pu nous engager malgré nous dans la guerre. Je ne sais si je me trompe; mais il y a une vue d’ethnographie historique qui s’impose de plus en plus à mon esprit. La similitude de l’Angleterre et de la France du Nord m’apparaît chaque jour davantage. Notre étourderie vient du Midi, et, si la _France_ n’avait pas entraîné le Languedoc et la Provence dans son cercle d’activité, nous serions sérieux, actifs, protestants, parlementaires. Notre fond de race est le même que celui des Iles-Britanniques; l’action germanique, bien qu’elle ait été assez forte dans ces îles pour faire dominer un idiome germanique, n’a pas, en somme, été plus considérable sur l’ensemble des trois royaumes que sur l’ensemble de la France. Comme la France, l’Angleterre me paraît en train d’expulser son élément germanique, cette noblesse obstinée, fière, intraitable, qui la gouvernait du temps de Pitt, de Castlereagh, de Wellington. Que cette pacifique et toute chrétienne école d’économistes est loin de la passion des hommes de fer qui imposèrent à leur pays de si grandes choses! L’opinion publique de l’Angleterre, telle qu’elle se produit depuis trente ans, n’est nullement germanique; on y sent l’esprit celtique, plus doux, plus sympathique, plus humain. Ces sortes d’aperçus doivent être pris d’une façon très-large; on peut dire cependant que ce qui reste encore d’esprit militaire dans le monde est un fait germanique. C’est probablement par la race germanique, en tant que féodale et militaire, que le socialisme et la démocratie égalitaire, qui chez nous autres Celtes ne trouveraient pas facilement leur limite, arriveront à être domptés, et cela sera conforme aux précédents historiques; car un des traits de la race germanique a toujours été de faire marcher de pair l’idée de conquête et l’idée de garantie; en d’autres termes, de faire dominer le fait matériel et brutal de la propriété résultant de la conquête sur toutes les considérations des droits de l’homme et sur les théories abstraites de contrat social. La réponse à chaque progrès du socialisme pourra être de la sorte un progrès du germanisme, et on entrevoit le jour où tous les pays de socialisme seront gouvernés par des Allemands. L’invasion du IVe et du Ve siècle se fit par des raisons analogues, les pays romains étant devenus incapables de produire de bons gendarmes, de bons mainteneurs de propriété.
En réalité notre pays, surtout la province, allait vers une forme sociale qui, malgré la diversité des apparences, avait plus d’une analogie avec l’Amérique, vers une forme sociale où beaucoup de choses tenues autrefois pour choses d’État seraient laissées à l’initiative privée. Certes, on pouvait n’être pas le partisan d’un tel avenir; il était clair que la France en se développant dans ce sens resterait fort au-dessous de l’Amérique. A son manque d’éducation, de distinction, à ce vide que laisse toujours dans un pays l’absence de cour, de haute société, d’anciennes institutions, l’Amérique supplée par le feu de sa jeune croissance, par son patriotisme, par la confiance exagérée peut-être qu’elle a dans sa force, par la persuasion qu’elle travaille à la grande œuvre de l’humanité, par l’efficacité de ses convictions protestantes, par sa hardiesse et son esprit d’entreprise, par l’absence presque totale de germes socialistes, par la facilité avec laquelle la différence du riche et du pauvre y est acceptée, par le privilége surtout qu’elle a de se développer à l’air libre, dans l’infini de l’espace et sans voisins. Privée de ces avantages, faisant son expérience, pour ainsi dire, en vase clos, à la fois trop pesante et trop légère, trop crédule et trop railleuse, la France n’aurait jamais été qu’une Amérique de second ordre, mesquine, médiocre, peut-être plus semblable au Mexique ou à l’Amérique du Sud qu’aux États-Unis. La royauté conserve dans nos vieilles sociétés une foule de choses bonnes à garder; avec l’idée que j’ai de la vieille France et de son génie, j’appellerais cet adieu à la gloire et aux grandes choses: _Finis Franciæ._ Mais, en politique, il faut se garder de prendre ses sympathies pour ce qui doit être; ce qui réussit en ce monde est d’ordinaire le rebours de nos instincts, à nous autres idéalistes, et presque toujours nous sommes autorisés à conclure, de ce qu’une chose nous déplaît, qu’elle sera. Ce désir d’un état politique impliquant le moins possible de gouvernement central est le vœu universel de la province. L’antipathie qu’elle témoigne contre Paris n’est pas seulement la juste indignation contre les attentats d’une minorité factieuse; ce n’est pas seulement le Paris révolutionnaire, c’est le Paris gouvernant que la France n’aime pas. Paris est pour la France synonyme d’exigences gênantes. C’est Paris qui lève les hommes, qui absorbe l’argent, qui l’emploie à une foule de fins que la province ne comprend pas. Le plus capable des administrateurs du dernier règne me disait, à propos des élections de 1869, que ce qui lui paraissait le plus compromis en France était le système de l’impôt, la province à chaque élection forçant ses élus à prendre des engagements, qu’il faudrait bien tenir tôt ou tard dans une certaine mesure et dont l’accomplissement serait la destruction des finances de l’État. La première fois que je rencontrai Prevost-Paradol, au retour de sa campagne électorale dans la Loire-Inférieure, je lui demandai son impression dominante: «Nous verrons bientôt la fin de l’État,» me dit-il. C’est exactement ce que j’aurais répondu, s’il m’avait demandé mes impressions de Seine-et-Marne. Que le préfet se mêle d’aussi peu de choses que possible, que l’impôt et le service militaire soient aussi réduits que possible, et la province sera satisfaite. La plupart des gens n’y demandent guère qu’une seule chose, c’est qu’on les laisse tranquillement faire fortune. Seuls, les pays pauvres montrent encore de l’avidité pour les places; dans les départements riches, les fonctions ne sont pas considérées et sont tenues pour un des emplois les moins avantageux qu’on ait à faire de son activité.
Tel est l’esprit de ce qu’on peut appeler la démocratie provinciale. Un pareil esprit, on le voit, diffère sensiblement de l’esprit républicain; il peut s’accommoder de l’empire et de la royauté constitutionnelle aussi bien que de la république, et même mieux à quelques égards. Aussi indifférent à telle ou telle dynastie qu’à tout ce qui peut s’appeler gloire ou éclat, il préfère au fond avoir une dynastie, comme garantie d’ordre; mais il ne veut faire aucun sacrifice à l’établissement de cette dynastie. C’est le pur matérialisme politique, l’antipode de la part d’idéalisme qui est l’âme des théories légitimistes et républicaines. Un tel parti, qui est celui de l’immense majorité des Français, est trop superficiel, trop borné pour pouvoir conduire les destinées d’un pays. L’énorme sottise qu’il fit à son point de vue quand il prit en 1848 le prince Louis-Napoléon pour gérant de ses affaires, il la renouvellera vingt fois. Son sort est d’être dupe sans fin, car il est défendu à l’homme bassement intéressé d’être habile; la simple platitude bourgeoise ne peut susciter la quantité de dévouement nécessaire pour créer un ordre de choses et pour le maintenir.
Il y a du vrai, en effet, dans le principe germanique qu’une société n’a un droit plein à son patrimoine que tandis qu’elle peut le garantir. Dans un sens général, il n’est pas bon que celui qui possède soit incapable de défendre ce qu’il possède. Le duel des chevaliers du moyen âge, la menace de l’homme armé venant présenter la bataille au propriétaire qui s’endort dans la mollesse, était à quelques égards légitime. Le droit du brave a fondé la propriété; l’homme d’épée est bien le créateur de toute richesse, puisqu’en défendant ce qu’il a conquis il assure le bien des personnes qui sont groupées sous sa protection. Disons au moins qu’un état comme celui qu’avait rêvé la bourgeoisie française, état où celui qui possédait et jouissait ne tenait pas réellement l’épée (par suite de la loi sur le remplacement) pour défendre sa propriété, constituait un véritable _porte à faux_ d’architecture sociale. Une classe possédante qui vit dans une oisiveté relative, qui rend peu de services publics, et qui se montre néanmoins arrogante, comme si elle avait un droit de naissance à posséder et comme si les autres avaient par naissance le devoir de la défendre, une telle classe, dis-je, ne possédera pas longtemps. Notre société devient trop exclusivement une association de faibles; une telle société se défend mal; il lui est difficile de réaliser ce qui est le grand _criterium_ du droit et de la volonté qu’a une réunion d’hommes de vivre ensemble et de se garantir mutuellement, je veux dire une puissante force armée. L’auteur de la richesse est aussi bien celui qui la garantit par ses armes que celui qui la crée par son travail. L’économie politique, uniquement préoccupée de la création de la richesse par le travail, n’a jamais compris la féodalité, laquelle était au fond tout aussi légitime que la constitution de l’armée moderne. Les ducs, les marquis, les comtes, étaient au fond les généraux, les colonels, les commandants d’une _Landwehr_, dont les appointements consistaient en terres et en droits seigneuriaux.
III
Ainsi la tradition d’une politique nationale se perdait de jour en jour. Le principe du goût que la majorité des Français a pour la monarchie étant essentiellement matérialiste, et aussi éloigné que possible de ce qui peut s’appeler fidélité, _loyalisme_, amour de ses princes, la France, tout en voulant une dynastie, se montre très-coulante sur le choix de la dynastie elle-même. Le règne éphémère mais brillant de Napoléon Ier avait suffi pour créer un titre auprès de ce peuple, étranger à toute idée de légitimité séculaire. Le prince Louis-Napoléon se présentant en 1848 comme héritier de ce titre, et paraissant fait exprès pour tirer la France d’un état qui lui est antipathique et dont elle s’exagérait les dangers, la France le saisit comme une bouée de sauvetage, l’aida dans ses entreprises les plus téméraires, se fit complice de ses coups d’État. Pendant près de vingt ans, les fauteurs du 10 décembre purent croire qu’ils avaient eu raison. La France développa prodigieusement ses ressources intérieures. Ce fut une vraie révélation. Grâce à l’ordre, à la paix, aux traités de commerce, Napoléon III apprit à la France sa propre richesse. L’abaissement politique intérieur mécontentait une fraction intelligente; le reste avait trouvé ce qu’il voulait, et il n’est pas douteux que le règne de Napoléon III restera pour certaines classes de la nation un véritable idéal. Je le répète, si Napoléon III eût voulu ne pas faire la guerre, la dynastie des Bonapartes était fondée pour des siècles. Mais telle est la faiblesse d’un État dénué de base morale, qu’un jour de folie suffit pour tout perdre. Comment l’empereur ne vit-il pas que la guerre avec l’Allemagne était une épreuve trop forte pour un pays aussi affaibli que la France? Un entourage ignorant et sans sérieux, conséquence du péché d’origine de la monarchie nouvelle, une cour où il n’y avait qu’un seul homme intelligent (ce prince plein d’esprit et connaissant merveilleusement son siècle, que la fatalité de sa destinée laissa presque sans autorité), rendaient possibles toutes les surprises, tous les malheurs.
Pendant que la fortune publique, en effet, prenait des accroissements inouïs, pendant que le paysan acquérait par ses économies des richesses qui n’élevaient en rien son état intellectuel, sa civilité, sa culture, l’abaissement de toute aristocratie se produisait en d’effrayantes proportions; la moyenne intellectuelle du public descendait étrangement. Le nombre et la valeur des hommes distingués qui sortaient de la nation se maintenaient, augmentaient peut-être; dans plus d’un genre de mérite, les nouveaux venus ne le cédaient à aucun des noms illustres des générations écloses sous un meilleur soleil; mais l’atmosphère s’appauvrissait; on mourait de froid. L’Université, déjà faible, peu éclairée, était systématiquement affaiblie; les deux seuls bons enseignements qu’elle possédât, celui de l’histoire et celui de la philosophie, furent à peu près supprimés. L’École polytechnique, l’École normale étaient découronnées. Quelques efforts d’amélioration qui se firent à partir de 1860 restèrent incohérents et sans suite. Les hommes de bonne volonté qui s’y compromirent ne furent pas soutenus. Les exigences cléricales auxquelles on se soumettait ne laissaient passer qu’une inoffensive médiocrité; tout ce qui était un peu original se voyait condamné à une sorte de bannissement dans son propre pays. Le catholicisme restait la seule force organisée en dehors de l’État et confisquait à son profit l’action extérieure de la France. Paris était envahi par l’étranger viveur, par les provinciaux, qui n’y encourageaient qu’une petite presse ridicule et la sotte littérature, aussi peu parisienne que possible, du nouveau genre bouffon. Le pays, en attendant, s’enfonçait dans un matérialisme hideux. N’ayant pas de noblesse pour lui donner l’exemple, le paysan enrichi, content de sa lourde et triviale aisance, ne savait pas vivre, restait gauche, sans idées. _Oves non habentes pastorem_, telle était la France: un feu sans flamme ni lumière; un cœur sans chaleur; un peuple sans prophètes sachant dire ce qu’il sent; une planète morte, parcourant son orbite d’un mouvement machinal.
La corruption administrative n’était pas le vol organisé, comme cela s’est vu à Naples, en Espagne; c’était l’incurie, la paresse, un laisser aller universel, une complète indifférence pour la chose publique. Toute fonction était devenue une sinécure, un droit à une rente pour ne rien faire. Avec cela, tout le monde était inattaquable. Grâce à une loi sur la diffamation qui a l’air d’avoir été faite pour protéger les moins honorables des citoyens, grâce surtout à l’universel discrédit où la presse tomba par sa vénalité, une prime énorme était assurée à la médiocrité et à la malhonnêteté. Celui qui hasardait quelque critique devenait vite un être à part et bientôt un homme dangereux. On ne le persécutait pas; cela était bien inutile. Tout se perdait dans une mollesse générale, dans un manque complet d’attention et de précision. Quelques hommes d’esprit et de cœur, qui donnaient d’utiles conseils, étaient impuissants. L’impertinence vaniteuse de l’administration officielle, persuadée que l’Europe l’admirait et l’enviait, rendait toute observation inutile et toute réforme impossible.
L’opposition était-elle plus éclairée que le gouvernement? à peine. Les orateurs de l’opposition se montraient, en ce qui concerne les affaires allemandes, plus étourdis encore que M. Rouher. En somme, l’opposition ne représentait nullement un principe supérieur de moralité. Étrangère à toute idée de politique savante, elle ne sortait pas de l’ornière du superficiel radicalisme français. A part quelques hommes de valeur, qu’on s’étonne de voir issus d’une source aussi trouble que le suffrage parisien, le reste n’était que déclamation, parti pris démocratique. La province valait mieux à quelques égards. Des besoins d’une vie locale régulière, d’une sérieuse décentralisation au profit de la commune, du canton, du département, le désir impérieux d’élections libres, la volonté arrêtée de réduire le gouvernement au strict nécessaire, de diminuer considérablement l’armée, de supprimer les sinécures, d’abolir l’aristocratie des fonctionnaires, constituaient un programme assez libéral, quoique mesquin, puisque le fond de ce programme était de payer le moins possible, de renoncer à tout ce qui peut s’appeler gloire, force, éclat. De ces vœux accomplis, fût résulté avec le temps une petite vie provinciale, matériellement très-florissante, indifférente à l’instruction et à la culture intellectuelle, assez libre; une vie de bourgeois aisés, indépendants les uns des autres, sans souci de la science, de l’art, de la gloire, du génie; une vie, je le répète, assez semblable à la vie américaine, sauf la différence des mœurs et du tempérament.
Tel était l’avenir de la France, si Napoléon III n’eût volontairement couru à sa ruine. On allait à pleines voiles vers la médiocrité. D’une part, les progrès de la prospérité matérielle absorbaient la bourgeoisie; de l’autre, les questions sociales étouffaient complétement les questions nationales et patriotiques. Ces deux ordres de questions se font en quelque sorte équilibre; l’avénement des unes signale l’éclipse des autres. La grande amélioration qui s’était faite dans la situation de l’ouvrier était loin d’être favorable à son amélioration morale. Le peuple est bien moins capable que les classes élevées ou éclairées de résister à la séduction des plaisirs faciles, qui ne sont sans inconvénients que quand on est blasé sur leur compte. Pour que le bien-être ne démoralise pas, il faut y être habitué; l’homme sans éducation s’abîme vite dans le plaisir, le prend lourdement au sérieux, ne s’en dégoûte pas. La moralité supérieure du peuple allemand vient de ce qu’il a été jusqu’à nos jours très-maltraité. Les politiques qui soutiennent qu’il faut que le peuple souffre pour qu’il soit bon n’ont malheureusement pas tout à fait tort.
Le dirai-je? notre philosophie politique concourait au même résultat. Le premier principe de notre morale, c’est de supprimer le tempérament, de faire dominer le plus possible la raison sur l’animalité; or c’est là l’inverse de l’esprit guerrier. Quelle pouvait être notre règle de conduite, à nous autres libéraux, qui ne pouvons pas admettre le droit divin en politique, quand nous n’admettons pas le surnaturel en religion? Un simple droit humain, un compromis entre le rationalisme absolu de Condorcet et du XVIIIe siècle, ne reconnaissant que le droit de la raison à gouverner l’humanité, et les droits résultant de l’histoire. L’expérience manquée de la Révolution nous a guéris du culte de la raison; mais, en y mettant toute la bonne volonté possible, nous n’avons pu en venir au culte de la force ou du droit fondé sur la force, qui est le résumé de la politique allemande. Le consentement des diverses parties d’un État nous paraît l’_ultima ratio_ de l’existence de cet État.--Tels étaient nos principes, et ils avaient deux défauts essentiels: le premier, c’est qu’il se trouvait au monde des gens qui en avaient de tout autres, qui vivaient des dures doctrines de l’ancien régime, lequel faisait consister l’unité de la nation dans les droits du souverain, tandis que nous nous imaginions que le XIXe siècle avait inauguré un droit nouveau, le droit des populations; le second défaut, c’est que ces principes, nous ne réussîmes pas toujours à les faire prévaloir chez nous. Les principes que je disais tout à l’heure sont bien des principes français, en ce sens qu’ils sortent logiquement de notre philosophie, de notre révolution, de notre caractère national avec ses qualités et ses défauts. Malheureusement, le parti qui les professe n’est, comme tous les partis intelligents, qu’une minorité, et cette minorité a été trop souvent vaincue chez nous. L’expédition de Rome a été la plus évidente dérogation à la seule politique qui pouvait nous convenir. La tentative de nous immiscer dans les affaires allemandes a été une flagrante inconséquence, et celle-ci ne doit pas être mise uniquement à la charge du gouvernement déchu; l’opposition n’avait cessé d’y pousser depuis Sadowa. Ceux qui ont toujours repoussé la politique de conquête ont le droit de dire: «Prendre l’Alsace malgré elle est un crime; la céder autrement que devant une nécessité absolue serait un crime aussi.» Mais ceux qui ont prêché la doctrine des frontières naturelles et des convenances nationales n’ont pas le droit de trouver mauvais qu’on leur fasse ce qu’ils voulaient faire aux autres. La doctrine des frontières naturelles et celle du droit des populations ne peuvent être invoquées par la même bouche, sous peine d’une évidente contradiction.
Ainsi nous nous sommes trouvés faibles, désavoués par notre propre pays. La France pouvait se désintéresser de toute action extérieure comme le fit sagement Louis-Philippe. Dès qu’elle agissait à l’étranger, elle ne pouvait servir que son propre principe, le principe des nations libres, composées de provinces libres, maîtresses de leurs destinées. C’est de ce point de vue que nous vîmes avec sympathie la guerre d’Italie de l’empereur Napoléon III, même à quelques égards la guerre de Crimée, et surtout l’aide qu’il donna à la formation d’une Allemagne du Nord autour de la Prusse. Nous crûmes un moment que notre rêve allait se réaliser, c’est-à-dire l’union politique et intellectuelle de l’Allemagne, de l’Angleterre et de la France, constituant à elles trois une force directrice de l’humanité et de la civilisation, faisant digue à la Russie, ou plutôt la dirigeant dans sa voie et l’élevant. Hélas! que faire avec un esprit étrange et inconsistant? La guerre d’Italie eut pour contre-partie l’occupation prolongée de Rome, négation complète de tous les principes français; la guerre de Crimée, qui n’eût été légitime que si elle avait abouti à émanciper les bonnes populations tenues dans la sujétion par la Turquie, n’eut pour résultat que de fortifier le principe ottoman; l’expédition du Mexique fut un défi jeté à toute idée libérale. Les titres réels qu’on s’était acquis à la reconnaissance de l’Allemagne, on les perdit en prenant après Sadowa une attitude de mauvaise humeur et de provocation.
Il est injuste, disons-le encore, de rejeter toutes ces fautes sur le compte du dernier régime, et un des tours les plus dangereux que pourrait prendre l’amour-propre national serait de s’imaginer que nos malheurs n’ont eu pour cause que les fautes de Napoléon III, si bien que, Napoléon III une fois écarté, la victoire et le bonheur devraient nous revenir. La vérité est que toutes nos faiblesses eurent une racine plus profonde, une racine qui n’a nullement disparu, la démocratie mal entendue. Un pays démocratique ne peut être bien gouverné, bien administré, bien commandé. La raison en est simple. Le gouvernement, l’administration, le commandement sont dans une société le résultat d’une sélection qui tire de la masse un certain nombre d’individus qui gouvernent, administrent, commandent. Cette sélection peut se faire de quatre manières qui ont été appliquées tantôt isolément, tantôt concurremment dans diverses sociétés: 1º par la naissance; 2º par le tirage au sort; 3º par l’élection populaire; 4º par les examens et les concours.
Le tirage au sort n’a guère été appliqué qu’à Athènes et à Florence, c’est-à-dire dans les deux seules villes où il y ait eu un peuple d’aristocrates, un peuple donnant par son histoire, au milieu des plus étranges écarts, le plus fin et le plus charmant spectacle. Il est clair que dans nos sociétés, qui ressemblent à de vastes Scythies, au milieu desquelles les cours, les grandes villes, les universités représentent des espèces de colonies grecques, un tel mode de sélection amènerait des résultats absurdes; il n’est pas besoin de s’y arrêter.
Le système des examens et des concours n’a été appliqué en grand qu’en Chine. Il y a produit une sénilité générale et incurable. Nous avons été nous-mêmes assez loin dans ce sens, et ce n’est pas là une des moindres causes de notre abaissement.