La réforme intellectuelle et morale
Part 2
Le jour où la France coupa la tête à son roi, elle commit un suicide. La France ne peut être comparée à ces petites patries antiques, se composant le plus souvent d’une ville avec sa banlieue, où tout le monde était parent. La France était une grande société d’actionnaires formée par un spéculateur de premier ordre, la maison capétienne. Les actionnaires ont cru pouvoir se passer du chef, et puis continuer seuls les affaires. Cela ira bien, tant que les affaires seront bonnes; mais, les affaires devenant mauvaises, il y aura des demandes de liquidation. La France avait été faite par la dynastie capétienne. En supposant que la vieille Gaule eût le sentiment de son unité nationale, la domination romaine, la conquête germanique avaient détruit ce sentiment. L’empire franc, soit sous les Mérovingiens, soit sous les Carlovingiens, est une construction artificielle dont l’unité ne gît que dans la force des conquérants. Le traité de Verdun, qui rompt cette unité, coupe l’empire franc du nord au sud en trois bandes, dont l’une, la part de Charles ou Carolingie, répond si peu à ce que nous appelons la France, que la Flandre entière et la Catalogne en font partie, tandis que vers l’est elle a pour limites la Saône et les Cévennes. La politique capétienne arrondit ce lambeau incorrect, et en huit cents ans fit la France comme nous l’entendons, la France qui a créé tout ce dont nous vivons, ce qui nous lie, ce qui est notre raison d’être. La France est de la sorte le résultat de la politique capétienne continuée avec une admirable suite. Pourquoi le Languedoc est-il réuni à la France du nord, union que ni la langue, ni la race, ni l’histoire, ni le caractère des populations n’appelaient? Parce que les rois de Paris, pendant tout le XIIIe siècle, exercèrent sur ces contrées une action persistante et victorieuse. Pourquoi Lyon fait-il partie de la France? Parce que Philippe le Bel, au moyen des subtilités de ses légistes, réussit à le prendre dans les mailles de son filet. Pourquoi les Dauphinois sont-ils nos compatriotes? Parce que, le dauphin Humbert étant tombé dans une sorte de folie, le roi de France se trouva là pour acheter ses terres à beaux deniers comptants. Pourquoi la Provence a-t-elle été entraînée dans le tourbillon de la Carolingie, où rien ne semblait d’abord faire penser qu’elle dût être portée? Grâce aux roueries de Louis XI et de son compère Palamède de Forbin. Pourquoi la Franche-Comté, l’Alsace, la Lorraine se sont-elles réunies à la Carolingie, malgré la ligne méridienne tracée par le traité de Verdun? Parce que la maison de Bourbon retrouva pour agrandir le domaine royal le secret qu’avaient si admirablement pratiqué les premiers Capétiens. Pourquoi enfin Paris, ville si peu centrale, est-elle la capitale de la France? Parce que Paris a été la ville des Capétiens, parce que l’abbé de Saint-Denis est devenu roi de France[3]. Naïveté sans égale! Cette ville, qui réclame sur le reste de la France un privilége aristocratique de supériorité et qui doit ce privilége à la royauté, est en même temps le centre de l’utopie républicaine. Comment Paris ne voit-il pas qu’il n’est ce qu’il est que par la royauté, qu’il ne reprendra toute son importance de capitale que par la royauté, qu’une république, selon la règle posée par l’illustre fondateur des États-Unis d’Amérique, créerait nécessairement pour son gouvernement central, à Amboise ou à Blois, un petit Washington?
[3] «... Challes, li rois de Saint Denis.»
(Roman de Roncevaux, laisse 40.)
Hugues le Blanc dut sa fortune à la possession des grandes abbayes de Saint-Denis, de Saint-Germain-des-Prés, de Saint-Martin de Tours, qui faisait de lui le tuteur de pays riches et prospères. La bannière du roi capétien, c’est la bannière de Saint-Denis. Son cri de ralliement est _Montjoie Saint-Denis_. Les premiers Capétiens chantent au chœur à Saint-Denis.
Voilà ce que ne comprirent pas les hommes ignorants et bornés qui prirent en main les destinées de la France à la fin du dernier siècle. Ils se figurèrent qu’on pouvait se passer du roi; ils ne comprirent pas que, le roi une fois supprimé, l’édifice dont le roi était la clef de voûte croulait. Les théories républicaines du XVIIIe siècle avaient pu réussir en Amérique, parce que l’Amérique était une colonie formée par le concours volontaire d’émigrants cherchant la liberté; elles ne pouvaient réussir en France, parce que la France avait été construite en vertu d’un tout autre principe. Une dynastie nouvelle faillit sortir de la convulsion terrible qui agitait la France; mais on vit alors combien il est difficile aux nations modernes de se créer d’autres maisons souveraines que celles qui sont sorties de la conquête germanique. Le génie extraordinaire qui avait élevé Napoléon sur le pavois l’en précipita, et la vieille dynastie revint, en apparence décidée à tenter l’expérience de monarchie constitutionnelle qui avait si tristement échoué entre les mains du pauvre Louis XVI.
Il était écrit que, dans cette grande et tragique histoire de France, le roi et la nation rivaliseraient d’imprudence. Cette fois, les fautes de la royauté furent les plus graves. Les ordonnances de juillet 1830 peuvent vraiment être qualifiées de crime politique; on ne les tira de l’article 14 de la Charte que par un sophisme évident. Cet article 14 n’avait nullement dans la pensée de Louis XVIII le sens que lui prêtèrent les ministres de Charles X. Il n’est pas admissible que l’auteur de la Charte eût mis dans la Charte un article qui en renversait toute l’économie. C’était le cas d’appliquer l’axiome: _Contra eum qui dicere potuit clarius præsumptio est facienda._ Si avant M. de Polignac quelqu’un eût pu penser que cet article donnait au roi le droit de supprimer la Charte, c’eût été l’objet d’une perpétuelle protestation; or personne ne protesta; car personne ne pensa jamais que cet insignifiant article contînt le droit implicite des coups d’État. L’insertion de cet article ne vint pas de la royauté, qui s’y serait réservé un moyen d’éluder ses engagements; il faisait partie du projet de constitution élaboré par les chambres de 1814, fort attentives à ne pas exagérer les droits du roi; il ne donna lieu alors à aucune observation; «on n’y voyait qu’une sorte de lieu commun emprunté aux constitutions antérieures, et personne n’y soupçonnait le sens redoutable et mystérieux qu’on a voulu depuis y attacher[4].»
[4] M. de Viel-Castel, _Hist. de la Restauration_, t. I, p. 429.
Les députés de 1830 eurent donc raison de résister aux ordonnances, et les citoyens qui étaient à portée d’entendre leur appel firent bien de s’armer. La situation était celle du roi d’Angleterre, qui plus d’une fois s’est trouvé en lutte avec son parlement. Mais, dès que le roi, vaincu, eut retiré les ordonnances, il fallait s’arrêter et maintenir le roi dans son palais. Il lui convint d’abdiquer; il fallait prendre celui en faveur de qui il abdiquait. On fit autrement. Hâtons-nous de dire que dix-huit années d’un règne plein de sagesse justifièrent à beaucoup d’égards le choix du 10 août 1830, et que ce choix pouvait s’autoriser de quelques-uns des précédents de la révolution de 1688 en Angleterre; mais, pour qu’une substitution aussi hardie devînt légitime, il fallait qu’elle durât. Par une série d’impardonnables étourderies de la part de la nation et par suite d’une regrettable faiblesse de la dynastie nouvelle, cette consécration manqua. Le roi et ses fils, au lieu de maintenir leur droit par les armes, se retirèrent et laissèrent l’émeute parisienne violer outrageusement la volonté de la nation. Déchirure funeste faite à un titre un peu caduc en son origine et qui ne pouvait acquérir de force que par sa persistance. Une dynastie doit à la nation, qui toujours est censée l’appuyer, de résister à une minorité turbulente. L’humanité est satisfaite, pourvu qu’après la bataille le pouvoir vainqueur se montre généreux et traite les rebelles, non comme des coupables, mais comme des vaincus.
Nous entrions pour la plupart dans la vie publique, quand survint le néfaste incident du 24 février. Avec un instinct parfaitement juste, nous sentîmes que ce qui se passa ce jour-là était un grand malheur. Libéraux par principes philosophiques, nous vîmes bien que les arbres de la liberté qu’on plantait avec une joie si naïve ne verdiraient jamais; nous comprîmes que les problèmes sociaux qui se posaient d’une façon audacieuse étaient destinés à jouer un rôle de premier ordre dans l’avenir du monde. Le baptême de sang des journées de juin, les réactions qui suivirent nous serrèrent le cœur; il était clair que l’âme et l’esprit de la France couraient un véritable péril. La légèreté des hommes de 1848 fut vraiment sans pareille. Ils donnèrent à la France, qui ne le demandait pas, le suffrage universel. Ils ne songèrent pas que ce suffrage ne bénéficierait qu’à cinq millions de paysans, étrangers à toute idée libérale. Je voyais assidûment à cette époque M. Cousin. Dans les longues promenades que ce profond connaisseur de toutes les gloires françaises me faisait faire dans les rues de Paris de la rive gauche, m’expliquant l’histoire de chaque maison et de ses propriétaires au XVIIe siècle, il me disait souvent ce mot: «Mon ami, on ne comprend pas encore quel crime a été la révolution de février; le dernier terme de cette révolution sera peut-être le démembrement de la France.»
Le coup d’État du 2 décembre nous froissa profondément. Dix ans nous portâmes le deuil du droit; nous protestâmes selon nos forces contre le système d’abaissement intellectuel savamment dirigé par M. Fortoul, à peine mitigé par ceux qui lui succédèrent. Il arriva cependant ce qui arrive toujours. Le pouvoir inauguré par la violence s’améliorait en vieillissant; il se prit à voir que le développement libéral de l’homme est un intérêt majeur pour tout gouvernement. Le pays, d’un autre côté, était enchanté de ce gouvernement médiocre. Il avait ce qu’il voulait; chercher à renverser un tel gouvernement malgré le vœu évident du plus grand nombre eût été insensé. Ce qu’il y avait de plus sage était de tirer du mal le meilleur parti possible, de faire comme les évêques du Ve siècle et du VIe, qui, ne pouvant repousser les barbares, cherchaient à les éclairer. Nous consentîmes donc à servir le gouvernement de l’empereur Napoléon III dans ce qu’il avait de bon, c’est-à-dire en tant qu’il touchait aux intérêts éternels de la science, de l’éducation publique, du progrès des lumières, à ces devoirs sociaux enfin qui ne chôment jamais.
Il est incontestable, d’ailleurs, que le règne de l’empereur Napoléon III, malgré ses immenses lacunes, avait résolu une moitié du problème. La majorité de la France était parfaitement contente. Elle avait ce qu’elle voulait, l’ordre et la paix. La liberté manquait, il est vrai; la vie politique était des plus faibles; mais cela ne blessait qu’une minorité d’un cinquième ou d’un sixième de la nation, et encore dans cette minorité faut-il distinguer un petit nombre d’hommes instruits, intelligents, vraiment libéraux, d’une foule peu réfléchie, animée de cet esprit séditieux qui a pour unique programme d’être toujours en opposition avec le gouvernement et de chercher à le renverser. L’administration était très-mauvaise; mais quiconque ne niait pas le principe des droits de la dynastie souffrait peu. Les hommes d’opposition eux-mêmes étaient plutôt gênés dans leur activité que persécutés. La fortune du pays s’augmentait dans des proportions inouïes. A la date du 8 mai 1870, après de très-graves fautes commises, sept millions et demi d’électeurs se déclarèrent encore satisfaits. Il ne venait à l’esprit de presque personne qu’un tel état pût être exposé à la plus effroyable des catastrophes. Cette catastrophe, en effet, ne sortit pas d’une nécessité générale de situation; elle vint d’un trait particulier du caractère de l’empereur Napoléon III.
II
L’empereur Napoléon III avait fondé sa fortune en répondant au besoin de réaction, d’ordre, de repos qui fut la conséquence de la révolution de 1848. Si l’empereur Napoléon III se fût renfermé dans ce programme, s’il se fût contenté de comprimer à l’intérieur toute idée, toute liberté politique, de développer les intérêts matériels, de s’appuyer sur un cléricalisme modéré et sans conviction, son règne et celui de sa dynastie eussent été assurés pour longtemps. Le pays s’enfonçait de plus en plus dans la vulgarité, oubliait sa vieille histoire; la nouvelle dynastie était fondée. La France telle que l’a faite le suffrage universel est devenue profondément matérialiste; les nobles soucis de la France d’autrefois, le patriotisme, l’enthousiasme du beau, l’amour de la gloire, ont disparu avec les classes nobles qui représentaient l’âme de la France. Le jugement et le gouvernement des choses ont été transportés à la masse; or la masse est lourde, grossière, dominée par la vue la plus superficielle de l’intérêt. Ses deux pôles sont l’ouvrier et le paysan. L’ouvrier n’est pas éclairé; le paysan veut avant tout acheter de la terre, arrondir son champ. Parlez au paysan, au socialiste de l’Internationale, de la France, de son passé, de son génie, il ne comprendra pas un tel langage. L’honneur militaire, de ce point de vue borné, paraît une folie; le goût des grandes choses, la gloire de l’esprit sont des chimères; l’argent dépensé pour l’art et la science est de l’argent perdu, dépensé follement, pris dans la poche de gens qui se soucient aussi peu que possible d’art et de science. Voilà l’esprit provincial que l’empereur servit merveilleusement dans les premières années de son règne. S’il était resté le docile et aveugle serviteur de cette réaction mesquine, aucune opposition n’aurait réussi à l’ébranler. Toutes les oppositions réunies eussent trouvé leur limite en deux millions de voix tout au plus. Le chiffre des opposants augmentait chaque année; d’où quelques personnes concluaient qu’il grandirait jusqu’à devenir majorité. Erreur; ce chiffre eût rencontré un point d’arrêt qu’il n’eût pas dépassé. Disons-le, puisque nous avons la certitude que ces lignes ne seront lues que par des personnes intelligentes: un gouvernement qui aura pour unique désir de s’établir en France et de s’y éterniser aura désormais, je le crains, une voie bien simple à suivre: imiter le programme de Napoléon III, moins la guerre. De la sorte il amènera la France au degré d’abaissement où arrive toute société qui renonce aux hautes visées; mais il ne mourra qu’avec le pays, de la mort lente de ceux qui s’abandonnent au courant de la destinée, sans jamais le contrarier.
Tel n’était pas l’empereur Napoléon III. Il était supérieur en un sens à la majorité du pays; il aimait le bien; il avait un goût, peu éclairé sans doute, réel cependant, de la noble culture de l’humanité. A plusieurs égards, il était en totale dissonance avec ceux qui l’avaient nommé. Il rêvait la gloire militaire; le fantôme de Napoléon Ier le hantait. Cela est d’autant plus étrange que l’empereur Napoléon III voyait fort bien qu’il n’avait ni aptitudes, ni pratique pour la guerre, et qu’il savait que la France avait perdu à cet égard toutes ses qualités. Mais l’idée innée l’emportait. L’empereur sentait si bien que ses vues personnelles à cet égard étaient une sorte de _nævus_ qu’il fallait cacher, que toujours, à l’époque de la fondation de son pouvoir, nous le voyons occupé à protester qu’il veut la paix. Il reconnaissait que c’était là le moyen de se rendre populaire. La guerre de Crimée ne fut acceptée dans l’opinion que parce qu’on la crut sans conséquence pour la paix générale. La guerre d’Italie ne fut pardonnée que quand on la vit tourner court et rester à mi-chemin.
Le plus simple bon sens commandait à l’empereur Napoléon III de ne jamais faire la guerre. La France, il le savait, ne la désirait en aucune sorte[5]. En outre, un pays travaillé par les révolutions, qui a des divisions dynastiques, n’est pas capable d’un grand effort militaire. Le roi Jean, Charles VII, François Ier et même Louis XIV traversèrent des situations aussi critiques que celle de Napoléon III après la capitulation de Sedan; ils ne furent pas pour cela renversés, ni même un moment ébranlés. Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III, après la bataille d’Iéna, se trouva plus solide que jamais sur son trône; mais Napoléon III ne pouvait supporter une défaite. Il était comme un joueur qui jouerait à la condition d’être fusillé s’il perd une partie. Un pays divisé sur les questions dynastiques doit renoncer à la guerre; car, au premier échec, cette cause de faiblesse apparaît, et fait de tout accident un cas mortel. L’homme qui a une blessure mal cicatrisée peut se livrer aux actes de la vie ordinaire sans qu’on s’aperçoive de son infirmité; mais tout exercice violent lui est interdit; à la première fatigue sa blessure se rouvre, et il tombe. On ne conçoit pas que Napoléon III se soit fait une si complète illusion sur la solidité de l’édifice qu’il avait fait lui-même d’argile. Comment ne vit-il pas qu’un tel édifice ne résisterait pas à une secousse, et que le choc d’un ennemi puissant devait nécessairement le faire crouler?
[5] Enquête des préfets. _Journal des Débats_, 3 et 4 octobre 1870.
La guerre déclarée au mois de juillet 1870 est donc une aberration personnelle, l’explosion ou plutôt le retour offensif d’une idée depuis longtemps latente dans l’esprit de Napoléon III, idée que les goûts pacifiques du pays l’obligeaient de dissimuler, et à laquelle il semble qu’il avait lui-même presque renoncé. Il n’y a pas un exemple de plus complète trahison d’un État par son souverain, en prenant le mot trahison pour désigner l’acte du mandataire qui substitue sa volonté à celle du mandant. Est-ce à dire que le pays ne soit pas responsable de ce qui est arrivé? Hélas! nous ne pouvons le soutenir. Le pays a été coupable de s’être donné un gouvernement peu éclairé et surtout une chambre misérable, qui, avec une légèreté dépassant toute imagination, vota sur la parole d’un ministre la plus funeste des guerres. Le crime de la France fut celui d’un homme riche qui choisit un mauvais gérant de sa fortune, et lui donne une procuration illimitée; cet homme mérite d’être ruiné; mais on n’est pas juste si l’on prétend qu’il a fait lui-même les actes que son fondé de pouvoirs a faits sans lui et malgré lui.
Quiconque connaît la France, en effet, dans son ensemble et dans ses variétés provinciales, n’hésitera pas à reconnaître que le mouvement qui emporte ce pays depuis un demi-siècle est essentiellement pacifique. La génération militaire, froissée par les défaites de 1814 et de 1815, avait à peu près disparu sous la Restauration et sous le règne de Louis-Philippe. Un patriote profondément honnête, mais souvent superficiel, raconta nos anciennes victoires d’un ton de triomphe qui souvent put blesser l’étranger; mais cette dissonance allait s’affaiblissant chaque jour. On peut dire qu’elle avait cessé depuis 1848. Deux mouvements commencèrent alors, qui devaient être la fin non-seulement de tout esprit guerrier, mais de tout patriotisme: je veux parler de l’éveil extraordinaire des appétits matériels chez les ouvriers et chez les paysans. Il est clair que le socialisme des ouvriers est l’antipode de l’esprit militaire; c’est presque la négation de la patrie; les doctrines de l’Internationale sont là pour le prouver. Le paysan, d’un autre côté, depuis qu’on lui a ouvert la voie de la richesse et qu’on lui a montré que son industrie est la plus sûrement lucrative, le paysan a senti redoubler son horreur pour la conscription. Je parle par expérience. Je fis la campagne électorale de mai 1869 dans une circonscription toute rurale de Seine-et-Marne; je puis assurer que je ne trouvai pas sur mon chemin un seul élément de l’ancienne vie militaire du pays. Un gouvernement à bon marché, peu imposant, peu gênant, un honnête désir de liberté, une grande soif d’égalité, une totale indifférence à la gloire du pays, la volonté arrêtée de ne faire aucun sacrifice à des intérêts non palpables, voilà ce qui me parut l’esprit du paysan dans la partie de la France où le paysan est, comme on dit, le plus avancé.
Je ne veux pas dire qu’il ne restât plus de traces du vieil esprit qui se nourrit des souvenirs du premier empire. Le parti très peu nombreux qu’on peut appeler bonapartiste, au sens propre, entourait l’empereur de déplorables excitations. Le parti catholique, par ses lieux communs erronés sur la prétendue décadence des nations protestantes, cherchait aussi à rallumer un feu presque éteint. Mais cela ne touchait nullement le pays. L’expérience de 1870 l’a bien montré; l’annonce de la guerre fut accueillie avec consternation; les sottes rodomontades des journaux, les criailleries des gamins sur le boulevard sont des faits dont l’histoire n’aura de compte à tenir que pour montrer à quel point une bande d’étourdis peut donner le change sur les vrais sentiments d’un pays. La guerre prouva jusqu’à l’évidence que nous n’avions plus nos anciennes facultés militaires. Il n’y a rien là qui doive étonner celui qui s’est fait une idée juste de la philosophie de notre histoire. La France du moyen âge est une construction germanique, élevée par une aristocratie militaire germanique avec des matériaux gallo-romains. Le travail séculaire de la France a consisté à expulser de son sein tous les éléments déposés par l’invasion germanique, jusqu’à la Révolution, qui a été la dernière convulsion de cet effort. L’esprit militaire de la France venait de ce qu’elle avait de germanique; en chassant violemment les éléments germaniques et en les remplaçant par une conception philosophique et égalitaire de la société, la France a rejeté du même coup tout ce qu’il y avait en elle d’esprit militaire. Elle est restée un pays riche, considérant la guerre comme une sotte carrière, très-peu rémunératrice. La France est ainsi devenue le pays le plus pacifique du monde; toute son activité s’est tournée vers les problèmes sociaux, vers l’acquisition de la richesse et les progrès de l’industrie. Les classes éclairées n’ont pas laissé dépérir le goût de l’art, de la science, de la littérature, d’un luxe élégant; mais la carrière militaire a été abandonnée. Peu de familles de la bourgeoisie aisée, ayant à choisir un état pour leur fils, ont préféré aux riches perspectives du commerce et de l’industrie une profession dont elles ne comprennent pas l’importance sociale. L’école de Saint-Cyr n’a guère eu que le rebut de la jeunesse, jusqu’à ce que l’ancienne noblesse et le parti catholique aient commencé à la peupler, changement dont les conséquences n’ont pas encore eu le temps de se développer. Cette nation a été autrefois brillante et guerrière; mais elle l’a été par sélection, si j’ose le dire. Elle entretenait et produisait une noblesse admirable, pleine de bravoure et d’éclat. Cette noblesse une fois tombée, il est resté un fond indistinct de médiocrité, sans originalité ni hardiesse, une roture ne comprenant ni le privilége de l’esprit ni celui de l’épée. Une nation ainsi faite peut arriver au comble de la prospérité matérielle; elle n’a plus de rôle dans le monde, plus d’action à l’étranger. D’autre part, il est impossible de sortir d’un pareil état avec le suffrage universel. Car on ne dompte pas le suffrage universel avec lui-même; on le trompe, on l’endort; mais, tant qu’il règne, il oblige ceux qui relèvent de lui de pactiser avec lui et de subir sa loi. Il y a un cercle vicieux à rêver qu’on peut réformer les erreurs d’une opinion inconvertissable en prenant son seul point d’appui dans l’opinion.