La réforme intellectuelle et morale

Part 5

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Cette voie serait austère; ce serait celle de la pénitence. En quoi consiste la vraie pénitence? Tous les Pères de la vie spirituelle sont d’accord sur ce point: la pénitence ne consiste pas à mener une vie dure, à jeûner, à se mortifier. Elle consiste à se corriger de ses défauts, et parmi ses défauts à se corriger justement de ceux qu’on aime, de ce défaut favori qui est presque toujours le fond même de notre nature, le principe secret de nos actions. Quel est pour la France ce défaut favori, dont il importe avant tout qu’elle se corrige? c’est le goût de la démocratie superficielle. La démocratie fait notre faiblesse militaire et politique; elle fait notre ignorance, notre sotte vanité; elle fait, avec le catholicisme arriéré, l’insuffisance de notre éducation nationale. Je comprendrais donc qu’un bon esprit et un bon patriote, plus jaloux d’être utile à ses concitoyens que de leur plaire, s’exprimât à peu près en ces termes:

«Corrigeons-nous de la démocratie. Rétablissons la royauté, rétablissons dans une certaine mesure la noblesse; fondons une solide instruction nationale primaire et supérieure; rendons l’éducation plus rude, le service militaire obligatoire pour tous; devenons sérieux, appliqués, soumis aux puissances, amis de la règle et de la discipline. Soyons humbles surtout. Défions-nous de la présomption. La Prusse a mis soixante-trois ans à se venger d’Iéna; mettons-en au moins vingt à nous venger de Sedan; pendant dix ou quinze ans, abstenons-nous complétement des affaires du monde; renfermons-nous dans le travail obscur de notre réforme intérieure. A aucun prix ne faisons de révolution, cessons de croire que nous avons en Europe le privilége de l’initiative; renonçons à une attitude qui fait de nous une perpétuelle exception à l’ordre général. De la sorte, il est incontestable que, les changements ordinaires du monde y aidant, nous aurons dans quinze ou vingt ans retrouvé notre rang.

«Nous ne le retrouverions pas autrement. La victoire de la Prusse a été la victoire de la royauté de droit quasi-divin (de droit historique); une nation ne saurait se réformer sur le type prussien sans la royauté historique et sans la noblesse. La démocratie ne discipline ni ne moralise. On ne se discipline pas soi-même; des enfants mis ensemble sans maître ne s’élèvent pas; ils jouent et perdent leur temps. De la masse ne peut émerger assez de raison pour gouverner et réformer un peuple. Il faut que la réforme et l’éducation viennent du dehors, d’une force n’ayant d’autre intérêt que celui de la nation, mais distincte de la nation et indépendante d’elle. Il y a quelque chose que la démocratie ne fera jamais, c’est la guerre, j’entends la guerre savante comme la Prusse l’a inaugurée. Le temps des volontaires indisciplinés et des corps francs est passé. Le temps des brillants officiers, ignorants, braves, frivoles, est passé aussi. La guerre est désormais un problème scientifique et d’administration, une œuvre compliquée que la démocratie superficielle n’est pas plus capable de mener à bonne fin que des constructeurs de barques ne sauraient faire une frégate cuirassée. La démocratie à la française ne donnera jamais assez d’autorité aux savants pour qu’ils puissent faire prévaloir une direction rationnelle. Comment les choisirait-elle, obsédée qu’elle est de charlatans et incompétente pour décider entre eux? La démocratie, d’ailleurs, ne sera pas assez ferme pour maintenir longtemps l’effort énorme qu’il faut pour une grande guerre. Rien ne se fait en ces gigantesques entreprises communes, si chacun, selon une expression vulgaire, «en prend et en laisse»; or la démocratie ne peut sortir de sa mollesse sans entrer dans la terreur. Enfin, la république doit toujours être en suspicion contre l’hypothèse d’un général victorieux. La monarchie est si naturelle à la France, que tout général qui aurait donné à son pays une éclatante victoire serait capable de renverser les institutions républicaines. La république ne peut exister que dans un pays vaincu ou absolument pacifié. Dans tout pays exposé à la guerre, le cri du peuple sera toujours le cri des Hébreux à Samuël: «Un roi qui marche à notre tête et fasse la guerre avec nous.»

«La France s’est trompée sur la forme que peut prendre la conscience d’un peuple. Son suffrage universel est comme un tas de sable, sans cohésion ni rapport fixe entre les atomes. On ne construit pas une maison avec cela. La conscience d’une nation réside dans la partie éclairée de la nation, laquelle entraîne et commande le reste. La civilisation à l’origine a été une œuvre aristocratique, l’œuvre d’un tout petit nombre (nobles et prêtres), qui l’ont imposée par ce que les démocrates appellent force et imposture; la conservation de la civilisation est une œuvre aristocratique aussi. Patrie, honneur, devoir, sont choses créées et maintenues par un tout petit nombre au sein d’une foule qui, abandonnée à elle-même, les laisse tomber. Que fût devenue Athènes, si on eût donné le suffrage à ses deux cent mille esclaves et noyé sous le nombre la petite aristocratie d’hommes libres qui l’avaient faite ce qu’elle était? La France de même avait été créée par le roi, la noblesse, le clergé, le tiers état. Le peuple proprement dit et les paysans, aujourd’hui maîtres absolus de la maison, y sont en réalité des intrus, des frelons impatronisés dans une ruche qu’ils n’ont pas construite. L’âme d’une nation ne se conserve pas sans un collége officiellement chargé de la garder. Une dynastie est la meilleure institution pour cela; car, en associant les chances de la nation à celles d’une famille, une telle institution crée les conditions les plus favorables à une bonne continuité. Un sénat comme celui de Rome et de Venise remplit très-bien le même office; les institutions religieuses, sociales, pédagogiques, gymnastiques des Grecs y suffisaient parfaitement; le prince électif à vie a même soutenu des états sociaux assez forts; mais ce qui ne s’est jamais vu, c’est le rêve de nos démocrates, une maison de sable, une nation sans institutions traditionnelles, sans corps chargé de faire la continuité de la conscience nationale, une nation fondée sur ce déplorable principe qu’une génération n’engage pas la génération suivante, si bien qu’il n’y a nulle chaîne des morts aux vivants, nulle sûreté pour l’avenir. Rappelez-vous ce qui a tué toutes les sociétés coopératives d’ouvriers: l’incapacité de constituer dans de telles sociétés une direction sérieuse, la jalousie contre ceux que la société avait revêtus d’un mandat quelconque, la prétention de les subordonner toujours à leurs mandants, le refus obstiné de leur faire une position digne. La démocratie française fera la même faute en politique: il ne sortira jamais une direction éclairée de ce qui est la négation même de la valeur du travail intellectuel et de la nécessité d’un tel travail.

«Et ne dites pas qu’une assemblée pourra remplir ce rôle des vieilles dynasties et des vieilles aristocraties. Le nom seul de république est une excitation à un certain développement démocratique malsain; on le verra bien au progrès d’exaltation qui se manifestera dans les élections, comme cela eut lieu en 1850 et 1851. Pour arrêter ce mouvement, une assemblée se montrera impitoyable; mais alors se dévoilera une autre tendance, celle qui porte à préférer une monarchie libérale à une république réactionnaire. La fatalité de la république est à la fois de provoquer l’anarchie et de la réprimer très-durement. Une assemblée n’est jamais un grand homme. Une assemblée a les défauts qui chez un souverain sont les plus rédhibitoires: bornée, passionnée, emportée, décidant vite, sans responsabilité, sous le coup de l’idée du moment. Espérer qu’une assemblée composée de notabilités départementales, d’honnêtes provinciaux, pourra prendre et soutenir le brillant héritage de la royauté, de la noblesse françaises, est une chimère. Il faut un centre aristocratique permanent, conservant l’art, la science, le goût, contre le béotisme démocratique et provincial. Paris le sent bien; jamais aristocratie n’a tenu à son privilége séculaire autant que Paris à ce privilége qu’il s’attribue d’être une institution de la France, d’agir à certains jours comme tête et souverain, et de réclamer l’obéissance du reste du pays; mais que Paris, en réclamant son privilége de capitale, se prétende encore républicain et ait fondé le suffrage de tous, c’est là une des plus fortes inconséquences dont l’histoire des siècles ait gardé le souvenir.

«La synagogue de Prague a dans ses traditions une vieille légende qui m’a toujours paru un symbole frappant. Un cabbaliste du XVIe siècle avait fait une statue si parfaitement conforme aux proportions de l’archétype divin, qu’elle vivait, agissait. En lui mettant sous la langue le nom ineffable de Dieu (le mystique tétragramme), le cabbaliste conférait même à l’homme de plâtre la raison, mais une raison obscure, imparfaite, qui avait toujours besoin d’être guidée; il se servait de lui comme d’un domestique pour diverses besognes serviles; le samedi, il lui ôtait de la bouche le talisman merveilleux, pour qu’il observât le saint repos. Or une fois il oublia cette précaution bien nécessaire. Pendant qu’on était au service divin, on entendit dans le _ghetto_ un bruit épouvantable; c’était l’homme de plâtre qui cassait, brisait tout. On accourt, on se saisit de lui. A partir de ce moment, on lui ôta pour jamais le tétragramme, et on le mit sous clef dans le grenier de la synagogue, où il se voit encore. Hélas! nous avions cru qu’en faisant balbutier quelques mots de raison à l’être informe que la lumière intérieure n’éclaire pas, nous en faisions un homme. Le jour où nous l’avons abandonné à lui-même, la machine brutale s’est détraquée; je crains qu’il ne faille la remiser pour des siècles.

«Relever un droit historique, en place de cette malheureuse formule du droit «divin» que les publicistes d’il y a cinquante ans mirent en vogue, serait donc la tâche qu’il faudrait se proposer. La monarchie, en liant les intérêts d’une nation à ceux d’une famille riche et puissante, constitue le système de plus grande fixité pour la conscience nationale. La médiocrité du souverain n’a même en un tel système que de faibles inconvénients. Le degré de raison nationale émanant d’un peuple qui n’a pas contracté un mariage séculaire avec une famille est, au contraire, si faible, si discontinu, si intermittent qu’on ne peut le comparer qu’à la raison d’un homme tout à fait inférieur ou même à l’instinct d’un animal. Le premier pas est donc évidemment que la France reprenne sa dynastie. Un pays n’a qu’une dynastie, celle qui a fait son unité au sortir d’un état de crise ou de dissolution. La famille qui a fait la France en neuf cents ans existe; plus heureux que la Pologne, nous possédons notre vieux drapeau d’unité: seulement, une déchirure funeste le dépare. Les pays dont l’existence est fondée sur la royauté souffrent toujours les maux les plus graves quand il y a des dissidences sur l’hérédité légitime. D’un autre côté, l’impossible est l’impossible... Sans doute on ne peut soutenir que la branche d’Orléans, depuis sa retraite sans combat en février (acte qui put être le fait de bons citoyens, mais ne fut pas celui de princes), ait des droits royaux bien stricts; mais elle a un titre excellent, le souvenir du règne de Louis-Philippe, l’estime et l’affection de la partie éclairée de la nation.

«Il ne faut pas nier, d’un autre côté, que la Révolution et les années qui ont suivi furent à beaucoup d’égards une de ces crises génératrices où tous les casuistes politiques reconnaissent que se fonde le droit des dynasties. La maison Bonaparte émergea du chaos révolutionnaire qui accompagna et suivit la mort de Louis XVI, comme la maison capétienne sortit de l’anarchie qui accompagna en France la décadence de la maison carlovingienne. Sans les événements de 1814 et de 1815, il est probable que la maison Bonaparte héritait du titre des Capétiens. La remise en valeur du titre bonapartiste à la suite de la révolution de 1848 lui a donné une réelle force. Si la révolution de la fin du dernier siècle doit un jour être considérée comme le point de départ d’une France nouvelle, il est possible que la maison Bonaparte devienne la dynastie de cette nouvelle France; car Napoléon Ier sauva la révolution d’un naufrage inévitable, et personnifia très-bien les besoins nouveaux. La France est certainement monarchique; mais l’hérédité repose sur des raisons politiques trop profondes pour qu’elle les comprenne. Ce qu’elle veut, c’est une monarchie sans la loi bien fixe, analogue à celle des Césars romains. La maison de Bourbon ne doit pas se prêter à ce désir de la nation; elle manquerait à tous ses devoirs si elle consentait jamais à jouer les rôles de podestats, de stathouders, de présidents provisoires de républiques avortées. On ne se taille pas un justaucorps dans le manteau de Louis XIV. La maison Bonaparte, au contraire, ne sort pas de son rôle en acceptant ces positions indécises, qui ne sont pas en contradiction avec ses origines et que justifie la pleine acceptation qu’elle a toujours faite du dogme de la souveraineté du peuple.

«La France est dans la position de l’Hercule du sophiste Prodicus, _Hercules in bivio_. Il faut que d’ici à quelques mois elle décide de son avenir. Elle peut garder la république: mais qu’on ne veuille pas des choses contradictoires. Il y a des esprits qui se figurent une république puissante, influente, glorieuse. Qu’ils se détrompent et choisissent. Oui, la république est possible en France, mais une république à peine supérieure en importance à la confédération helvétique et moins considérée. La république ne peut avoir ni armée ni diplomatie; la république serait un état militaire d’une rare nullité; la discipline y serait très-imparfaite; car, ainsi que l’a bien montré M. Stoffel, il n’y a pas de discipline dans l’armée, s’il n’y en a pas dans la nation. Le principe de la république, c’est l’élection; une société républicaine est aussi faible qu’un corps d’armée qui nommerait ses officiers; la peur de n’être pas réélu paralyse toute énergie. M. de Savigny a montré qu’une société a besoin d’un gouvernement venant du dehors, d’au delà, d’avant elle, que le pouvoir social n’émane pas tout entier de la société, qu’il y a un droit philosophique et historique (divin, si l’on veut) qui s’impose à la nation. La royauté n’est nullement, comme affecte de le croire notre superficielle école constitutionnelle, une présidence héréditaire. Le président des États-Unis n’a pas fait la nation, tandis que le roi a fait la nation. Le roi n’est pas une émanation de la nation; le roi et la nation sont deux choses; le roi est en dehors de la nation. La royauté est ainsi un fait divin pour ceux qui croient au surnaturel, un fait historique pour ceux qui n’y croient pas. La volonté actuelle de la nation, le plébiscite, même sérieusement pratiqué, ne suffit pas. L’essentiel n’est pas que telle volonté particulière de la majorité se fasse; l’essentiel est que la raison générale de la nation triomphe. La majorité numérique peut vouloir l’injustice, l’immoralité; elle peut vouloir détruire son histoire, et alors la souveraineté de la majorité numérique n’est plus que la pire des erreurs.

«C’est, en tout cas, l’erreur qui affaiblit le plus une nation. Une assemblée élue ne réforme pas. Donnez à la France un roi jeune, sérieux, austère en ses mœurs; qu’il règne cinquante ans, qu’il groupe autour de lui des hommes âpres au travail, fanatiques de leur œuvre, et la France aura encore un siècle de gloire et de prospérité. Avec la république, elle aura l’indiscipline, le désordre, des francs tireurs, des volontaires cherchant à faire croire au pays qu’ils se vouent à la mort pour lui, et n’ayant pas assez d’abnégation pour accepter les conditions communes de la vie militaire. Ces conditions, obéissance, hiérarchie, etc., sont le contraire de tout ce que conseille le catéchisme démocratique, et voilà pourquoi une démocratie ne saurait vivre avec un état militaire considérable. Cet état militaire ne peut se développer sous un pareil régime, ou, s’il se développe, il absorbe la démocratie. On m’objectera l’Amérique; mais, outre que l’avenir de ce pays est très-obscur, il faut dire que l’Amérique, par sa position géographique, est placée, en ce qui concerne l’armée, dans une situation toute particulière, à laquelle la nôtre ne saurait être comparée.

«Je ne conçois qu’une issue à ces hésitations, qui tuent le pays; c’est un grand acte d’autorité nationale. On peut être royaliste sans admettre le droit divin, comme on peut être catholique sans croire à l’infaillibilité du pape, chrétien sans croire au surnaturel et à la divinité de Jésus-Christ. La dynastie est en un sens antérieure et supérieure à la nation, puisque c’est la dynastie qui a fait la nation; mais elle ne peut rien contre la nation ni sans elle. Les dynasties ont des droits sur le pays qu’elles représentent historiquement; mais le pays a aussi des droits sur elles, puisque les dynasties n’existent qu’en vue du pays. Un appel adressé au pays dans des circonstances extraordinaires pourrait constituer un acte analogue au grand fait national qui créa la dynastie capétienne, ou à la décision de l’université de Paris lors de l’avénement des Valois. Nos anciens théoriciens de la monarchie conviennent que la légitimité des dynasties s’établit à certains moments solennels, où il s’agit avant tout de tirer la nation de l’anarchie et de remplacer un titre dynastique périmé.

«C’est également par le procédé historique, je veux dire en profitant habilement des pans de murs qui nous restent d’une plus vieille construction, et en développant ce qui existe, que l’on pourrait former quelque chose pour remplacer les anciennes traditions de famille. Pas de royauté sans noblesse; ces deux choses reposent au fond sur le même principe, une sélection créant artificiellement pour le bien de la société une sorte de race à part. La noblesse n’a plus chez nous aucune signification de race. Elle résulte d’une cooptation presque fortuite, où l’usurpation des titres, les malentendus, les petites fraudes, et surtout l’idée puérile qui consiste à croire que la préposition _de_ est une marque de noblesse, tiennent presque autant de place que la naissance et l’anoblissement légal. Le suffrage à deux degrés introduirait un principe aristocratique bien meilleur. L’armée serait un autre moyen d’anoblissement. L’officier de notre future _Landwehr_, milice locale sans cesse exercée, deviendrait vite un hobereau de village, et cette fonction aurait souvent une tendance à être héréditaire; le capitaine cantonal, vers l’âge de cinquante ans, aimerait à transmettre son office à son fils, qu’il aurait formé et que tous connaîtraient. La même chose arriva au moyen âge par la nécessité de se défendre. Le _Ritter_, qui avait un cheval, sorte de brigadier de gendarmerie, devint un petit seigneur.

«La base de la vie provinciale devrait ainsi être un honnête gentilhomme de village, bien loyal, et un bon curé de campagne tout entier dévoué à l’éducation morale du peuple. Le devoir est une chose aristocratique, il faut qu’il ait sa représentation spéciale. Le maître, dit Aristote, a plus de devoirs que l’esclave; les classes supérieures en ont plus que les classes inférieures. Cette _gentry_ provinciale ne doit pas être tout; mais elle est une base nécessaire. Les universités, centres de haute culture intellectuelle, la cour, école de mœurs brillantes, Paris, résidence du souverain et ville de grand monde, corrigeront ce que la _gentry_ provinciale a d’un peu lourd, et empêcheront que la bourgeoisie, trop fière de sa moralité, ne dégénère en pharisaïsme. Une des utilités des dynasties est justement d’attribuer aux choses exquises ou sérieuses une valeur que le public ne peut leur donner, de discerner certains produits particulièrement aristocratiques que la masse ne comprend pas. Il fut bien plus facile à Turgot d’être ministre en 1774 qu’il ne le serait de nos jours. De nos jours, sa modestie, sa gaucherie, son manque de talent comme orateur et comme écrivain l’eussent arrêté dès les premiers pas. Il y a cent ans, pour arriver, il lui suffit d’être compris et apprécié de l’abbé de Véry, prêtre philosophe, très-écouté de madame de Maurepas.

«Tout le monde est à peu près d’accord sur ce point qu’il nous faut une loi militaire calquée pour les lignes générales sur le système prussien. Il y aura dans le premier moment d’émotion des députés pour la faire. Mais, ce moment passé, si nous restons en république, il n’y aura pas de députés pour la maintenir ou la faire exécuter. A chaque élection, le député sera obligé de prendre à cet égard des engagements qui énerveront son action future. Si la Prusse avait le suffrage universel, elle n’aurait pas le service militaire universel, ni l’instruction obligatoire. Depuis longtemps la pression de l’électeur aurait fait alléger ces deux charges. Le système prussien n’est possible qu’avec des nobles de campagne, chefs-nés de leur village, toujours en contact avec leurs hommes, les formant de longue main, les réunissant en un clin d’œil. Un peuple sans nobles est au moment du danger un troupeau de pauvres affolés, vaincu d’avance par un ennemi organisé. Qu’est-ce que la noblesse, en effet, si ce n’est la fonction militaire considérée comme héréditaire et mise au premier rang des fonctions sociales? Quand la guerre aura disparu du monde, la noblesse disparaîtra aussi; non auparavant. On ne forme pas une armée, comme on forme une administration des domaines ou des tabacs, par le choix libre des familles et des jeunes gens. La carrière militaire entendue de la sorte est trop chétive pour attirer les bons sujets. La sélection militaire de la démocratie est misérable; un Saint-Cyr formé sous un tel régime sera toujours excessivement faible. S’il y a, au contraire, une classe qui soit appliquée à la guerre par le fait de la naissance, cela donnera pour l’armée une moyenne de bons esprits, qui sans cela iraient à d’autres applications.

«Sont-ce là des rêves? Peut-être; mais alors, je vous l’assure, la France est perdue. Elle ne le serait pas, si l’on pouvait croire que l’Allemagne sera entraînée à son tour dans la ronde du sabbat démocratique, où nous avons laissé toute notre vertu; mais cela n’est pas probable. Ce peuple est soumis, résigné au delà de tout ce qu’on peut croire. Son orgueil national est si fort exalté par ses victoires, que, pendant une ou deux générations encore, les problèmes sociaux n’occuperont qu’une part limitée de son activité. Un peuple, comme un homme, préfère toujours s’appliquer à ce en quoi il excelle; or la race germanique sent sa supériorité militaire. Tant qu’elle sentira cela, elle ne fera ni révolution, ni socialisme. Cette race est vouée pour longtemps à la guerre et au patriotisme; cela la détournera de la politique intérieure, de tout ce qui affaiblit le principe de hiérarchie et de discipline. S’il est vrai, comme il semble, que la royauté et l’organisation nobiliaire de l’armée sont perdues chez les peuples latins, il faut dire que les peuples latins appellent une nouvelle invasion germanique et la subiront.»

II

Heureux qui trouve dans des traditions de famille ou dans le fanatisme d’un esprit étroit l’assurance qui seule tranche tous ces doutes! Quant à nous, trop habitués à voir les différents côtés des choses pour croire à des solutions absolues, nous admettrions aussi qu’un très-honnête citoyen parlât ainsi qu’il suit: