Part 4
«Cela ne suffit pas, pour recevoir une layette, cent sous par mois et des galoches, cela ne suffit pas d'avoir mis au monde six enfants!... Il faut le mariage!... Et cette pauvre imbécile qui va donner des droits légaux sur elle à cette «gouape» de Martin!... Comme les femmes sont bêtes, ou abêties! Ames de servantes!... Ames d'esclaves!...»
Josanne pense à mademoiselle Bon, l'ardente féministe:
«Je lui raconterai cette histoire... Et, dans l'_Assistance féminine_, elle dira leur fait aux «dames charitables du Cintième»... Quelle rage de fourrer la morale partout... jusque dans la charité!... A qui profitera-t-elle, la morale, dans le cas présent?... Ni aux enfants, ni à la mère, mais à cette «gouape» de Martin!...»
Josanne remonte la pente raide de la rue Lhomond, un peu essoufflée... Elle a chaud... Le filet pèse à son bras.
A l'angle de la rue Vauquelin, un jeune homme fait les cent pas sur le trottoir. Il se retourne... Mais déjà elle l'a reconnu:
--Maurice!...
VII
Elle a honte de sa robe, de ses gants raccommodés, de ce filet qu'elle tient. Mais, tout de suite, d'instinct, elle sent que Maurice ne voit rien d'elle, rien que son visage anxieux. Il est pâle. Il balbutie. La concierge lui a dit que madame Valentin était partie pour faire son marché... Depuis une heure, il rôde de la rue Amyot à la rue Lhomond...
Tout l'amour obstiné, tout le brave amour de Josanne frémit dans le cri qu'elle jette:
--Tu as besoin de moi?
--Non... non... Je voulais seulement vous voir... vous expliquer.
--Qu'y a-t-il?... Des choses graves!
--Cela dépend.
--Mon Dieu!
Il la rassure:
--Voyons! calmez-vous!... Soyez raisonnable!...
Et, brusquement:
--Personne ne peut nous rencontrer? vous êtes sûre?... Il ne faut pas...
--Ah! qu'est-ce que ça fait?
--Je crains pour vous.
--Ça m'est bien égal qu'on me rencontre!... Maurice, je t'en prie, dis-moi...
Côte à côte, ils remontent la rue Lhomond.
--Écoutez, ma chérie, il m'arrive un gros ennui... et même deux gros ennuis... D'abord, je repars ce soir...
--Mais tu es arrivé?...
--Lundi dernier...
--Et je ne le savais pas! Oh! Maurice!
--J'ai eu mille choses à faire. A cause de ce pont, tu comprends? Il y aura des expertises, des rapports, un tas d'histoires. Et ça finira par un procès... Lamberthier repart avec moi. Il a décidé ça brusquement, hier... Alors, je n'ai pas voulu m'en aller sans m'excuser, sans vous dire adieu. Je n'osais pas vous écrire chez vous. Je ne pouvais pas vous écrire au journal, puisque c'est dimanche. Je suis donc venu, à tout hasard.
Josanne hoche la tête. Maurice est bien bon! Mais elle ne sait pas, elle ne peut pas le remercier. Non, elle ne trouve pas les mots. Ses mains sont froides. Son cœur bat, à grands coups qui lui font mal. Et quelque chose--émotion?... pressentiment?--l'étrangle...
--Tu... vous... vous reviendrez bientôt?
--Je ne sais pas.
Ils marchent encore, en silence.
--Et l'autre ennui que vous avez?...
Maurice ne répond pas. Il réfléchit, cherche une phrase, une phrase adroite, vague et décisive pourtant. Mais Josanne lui saisit le bras, sans peur d'être vue, à quelques mètres de la rue Amyot.
--Parle! parle!... C'est abominable!... Tu vois bien que je meurs...
Un ouvrier qui passe, un concierge au seuil d'une porte, tournent la tête. Maurice entraîne Josanne dans la rue Rataud, barrée par des chaînes et toujours déserte, entre deux longs murs de jardins. Là, ils seront seuls: elle pourra crier, s'évanouir... Mais elle ne criera pas; elle ne s'évanouira pas. Il le sait. Dix fois, à des heures critiques, il a éprouvé l'énergie de cette femme. Elle recevra le coup sans broncher.
--Voilà. Pendant une absence, ma mère a trouvé tes lettres, toutes tes lettres.
--Eh bien?...
--C'est une femme d'autrefois, ma mère, une femme très pieuse, un peu rigoriste; elle a été élevée au couvent; elle s'est mariée en province... Alors elle a pris les choses au tragique, tu comprends! Elle m'a fait des reproches terribles, que je me suis faits à moi-même cent fois. Et...
--Et...
--Pour elle, pour toi aussi, Josanne, il faut que je parte... pas pour toujours peut-être, mais pour quelque temps, pour longtemps. Il faut...
Il n'ose achever. Josanne a compris. Elle ne crie pas, elle ne s'évanouit pas; mais sa figure s'est décolorée tout d'un coup, et creusée, et tirée. Ses yeux se dilatent, noircissent. Ses lèvres s'ouvrent, comme si l'air lui manquait.
--C'était donc ça! c'était donc ça!...
Le lourd filet échappe à sa main tremblante. Elle se baisse pour le ramasser, prévenant le geste de Maurice, et elle répète encore:
--C'était donc ça!...
--Ma pauvre Josanne...
Le sentiment de sa lâcheté gêne Maurice intolérablement. Un peu d'amour encore émeut son cœur et sa chair, et cette attitude de bourreau lui fait honte... Il voudrait persuader Josanne, la ranger au parti de ses intérêts, et qu'elle-même l'excusât, au nom de la morale qu'il invoque, morale conventionnelle, morale bourgeoise, incarnée fort exactement dans la personne de madame Nattier.
Mais la persuader, comment?... Il n'a jamais eu aucune influence sur elle. Jamais il n'a su lui imposer ses idées, ses goûts, ses opinions, ses préjugés... Et il voudrait qu'elle dît, maintenant: «Tu as raison...», lorsque tout en elle proteste contre la veulerie de l'homme, son hypocrisie, son injustice...
Il essaie pourtant:
--Je vous le dis, ma chérie, en conscience: cela peut-il durer?... N'êtes-vous pas triste, lasse, honteuse quelquefois, de ce rôle que nous jouons?... Ah! si vous étiez libre, je vous aurais prise avec moi, aimée, adorée... Mais vous n'êtes pas libre... Vous avez des devoirs, un mari que vous soignez avec un dévouement admirable, et que vous ne pouvez pas, que vous ne voulez pas quitter...
--Qu'en savez-vous? dit-elle âprement. Vous ne me l'avez jamais demandé...
--Josanne, vous n'auriez pas consenti...
--Non. Mais vous deviez peut-être me le demander, puisque le mensonge vous pesait tant!... Oui, avant de bouleverser notre vie, vous auriez pu chercher, avec moi, le moyen de concilier vos scrupules et notre amour... les devoirs que vous a donnés notre amour... Mais vous vous êtes décidé, seul, brusquement...
--Si je vous avais revue, avant de me décider, Josanne, j'aurais été, comme toujours, faible... oui, faible et amoureux... Je me suis défié de moi-même... et, maintenant, j'ai pris mes précautions contre mon cœur... J'ai promis à ma mère...
--Ah! vous avez promis... Soit!... nous rentrons dans l'ordre... Votre conscience délicate se rassure... Je ne peux pas quitter mon mari... Je ne veux pas le quitter... Quelle chance pour vous!... Si j'étais moins dévouée à ce malade, vous auriez une maîtresse et un enfant sur les bras! Et votre maman ne serait pas contente!... Mais mon «dévouement admirable» simplifie tout...
--Josanne...
--Oui, vous avez raison, et votre mère aussi a raison... Je ne peux pas quitter mon mari, et vous me renvoyez à son chevet, d'un beau geste!
--Ainsi, vous accepteriez de vivre, toujours, dans le mensonge, dans les transes, dans les drames!... Moi, je ne peux plus... Je veux les conditions normales de la vie qui me permettront de travailler, de préparer l'avenir... Je vous parais odieux, vil et terre à terre... Réfléchissez: vous-même, délivrée de ce tourment perpétuel, de cette hantise de l'amour, vous serez plus paisible et plus forte... Je vous ai donné si peu de bonheur que vos regrets passeront bien vite...
--Plus vite que vous ne croyez!... Mais épargnez-moi vos exhortations, je vous prie... Je saurai fort bien...
Elle fait bonne contenance, et ne baisse pas les yeux... Mais, soudain, son ironie se brise dans un sanglot:
--Voilà... oui... c'est fini... Je m'y attendais... Mais je ne pensais pas que ce serait pour aujourd'hui... C'est fini!... Je vous ai aimé, je me suis donnée à vous, sans calculer, sans raisonner sur le bien et sur le mal, de tout mon cœur, et pour toujours... Et puis... j'ai eu ce petit enfant... Rappelez-vous! comme vous aviez peur!... Et moi, je ne voyais pas le danger, ni la honte... Je ne voyais que ça: un enfant de vous!... Ah! j'ai tout supporté, tout, ce que vous savez et ce que vous ne savez pas, les pires tortures de la chair et de l'âme, parce que je me disais: «Je l'aimerai tant! Il me pardonnera de n'être que sa maîtresse... Il voudra m'aider, me consoler... Et, même séparée de lui, je ne serai plus seule...» Voilà ce que je me disais... Et maintenant...
--Josanne!
Il a un élan vers elle, aussitôt réprimé. Et, frappant le pavé de sa canne, il jure entre ses dents:
--C'est horrible, tout ça... J'ai passé une nuit atroce... J'ai cru que je n'aurais pas le courage de venir... Tout ce que tu me dis, je me le suis dit à moi-même... Je n'ai rien, rien à te reprocher... Je t'estime, au fond, plus que tu ne penses, et je t'aime plus que tu ne crois... Et ce n'est pas ta faute si nous n'avons pas eu de bonheur... Je n'ai mis, dans ta vie, que le désordre, l'angoisse et la souffrance... Peut-être ne suis-je qu'un lâche!... Mais je sens que ma mère a raison: je ne suis pas fait pour cette existence; je ne peux plus...
Josanne comprend que la décision de Maurice est réfléchie, solide, inébranlable. Discuter, gémir, à quoi bon?
Elle dit seulement:
--Notre fils?
Maurice détourne les yeux. L'émotion le prend à la gorge; ses nerfs vont le trahir... Il faut que cette scène finisse. Et pourtant il n'ose pas s'en aller. Il voudrait dire une parole d'adieu, presque tendre, qui rassurât sa conscience et qui ne l'engageât pas. Mais que dire à cette femme blême, chancelante, et si pitoyable dans sa robe usée, avec ce fardeau vulgaire qu'elle porte: le repas du ménage, la vie du ménage, le boulet du ménage!... Comme tout cela est misérable, et tragique, et navrant!
Ils restent, un instant, muets, regardant l'herbe qui verdit les pavés... Un vent tiède agite des branches fleuries, par-dessus le mur de l'École normale... Une cloche sonne à la Congrégation du Saint-Esprit.
Des souvenirs se lèvent des arbres, des pierres, au rythme de la cloche... Là, dans cette même rue, un soir d'hiver, sous la pluie, Josanne et Maurice s'arrêtèrent pour unir leurs bouches. Le reflet des réverbères tremblait dans les flaques. Une cloche tintait... Et d'autres souvenirs, épars, surgissent: la villa de Bellevue... un matin de neige, au Bois... la petite chambre avec ses rideaux de reps bleu et sa pendule de bronze,--cinq ans d'un triste amour qui meurt!...
Et soudain Josanne murmure:
--Qu'est-ce que je vais devenir?
Il ne répond pas. Il a cette pudeur de ne pas répondre des phrases vaines... Ce qu'elle deviendra? il le sait: elle soignera son mari; elle écrira des articles de mode; elle vivra une vie pauvre et chétive...
Il accepte qu'elle vive cette vie... La femme est faite pour le dévouement...
Et c'est fini. Josanne s'en va. Elle n'interroge plus, elle ne regarde plus Maurice; elle s'en va lentement, la tête haute, le buste raidi,--avec son lourd filet dans sa main droite.
VIII
La retraite sonna, très loin; des tambours battirent, saluant le beau jour d'octobre qui mourait.
Il mourait en pleine douceur. Il se fanait comme un jardin d'automne, dans le parfum des feuilles mortes et du buis. Le ciel, au-dessus de Chartres, restait clair, d'une froide lumière jaune; mais des nuages ardoisés s'amassaient à l'horizon et déjà l'on sentait l'humide fraîcheur qui monte de la rivière. La basse ville était noyée de brouillard.
Il n'y avait plus personne dans les ruelles déclives des vieux quartiers, personne devant le parvis de Notre-Dame. Les promeneurs, les touristes étaient partis. Maintenant, la cathédrale était seule sur la place où sa grande ombre ne peut s'allonger tout entière. Elle était seule, muette et parée comme une reine gothique en oraison; derrière elle, les charmilles de l'Évêché tendaient leur tapisserie somptueuse aux ramages d'or usés par le vent. Et, devant elle, et autour d'elle, les très anciennes maisons, basses et pointues, semblaient prosternées.
Une lampe s'alluma, au premier étage d'une petite bâtisse que précédait un jardin clos de murs. La façade regardait le flanc gauche de la cathédrale. Des lucarnes hérissaient le toit moussu qui se confondait avec les toits compliqués d'une chapelle, d'un patronage et d'un couvent. Le mur du jardin avait un réverbère à son angle et, sur sa crête, des touffes d'un lierre luisant. Un judas grillé, une boîte aux lettres, ornaient la porte cintrée, peinte en bleu.
La lampe, à travers les rideaux blancs, faisait un point lumineux et Josanne l'aperçut de l'autre bout de la place. Chaque soir, en revenant de l'Institution Chantoiseau, où elle donnait des leçons,--en revenant du cimetière,--elle voyait cette petite lueur qui l'appelait, qui lui disait:
«Tu n'es pas seule au monde...»
Elle était veuve depuis cinq mois... Dans les premiers jours de mai, la maladie de Pierre Valentin avait pris un caractère nouveau, avec des crises aiguës:--les douleurs révélatrices du cancer.--Et le malheureux, conscient de son état, n'avait plus eu qu'un désir,--un obstiné, un aveugle désir de moribond:--quitter Paris, revenir à Chartres, mourir dans la maison de ses parents, près de la vieille tante qui l'avait reçu à sa naissance, et qui avait adopté son enfance orpheline... Les médecins, consultés par Josanne, répondaient: «Accordez-lui cette joie suprême. Il vivra quelques mois encore, un an peut-être, mais nous ne pouvons rien pour lui, que le soulager un peu...» Mademoiselle Miracle, accourue à Paris, disait: «Il y aura chez moi le gîte et la pâtée pour tous... Quittez le _Monde féminin_, ma chère Josanne! Soyez toute à notre pauvre malade...» Et Josanne avait consenti...
Pierre était mort, dans ses bras. Il l'avait remerciée et bénie... Et sitôt après les obsèques, elle s'était couchée, à son tour, épuisée, anémiée, sombrant toute dans un chagrin muet et morne, où elle n'éprouvait plus ni amour, ni mépris, ni colère, ni douleur,--rien que l'étonnement de vivre...
A peine rétablie, elle apprenait, par le journal, le mariage de Maurice avec mademoiselle Gaussin-Lamberthier, «nièce du grand ingénieur». De tout ce qu'elle avait aimé, il ne lui restait que son petit Claude. Elle ne se demandait plus, comme naguère, si elle avait droit au bonheur. Elle ne cherchait plus le sens de son devoir et la règle de sa vie... Son devoir était tout simple maintenant; sa vie toute droite... Souffrante encore, elle achèverait de rétablir ses forces chez mademoiselle Miracle. Des leçons, dans un pensionnat, dans les familles, lui permettaient de payer son entretien... Après?... Josanne comptait bien revenir à Paris, retrouver son emploi... Mais les Foucart l'avaient remplacée!... Ils la reprendraient peut-être. Cette hypothèse désolait mademoiselle Miracle: l'excellente vieille fille souhaitait garder Josanne et le petit, longtemps, toujours...
--Pourquoi, disait-elle, ne pas vous fixer à Chartres, ouvrir une petite école, élever votre enfant avec les enfants des autres? Je suis honorablement connue dans la ville, et monsieur le curé de Saint-Aignan, monsieur le chanoine Coulombs s'intéressent à notre famille... Croyez-moi, ma petite Josanne: votre vie est ici, maintenant.
Cette pensée révoltait Josanne. Elle préférait la lutte, les risques, la fièvre de Paris au doux enlizement provincial. Elle n'avait pas la vocation d'institutrice, et tous les enfants, sauf le sien, l'ennuyaient.
Mais, ce soir-là, ce morne soir, Josanne s'étonnait d'être presque résignée, presque décidée à ce renoncement suprême. «Non pas convaincue,--vaincue! pensait-elle. Le ressort de mon énergie est brisé; je n'ai plus la volonté de vivre une vie personnelle. Je suis à terre... Je ne me relèverai plus; je me traînerai. Et que ce soit ici ou ailleurs, qu'importe?»
Tout à l'heure, pendant le repas du soir, elle annoncerait sa résolution à mademoiselle Miracle.
«Paris... Que deviendrais-je à Paris?... Je n'ai plus d'amis: Pierre les avait tous éloignés... Je n'ai pas d'argent. J'ai vendu mes pauvres meubles. Comment subsister, en attendant un emploi? Ce serait la misère, et la pire solitude... Non! je ne ferai pas cette folie; je resterai...»
Elle regarda la place, autour d'elle. L'ombre grise du soir submergeait les façades à pignons, les toits bleuâtres et bruns, les arbres roux. Mais la cathédrale, énorme et légère, s'affinait, s'élançait, offrant à Dieu ses flèches inégales qui retenaient à leurs pointes un dernier reflet de jour. L'ombre pourtant les enveloppa, des porches aux galeries, et l'_Angelus_, colombe de crépuscule, descendit de la tour la plus haute, à travers toute cette ombre, lentement...
Alors, un par un, les réverbères piquèrent la nuit de points d'or. Un facteur parut qui allait de porte en porte, tirant les sonnettes rouillées, levant les marteaux. Et Josanne le rencontra, devant la maison de mademoiselle Miracle.
--Donnez-moi le courrier, dit-elle.
--Il y a deux lettres et un journal.
Le journal, c'était la _Semaine religieuse_. L'une des deux lettres avait été envoyée au _Monde féminin_, puis renvoyée à la nouvelle adresse de Josanne. L'autre lettre était de Foucart.
Le facteur sonnait plus loin, au Patronage. Sous la clarté crue du réverbère, Josanne lisait:
«Chère madame,
»En vous transmettant une lettre arrivée aujourd'hui, je vous reproche, amicalement, de ne plus avoir donné de vos nouvelles au _Monde féminin_. Que faites-vous encore à Chartres?... Si vous vous ennuyez trop, envoyez-nous, de temps en temps, de petites chroniques sur la vie de province.
»Je ne vous promets pas que tout passera; mais, dans votre intérêt, ne vous laissez pas oublier.
»Signez, comme autrefois, «Josanne», tout court; cela fait bien.
»Mes respects,
»J. FOUCART.»
Josanne n'en croyait pas ses yeux... Elle avait quitté les Foucart un peu brusquement, et ils avaient blâmé sa résolution... On se boudait. Et Foucart, tout à coup, lui faisait des avances discrètes!...
Elle examina l'autre lettre, qui portait un timbre italien. L'écriture de la suscription était haute, ferme, appuyée, et Josanne la voyait pour la première fois. L'enveloppe déchirée, elle chercha la signature et fit un «oh!» de surprise.
»C'est à Florence, madame, et tout à fait par hasard que j'ai feuilleté, dans un salon d'hôtel, de vieux numéros du _Monde féminin_. Je viens de lire le charmant petit article que vous avez consacré à _la Travailleuse_.
»Ce gros livre, plein de chiffres et de statistiques, ne vous a pas ennuyée, puisque vous l'avez lu, et compris, et spirituellement présenté aux abonnés de votre _magazine_. Voilà un succès dont je ne suis pas médiocrement fier. J'ai eu des lecteurs, quelquefois;--des lectrices, jamais. Vous êtes la première, j'en suis sûr. Et si vous n'êtes pas la dernière, mes contemporaines sauront, grâce à vous, que j'existe et que je leur veux du bien...
»Si c'est être «féministe», comme vous l'affirmez, je suis donc «féministe».--Je n'aime pas beaucoup ce mot; on l'a collé comme une étiquette provocatrice, sur des choses et des personnes étrangement diverses... Madame Foucart est «féministe», et chacun sait combien elle est généreuse pour ses collaboratrices! Il était «féministe» aussi et militant, ce romancier qui réclamait la liberté de l'amour et qui battait sa femme parce qu'elle avait souri à un voisin... Il redevenait homme avec tous les instincts et tous les préjugés de l'homme.
»J'essaie d'être sans préjugés, madame Josanne, et j'ai, autant et plus que vos féministes déclarés, un grand respect pour la liberté des autres,--même quand ces «autres» sont des femmes. Je leur reconnais exactement les mêmes droits que je revendique pour moi-même, et, comme je ne suis ni docile, ni résigné, ni passif, je m'intéresse à ces indépendantes, à ces «rebelles» qui sont mes contemporaines.
»Voilà une franche explication qui vient bien tard. Vous ne la publierez pas; elle est pour vous seule, madame «Josanne», qui sans doute n'êtes point «Josanne». C'est un pseudonyme, ce nom mystérieux et charmant? Que j'en ai de regrets!
»J'écris à Foucart,--un peu moins qu'un ami, un peu plus qu'un camarade.--Je le prie de vous transmettre cette trop longue lettre qui vous paraîtra peut-être bien ridicule, et je le félicite de vous avoir pour collaboratrice. Ce Foucart ne connaît pas son bonheur!
»Respectueusement,
»NOEL DELYSLE.»
Josanne avait lu, d'un trait, les quatre petites pages. Elle les relisait, ligne par ligne. Et la lettre lui semblait plus amusante et plus jolie. Elle y sentait de la curiosité, sans impertinence, et un espoir, une promesse de sympathie, sous l'ironie légère des mots.
Et cette sympathie d'un inconnu était bienfaisante pour Josanne, dès le premier moment où elle s'exprimait. La lettre de Noël Delysle expliquait la lettre de Foucart. Le directeur du _Monde féminin_ s'était dit:
«Tiens, tiens!... c'est vrai!... elle avait un gentil brin de plume, la petite Valentin! Son article n'était pas bête du tout... Elle pourrait peut-être nous envoyer des chroniques sur la province...»
«Les petites causes!... pensa Josanne. Ce monsieur Delysle, sans le savoir, m'a rendu plus facile la démarche que je n'osais tenter. Il faudra que je le remercie. Cette lettre est charmante, vraiment.»
Elle était flattée que M. Delysle se fût donné la peine de lui écrire, à elle, l'obscure Josanne, autre chose que deux mots de politesse sur une carte de visite. Et elle se rappelait les paroles de Foucart: «Un grand garçon, brun comme un Arabe et froid comme un Anglais... Il a été en mission au Canada...»
Un sourire involontaire passa sur ses lèvres. Elle considéra la lettre, le dessin et la signature... Le papier avait une vague odeur de cigarette... Elle imagina un homme encore jeune, brun, aux yeux très sombres... Il se promenait, la cigarette aux doigts, dans un paysage florentin, et il pensait:
«Cette «Josanne» a reçu ma lettre...»
Elle était «Josanne» tout court, pour cet inconnu qui ne savait rien d'elle, qui n'était pas sûr de connaître son véritable nom...
Son imagination fantaisiste vagabonda...
Puis Josanne haussa les épaules:
«Il m'a oubliée, déjà, ce monsieur Delysle!... Que m'importe? Je ne le verrai jamais...»
Mais tout de même, depuis un instant, il faisait moins noir autour d'elle.
IX
--Ma tante?
--Eh bien?
--Bonnes nouvelles!
La chambre était froide et blanche, une de ces chambres qu'on voit seulement en province chez les vieilles filles pieuses et dans les presbytères campagnards. Le papier gris pâle, à fleurs, se décolore sur les murailles; les fenêtres ont des rideaux de mousseline empesée; un édredon colossal bombe la courtepointe du lit. Doucement, la pendule d'albâtre agite entre ses colonnettes la petite abeille d'or du balancier. On sent que ni le soleil ni l'amour n'ont jamais pénétré dans ces chambres.
Josanne, en passant le seuil, parut changer l'atmosphère autour d'elle. Débarrassée de son chapeau, de son manteau, elle semblait plus grande, plus mince, et son deuil la rajeunissait.