Part 5
Mademoiselle Miracle, assise au coin du feu, posa son tricot, enleva ses lunettes, ce qui était chez elle un grand signe d'inquiétude. Elle était comme la chambre, blanche et surannée avec douceur. Douce était sa figure aux fines rides; douce, sa voix égale, un peu basse; doux, les gestes de ses douces mains. Sa robe noire moulait une taille encore svelte et parfaitement droite; ses cheveux de soie et d'argent, coiffés à la mode du second Empire, lui faisaient une belle couronne de nattes brillantes. Jamais demoiselle âgée et pieuse ne ressembla moins que celle-ci à la traditionnelle vieille fille, aigrie par le célibat, desséchée par la dévotion. Mademoiselle Miracle n'avait pas d'autre manie que la manie pharmaceutique: elle composait des tisanes dont elle tirait vanité; elle recueillait les recettes de médicaments mystérieux, «remèdes de bonnes femmes», et elle avait pour les médecins la haine secrète qu'ont les amateurs pour les professionnels...
Elle dit:
--Josanne, ma petite...
Elle était inquiète. Ces nouvelles qu'annonçait Josanne, elle les pressentait vaguement.
--J'ai reçu une lettre de Foucart, oui, ma tante... Il me demande des articles... sur la vie de province!... Je vais décrire monsieur le chanoine et les dames Chantoiseau!... Où est Claude?
Josanne souriait. Mademoiselle Miracle soupira:
--Claude?... Il est en pénitence, sous la table... Il a baigné le chat dans le pot à eau... Ce gamin-là ne sait qu'inventer... Ah! il ne ressemble pas à son pauvre père!
La jeune femme ressentit un petit choc. Elle rougit.
--Claude!...
Soulevant le tapis qui retombait autour de la table ronde, elle répéta:
--Claude!
Et elle attrapa l'enfant roulé en boule, les poings dans les yeux, les cheveux sur le nez. Il commençait de pleurer, mais un mot de sa mère arrêta le déluge:
--Demande pardon à la tante!
Claude murmura:
--Pardon, tante...
Et il ajouta:
--Pardon au chat...
Mademoiselle Miracle s'attendrit:
--Voyez, Josanne, comme il a bon cœur!...
Elle prit l'enfant sur ses genoux, pendant que Josanne préparait le potage au lait et l'œuf à la coque qui composaient le souper de Claude. Le petit ne voulait plus la quitter. Il n'avait pas faim; il n'aimait pas l'œuf; il exigeait deux morceaux de sucre dans sa tasse. Josanne intervint. Elle fit manger Claude, malgré ses protestations, puis elle le déshabilla, le coucha dans la chambre voisine. Il s'endormit.
--C'est un enfant difficile, mais il n'est pas méchant, et il vous aime, dit-elle en revenant, comme pour excuser son fils.
Elle savait que mademoiselle Miracle l'adorait; mais elle savait aussi que le pauvre Claude était un intrus dans la maison, un neveu de contrebande, et elle souffrait parfois de l'imposer.
--C'est un enfant très nerveux, répondit la tante, et il faut surveiller son régime. Le moindre changement à ses habitudes lui fait du mal... Ces enfants de Paris...
--Mais, ma tante, Claude est vigoureux!
--En apparence... comme son père!
Josanne se tut.
--La nourriture est si mauvaise à Paris! continua mademoiselle Miracle. C'est la ruine de l'estomac... Notre pauvre Pierre avait raison: les marchands vous empoisonnent... Élever un enfant à Paris, c'est abréger ses jours. Ici, les œufs sont frais, et le lait arrive pur de la campagne... Madame Chantoiseau me disait hier encore: «Votre petit neveu pousse à vue d'œil, et votre nièce a bien meilleure mine...»
Josanne comprit l'allusion discrète, le conseil timide: mademoiselle Miracle tâchait de les retenir, elle et l'enfant.
--Si nous dînions, ma tante? dit-elle. Je crois que monsieur le chanoine doit venir...
Les deux femmes dînèrent, et, vers huit heures et demie, monsieur le chanoine Coulombs arriva.
C'était un brave prêtre, qui avait exactement l'âge de mademoiselle Miracle. Faible de complexion et de caractère, il avait adopté les goûts, les idées, les manies, jusqu'aux locutions de l'amie qu'il voyait tous les jours depuis trente ans. On disait même qu'il avait fini par lui ressembler et qu'il était plus vieille fille qu'elle.
Le soin de sa fragile santé, le jardinage et l'archéologie occupaient sa vie innocente. Sa conversation était toute pleine de recettes et d'anecdotes. Fort dévot à Notre-Dame du Pilier, il parlait des druides, premiers adorateurs de la Vierge noire, comme s'il les avait connus et fréquentés, dans une familiarité tout ecclésiastique.
Il s'assit, à sa place accoutumée, en face de mademoiselle Miracle, et il conta le malheur survenu à sa gouvernante,--une honnête veuve quinquagénaire dont la fille, demoiselle encore, avait promesse d'enfant.
--Une fille de trente ans, que tout le monde croyait vertueuse!... Elle allait en journée chez des officiers, et c'est l'ordonnance du capitaine Lefaurel, un Parisien, qui... La mère n'avait pas de méfiance!... Rosa n'était plus une jeunesse... On doit être sage, à trente ans!
--C'est un âge dangereux, dit mademoiselle Miracle, qui n'était pas prude. Je n'ai jamais fait de folies, Dieu merci! mais, si j'en avais dû faire, c'eût été à trente ans, plutôt qu'à vingt...
--Vous, ma tante! dit Josanne étonnée.
--Il y a folies et folies, et je n'aurais pas... Mais, à trente ans, j'ai eu, sans savoir pourquoi, une espèce de velléité de mariage... On m'avait parlé d'un prétendant... Vous l'avez connu, mon prétendant, vous, monsieur le chanoine!... C'était un zouave pontifical... un bel homme qui avait une jambe de bois... Oh! la jambe de bois ne me faisait pas peur, car ce qui me plaisait dans le mariage, ce n'était pas le mari... et surtout ce mari-là!... Mais j'aurais voulu...
--Quoi donc, ma tante?
--J'aurais voulu avoir un petit enfant... J'avais Pierre, ton mari, et je l'aimais bien, mais j'aurais voulu avoir un autre enfant... que j'aurais fait moi-même... Je n'ai pas honte d'avouer ça... Au moment décisif, le «oui» m'est resté dans le gosier: j'ai été lâche. Car, après tout, le zouave n'était plus jeune; Dieu pouvait me refuser des enfants et me conserver le mari... Il vit encore!... Et je ne regrette rien, puisque Claude m'a faite grand'mère...
--Ah! dit Josanne, en baisant la main de la vieille fille, quelle mère délicieuse vous auriez été!...
--J'ai eu mon heure de sottise, reprit mademoiselle Miracle en riant. Cela m'a rendue indulgente aux folies des autres. J'ai grand'pitié des filles de trente ans qu'assiège le «démon de midi», comme dit le curé de ma paroisse...
--Il ne faut pas juger autrui! dit le chanoine Coulombs.
--Que celui qui est sans péché jette la première pierre aux pécheresses!... Monsieur le chanoine, il faut aider Rosa. Le militaire veut-il réparer sa faute?... Oui... Eh bien! de quoi se plaint-on? Un peu plus tôt, un peu plus tard, le sacrement est toujours le sacrement... Le bon Dieu ne regardera pas aux dates, quand on lui offrira un chrétien de plus.
--Vous parlez d'or, dit le chanoine. J'irai voir le capitaine Lefaurel, pour hâter le mariage.
--Et que Rosa songe à sa santé!
--Elle n'est pas forte...
--Ah! la santé...
--C'est le premier de tous les biens, après la vertu...
--Dieu me l'a refusé...
--Et à moi...
--Dame! à nos âges...
Ils parlèrent de leurs maladies, de l'hiver précoce qu'ils redoutaient; puis ils vantèrent des drogues, citèrent des cures merveilleuses et déplorèrent l'ignorance des médecins. En contant les maux de son corps, chacun s'attendrissait sur soi-même, taxait l'autre d'exagération, et prenait pour l'écouter un air d'indifférence complaisante...
La lampe, sous son globe d'albâtre translucide, épandait une lueur paisible. Le reflet du feu tremblait sur les lithographies des murs, et, dans le coin de la cheminée, une bouilloire d'étain se mit à chanter tout bas, sur la cendre chaude...
Les deux vieillards causaient, face à face, dans leurs fauteuils pareils. Josanne regardait la robe noire et la soutane noire, les têtes vénérables aux cheveux de soie et d'argent. Elle pensait:
«Ils se ressemblent, c'est vrai! Tous deux bons, simples et purs, occupés de petites choses, contents de petits plaisirs...»
Et elle regardait les choses, autour d'eux, ce cadre de province qui leur seyait si bien!... Malgré sa bonne volonté, comme elle était étrangère dans cette blanche maison, entre ces vieilles gens qu'elle aimait et qui ignoraient tout d'elle!...
Le chanoine expliquait:
--Vous mettez une pincée de bourrache et puis l'eucalyptus... Si vous mettiez l'eucalyptus d'abord, et, après, la bourrache, l'infusion n'aurait pas le même goût. C'est la sœur Saint-Florent qui me l'a dit: «La bourrache en second, monsieur le chanoine... C'est très important.»
Accoudée au guéridon, Josanne feuilleta un album de photographies. Des figures inconnues défilaient, des parents de Pierre qui étaient tous morts: dames en crinoline, parées de longues boucles, qui glissent de leur chignon sur leur épaule, messieurs à barbiches, petites filles dont la jupe bouffante découvre le bord tuyauté d'un pantalon blanc; petits garçons en vestes de velours appuyés sur des tables trop sculptées, officiers d'Afrique au grand képi,--et monseigneur le comte de Chambord, et le saint père Pie IX, et monsieur Thiers, «libérateur du territoire...» Ces visages effacés avaient quelque chose de si lointain, de si triste!... Et la photographie de Pierre, parmi les autres, était comme une tombe neuve dans un cimetière...
La jeune femme se rappela les mois de souffrance qui avaient précédé la mort de son mari. Elle l'avait soigné, soutenu, consolé jusqu'à la minute suprême. Par sa présence fidèle et tendre, elle lui avait adouci le cruel passage. Non, Josanne ne se mentait pas à elle-même en disant qu'elle eût donné sa vie pour sauver Pierre. Sa douleur n'était pas hypocrite,--cette douleur qui avait absorbé, anéanti l'autre chagrin.--L'ombre de Pierre, évoquée dans ses rêves, n'était pas un fantôme irrité. Pourtant, il y avait des heures où le souvenir de Maurice faisait mal à Josanne. Elle prévoyait qu'un temps viendrait, peut-être, où les souvenirs réveillés mordraient son cœur et sa chair... Son indifférence actuelle était une léthargie passagère, et non pas la guérison.
Sa pensée erra... Elle se représenta Maurice marié, vivant avec une autre femme, dans une maison où elle, Josanne, n'entrerait jamais; Maurice tenant sur ses genoux un enfant qui était le frère de Claude...
Ces images demeuraient artificielles, irréelles. Josanne n'en souffrait pas. Elle les créait par un effort volontaire, comme on tâche parfois d'imaginer les pays inconnus, les siècles passés, les temps à venir, la mort... Et cette impuissance à sentir la rassurait...
X
«Monsieur,
»Votre lettre, si gracieuse et si encourageante, m'est parvenue hier seulement, à Chartres, chez une vieille parente dont l'hospitalité m'a été douce après un deuil cruel.
»Il y a six mois que j'ai quitté Paris et rompu toutes attaches avec le _Monde féminin_. Est-ce bien moi qui ai fait cet article sur _la Travailleuse_?... Je n'en suis plus très certaine... Tant et tant de choses m'ont fait oublier ma vie d'autrefois, la besogne maussade que M. Foucart m'imposait, les bonnes chances trop rares qui me permettaient d'écrire, dans un petit coin du journal, mon humble pensée!...
»Que cette pensée--exprimée naïvement--ait rencontré la vôtre, j'en suis très flattée, et d'autant plus flattée que je ne suis pas une femme de lettres. Mon article était, presque, un début... Je sentais, en l'écrivant, mon inexpérience. Mais, si les maladresses de la forme gênaient l'expression du sentiment, le sentiment était sincère, et j'ose dire qu'il pouvait vous intéresser, parce qu'il n'était pas personnel: j'ai dit ce que beaucoup de femmes pensent--ou ce qu'elles penseraient, si elles étaient, toutes, des travailleuses.--Et que vous vous déclariez féministe ou non, il n'importe, puisque vous l'êtes, de fait... Cela devrait suffire à vous attirer des lectrices. Mais ne vous étonnez pas si je souhaite que vous ayez surtout des lecteurs! Puissiez-vous les rendre plus justes--je ne dis pas plus indulgents--pour la femme.
»Hier matin, j'étais bien loin du féminisme, et je vous avouerai que la «rebelle», inclinait à la résignation. Oui, je me décidais presque à ne plus quitter Chartres, à ouvrir une petite école, bien que le métier d'institutrice ne me plût qu'à moitié. Mais j'ai reçu, en même temps que la vôtre, une lettre de M. Foucart. Dois-je attribuer au hasard ou à votre intervention la bienveillance imprévue de mon ancien directeur?
»Je n'hésite pas... Je connais M. Foucart. Il est sensible aux jugements d'autrui, et sans doute il pense, à cette heure, tout le bien qu'on lui a dit de moi.
»Il me semble, monsieur, que je ne dois pas vous laisser ignorer ces choses, et ce serait fort mal à moi de ne pas vous remercier.
»JOSANNE VALENTIN.»
«Je connais Chartres, madame... Je connais la place où vous demeurez... Quand j'ai lu votre lettre, tout à l'heure, dans la rue, appuyé contre la grille du Baptistère, j'ai vu, tout à coup, une vieille ville, une petite maison, une cathédrale dressée, avec ses flèches différentes, et son beau toit de cuivre vert, l'automne qui vient, le jour qui s'en va, et, sur toutes ces choses, la douceur de France...
»J'ai vu cela; puis j'ai relu votre lettre, et la vision s'est effacée, parce que j'ai essayé de vous voir, _vous_. Une âme est plus émouvante qu'un paysage, et il me semblait que je devinais la vôtre, jeune, grave, douce, énergique, une âme de France, elle aussi.--Ce n'était pas vous offenser par une curiosité vaine, puisque j'avais eu, de votre aveu, une petite part au changement de vos projets, et que cela me donnait l'ombre d'un droit, l'ombre d'une responsabilité, dont j'étais tout ému et tout fier... Vraiment, madame, je ne prévoyais pas que _la Travailleuse_ me procurerait ce plaisir-là...
»Il serait bien gâté, si je devais vous le taire. Je l'exprime donc, comme je le sens, et je vous demande, à titre de confrère,--je n'ose dire à titre d'ami,--la permission de vous donner un conseil. Allez à Paris; voyez Foucart. S'il ne persiste point dans ses bonnes dispositions, avertissez-moi: je pourrai très probablement vous introduire soit à _Femina_, soit à la _Vie heureuse_.
»Disposez donc de moi, madame, en toute simplicité, et recevez mes très respectueux hommages.
»NOEL DELYSLE.»
«Monsieur,
»J'ai rassemblé tout mon courage: je suis allée à Paris; j'ai vu Foucart. Brusquement, roidement, il m'a dit:
»--Je ne vais pas remercier une collaboratrice pour vous faire plaisir, mais, puisque vous voulez écrire un peu proprement (_sic_), je vous colle au reportage.
»Cette phrase, où vous reconnaîtrez le style de M. Foucart, a décidé de mon destin. Je quitte Chartres. Ma bonne tante gardera près d'elle mon petit garçon. Et moi, j'irai interviewer les gens célèbres.
»Je vous avoue que cela me fait peur,--très peur,--moins que les austères joies de l'enseignement,--moins que la vie de province...
»De la chambre où je vous écris, j'aperçois le porche latéral de Notre-Dame, sa rose flamboyante, ses statues couronnées, et son «beau toit de cuivre vert», où luit un reflet de lune. Vous aimez ce paysage?... Moi, je n'ai pas pu l'aimer. Il s'associe, dans ma pensée, à trop de deuil et de tristesse. C'est là, pourtant, que votre franche et bonne sympathie est venue vers moi, comme un heureux présage. Merci encore, et de tout cœur.
»JOSANNE VALENTIN.»
XI
Mademoiselle Bon, rédactrice en chef de l'_Assistance féminine_, arriva un peu trop tôt chez Josanne, le matin du 1er janvier: elles avaient résolu de déjeuner ensemble avant d'aller à Auteuil visiter la «Villa Bleue», refuge pour les filles-mères.
La vieille demoiselle suivit l'allée humide et noire, monta l'escalier plus noir encore, où la concierge tapie dans un coin de l'entresol, surveillait les locataires comme une araignée guette les mouches. Le gaz parcimonieux clignotait. Une voix chanta:
Vous êtes si jolie...
«C'est plein d'artistes! pensa mademoiselle Bon. Le quartier veut ça: l'École des Beaux-Arts est toute proche...»
Elle s'attendrit sur le sort de Josanne, obligée de subir ces voisinages. Puis elle évoqua l'affreux destin des modèles voués par la misère à l'impudeur. Car mademoiselle Bon étendait sa bonté sur toute l'humanité féminine exploitée et corrompue par l'homme. Elle vivait parmi les tristes passagères des asiles, des refuges, des maternités, parmi les vieilles incurables, les enfants abandonnés, les filles-mères, les libérées de Saint-Lazare. Elle passait en ce monde, faisant le bien et dénonçant le mal, sincère, touchante et ridicule avec ses éternels lainages noirs et ses crêpes couleurs de rat, ses gants reprisés, sa rotonde doublée de lapin, sa figure de bonne sans place, chétive et craintive. Une capote, où se mêlaient des raisins noirs, du jais, des plumes et de la guipure, découvrait son front bombé à la flamande, et ses deux petits bandeaux bien tirés, bien lisses, rayés par le peigne et qui semblaient peints sur la peau.
Au _Monde féminin_, mademoiselle Bon tenait la rubrique des Œuvres. On la cachait dans un bureau obscur, au bout d'un couloir où les abonnés n'eussent jamais pu la découvrir. On l'estimait, on l'employait, mais on ne l'avouait pas. Son inélégance était une tare.
Au troisième étage, une porte s'ouvrit, démasquant un coin d'atelier, un lit défait, un jeune homme couché dans le lit et une petite drôlesse brune, en jupon court et en chemise, un broc à la main: elle allait chercher de l'eau à la fontaine du palier. Ce spectacle de débauche affligea mademoiselle Bon. Elle eut un regard de pitié pour la fillette, et, pour le jeune homme, un regard de mépris. Et elle gravit le quatrième étage.
Josanne habitait là, depuis cinq semaines.
--Je ne suis pas prête, dit-elle en accueillant son amie dans la sombre salle à manger, dont elle avait fait une antichambre. Non, n'entrez pas là: c'est la cuisine, toute petite et toute vilaine, mais qui ne sert presque jamais. Je mange au restaurant: c'est plus commode et moins triste... Venez... C'est ici le salon et, en même temps, c'est une chambre, et la pièce à côté, toute claire, est mon cabinet de toilette... J'y mettrai plus tard mon petit garçon.
Elle tira le voile indien suspendu à une barre de cuivre, devant l'unique fenêtre de la chambre. Par-dessus les «mystères» de mousseline, mademoiselle Bon admira la vue des quais, du Pont-Neuf au pont Saint-Michel, la Seine verdâtre couverte de péniches, les arbres inclinés, le lourd Palais de Justice, en face, avec son escalier blanc; à gauche, les toits violets du Louvre; à droite, Notre-Dame, grise, dans le ciel gris...
--C'est très joli, dit la vieille fille, sans conviction, mais il y a trop de bruit: les omnibus, les bateaux... J'aime mieux le dedans que le dehors.
Elle s'assit sur le petit divan qui servait de lit à Josanne. La chambre-salon était haute, longue, avec des placards à boiseries blanches, un carrelage dissimulé par des nattes japonaises, et, sur les murailles, un papier uni, d'un vert très doux. Deux fauteuils de jonc, une table à écrire, une étagère bibliothèque, une commode vermoulue en bois de rose, un bassin de cuivre plein de chardons azurés, un vase de grès jaune où des «monnaies du pape» faisaient jouer la lumière sur leurs piécettes d'argent, des photographies, quelques plâtres, amusaient les yeux par des formes, des couleurs, des images simples et charmantes.
--Comme c'est bien «femme», tout ça! dit mademoiselle Bon, qui n'était pas une bête. Je suis allée chez Flory, qui vit seule, comme vous: eh bien, chez Flory, malgré tout le blanc des murs et des meubles, et les stores de dentelle, et les bibelots, ça sent l'homme...
Josanne dit, d'un accent gamin:
--Je vous crois!...
Elle mit son chapeau, une toque plissée, en mousseline de soie noire, toute neuve. Mademoiselle Bon, un peu choquée, demanda:
--Vous ne portez plus le voile de crêpe?
--Je ne peux plus: Foucart ne veut pas... Vous savez qu'il me trouve trop... trop peu... enfin, je n'ai pas le chic de Flory... Et, avec le métier que je fais maintenant, il ne m'est pas permis d'avoir l'air triste.
Elle fronçait les sourcils et serrait entre ses dents la longue épingle à tête noire.
--Voilà!... Monsieur Isidore Foucart, notre patron, me fait appeler, l'autre jour: «Ma petite Valentin (il ne peut pas dire: «Madame»), je connais les usages et je respecte vos sentiments; mais, tout de même, ce grand crêpe, ça ne va pas pour le métier.» Je me récrie. Il reprend: «Je ne veux pas vous faire de la peine: vous êtes très gentille; vous avez du mérite..., mais comprenez bien... Ces gens chez qui vous allez, pour vos articles, ils ont généralement des raisons d'être contents... C'est un monsieur dont la pièce a réussi, un philanthrope qu'on a décoré, une jolie femme qui a fait son petit roman, comme tout le monde... Votre crêpe, ça les gêne... Ça met du noir dans l'_interview_... On n'ose pas rire avec vous, et vous dire les choses gaies, les mots drôles qu'on dit à Flory et qui réjouissent le public... Et si vous allez voir des gens tristes, des veuves de grands hommes, par exemple, ou des victimes d'une catastrophe, c'est pire: ce deuil, ça a l'air d'une allusion; on croit que le _Monde féminin_ vous a choisie exprès... Il ne faut pas manquer de tact... Il faut que nous restions Parisiens, en toutes circonstances... Ma petite Valentin, je vous parle en ami... Tâchez d'avoir le deuil discret, un petit deuil qu'on ne remarque pas... Du drap, de la mousseline de soie mate... C'est très convenable et pas funèbre...»
Mademoiselle Bon dit naïvement:
--Mais je suis en deuil, moi aussi... de papa... et M. Foucart ne m'a jamais rien dit de pareil.
Josanne arrangea son col empesé, d'un blanc brillant, cravaté de satin noir. Elle noua sa voilette, enfila son boléro et chercha son boa de Mongolie. Mademoiselle Bon la contemplait:
--Comme vous êtes jeune!... Tout de même, je regrette, pour vous, que vous ne portiez plus le grand voile.
--Ça m'allait mieux?
--Oh! non... Mais cela vous donnait de la gravité, de l'austérité!... C'était... une défense morale...
--Contre les galanteries?... Oh! ma chère, si vous saviez...
Elle haussa les épaules. Ses prunelles bleues foncèrent.
--La seule défense véritable, la seule efficace, elle est en nous... Et elle est en moi, par ce sentiment de méfiance... de mépris... que j'ai pour les hommes... pour tous les hommes... J'ai conquis ma liberté, ma chère amie. Je la savoure... Être seule, ne dépendre que de moi, élever mon fils et me moquer du reste! C'est presque le bonheur... Là, je suis prête. Passez devant.
Les deux femmes allèrent déjeuner chez Mariette, rue Danton.
Mariette, ancien modèle qui avait prospéré, tenait un petit restaurant économique, où fréquentaient des étudiants, des étrangères, des savants et des professeurs pauvres et beaucoup d'élèves des Beaux-Arts. Un architecte avait décoré les salles dans un style vaguement norvégien, avec des bois clairs et cirés, des faïences vives, des cuivres courbes et brillants. Les tables s'égayaient de nappes à carreaux rouges. Les bonnes étaient gentilles, sous le tablier anglais et le papillon de dentelle posé dans leurs cheveux. Après cinq ou six repas, les dîneurs liaient connaissance, adoptaient un coin, formaient des bandes... Il y avait, sous un nuage de fumée, la bande des Russes, presque tous physiologistes ou médecins,--qui mâchaient doucement dans leurs barbes les mots de «Révolution... prolétariat... avenir...»,--la bande des artistes,--feutres mous, pantalons de velours, gestes descriptifs,--qui se chamaillaient à propos de femmes et se rejetaient les uns aux autres des phrases de toutes les couleurs.--Il y avait les étudiants en lettres, petites gloires de petites revues, et les professeurs, myopes et distraits, l'œil pensif derrière le lorgnon, qui ne savaient où mettre leur serviette de cuir gonflée de copies...