Part 3
Dans le vaste appartement de la rue Saint-Honoré, il n'y avait guère que le caissier, les employés d'administration, peut-être mademoiselle Bon,--qui dirigeait la petite revue _l'Assistance féminine_,--et Josanne Valentin.
La secrétaire de la rédaction était une personne très distinguée, très mondaine, amie particulière des Foucart. Depuis quelques mois, elle soignait une élégante neurasthénie, et Josanne la remplaçait,--car Josanne, n'ayant pas d'attributions bien définies, était l'employée à tout faire qui passe de l'administration à la rédaction, de la rédaction au service des primes, du service des primes à la correspondance... Et, comme elle avait l'esprit souple, elle réussissait à peu près partout.
Le petit bureau qu'elle occupait gardait quelques traces du passage de mademoiselle Flory, qui l'avait occupé naguère, avant de se consacrer à la «Soirée parisienne», aux comptes rendus des grandes réunions sportives, et au bonheur d'un M. Dupont. Une grosse toile bleu de lin, à frise blanche, couvrait les murs; il y avait une bibliothèque et une table laquées de gris, un vaste cartonnier tendu de cretonne comme ceux où l'on met les gants et les voilettes. Des photographies, des affiches étaient fixées à la tenture par des punaises; des articles découpés, barrés de crayonnages bleus, débordaient la table, jonchaient le tapis. Entre l'encrier et le pot à colle, une branche de mimosa, élancée hors d'un cristal glauque, égrenait ses boules légères, toutes duveteuses de pollen doré.
Le soleil de mars, tiède et pâlot, touchait obliquement le store de toile écrue. On entendait le roulement des voitures, le _tac tac_ d'une machine à écrire, derrière le mur. Dans l'antichambre, les grooms causaient à haute voix, et riaient, sans vergogne.
Josanne travaillait. Sa blouse de soie groseille, son col empesé, pâlissaient son joli visage... Joli?... Qui sait?... Un visage de moderne Parisienne, au petit nez frémissant, aux grands yeux, au front bombé sous la volute basse des cheveux sombres,--une figure comme Helleu les dessine, d'un crayon si vif et si libre, en trois tons de blanc, rouge et noir... On ne voyait pas les traits de Josanne: on voyait le sourire à fleur de lèvres, et le battement des cils, et la fossette du menton et l'enroulement soyeux du haut chignon romantique...
Elle posa sa plume, bâilla, regarda l'heure... La besogne banale l'ennuyait. Elle pensa à son mari qui, depuis quelques jours, était plus malade, à la note du pharmacien, au menaçant terme d'avril... Elle pensa que Maurice, à Bordeaux, l'oubliait. Deux lettres, en quinze jours!... Et la tristesse de vivre l'accabla.
Elle regarda le calendrier accroché dans un coin: «21 mars»... Le printemps commençait... Elle se sentit plus triste encore. Elle n'aimait plus le printemps.
Comme elle se penchait pour ramasser une lettre, la soie trop mûre de sa blouse craqua. Elle se redressa, consternée, chercha l'accroc. C'était la couture de la manche qui avait cédé. Il faudrait donc acheter une autre blouse? Celle-ci avait fait son temps... Josanne songea d'abord à réparer l'accident. Elle ferma la porte au verrou, prit du fil et une aiguille dans le tiroir de sa table, et, la blouse enlevée, elle examina la malencontreuse déchirure... Oui, cela pouvait s'arranger... Acheter une autre blouse avant la fin du mois, c'eût été une folie. Pourtant Josanne avait des larmes dans les yeux. Elle avait beau être raisonnable, elle était femme, elle était coquette, et ça l'ennuyait d'être moins bien habillée que les camarades... Sa pauvre blouse groseille!... Quelle différence avec les délicieux corsages de Flory!... Josanne soupira; puis elle pensa aux chroniques qu'elle rédigeait, à la tête que feraient ses lectrices si elles pouvaient l'apercevoir, raccommodant sa blouse dans les somptueux bureaux du _Monde féminin_, et elle se mit à rire, toute seule, consolée par la drôlerie de la situation.
Rhabillée, elle revint à son travail. Elle rédigeait les quelques lignes de légende qui devaient accompagner les illustrations d'un article... L'heure passa. Bientôt les pas, les voix, la rumeur coutumière emplirent l'antichambre et les bureaux voisins. Toutes les cinq minutes, quelqu'un frappait. Les rédactrices, les dessinateurs, ne trouvant personne, relançaient madame Valentin:
--Eh bien, madame?... J'attends mes épreuves.
--Ma nouvelle?... Quand passera-t-elle donc?
--Monsieur Foucart a-t-il vu mon dessin?
Josanne répondait brièvement:
--Vous êtes «en pages».
Ou bien:
--Je ne sais pas... Le numéro d'après-demain est sur le marbre... Votre nouvelle passera dans le prochain.
--Mais, madame!...
--Adressez-vous à monsieur Foucart. Il est arrivé. Je l'entends.
La voix nasale de M. Foucart résonnait à travers les cloisons, portant la terreur dans l'âme des rédactrices, des employés et des grooms. M. Foucart exécutait une malheureuse:
--Le dessin de modes et l'art, ça n'a pas le moindre rapport, mademoiselle... Il faut qu'on voie tout, tout, absolument tout, les petits plis de la jupe et les fleurs de la broderie... Et pas d'ombres, ou presque pas!... Allongez-moi la bonne femme, les jambes, la taille, hardiment!... La tête petite, le ventre plus rentré... Quoi? quoi?... Le document photographique?... Eh bien, c'est un document, pas autre chose! Ne copiez pas, inspirez-vous!... Allongez, allongez la bonne femme... Savez-vous qu'Héderger, le grand photographe, fait poser ses modèles debout sur un petit banc? La robe traînante cache les pieds du banc... Hein? quoi? vous dites que ça n'est pas «nature»?... Et après?... Le dessin de modes et la nature, mademoiselle, ça n'a pas le moindre rapport...
Le trille exaspérant du téléphone retentissait:
--Mademoiselle Flory!
--Monsieur Bersier!...
--Madame Valentin!...
Josanne accourait. Le récepteur passait de main en main...
--Allô!... allô!...
Une dame, engoncée dans ses zibelines, arrêtait Josanne, la forçait à quitter l'appareil.
--Madame, j'attends depuis une heure... Je veux voir madame Foucart...
--Mais, madame, adressez-vous...
--Je viens pour une réclamation... Je n'ai pas reçu la prime...
--Madame, ce n'est pas moi qui...
--Je veux qu'on me rembourse mon abonnement... Je m'abonnerai à la _Vie heureuse_ qui vient de paraître, ou à _Femina_...
--Madame, je vous conseille d'écrire à monsieur Foucart...
Preste, Josanne esquivait la dame, qui se précipitait sur le petit Bersier, un tout jeune rédacteur frais comme la rose et rasé à l'anglaise. D'un air très grave, il écoutait les doléances de la plaignante, qui réclamait un éventail de sept francs soixante-quinze, offert en prime aux abonnées d'un an.
Par le téléphone, un photographe déclarait:
--C'est vous, madame Valentin?... Je suis allé chez mademoiselle Brémond. Elle m'a prêté la photographie... où elle est représentée, à l'âge de dix mois, sur les genoux de sa mère... C'est pour votre série des «Grandes actrices en bas âge»...
--Eh bien, faites un cliché tout de suite. Vous savez que nous donnons, en même temps, dans le prochain numéro, un article spécial sur les débuts et la carrière de mademoiselle Brémond... Vous l'avez photographiée chez elle, dehors, au théâtre, en automobile?...
--Je n'ai pas pu...
--Comment?
--Cette photographie qu'elle m'a remise est indécente... Mademoiselle Brémond, sur les genoux de sa mère, est toute nue, et... l'on voit...
--Quoi?
--Tout!
--A dix mois, ça n'a pas d'importance...
--Je vous assure qu'on la reconnaît...
--On reconnaît quoi?
--Tout!... Et elle me proposait une autre photographie «récente», en travesti, dans la même pose, pour la «comparaison»! Et elle se tordait...
--Brémond a des plaisanteries bien délicates!
--Je lui ai dit que le _Monde féminin_ pénètre dans les familles et qu'il doit ménager la pudeur de ses abonnées...
--Alors!
--Elle m'a dit: «Vous m'embêtez! Vous n'aurez pas ma fiole...»
--Et Bersier qui fait un article où il vante l'excellente éducation de la spirituelle divette!...
--J'ai insisté... Elle a crié: «Rien! rien! vous n'aurez rien!... Fichez le camp!»
--Et vous avez...
--Pas tout de suite!... J'ai tâché de lui faire comprendre... Je lui ai dit... Allô!... Allô!...
--Allô!... Eh bien?...
--Elle m'a répondu...
Le mot se perdait dans un grésillement de friture. Josanne riait...
--Je vais consulter madame Foucart...
Elle tendait le récepteur à Bersier...
--Où est la dame à la prime?
--Le crampon?... Je l'ai dirigée sur notre éminent secrétaire d'administration... Qu'est-ce que vous racontiez dans le téléphone?... Vous riez... Ça vous va bien! Pourquoi ne riez-vous pas toujours?
--Parce que la vie n'est pas gaie...
--Quand vous riez, vous êtes jolie... Allô! allô!... Oui, c'est moi, Bersier...
Josanne frappait à la porte de Madeleine Foucart.
--Quoi?... Que voulez-vous? C'est exaspérant...
--Madame...
La directrice, assise dans un fauteuil anglais, derrière un bureau anglais, leva sa tête aux cheveux d'un roux foncé, aux yeux durs, aux lèvres molles. C'était une femme de quarante-cinq ans, un peu trop grasse, désirable encore et qui «se défendait».
Sortie on ne savait d'où, enrichie on savait comment, elle avait fait de tout: des livres, de la peinture, une exploration au Spitzberg, du reportage à l'américaine. Elle avait dirigé un théâtre, fondé des œuvres charitables, ouvert des souscriptions pour des sinistrés--et, vers la quarantaine, elle s'était jetée dans le féminisme comme d'autres se jettent dans la dévotion.
Mariée avec Isidore Foucart, elle avait créé un journal de modes, _la Parisienne_, puis une petite revue, _l'Assistance féminine_, et deux ans plus tard, _le Monde féminin_, «le plus grand magazine de l'Univers». Habilement, elle avait spéculé sur la curiosité des snobs et la vanité des gens célèbres. Les rédacteurs vantaient les bébés et les toutous, la charité élégante et les prouesses sportives, les vertus domestiques des reines, la modestie des poétesses, les mariages des comédiens. Dans _le Monde féminin_, toutes les femmes étaient jolies; presque toutes étaient vertueuses; tous les hommes étaient «talentueux»; les plus rosses avaient des «âmes d'enfants». Hommes et femmes, ils étaient tous riches; ils exhibaient, dans des «intérieurs» suaves, des costumes du grand tailleur ou du grand couturier. Et leurs effigies, leurs biographies, tant de réclame et tant de gloire, allaient troubler le cœur des petites abonnées provinciales, Bovarys de Limoges ou de Quimper-Corentin.
Le succès était venu... Madeleine Foucart, qui recevait à dîner des hommes politiques, espérait le ruban rouge... Un peu avant le 1er janvier, un peu avant le 14 juillet, des journalistes annonçaient, bruyamment, la promotion certaine de la «plus jolie femme de Paris» dans l'ordre national de la Légion d'honneur. Mais les ministres, au dernier moment, étaient lâches...
«La plus jolie femme de Paris», qui était aussi l'«ange de la charité» et la «grande féministe», posa son porte-plume d'écaille et d'or. Et, durement:
--J'ai défendu qu'on me dérange... Allons, parlez, et faites vite!...
Elle n'aimait pas cette Josanne, pauvre, médiocrement habillée et très orgueilleuse. Elle n'aimait que madame Lagny, mademoiselle Flory, et quelques rédactrices intermittentes et flagorneuses. La grande féministe avait sa cour.
Josanne expliqua l'étrange fantaisie de mademoiselle Brémond.
La directrice prit le téléphone sur son bureau:
--Isidore, venez, je vous prie...
M. Isidore Foucart parut bientôt. Un bel homme aux yeux noirs, à la fine moustache rousse, l'air d'un Bel-Ami arrivé, enrichi, rangé... Il salua Josanne d'un signe de tête.
Il était familier avec elle, comme avec toutes les femmes, ayant gardé les manières de sa jeunesse,--de ce temps heureux où il était secrétaire des Bouffes!--Mais sa familiarité n'était pas insolente. Il estimait Josanne, parce qu'elle était intelligente, courageuse, exacte et fière:--une employée modèle, et une «brave femme».--Il se plaisait à raconter que cette «jolie petite» était sage, fidèle à son moribond de mari: «Hein! disait-il, c'est épatant qu'il y ait encore des femmes comme ça!...» Et il se demandait toujours «si ça durerait...»
Souriant, la main dans la poche de son gilet, il considérait cette femme-phénomène, et il pensait: «Tiens! elle a encore maigri... C'est dommage qu'elle s'esquinte pour ce chimiste qui ne veut pas mourir...»
Sa femme lui expliqua l'aventure du photographe et de mademoiselle Brémond. Calme, il répondit:
--Je verrai Brémond. Quant au photographe... Qui m'a fichu un pareil idiot!... Depuis le temps qu'il fait son métier, il devrait savoir manier les femmes.
--Tout de même, il y a un trou dans le numéro de dimanche... Et nous n'avons plus le temps de préparer les photographies de _Madame Vernol chez elle_...
--Faites passer une nouvelle...
--Il faudrait des coupures...
Foucart tirait sa moustache cuivrée.
--Dites donc... vous... ma petite Valentin... vous avez de la bibliographie toute prête...
--Mais non, monsieur!... Les notices bibliographiques sont pour le 5 avril...
--Elles passeront le 25 mars, voilà tout.
--Mais... je n'ai pas fini...
--Bah! vous ajouterez n'importe quoi. Vous démarquerez les «Prières d'insérer» des libraires...
Il avisa un livre sur la table de sa femme:
--Tenez, feuilletez ça... Écrivez quelques lignes un peu aimables pour l'auteur. C'est un de mes amis... Il sera enchanté...
--_La Travailleuse!_ s'écria Josanne en prenant le livre. Mais je le connais, ce livre... Je l'ai lu... Je l'ai même acheté...
--Fichtre! vous achetez des livres, vous!... Je le dirai à Delysle quand il reviendra d'Italie...
Il se tourna vers Madeleine:
--Vous vous rappelez Noël Delysle? Je l'ai un peu connu à l'École de droit... Et nous avons dîné avec lui, je ne sais où... au Ministère des colonies, peut-être... Un grand, brun, froid comme un Anglais... Il revenait du Canada... Il a eu plusieurs missions...
Madame Foucart n'avait aucun souvenir de Noël Delysle...
--Alors, ma petite Valentin, nous comptons sur vous... Demain, à la première heure, votre copie à l'imprimerie... Et, cette fois, pour vous récompenser, je double les vingt-cinq francs des «notices»... Bonsoir.
--Bonsoir et merci, monsieur, dit Josanne en riant. Bonsoir, madame...
Elle s'en alla, joyeuse... Cette fabrication de notices bibliographiques n'avait rien de commun avec la critique littéraire; mais, cette fois, Josanne avait des choses à dire qu'elle dirait fort bien! Et M. Noël Delysle verrait qu'elle l'avait compris...
«Cinquante francs au lieu de vingt-cinq!... Quelle chance!... J'achèterai une autre blouse!...»
VI
C'est le dimanche matin. L'odeur vanillée du chocolat emplit l'étroit logement, et Josanne, tôt levée, en frottant les meubles, chante. Elle est gaie, ce matin-là...
A tous les étages de la maison, les portes battent, les fourneaux chauffent, les tapis pendent sur l'appui des fenêtres, les balais cognent les planchers. Et, tandis que l'homme et les mioches paressent au lit,--délivrés pour un jour du bureau, de l'atelier, de l'école,--la femme, qui n'a jamais de vacances, commence le branle-bas dominical.
--Pour sûr que madame a du mérite!...
La Tourette, dans un coin de la salle à manger, devant le poêle, prépare le bain du petit.
--Madame, qu'est savante, faire tout ça!... Et sans chigner!... Monsieur, quand on le connaît, on voit bien qu'il n'a pas de méchanceté... la crème des crèmes, la bête du bon Dieu, quoi! Et s'il n'était pas malade...
--Il est bien malade, Maria!
--Oui... oui... Mais faut de la vertu, vrai, pour le supporter... Madame qu'est jolie...
--Oh! jolie!...
--Y en a bien, à la place de madame, qui diraient: «Zut!... assez!... bonsoir!...» Après des ans et des ans que ça dure!... J'estime monsieur, qu'est savant, et puis honnête, un homme sérieux... Mais j' dis que madame a du mérite...
--Maria, je fais ce que font beaucoup de femmes...
--Mais les autres, elles se plaignent!... Oui... au lavoir, chez le boucher, chez la crémière... et chez la concierge, donc!... Y a ma voisine qu'est en ménage avec un imprimeur... des gens collés, quoi! mais bien aimables... J'y dis, à la petite: «Ernestine, i' va mieux, ton homme?...» Lui, le pauvre, est malade dans le foie... Des nuits entières, il n' fait qu'un cri... «M'en parle pas, d' mon homme! qu'elle me répond, j' fais ce qu'i' faut; j' dis rien d'vant lui; c'est mon devoir...» Mais le devoir, des fois, c'est embêtant... Dame! elle est jeune; elle n'est pas d' bois, et, vous comprenez, ce garçon, avec sa maladie... «Ernestine! que j' dis pour rire, tu le plaqueras un de ces jours, ton typo...--Moi! qu'elle répond, le plaquer?... Un pauv' diable qu'a si tellement besoin de moi!... Pour qui q' tu me prends?... J' m'embête, mais j' reste! C'est mon honneur...»
Josanne voudrait bien savoir si Ernestine est fidèle au typo... Elle n'ose pas interroger la Tourette.
--V'là l' bain prêt. Madame va chercher Claude? Moi, faut que j' porte le lait et le journal à monsieur...
Josanne entre doucement dans la chambre obscure. Elle écarte les rideaux du petit lit, soulève l'enfant qui s'éveille.
--Chut! mon trésor!... Ne pleure pas! Sois sage!... Papa se fâcherait!
La tête aux boucles châtaines tombe sur l'épaule maternelle. Le cou frais a l'odeur des plumes de colombe. Dans la salle à manger, le grand jour éblouit Claudin. Il s'agite. Il crie:
--Je veux mon chocolat, Toué!... Je veux mon chocolat...
«Toué», c'est la Tourette.
Dans l'eau tiède, devant le feu rougissant, le beau petit corps frémit d'aise. Josanne le regarde: un enfant nerveux, pas très gras, déjà musclé sous la peau brune, un faune puéril, une statuette de Pompéi... Le visage est rond, les yeux ardoisés, les cheveux châtain sombre. Claude ressemble à sa mère. Il a de Maurice des expressions, des attitudes, le sourire, le regard, une sorte de câlinerie gracieuse; mais Josanne lui a donné l'intelligence vive, la voix claire, l'énergie et l'ardeur du sang. Elle l'admire. Elle se rappelle le dicton populaire sur la beauté des enfants de l'amour, et elle pense:
«Mon petit Claude... mon plus grand péché!... Je n'ai pas honte de toi. Je ne peux pas regretter que tu sois au monde...»
Dans son bain, le petit s'irrite. Il réclame son chocolat. Josanne l'enveloppe de serviettes chaudes, le frictionne, nu, au creux de ses genoux. Un orgueil joyeux gonfle sa poitrine, et, baisant la chair de sa chair, Josanne est mère comme elle fut amante,--sans remords, ingénument.
--Maria, faites déjeuner Claude et laissez reposer monsieur. Il a bien dormi. Je suis contente... Vous nettoierez les vitres et vous laverez le carrelage de la cuisine. Moi, je vais au marché.
Josanne est prête. Elle a mis une vieille jupe de cheviotte bleue, soigneusement nettoyée, un boléro pareil, une ceinture de cuir fauve. Une voilette de tulle brodé pare son grand «canotier» pelucheux. Et cette toilette, qui ne vaut pas soixante francs, n'est pas laide... Les ouvrières parisiennes portent des robes qui ressemblent à celle-ci, des chapeaux qui ressemblent à celui-là,--mais non point comme Josanne, avec cet air de distinction, cette allure de «dame» qu'elle garderait sous un sarrau de brunisseuse.
Elle tient, dans sa main gantée, le filet à provisions. Tous les matins, elle fait son marché, elle-même, pour économiser les vingt ou trente sous que la Tourette gâcherait. Car la Tourette, semblable à tant de ménagères du peuple, achète avec indolence et marque un goût répréhensible pour le «tout fait», la charcuterie, les légumes bouillis,--haricots, épinards, qu'on débite chez les crémières.
Dehors, pas un souffle: un ciel blanc, ouaté, que le soleil chauffe à l'envers. L'air est tiède, trop tiède, et le printemps précoce fermente dans cette tiédeur. Par-dessus les murailles des jardinets, les branches se haussent, gonflées de sève, avec de petites feuilles roulées, pointues comme des ongles verts et des bourgeons cotonneux ou gluants, bruns et pourpres.
Ce n'est pas Josanne, c'est Pierre qui a choisi d'habiter ce sombre quartier d'écoles et de couvents: rue des Irlandais, rue Amyot, rue Lhomond, rue Tournefort,--rues grises, le jour, et, la nuit, toutes noires, avec des réverbères de province.--Là seulement, Pierre Valentin a trouvé le compagnon désiré de son ennui: le silence. Le silence tombe, glacé, de la coupole funéraire du Panthéon; il habite les porches verdâtres des collèges, les impasses barrées de chaînes, les masures aux fenêtres grillées. Un fiacre qui passe est un événement. On rencontre, au crépuscule, de vieux messieurs qui ont des redingotes de savants, des figures de prêtres, et des chapeaux gibus sur leurs cheveux blancs trop longs. D'où sortent-ils? Où vont-ils?... Pierre voit partout des jésuites laïcisés,--mais Josanne est bien sûre que ces gens sont des personnages de Balzac qui reviennent. Le fantôme du père Goriot descend parfois la montagne Sainte-Geneviève pour rentrer à la pension Vauquer...
Josanne a fini par l'aimer, ce quartier triste... Car elle a cette grâce, ce bonheur d'être une imaginative, et de transfigurer la réalité. Son père, humoriste sentimental et poète, disait naguère: «Ma fille a un papillon bleu dans le cerveau...» La vie sérieuse, la vie tragique a fortifié la raison, tendu la volonté de Josanne, mais le papillon bleu de la fantaisie palpite encore sur ses rêves, sur ses chagrins, sur ses amours.
Voir tout en beau, c'est la sagesse. Josanne se fait des joies avec les plus humbles choses,--un ruban, un livre, une fleur.--Elle s'est fait, presque, du bonheur avec le médiocre amour de Maurice, dans les minutes où elle a pu oublier le passé, oublier l'avenir, vivre le présent. Et c'est le secret de sa résistante jeunesse. Josanne aura toujours quinze ans, par quelque aspect de son visage mobile, par quelque mouvement naïf de son cœur.
Elle s'en va, vive et légère, balançant son filet. La voici dans la rue du Pot-de-Fer; la voici dans la rue Mouffetard... Elle s'amuse à retrouver, après le Paris de Balzac, le Paris d'Eugène Sue... La rue Mouffetard, sinistre et joyeuse, bruyante, odorante, grouillante, hideusement belle comme un _vicolo_ de l'ancienne Naples... Josanne qui, d'abord, s'en effraya, l'observe maintenant avec une curiosité passionnée. Tout l'intéresse: les couloirs tortueux des bâtisses, peintes en ocre ou en lie de vin, le soleil qui tape de côté, les jeux de l'ombre; la variété des boutiques, les industries du pavé, les types, les propos, les coins de vie populacière... Sans doute, elle préférerait le bois de Boulogne ou le Parc Monceau, pour sa promenade matinale... Mais quoi! lorsqu'on n'a pas ce que l'on aime, il faut aimer ce que l'on a... Les préjugés bourgeois, la fausse délicatesse n'embarrassent pas Josanne...
Elle achète son beurre chez la crémière au teint de lait, aux cheveux blonds comme le beurre, qui boite un peu--telle «Gervaise» de l'_Assommoir_.--Elle apprend que la marchande de «frites» est à l'hôpital, que la vieille au mouron «a tombé» dans la rue et que la fille du tripier se marie demain: on fera une noce épatante... Plus loin, devant l'église Saint-Médard, au seuil de la bicoque où demeura Jean Grave, elle cherche la marchande de pommes de terre, une rousse qui est toujours enceinte... La femme est là, près de son panier, tout efflanquée, les joues terreuses, un nourrisson très sale sur le bras... Accouchée depuis neuf jours, de son sixième!... Josanne, qui a le don d'attirer les confidences, doit entendre le récit des couches, que suit l'annonce du mariage de la rousse avec «c'te gouape de Martin»...
--Compliments!
--Y a pas de quoi, allez, ma chère femme!... C'est pas pour le mariage, c'est pour avoir la layette et les cent sous par mois des dames charitables du Cintième... et les galoches des bonnes sœurs pour mon aîné... Et puis, comme il est protestant, Martin, on aura aussi quèque chose des protestants... Faut vivre!