Part 2
Trois francs! Et l'on était à la fin du mois... Josanne sentit la pointe d'un remords; mais elle ouvrit son porte-monnaie. Le commis enveloppait le livre.
--Merci... Dites-moi l'heure, maintenant.
--Sept heures moins cinq, madame...
Maurice ne viendrait pas!... Josanne entrevit, dans un éclair, le petit logement de la rue Amyot:--Pierre, abruti d'éther, sur le divan, l'enfant dormant dans sa petite chaise, et le feu qui baisse, et la lampe qui file, et la femme de ménage qui grogne, parce que son homme l'attend...
«Misérable femme que je suis!... Mon mari, mon fils m'attendent... Ah! cinq minutes encore... Maurice!... Je veux voir Maurice!... Je ne peux pas m'en aller comme ça...»
Ses yeux se remplirent de larmes. Des gens se retournèrent... Elle eut un réveil de fierté:
«Non! je ne resterai pas ici une minute de plus!... C'est trop lâche!»
III
--Josanne!
Elle s'arrêta. Maurice Nattier, descendu d'un fiacre, l'appelait.
--Venez, je vous emmène!... Allons, vite!
--Mais...
--Mais quoi? Je dîne à Passy. Nous causerons en route, et la voiture vous reconduira chez vous... Eh bien, vous ne voulez pas? vous êtes fâchée?... C'est parce que je suis en retard?... Ce n'est pas ma faute, je vous jure... Ma mère m'a retenu... J'ai téléphoné à votre journal pour vous avertir de ne pas m'attendre, mais vous veniez de partir.
Elle dit tristement:
--Vous vous étiez résigné bien vite à ne pas me voir!
--Josanne, mon amie...
--Maintenant il est trop tard. Il faut que je rentre...
--Quelle malchance!... C'est que je ne sais plus, moi, quand je serai libre...
Elle leva sur lui ses yeux désolés:
--Eh bien, j'irai avec vous, un moment... jusqu'à la Seine.
--Allons!
Il la fit monter avant lui, et, pendant qu'il donnait l'adresse au cocher, elle le regardait avidement, blond, pâle, mince dans la lourde pelisse sombre.
--Josanne, mon petit, tu m'en veux?
--Oui, dit-elle, oui, je t'en veux! Tu n'as pas de cœur, tu n'as pas de tact, tu n'as pas...
--Là! là!... comme tu es méchante, ce soir!...
--Tu m'humilies à plaisir, tu te moques de moi... L'autre jour, je t'ai attendu, au journal: tu m'as envoyé une dépêche... Ce soir, tu as téléphoné pour remettre notre rendez-vous... Tu ne m'écris plus jamais!... Ah! je suis lasse de tout, lasse de toi, lasse de l'amour, lasse de la vie!...
--Eh bien, vraiment, tu es gentille, mon petit!... En voilà, un accueil!... Moi qui ai bousculé maman, bâclé trois lettres et congédié très impoliment un ami, pour me rendre libre!... Non, tu es extraordinaire!... Je te donne de ma vie tout ce que je peux te donner. Est-ce ma faute si cette part est restreinte? Que diable! il n'y a pas que l'amour dans l'existence! Il faut se faire une raison! Tu as ton ménage, ton journal; moi, j'ai mes affaires, ma famille, mes relations...
--Mais tu es libre, toi! Et moi, je suis tenue, serrée par mille liens... Et cependant je trouve le moyen de te voir, de t'écrire... Ah! non, laisse-moi, je ne veux pas que tu m'embrasses, je veux que tu me répondes!
--Quoi? Que puis-je te dire? Tu souffres?... Me crois-tu donc très heureux? C'est la fatalité de notre situation. Nous avons fait une folie... Oh! je ne la regrette pas! Mais c'était une folie tout de même... J'aurais dû être plus fort, plus maître de moi!... J'aurais dû m'éloigner... Que de malheurs évités!... Tu vois; je ne suis pas injuste, puisque j'avoue mes torts.
--Mais tu n'es pas heureux! dit-elle dans un sanglot. C'est cela, Maurice, qui est épouvantable!... Après tout ce que j'ai supporté,--et sans me plaindre!--pour l'amour de toi, je t'entends dire que tu n'es pas heureux!... Malgré tout, je ne regrette pas de t'avoir aimé... Je regrette seulement que tu ne m'aies pas aimée davantage...
--Je t'ai beaucoup aimée, Josanne...
--Ah! pas assez, puisque tu as des regrets!... Mais, dis-moi, franchement, qu'ai-je fait? En quoi t'ai-je déplu?... Me reproches-tu quelque chose!... Je t'ai fidèlement aimé, mon chéri; je n'ai pas encombré ta vie; je ne t'ai rien demandé, que ta tendresse... Tu n'as su de mes chagrins et de mes souffrances que ce que je ne pouvais pas, absolument pas, te cacher... L'enfant même... oh! laisse-moi te parler de lui!... je croyais qu'il serait un lien entre nous, un lien si fort!...
--Mais je ne te reproche rien, ma pauvre Josanne!... Tu as été parfaite... Cependant... Tu parles de l'enfant!... N'aurait-il pas mieux valu, pour toi, que ce petit ne vînt pas au monde?... Et, pour moi, quelle responsabilité!
--Tu ne l'as jamais aimé, cet enfant! dit-elle en se dégageant. Tu n'as pas voulu le connaître...
--Josanne!... Pouvais-je m'introduire chez toi?... Ton mari ne veut recevoir personne... Et toi-même, aurais-tu été bien contente de me voir dans ce rôle: l'ami de la maison?... Tu es trop délicate...
--Je ne sais pas... L'amour n'a pas tant de scrupules! dit Josanne en rougissant. Oui, parfois j'ai souhaité...
--Pourtant, tu ne détestes pas ton mari!...
--Non, je ne le déteste pas. J'ai une grande affection pour lui... Je lui suis dévouée... Mais toi, toi, je t'aime...
--Comment peux-tu accorder tout ça? dit Maurice. Tu es sincère, évidemment... Et si j'étais jaloux...
--Ah! tu ne l'es pas, c'est une justice à te rendre!...
--Ne sois pas ironique... Je ne peux pas être jaloux de Valentin, voyons!... C'est un malade, un malheureux... Tu m'as expliqué cent fois la nature de tes sentiments...
--Ne me parle pas de mon mari! dit Josanne avec une sourde colère. Cela m'afflige, m'irrite et m'humilie...
--Alors, parle-moi de toi, de nous... Ne me fais pas ces yeux méchants!... Ma petite Jo...
Il l'attirait.
--Ne tourne pas la tête... Viens là!... Plus près!... Tu vois, je suis le plus fort, je te tiens!... Ah! comme j'aime ton baiser!...
Il cédait au charme sensuel... L'ombre, le contact de la femme, la querelle même et la nervosité de Josanne avivaient son désir. Il devenait presque tendre.
--Écoute, mon mignon, je ne suis pas si féroce que tu crois!... Je sens si bien que tu m'aimes!... Et quand tu es là, mes scrupules et ma mauvaise humeur, tout s'envole. Oh! je tiens à toi, beaucoup beaucoup...
Elle lui rendait ses baisers, enivrée, triste et honteuse.
--Tu sais, disait-il tout bas, lèvres sur lèvres, je chercherai pour nous une autre petite chambre.
--Ce ne sera plus notre chambre. Pourquoi n'as-tu pas renouvelé la location? Quel regret pour moi!
--Je voyageais. J'ai oublié la date.
--Cela m'a fait tant de peine! J'ai cru...
Elle n'osa pas dire: «J'ai cru que tu voulais espacer nos rencontres, me préparer à la rupture.»
--L'hôtel?... oh! cela me fait honte!... je n'aime pas ça.
--Mais pour une fois encore, avant que je trouve un nouveau logis... après-demain, voudras-tu?...
Elle ne répondit pas, mais elle mit des baisers sur les yeux, sur les joues, sur les lèvres de Maurice.
--Tu viendras?
--Oui.
Sa joie n'était pas franche; elle gardait une sorte d'appréhension.
--Maurice...
--Chérie?...
--Rien.
Elle avait une question sur les lèvres: «Que veux-tu de moi? l'amour ou le plaisir? Ce n'est pas la même chose... J'ai besoin de baisers et de caresses, parce que je suis jeune et ardente, comme toi. Mais je ne les goûte que dans l'amour, et il ne me suffit pas d'être désirée... Je veux être aimée, aimée uniquement... Si tu me reprenais ton cœur, je ne pourrais plus t'appartenir... J'aurais horreur de ton étreinte...»
Cette fois encore, elle n'osa point parler. Après quatre ans d'intimité physique, elle conservait ces gênes secrètes, ces pudeurs d'âme qui s'évanouissent seulement dans l'amour heureux. Elle se surveillait; Maurice se défendait: la volupté seule leur donnait l'illusion, trop brève, de l'harmonie sentimentale. Ils étaient amant et maîtresse: ils n'avaient pas su être amis.
Soudain, prenant le bouquet de violettes à sa ceinture, elle le pressa contre sa bouche, puis contre la bouche de Maurice:
--Prends... Tu garderas ces fleurs dans ta poche, ce soir, et tu les toucheras de temps en temps, et tu sentiras mon baiser au bout de tes doigts.
--Oui, ma jolie... Quelles gentilles pensées tu as toujours!
Elle souriait doucement.
--Tu dînes chez Lamberthier?
--Oui. Nous causerons d'une grosse, grosse affaire, très compliquée, très ennuyeuse, qui m'obligera peut-être à quitter Paris... oh! pas pour longtemps.
--Explique-moi.
--Tu n'y comprendrais rien.
--Mais si!
--Mais non; il s'agit d'un pont qu'une compagnie de chemins de fer veut établir sur la Dordogne. C'est Lamberthier qui construit le pont. Les travaux sont commencés. Mais il y a des complications...
--Alors?...
--Alors, Lamberthier va m'envoyer sur les lieux pour examiner les travaux...
--Tu resteras là-bas?...
--Trois semaines...
--Tu t'ennuieras?
--Le moins possible! J'irai à Bordeaux. Lamberthier a une cousine mariée, à Bordeaux; une femme très chic, très riche, qui reçoit beaucoup. Elle m'a invité, déjà.
--Elle est jeune, cette dame?
--Ni jeune, ni vieille: elle a une fille de vingt ans!
--Jolie, la fille?
--Qu'est-ce que ça te fait?
--Bien sûr, ça m'est égal... Je disais ça en l'air, pour parler...
Du bout des doigts, Maurice essuya la buée qui voilait les glaces.
--Nous sommes sur le pont de la Concorde...
--Ah! mon Dieu!... Je descends!...
--Non, reste! Je prendrai le Métro...
Ils s'embrassèrent.
--Qu'as-tu là?... Un livre?...
--Oui, je l'ai acheté tout à l'heure: _la Travailleuse_, par Noël Delysle. Tu ne connais pas?
--Le bouquin? Non.
--L'auteur?
--Vaguement... Il fait de la sociologie, ou de la politique, ou peut-être les deux... Enfin il travaille dans les choses assommantes...
--Il est vieux?
--Qu'est-ce que ça te fait?... Veux-tu que je demande des renseignements?... Est-ce pour un mariage?...
--Tu es bête!... Bonsoir, mon chéri!
--Bonsoir... Je t'enverrai un «bleu», demain, pour fixer...
--C'est entendu.
Il descendit et paya le cocher:
--Ramenez madame, 3, rue Amyot.
Le fiacre tourna, repartit. Josanne sentit quelque chose sous son pied... C'était le bouquet de violettes, que Maurice avait oublié en s'en allant.
IV
Le fiacre laissa Josanne au coin de la rue Lhomond et de la rue Amyot.
Elle monta, d'une haleine, les cinq étages de la maison et s'arrêta sur le palier, étouffant de fatigue et d'angoisse, l'oreille tendue aux moindres bruits. Derrière la porte à un seul battant, une voix furieuse éclata:
--Fichez-moi la paix, vieille folle!
--Mon Dieu! soupira Josanne, Pierre se dispute avec Maria... Il n'a pas dîné!... Quelle scène, tout à l'heure!...
Tremblante, elle mit la clé dans la serrure, ouvrit doucement.
--Voilà madame, dit une autre voix, vous vous arrangerez avec elle... Moi, j' sais rien. J'ai rien vu...
La femme de ménage parut dans l'étroit vestibule, que le gaz, baissé par économie, éclairait mal. Son corps massif barrait l'entrée de la cuisine; elle secouait sa tête indignée au chignon noir et gris.
--Qu'y a-t-il, Maria? fit Josanne.
--C'est m'sieur qui réclame après son éther... Il crie depuis une heure... Il a pas voulu manger c'te potage américain... c'te résidu de bouillon qui coûte si cher!... Et puis il a dit que l'œuf était pas frais... Un œuf que j' vas chercher à la vacherie de la rue de la Clef, où que je le prends, pour dire, sous la poule!... Après ça, il m'a demandé son éther, vu qu'il avait des crampes d'estomac... J'ai point trouvé la clé de la boîte à pharmacie... Alors il m'a _agonisée_ de sottises... Il dit que j'ai caché la clé, exprès... Comme si j'étais une personne à faire des malices à mes patrons!...
--Mais le petit, Maria, a-t-il dîné?
--L' gosse est au lit... Il dort... Faut que j' m'en aille... Quoi qu'il dirait, mon _borgeois_?
Maria Touret, dite la Tourette, dénoua les cordons de son tablier bleu.
--La soupe de madame est au chaud, et le ragoût-z-aussi... J'ai porté le linge à couler... Bonsoir, madame.
--Bonsoir, Maria...
La femme de ménage regarda Josanne avec pitié. Elle n'avait pas servi chez des princes... Elle était native de la rue Mouffetard et elle manquait de manières. Mais c'était une brave créature, attachée aux Valentin, et qui admirait madame, tout en plaignant monsieur.
Josanne, débarrassée de son chapeau et de sa jaquette, passa dans la salle à manger, vide, éclairée par la suspension, puis dans la chambre mi-obscure, où l'on entendait le petit souffle de l'enfant.
--Ah! te voilà! dit Pierre.
Couché sur le lit, il ne bougeait pas. Elle balbutiait:
--Je suis très en retard... Pardonne-moi... J'ai... On m'a retenue... Alors, j'ai pensé que Maria...
--J'ai failli la flanquer à la porte, Maria!... Sale, bavarde et paresseuse!... Tu l'as bien choisie!... Mais tu ne m'écoutes jamais... Je n'ai aucune autorité chez moi... Ma femme me donnera toujours tort, même contre la servante!... Évidemment, je ne suis bon à rien, donc je n'ai rien à dire...
--Oh! Pierre! tu sais bien...
--J'embête tout le monde... Je suis une charge pour toi...
--Pierre, tu n'as pas le droit de parler ainsi!... Tu es malade: je te soigne le mieux que je peux, et pas seulement par devoir... par affection... Ai-je l'air de te reprocher...
--Non, tu n'as pas l'air, mais au fond... Quoi? tu vas pleurer... Voilà les femmes!... Tu ferais mieux de chercher la clé que Maria a perdue...
--Quelle clé?
--La clé de la boîte à pharmacie...
--Mais...
--Quoi, mais! Ah! je comprends... Tu l'as cachée... Tu ne veux pas que je prenne mon éther, qui me soulage... qui m'endort... Dis la vérité: tu l'as cachée, cette clé...
--Oui, je l'ai cachée. Le médecin m'a dit...
--Je me f... du médecin. La clé!
--Je t'en supplie, mon Pierre... sois raisonnable!... Voudrais-je te faire du mal!... Recouche-toi!... Calme-toi...
--Vas-tu me donner la clé, sacré tonnerre!
La lumière de la suspension, par la porte entr'ouverte, éclairait un peu la chambre, le chevet du lit sans rideaux, la forme maigre, aux grands bras, de l'homme irrité...
--Chut! tu vas réveiller l'enfant! dit Josanne, effrayée.
Elle ouvrit l'armoire, prit une clé derrière une pile de linge.
--Voilà... Fais ce que tu veux... Je ne serai pas responsable...
--Oui, s'il m'arrive malheur, tu t'en laves les mains!... Grand merci!...
Elle ne protesta pas. Depuis longtemps, elle subissait des scènes pareilles, qui se terminaient toujours de la même façon! Après des cris, des violences, des menaces de «se f... par la fenêtre», Pierre s'apaisait, s'attendrissait, implorait le pardon de sa femme... Il criait qu'il lui devait tout, qu'elle était un ange, et lui une brute, qu'il l'adorait, qu'il ne pouvait se passer d'elle, mais qu'il ne lui serait pas à charge longtemps... il rappelait leurs fiançailles, le début de leur mariage... Quelquefois l'émotion de ces souvenirs gagnait la jeune femme... Et elle laissait dans chacune de ces crises un peu de cette énergie qui lui était si nécessaire... Pierre l'affolait, la détraquait...
Il avait eu, toujours, un caractère instable, inquiet, avec la crainte de maux imaginaires et la terreur de la mort... Sans cesse il modifiait son régime, refusant le lait, suspectant la qualité des aliments... Le boucher, l'épicier et la crémière étaient des malfaiteurs publics!... Le pharmacien méritait le bagne!... Le médecin n'était qu'un âne... Quant à la Tourette, complice des fournisseurs déshonnêtes, elle priait le bon Dieu pour que monsieur crevât!...
Tous les matins, Valentin se regardait dans la glace:
--Ah! je suis frais! disait-il parfois. Et cet imbécile de docteur qui me soigne pour une gastro-entérite!... Il ne voit donc pas que je suis jaune!... Regarde, Josanne, n'est-ce pas que je suis jaune?... Non?... J'étais sûr que tu dirais non... J'ai le teint jaune paille, oui, parfaitement!... Et cela signifie que j'ai un cancer...
Un autre jour, il avait une embolie, ou une néphrite, ou une maladie de la moelle... Il se voyait paralytique, dans un fauteuil roulant... Perpétuellement occupé de ses maux, il se plaignait de n'être pas assez plaint. L'inaction forcée, dans la gêne croissante, lui était doublement douloureuse. Il supportait mal que sa femme travaillât, que sa vieille tante de Chartres, mademoiselle Miracle, se dépouillât pour les aider... Et, en même temps, il exigeait des médicaments rares et coûteux, une nourriture délicate, des soins assidus, et, menaçant Josanne de se tuer pour la délivrer de sa présence, il obtenait d'elle tout ce qu'il voulait, le possible et l'impossible...
Elle était sans force contre ce chantage sentimental qui s'exerçait jusque dans les crises de passion physique, lorsque Pierre, après une longue indifférence, s'avisait d'être amoureux et jaloux... Dans les bras de cet homme qu'elle avait aimé d'amour, qu'elle aimait encore d'une tendresse quasi maternelle, Josanne éprouvait une répulsion invincible, une révolte de tous ses sens. Son corps, frais et pur, exécrait le corps malade... Mais, pitoyable au chagrin de Pierre, elle ne savait pas, elle ne pouvait pas se refuser!... Après les affreuses nuits, son désir s'en allait, irrésistible, vers Maurice, et elle se croyait, non pas avilie, mais lavée, par des caresses saines et franches, par une volupté qui, pour les deux amants, était de l'amour...
Pourtant elle revenait à son mari; elle tenait à lui comme à une partie d'elle-même,--un être en qui sa propre vie se prolongeait par la longue habitude commune.--Souffrant et malheureux, il n'avait qu'elle: elle ne l'abandonnerait jamais...
Étendu sur le lit, Pierre gardait le flacon débouché sous ses narines. L'odeur de l'éther se répandait, écœurant Josanne... Elle murmura:
--Assez, Pierre!... Tu seras plus mal, après...
Il se plaignit d'une douleur qui le pinçait à la nuque, d'un frémissement dans la colonne vertébrale...
--Mes pieds et mes mains sont glacés... Touche!... Oh! oui, frictionne-moi, comme ça... Encore!... Mon sang ne circule pas... J'ai les muscles de la figure figés...
Elle frottait, massait fortement les mains de son mari. Il gémissait, par intervalles:
--Là... là... Tu ne sais pas bien... Donne-moi la boule d'eau chaude...
Elle courut à la cuisine, alluma le gaz, fit chauffer l'eau... Pierre se calmait peu à peu. Il s'informa du journal, de madame Foucart, la directrice, de mademoiselle Bon, de la petite soiriste Flory, une farceuse!... Il s'aperçut tout à coup que sa femme défaillait de lassitude et de faim.
--Mais tu n'as pas mangé, ma pauvre amie!... Va dîner, vite! Maria t'a gardé ta part.
Josanne mangea, en cinq minutes, un reste de soupe et de ragoût, un fruit, une cuillerée de confiture. Puis elle mit un tablier sur sa robe noire, enleva le couvert, balaya les miettes tombées autour de la table... Elle accomplissait ces humbles besognes comme des devoirs ennuyeux, mais nécessaires, et qui ne l'abaissaient pas... La pauvreté, qu'elle avait connue, aimable et gaie, chez ses parents, qu'elle retrouvait, morne et terrible, dans son ménage, n'avait pas détendu les ressorts de son caractère... Josanne lui devait un accroissement d'orgueil et de volonté, la conscience de son énergie, toujours plus de patience et toujours plus de courage...
Quand la salle à manger fut en ordre, elle éteignit la lampe de la suspension, alluma une autre petite lampe, et rentra dans la chambre, où Pierre l'appelait.
--Josanne, viens-tu?... Il est neuf heures et demie...
--Je le sais...
--Tu te couches?
--Non: je dois travailler ce soir... J'ai la «Petite Correspondance» à finir, et la «Chronique de la Mode».
--Laisse donc ça... Tu te lèveras demain de bonne heure.
--Non! non!... J'ai autre chose à faire demain matin. Je ne veux pas mettre le journal en retard... Il y a du grabuge, là-bas!... Foucart et sa femme sont inquiets... Ils redoutent la concurrence, les nouveaux magazines: _Femina... La Vie heureuse..._ Foucart a dit: «Nous les enfoncerons... Oui, nous ferons un _trust_...» Mais des collaborateurs sont partis, des abonnés se sont désabonnés... Si tu voyais la rage de Foucart!... Quelle boîte!... Dire qu'on est bien content de trouver ça!...
Elle ôta sa jupe et sa blouse, dégrafa son corset.
--Où est mon peignoir?... Tiens, sur le pied du lit, depuis ce matin!... Vraiment, la Tourette n'a pas d'ordre...
--Bah! dit Pierre, c'est une brave femme, après tout!...
Soulevé sur le coude, il regardait Josanne. La lumière, tamisée par un abat-jour de papier rose, l'enveloppait toute d'un chaud reflet... Droite, un peu cambrée, elle rattachait en arrière l'agrafe du jupon noir qui collait à ses hanches et s'évasait autour de ses chevilles. Et préoccupée de son travail, du journal, de l'humeur des Foucart, elle ne s'apercevait pas que son geste faisait saillir sa gorge ferme sous la mince chemise, et que l'épaulette de ruban mauve glissait...
Elle s'animait en parlant; les yeux bleu d'ardoise se veloutaient de l'ombre des cils; les dents parfaites brillaient... Elle leva ses bras nus pour assurer une épingle dans son chignon, puis elle se pencha pour atteindre son peignoir de molleton rouge. Pierre lui saisit le poignet, au vol:
--Écoute, Josanne...
--Quoi!... Tu n'es pas bien?...
--Mais si, très bien... Écoute!
Il s'assit au bord du lit. L'étincelle du désir passa dans ses yeux gris... Sa face creuse, sabrée de rides verticales, s'illumina d'un sourire. Ses cheveux lisses collaient à ses tempes... Sa moustache avait une odeur d'éther.
--Laisse-moi, Pierre! murmurait Josanne, d'une voix qui suppliait et qui avait peur. Le médecin...
--Ne pense donc pas au médecin! Je vais mieux. Et tu es si jolie, comme ça, avec tes grands yeux, tes bras blancs...
Il l'étreignait, roulant sa tête sur la douce poitrine nue, et le parfum de la femme l'affolait.
Mais Josanne, ce soir-là, ne dominait pas sa répugnance. Elle se raidissait... Pierre la repoussa:
--Je te dégoûte donc!... Parce que je suis malade?... parce que je suis laid?... Tu ne me pardonnes pas ça, d'être malade et laid!... Tu as raison. L'amour, ça ne me va plus! Je suis grotesque... Oh! rassure-toi! Je ne te violerai point...
Il pleura de rage.
--La seule joie qui me reste, tu me la refuses!... Va! je n'invoquerai pas mes droits de mari... Je te voulais comme autrefois, quand tu m'aimais... Ah! tu seras bientôt libre! Je ne t'importunerai plus... Je mourrai. J'irai pourrir dans un coin et tu prendras un autre mari... ou un amant... un jeune, qui ne te dégoûtera pas...
Elle cria, désespérée:
--Tais-toi! tais-toi!... C'est abominable de me parler ainsi... Je ne veux pas que tu meures... Je ne veux pas...
--Josanne!
Il la couvrit de caresses violentes, qu'elle subissait en gémissant, les yeux fermés, les lèvres serrées...
Longtemps elle demeura muette, la nausée aux lèvres, près de cet homme qui s'endormait... Puis elle mit son peignoir, emporta la lampe dans le salon. La table était chargée de livres, de journaux et de lettres:--des lettres d'abonnées qui demandaient des conseils pour rajeunir leurs toilettes et leurs figures.
Josanne, assise à sa table, écrivit:
LES MODES DE PRINTEMPS
«Les draps bourrus, les gros lainages mouchetés qui composèrent nos costumes d'hiver sont remplacés par la serge fine. L'alpaga uni ou «fantaisie» va triompher...»
Le porte-plume glissa de ses doigts. Ses larmes chaudes tombèrent sur la page blanche. Sa poitrine sembla se rompre dans un sanglot:
--Quelle vie, mon Dieu! quelle vie!...
V
Il n'était pas quatre heures de l'après-midi. Monsieur Isidore Foucart et madame Madeleine Foucart, fondateurs-directeurs du _Monde féminin_, madame Lagny, secrétaire de la rédaction, les reporters et les reporteresses, les dessinateurs et les photographes, les courtiers de publicité, les fournisseurs, tous ces gens d'inégale importance qui, de cinq heures à sept heures, dans l'éclat des lampes électriques, le crépitement du téléphone, le brouhaha des conversations, entraient, sortaient, parlaient, écrivaient, et composaient le «plus grand magazine du monde»,--et les quatre ou cinq revues secondaires qui le complétaient,--tous étaient encore à leurs plaisirs ou à leurs affaires.