Part 1
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CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
DU MÊME AUTEUR Format grand in-18.
AVANT L'AMOUR. 1 vol.
LA RANÇON. 1 --
HELLÉ (_Ouvrage couronné par l'Académie française_). 1 --
L'OISEAU D'ORAGE. 1 --
LA MAISON DU PÉCHÉ. 1 --
LA VIE AMOUREUSE DE FRANÇOIS BARBAZANGES. 1 --
_En préparation_:
LA DOUCEUR DE VIVRE.
L'OMBRE DE L'AMOUR.
659-06.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--P3-06.
MARCELLE TINAYRE
LA REBELLE
PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 3, RUE AUBER, 3
Published, november fifteenth, first and fifteenth december nineteen hundred and five; first and fifteenth january, february first, nineteen hundred and six. Privilege of copyright in the United States reserved, under the Act approved March third, nineteen hundred and five, by Mrs. Marcelle Tinayre.
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Hollande.
LA REBELLE
I
La pluie et le soleil brillaient ensemble sur les ardoises grises du Sénat. Rue de Médicis, l'asphalte miroitait; les arbres nus secouaient des gouttes cristallines. Une vitre, au dernier étage d'une maison, s'alluma. L'averse, inégale et fraîche, dans le crépuscule d'argent, était déjà printanière.
Josanne, brune, svelte et vive, avec sa robe de drap noir, sa toque noire, sa cravate de tulle blanc, semblait la première hirondelle de ce printemps qui allait venir.
Elle tenait sa jupe de la main gauche et, de la main droite, son parapluie ouvert. L'étoffe souple, tirée, tendue de côté, moulait la jolie taille et les jolies hanches. Le volant du jupon, en taffetas plissé, découvrait les minces bottines. Toute la personne de Josanne avait un air de hardiesse défensive, la libre allure qui révèle la fille émancipée ou la femme sans époux,--seule dans la rue, seule dans la vie...
Pourtant, les yeux de Josanne, le sourire de Josanne, sous la voilette, étaient tristes et tendres, un peu languissants. L'amour avait touché ces yeux et ce sourire.
Un jeune homme qui flânait tourna la tête: «Gentille... oh! gentille!...» Un monsieur mûr suivit la passante: il parlait d'un petit dîner «chez Foyot, d'une soirée... à l'Odéon... Puis, il expliqua ses convoitises. Josanne, sans fureur, répondit:
--Imbécile!...
Le jeune homme s'en alla, content. L'homme mûr s'en alla, vexé. Josanne gagna les arcades de l'Odéon. Il pleuvait encore, et soudain, un bec de gaz allumé, jaune et clignotant, attrista le crépuscule.
Six heures...
Un enfant blond et bouclé, pareil à l'amour en guenilles, offrit les violettes de son panier:
--M'selle, fleurissez-vous!...
Josanne, de ses doigts gantés, mania les bouquets ronds, couchés sur la fougère humide: des feuilles de lierre, dures et veinées, comme ciselées dans le fer, formaient une étoile sombre, à cinq pointes, autour des violettes pâles.
--C'est de la Parme, m'selle, et c'est trois sous.
Josanne donna les trois sous, choisit un bouquet. Elle fermait les paupières en respirant le parfum et elle songeait:
«Tout le monde m'appelle mademoiselle, ce soir... Et moi-même, je me sens très jeune. Pourquoi?...»
Elle savait bien pourquoi, et ses yeux, d'un bleu plus foncé que les violettes, s'émurent devant l'image évoquée:
«Maurice!...»
Elle attendait son amant...
Aux bureaux du _Monde féminin_, revue d'art, de littérature et de modes, où Josanne était, tout humblement, secrétaire de la secrétaire de la rédaction, elle avait trouvé un billet de Maurice Nattier:
«Je dois aller chez ma mère vers cinq heures, et je dînerai à Passy, chez Lamberthier... L'Odéon est sur mon chemin et sur le vôtre: attendez-moi devant le bureau des omnibus à six heures. Je serai exact, cette fois... Mille tendresses de votre ami...»
Sous les initiales de la signature, il y avait un _post-scriptum_:
«Accordez-moi pourtant le quart d'heure de grâce...»
Josanne avait compris: Maurice viendrait à six heures et demie,--s'il venait!
Que de fois, pendant ces quatre années, si tristes de leur liaison, que de fois elle l'avait attendu ainsi, dans un bureau d'omnibus, dans un jardin public, dans une église, comptant les minutes sous le regard amusé des passants!... Que de fois elle était partie, pleurante, humiliée, parce qu'il n'était pas venu!... Il l'aimait, pourtant,--quand il était là,--il l'aimait à sa façon négligente et douce, un peu lâche: et il était trop faible pour se reprendre, trop prudent pour se donner tout à fait, jaloux de sa maîtresse et regrettant presque qu'elle ne lui fournît point le prétexte d'une rupture...
Ils s'étaient rencontrés, cinq ans plus tôt, dans le salon très bourgeois de madame Grancher, la femme d'un négociant en soieries. Maurice avait remarqué tout de suite cette grande brune, souple et bien faite, les yeux bleus sous des cils noirs, les dents nacrées, les mains fines. Elle avait toujours la même robe en tulle noir uni, qui l'enveloppait d'ombre vaporeuse, et toujours une rose pourpre à sa ceinture. Isolée parmi les jeunes filles, oubliée par les dames mûres et importantes, évitée par les jeunes gens qui cherchaient des dots autour de la table à thé, elle demeurait impassible, rencoignée dans la pénombre, l'air détaché et dépaysé... Un soir, à dîner, Maurice se trouva près d'elle. Il parla, pour parler,--pour la faire parler surtout,--de tout et de rien, d'une pièce à succès, d'un livre récent, de la mode et du Salon de peinture. Tout jeune ingénieur, il se piquait de goût littéraire; il se délassait des chiffres en écrivant des vers; il fréquentait les bureaux des petites revues, et rappelait à tout propos qu'Édouard Estaunié est sorti de Polytechnique. Il avait de l'esprit, et plus que de l'esprit,--une grâce incomparable, et l'on pouvait dire de lui ce que madame de Motteville raconte d'Henriette d'Angleterre, qu'il semblait toujours «demander le cœur».
La jeune femme à la rose entendit trop bien ce langage; elle sourit, elle s'égaya, elle embellit; elle eut des mots imprévus, drôles et charmants, et Maurice, qui connaissait tous les milieux parisiens, pensa: «D'où vient-elle?... Elle n'est pas de ce monde-là...» Après le dîner, il interrogea madame Grancher. La bonne dame haussa les épaules:
--Vous la trouvez spirituelle?... Je ne croyais pas... Ce n'est pas précisément une amie, c'est la maîtresse de piano de ma fille, Josanne Valentin...
--Josanne?
--Un nom ridicule, n'est-ce pas?... Son père s'appelait José... José Daniel... C'était une espèce de journaliste qui est mort en laissant sa femme dans la misère... Une bien brave femme!... La petite devait entrer à l'école de Sèvres; elle faisait des études pour cela... Mais le chimiste de l'usine Malivois s'est toqué d'elle, et il l'a épousée.
Maurice cherchait des yeux le chimiste de l'usine Malivois. Madame Grancher déclara:
--Une fière bêtise qu'ils ont faite!... Josanne n'avait pas le sou et Pierre Valentin pas de santé... Il a une terrible maladie d'estomac depuis trois ans. Et, l'an dernier, il est devenu neurasthénique; il perd la mémoire, il ne sait plus ce qu'il veut; il a pris tout le monde en grippe... Et ça ne serait rien, s'il pouvait travailler, mais il ne peut plus...
--Alors?...
--Alors, c'est la misère, ou peu s'en faut. Et Josanne tâche de gagner sa vie... Je l'ai prise comme professeur pour Madeleine, mais, n'est-ce pas? elle ne vaut pas une ancienne élève du Conservatoire. Elle tapote, voilà tout!... Je la garderai encore un an... Il faut bien faire quelque chose pour les autres... Elle n'est pas mal, cette petite! Je l'invite quand il y a du monde. Ça la distrait, et puis, si on veut danser, elle tient le piano.
Madame Grancher n'avait pas détruit le prestige de la jeune femme à la rose... Maurice Nattier, élevé dans les jupons d'une maman timorée, répugnait aux aventures faciles. A vingt-quatre ans, il avait encore quelque fraîcheur d'âme, le désir naïf d'une grande passion. Littéraire et romanesque, il se croyait sentimental...
Ce fut un amour discret, délicat, qui embauma la vie obscure de Josanne comme les violettes invisibles embaument les bois, au printemps. Ce fut un amour chaste et puéril, tout fier de ressembler aux amours qu'on voit dans les livres... Maurice ne connut pas le mari de Josanne. Il n'entra jamais dans le petit logement de la rue Amyot, où le malade ne voulait recevoir personne, sauf l'usinier Malivois et des médecins. Malgré les confidences de Josanne, il oublia tout ce qui pouvait assombrir leur joie, tout ce qui composait l'arrière-plan de leur vie amoureuse, toutes les choses navrantes, répugnantes et tragiques que Josanne elle-même voulait oublier...
Enfin, il la conduisit à Bellevue, dans le pavillon où sa mère et lui passaient l'été. C'était un jour de mars; la dernière neige fondait dans les chemins creux; les bois gris s'étoilaient de primevères... Au crépuscule, quand ils partirent, le ciel était rose et froid, une seule étoile brillait. Josanne, appuyée au bras de son amant, murmura:
--Je suis heureuse... Et je n'ai pas de remords, tu sais! oh! non, et pas de honte...
C'était vrai: elle n'avait pas de honte... Elle se plaisait à le dire, naïvement. Elle le disait même un peu trop, et cela choquait Maurice. Il était de ces hommes qui ne peuvent estimer leur maîtresse que si elle éprouve ou feint d'éprouver le plus dramatique repentir, parce que cette attitude les rassure. N'est-ce pas l'intérêt collectif de tous les hommes--qui seront tôt ou tard des maris--d'entretenir dans la conscience féminine cette conviction que l'amour illégitime est toujours une faute et comporte une déchéance?...
Maurice pensait:
«Josanne a des qualités admirables, mais elle n'a pas de sens moral...»
Et quelquefois, moitié rieur, moitié sérieux, il l'appelait «anarchiste»!
Il n'était pas un anarchiste, lui!... Il avait, très profondément, le sentiment de l'ordre, le respect des choses établies, le désir d'être «comme tout le monde». Dans l'effervescence passagère de ses vingt-quatre ans, il avait accepté, avec orgueil, cet espoir d'un grand amour qui le grandirait devant lui-même. Les livres l'avaient grisé... Il affectait alors de mépriser les bourgeois! Et qu'était-il, pourtant, ce garçon fait pour la vie régulière et sage, incapable de manquer aux devoirs officiels de l'honnête homme, mais d'une âme si timorée et d'un cœur si prudent, qu'était-il, sinon un jeune bourgeois égaré dans une passion romantique?... Et comment pourrait-il jamais comprendre Josanne Valentin?...
Elle ne ressemblait pas à la mère de Maurice, ni à ses tantes, ni à ses cousines, ni aux amies de sa famille, ni aux femmes qu'il rencontrait dans les salons corrects. Elle ne ressemblait pas davantage aux maîtresses qu'il avait eues et aux maîtresses qu'avaient ses camarades. Ni bourgeoise, ni bohème,--mais plus bohème, pensait-il, que bourgeoise.--Elle dérangeait toutes les idées qu'il s'était faites; elle l'étonnait, le décevait, l'enchantait, l'irritait tout ensemble. Pauvre, elle ne se plaignait pas de la pauvreté, contrainte au travail, elle éprouvait une fierté ingénue et déclarait cependant qu'elle n'avait aucun mérite; liée à un malade, à un maniaque, elle se dévouait avec une patience inlassable, qui n'allait point sans tendresse. Elle disait: «J'ai adopté mon mari. Je ne l'abandonnerai jamais...» Elle avait un amant et elle ignorait le remords. Elle expliquait toutes les contradictions de son cœur et de sa vie en disant: «Je ne peux pas vivre sans bonheur. Et la volupté du sacrifice ne me suffit pas... Je ne suis pas une sainte; je ne suis pas une héroïne: je suis une femme, très femme...»
Elle ne fut pas heureuse longtemps, la pauvre Josanne. Un jour, dans la petite chambre où Maurice la recevait, elle eut une crise de sanglots.
--Qu'as-tu? demanda-t-il effrayé. Tu as du mal ou du chagrin?
--Je ne sais pas... Je suis épouvantée de ce qui m'arrive, et malgré tout... cela m'émeut... cela me trouble le cœur... Et j'ai si peur de te le dire!
--Quoi?
--O mon chéri, je crains... Je... je suis enceinte.
Elle attendait des paroles d'amour, des paroles de pitié, le geste tendre qui protège. Elle croyait que Maurice allait dire: «Je suis libre; dispose de moi; dispose de nous.» Sans doute, elle ne pouvait pas quitter Pierre Valentin... Mais c'était le devoir de Maurice de ne pas consentir--pas tout de suite!--au suprême mensonge que la nécessité leur imposait. Elle espérait vaguement qu'il protesterait, qu'il se révolterait, qu'il chercherait--et trouverait--avec elle, quelque moyen d'éviter la honte de la supercherie, l'obligation du partage...
Il dit seulement:
--Nous n'avons pas de chance!... Je ne me doutais pas... car... enfin... tu aurais dû prévoir... Tu n'es pas une jeune fille!... Que faire, à présent?... Ton mari acceptera-t-il?...
Elle frémit, mais, redevenue maîtresse d'elle, elle répondit:
--Sois tranquille. Il ne t'arrivera aucun ennui: je m'arrangerai...
Alors il la consola, il la cajola. Elle restait glacée, et elle ne savait plus si elle aimait encore Maurice...
C'était fini. Tout le charme romanesque de leur liaison disparaissait: l'idylle tournait au drame. Maurice n'était pas fait pour ces choses-là... Il se fit envoyer en Allemagne par le grand ingénieur Lamberthier, son patron. Et il voyageait encore quand le petit Claude vint au monde...
Josanne était délivrée depuis cinq semaines quand il la revit, dans leur petite chambre. Elle entra, pâlie, maigrie, toute faible d'avoir monté l'escalier. Elle avait dans ses yeux plus grands comme un souvenir des douleurs récentes, et l'ombre de la mort qui l'avait touchée. Dans ses bras, gauche et craintive, elle portait son fils,--leur fils.
Cette fois, Maurice pleura. Il dit:
--Pardonne-moi... Pardonnez-moi tous deux...
Et Josanne avait pardonné: elle voulait le prix de ses souffrances.
II
La demie de six heures sonna. Pour la deuxième fois, Josanne faisait le tour des galeries, s'arrêtant parfois pour feuilleter des revues et des livres. Les commis, en souriant, la dévisageaient.
«Mon Dieu!... pourvu qu'il vienne!... Il faut que je sois rentrée à sept heures. Pierre a besoin de moi... Et le petit!... Il était bien pâlot, ce matin!... La femme de ménage brûlera le dîner ou cassera des assiettes, comme l'autre jour... J'aurai une scène, sûrement. Ah! Maurice!... Maurice!...»
Elle avait les pieds glacés, les joues ardentes, et la colère chauffait sa tristesse, l'enfiévrait.
Autour de l'Odéon, la nuit, la pluie, le glouglou du ruisseau gonflé, l'éclaboussement des flaques... Des gens se réfugiaient sous les arcades, pour s'abriter et, des parapluies mouillés, l'eau dégoulinait sur le dallage.
Six heures trois quarts...
Josanne, la tête vide, les jambes fléchissantes, s'accotait à l'éventaire de la librairie Marpon. Les livres, dans leur robe jaune ou blanche, sollicitaient la curiosité des passants. Quelques-uns s'ornaient de dessins galants ou de photographies d'après nature. Ce n'étaient que jupons troussés, bas noirs, pantalons, corsets délacés, gorge au vent,--le déshabillé plus obscène que le nu, la pornographie pénible et sans grâce.
«Ça, l'amour?» pensait Josanne...
Elle n'était pas bégueule; la franchise d'un trait, la nudité d'un mot ne l'offusquaient point, mais elle aimait: elle avait la délicate pudeur de la femme amoureuse, et la volupté lui paraissait une chose secrète et redoutable qu'elle et son amant connaissaient seuls.
Elle prit un roman, au hasard, le feuilleta, le referma. Elle parcourut un volume de critique qui l'ennuya et un recueil de poèmes mystiques bêtes comme des fleurs en papier...
«_La Travailleuse_... C'est le livre que j'ai vu sur la table de mademoiselle Bon... Encore un roman féministe... ou antiféministe... C'est la mode!»
Non, ce n'était pas un roman: c'était une longue et minutieuse étude sur les professions et métiers féminins. Il y avait beaucoup de chiffres, et des notes, et des citations, et des tableaux statistiques.
Josanne lut quelques pages au hasard: _l'Ouvrière d'usine... l'Employée... la Femme et les Carrières libérales... la Concurrence féminine et ses Conséquences économiques... Esquisse d'une nouvelle moralité féminine_.
Cela, c'était le dernier chapitre, la conclusion.
«... Que le travail des femmes soit un bien ou un mal, je l'ignore et l'avenir seul nous le dira, mais c'est une nécessité que la femme subit sans l'avoir désirée, c'est un fait qui s'impose et qu'il nous faut accepter avec toutes ses conséquences. Et la plus importante de toutes, c'est la révolution morale qui paraît être l'effet et non la cause de la révolution économique.
»Ce n'est point parce que la femme s'est affranchie moralement qu'elle a souhaité conquérir son indépendance matérielle. A l'usine, à l'atelier, au magasin, au bureau, à l'école, au laboratoire elle eût préféré, peut-être, l'amour protecteur de l'homme et les tendres servitudes du foyer. Mais l'homme a fermé son foyer à la fille pauvre... Et la fille pauvre, qui répugne à se vendre et ne consent pas à mourir de faim, a essayé de vivre hors du foyer, sans le secours de l'homme. Elle est donc allée où elle pouvait gagner sa vie, dans le domaine réservé de tout temps à l'activité féminine, et elle a envahi bientôt le domaine réservé à l'activité masculine... Elle a mis son orgueil à donner tout son effort, à employer toutes ses énergies, à développer sa personnalité. Et elle s'est aperçue, alors, qu'elle avait mérité, qu'elle pouvait conquérir autre chose que le pain quotidien, les vêtements et le logis: l'indépendance morale, le droit de penser, de parler, d'agir, d'aimer à sa guise, ce droit que l'homme avait toujours pris, et qu'il lui avait refusé toujours.
»Mais l'homme s'est avisé que cette prétention de la femme était dangereuse pour l'ordre établi, l'équilibre de la société, la famille, les mœurs, la religion... Trop tard!... Si toutes les travailleuses ne sont pas des affranchies, toutes, déjà, sont des rebelles... Rebelles à la loi que les hommes ont faite, aux préjugés qu'ils entretiennent, à l'idéal suranné qu'ils imposent à leurs compagnes... Les femmes ont rompu le fil de laine que filèrent les aïeules et qui, si léger, fut parfois si lourd aux âmes mal résignées: elles ont laissé la quenouille, l'aiguille et le miroir--et avec eux les vertus passives et les vaines frivolités. Elles ne pensent plus qu'il suffise d'être une femme chaste pour être une honnête femme, et elles ne se croient pas déchues parce qu'elles ont aimé plusieurs fois...
»On voit s'ébaucher déjà cette morale féminine qui ne sera plus essentiellement différente de la morale masculine. La femme, que le christianisme a lentement façonnée au sacrifice et à la résignation, commence à se croire dupe. Dieu ne la console plus; l'homme ne la nourrit plus. Il lui faut compter sur elle-même, et, puisque le travail, bon gré mal gré, l'a faite libre, elle réclamera bientôt tous les bénéfices de la liberté.
»Les termes du contrat conjugal seront changés par cela même que la femme pourra vivre sans le secours de l'homme, élever seule ses enfants. Elle ne demandera plus la protection et ne promettra plus l'obéissance. Et l'homme devra traiter avec elle d'égal à égale--disons mieux: de compagnon à compagne, d'ami à amie.--Leur union ne subsistera que par la tendresse réciproque, l'accord toujours renouvelé des pensées et des sentiments, la fidélité libre et volontaire, et cette parfaite sincérité qui permet l'entière confiance. Déjà les ménages sont nombreux où le mari trouve dans sa femme son associée, sa confidente, la collaboratrice de ses travaux, la complice dévouée de ses ambitions. Aucune femme, plus que la Française, n'est apte à ce beau rôle...»
Ici, l'auteur examinait les transformations probables du mariage, déjà modifié, très profondément, par le divorce... Josanne devinait, à l'ironie discrète de certaines phrases, qu'il n'avait pas beaucoup de respect pour les vieilles formes et les vieilles formules, et que les «réalités vivantes» l'intéressaient bien autrement que les entités sacro-saintes.
«Quel est ce monsieur que les préjugés n'aveuglent pas?...»
Elle regarda le nom: «Noël Delysle...» Et tout de suite, sans aucune raison, elle imagina un homme au visage sérieux et fin, prunelles bleues et barbe grise, qui habitait une antique maison, près de la Sorbonne...
Elle ne sentait plus l'ennui de l'attente, et la fatigue de rester debout, elle oubliait Maurice... Elle pensait...
«Comme c'est vrai, tout ça!... Je demanderai le livre à mademoiselle Bon.»
Mademoiselle Bon s'occupait des syndicats, des congrès, des mutualités, des œuvres d'assistance, tandis que Josanne, au _Monde féminin_, faisait un peu de tout, de la mode, de la bibliographie, la «Petite Correspondance» et les «Menus de la semaine».
Néanmoins, elle s'intéressait aux idées, et la question dite «féministe» lui était devenue familière... Elle avait l'esprit net et hardi, l'imagination généreuse, avec un sang chaud, et des nerfs vibrants, qui la disposaient à l'enthousiasme... Mais, très Française et très Parisienne, elle avait le sens du ridicule et l'horreur des déclamations. Elle ne se payait point de mots et, jusque dans les contradictions de sa vie, elle demeurait sincère avec elle-même.
Il lui semblait discerner, dans le livre de ce Noël Delysle, la marque d'un esprit pareil au sien. Elle se reconnaissait un peu dans la «rebelle» dont il esquissait le portrait... Elle se disait:
«Voilà un homme qui me comprendrait... J'ai accepté le servage domestique; je n'ai pas rompu tout à fait le «fil de laine», mais je me suis sentie maîtresse de mon cœur et de ma personne... Ce n'est pas un vil sentiment d'intérêt, ce n'est pas la crainte de l'opinion qui me retiennent dans ce mariage, dans ce triste mariage où je porte un double fardeau... Je ne veux pas quitter mon pauvre Pierre, mais je ne peux pas vivre sans bonheur, je ne peux pas...»
Elle lut encore:
«Rêver la liberté de l'amour, en conservant le mariage sous des formes nouvelles, moins rigoureuses, délivrer les hommes et les femmes de l'obligatoire hypocrisie, reconnaître leur droit d'arranger leur vie comme il leur plaît en acceptant toutes les responsabilités de leurs actions, mettre dans les relations des sexes plus de loyauté, plus d'indulgence, est-ce donc encourager la débauche? Est-ce détruire la pudeur de la femme? Non. Qu'une femme connaisse le prix de sa personne, la gravité du don qu'elle fait, qu'elle ait de l'amour et des conséquences de l'amour une idée claire, haute, grave, si cette femme a l'esprit et le corps sains, elle sera bien armée contre les tentations de débauche... Et, si elle se trompe dans son choix, elle saura que son erreur n'est pas infamante, qu'elle ne la traînera pas, toute sa vie, comme un boulet, et qu'elle pourra mériter l'estime et l'amour d'un honnête homme.
»Cela suppose une totale révolution de nos mœurs?... Mais elle est à moitié faite, elle se fait tous les jours, cette révolution! Que de préjugés disparus, déjà!... La réprobation des «honnêtes gens» ne frappe plus ni l'enfant naturel, ni la femme divorcée; on tolère, on excuse certaines unions libres, et telle femme s'est acquis par le prestige du talent le droit de vivre à son gré,--ce droit qu'on reconnaissait naguère aux grandes actrices seulement!... Ce sont les symptômes d'un état de choses qui...»
--Madame veut acheter ce livre? demanda un commis qui trouvait sans doute que la lecture avait trop duré.
Josanne devint pourpre... Elle répondit spontanément:
--Oui.
--C'est trois francs...