La Rebelle

Part 19

Chapter 193,840 wordsPublic domain

Elle avait jeté ce nom, sans réfléchir, parce qu'elle l'avait au bord des lèvres. Noël répéta:

--Maurice Nat...

Et soudain, il comprit.

--C'est... c'est _lui_?...

Josanne soupira un «oui» vague... Noël s'était redressé. Accrochée à lui, elle cessa de gémir et de pleurer, mais il sentait la pression convulsive des bras noués autour de lui, la tiédeur du visage en larmes qui s'écrasait contre son cou. D'un geste, il brisa l'étreinte.

--Tu l'as reçu?

Ils étaient assis au bord du lit, côte à côte, dans les demi-ténèbres. La figure de Noël apparaissait, sous le reflet mauve et papillotant, figure livide, que Josanne reconnaissait... Un autre soir, après la terrible confession, elle avait vu ce masque d'angoisse, ces yeux fixes et indignés, ces lèvres pâles... Elle cria:

--Non!... non!... je ne l'ai pas reçu; je ne le recevrai pas... Il est venu au journal, hier, en mon absence... J'ai trouvé sa carte, aujourd'hui... Voilà tout, absolument tout, je te le jure... Tu me crois, mon amour, dis, tu me crois?

--Il est venu... Vraiment, il a de l'audace!... Et pourquoi?... Que te voulait-il?

--Je ne sais!...

--N'as-tu pas une idée!... Parle!... Voyons!...

--Aucune idée... Je ne sais pas...

Les traits contractés de Noël se détendirent.

--Tu es bien décidée à ne pas le recevoir?... Tu as donné des ordres?... Oui... Je suppose que tu n'as rien à dire à ce monsieur, et rien à entendre de lui...

--Rien... Sois tranquille, Noël!

--Tu vois que je suis tranquille... Je ne m'emporte pas. Je cause avec toi, posément... Tu ne diras pas, cette fois, que je te fais regretter ta sincérité... Ni toi, ni moi n'avons rien à craindre. Nous sommes sûrs l'un de l'autre.

Il était calme, parce qu'il voulait être calme, mais il y avait dans sa voix des notes altérées... Il reprit:

--Pourquoi ne m'as-tu pas raconté, tout de suite, cet incident dont tu n'es pas responsable?... Et ces larmes, cette frayeur!... Tu m'as épouvanté... C'était si simple de me dire, en arrivant...

--Si simple?... Mon pauvre Noël!... Rappelle-toi les scènes que tu m'as faites chaque fois que j'ai eu l'air de me souvenir... Rappelle-toi notre conversation d'Armenonville... La plus légère allusion au passé te rend fou!... Oui, j'avais peur de toi, très peur!

--Toi, tu avais peur de moi, toi, Josanne! s'écria Noël. Est-ce possible?... Tu ne parles pas sérieusement...

--Très sérieusement.

--Josanne! mon aimée!...--il ne songeait plus à Maurice,--Josanne, t'aurai-je donc tant chérie, aurai-je dominé... pas toujours, mais souvent, très souvent... mes impulsions violentes et mauvaises, pour t'entendre me dire, à une heure grave, que tu as peur de moi!... Si j'ai eu, quelquefois, des mots et des pensées plus absurdes qu'offensants, si la passion a fait de moi un pauvre fou, ah! j'en suis puni, cruellement puni... Tu avais peur!... Eh! de quoi? mon Dieu!... Suis-je capable de te soupçonner, de t'accuser, parce qu'un homme, chassé de ta vie, rôde autour de toi!... J'ai le devoir de te protéger, et le plus ardent désir de te rendre heureuse... Comme tu me méconnais!...

--Je ne méconnais pas tes intentions, Noël... Mais tu n'es pas maître de tes pensées... Je t'ai vu, quelquefois, pour un mot que je disais, ou que je refusais de dire, je t'ai vu blêmir et trembler de rage... Je t'ai vu pleurer de désespoir entre mes bras... Et, ce soir, j'ai eu peur de ta colère irraisonnée, peur de ton chagrin... J'ai eu peur, surtout... pour l'enfant.

--L'enfant!... Tu avais peur que je ne haïsse l'enfant!... Oui... je comprends... Eh bien...

Il se tourna vers Josanne, lui prit les mains.

--Eh bien, je répondrai à ta sincérité par une sincérité égale, et je t'encouragerai à la confiance en me désarmant moi-même, en m'humiliant devant toi... Écoute... L'autre soir, dans le Bois, j'ai eu un mouvement affreux, une ivresse de haine... Tu ne l'as pas su... Car tu m'aurais quitté, sur-le-champ, avec horreur... J'ai exécré ton fils, j'ai souhaité qu'il ne fût plus entre nous...

--Noël!... Toi!... tu as souhaité!...

--Oh! je n'ai pas formulé le souhait... je ne me suis pas complu à cette idée qui te révolte, qui m'a révolté aussi, tout de suite... J'ai eu honte!... J'ai réagi... Je ne suis pas méchant, tu le sais bien!... Et, depuis, je me suis juré d'être le meilleur ami de Claude, de le considérer, dès à présent, comme mon fils, de l'élever avec soin... et peut-être... avec tendresse... J'ai formé des projets pour lui, que tu connaîtras... Je voulais t'en parler ce soir-même... Josanne, me crois-tu, me pardonnes-tu?...

--De tout mon cœur... Et pourtant!...

Elle frémissait.

--Quelle maladie effroyable, la jalousie!... Toi, un homme si droit, si généreux, tu as presque souhaité qu'un pauvre petit enfant... mon enfant... Oh!...

--Ne m'accable pas, Josanne!... J'ai beaucoup souffert. C'est mon excuse.

--Et moi qui t'avais vu souffrir, je craignais de provoquer, ce soir, une nouvelle crise... Mais, sous tes lèvres, mon chéri, la confidence est montée à mes lèvres... Il faut que tout nous soit commun, joie et douleur... Noël!

Elle le tenait embrassé, et il voyait luire ses prunelles humides.

--Noël, je me mets, avec mon enfant, sous ta protection. J'en appelle à ta générosité contre ta jalousie... Je te confie mon petit Claude. Jusqu'ici, tu l'as toléré seulement... Mais je crois, je sais qu'un jour, bientôt, tu l'aimeras! Lui, déjà, il t'aime... Il ne connaîtra que toi; il ne chérira que toi; il recevra de toi seul l'éducation, les idées, qui constituent la paternité véritable. Il sera le fils de ton esprit et de ton cœur, si tu veux... C'est un enfant; il n'a pas de passé; il n'a pas de mémoire. Sa petite âme est toute blanche...

--Va! Josanne! j'ai chassé le mauvais démon... Et je prends Claude, puisque tu me le donnes... Apaisons-nous!... Cette scène m'a brisé... Mon Dieu! que tout cela est triste, horriblement triste!... Cette chambre a un air lugubre... Sortons... Nous irons dîner au Bois, veux-tu?... Ah! notre dernière soirée!...

XXXV

Ils sortirent. C'était la nuit, la pluie impalpable et pénétrante.

--Tu veux aller au Bois? dit Josanne. Si tard, et par ce vilain temps!... Moi, je n'y tiens guère... Dînons n'importe où, près d'ici.

Place de la Bastille, ils entrèrent dans un restaurant. Il y avait, au premier étage, une petite salle où des commerçants du quartier dînaient en causant de leurs affaires. Il y avait aussi l'inévitable vieux monsieur qui lit _le Temps_. Celui-là, derrière la muraille de papier qui le séparait du monde, examina sévèrement Noël et Josanne,--elle surtout...

Cette curiosité agaçait Josanne. Comme elle était assise près d'une fenêtre, elle soulevait parfois le rideau, jetait dehors un coup d'œil distrait. Noël lui demandait:

--Tu n'as pas faim?

--Non, pas du tout.

Il essayait de la divertir un peu. Il lui parlait de Lusignan où bientôt--l'an prochain--ils iraient ensemble. Josanne aimerait la vieille cité de Mélusine, l'église verte de mousse, les belles charmilles de la promenade, et cette vallée où, parmi les noyers et les trembles, une rivière charmante s'enroule comme une couleuvre d'argent...

--Tu seras là-bas demain matin...

--Si tu me laisses partir, oui...

--Hélas!

Elle détournait encore la tête. Par l'écartement du rideau, elle apercevait la grande place, dans le bleu du soir tombé, un bleu intense et pourtant fondu, mouillé de bruine, un bleu que les lumières électriques rendaient artificiel et théâtral. Et dans tout ce bleu qui baignait la gare de Vincennes, les masses compactes des maisons, la sombre trouée du faubourg, les arbres éclairés par dessous,--dans tout ce bleu, la colonne seule était noire et portait plus haut que toute lumière son Génie éteint.

Autour d'elle, en bas, des feux blancs, des feux verts, des feux rouges, irradiaient leurs halos fixes ou mouvants dans le bleuissement crépusculaire qui, de minute en minute, s'assombrissait. Des bruits rauques, des sifflets perçaient le vaste bruit continu de la foule.

Que de gens! Ils venaient, ils venaient, employés, ouvriers, hommes et femmes, en vêtements de travail; ils venaient par groupes, par files, de tous les coins de Paris, vers cette place où commence le vrai Paris populaire, celui des émeutes et des révolutions. Là, ils se divisaient, mais les plus grosses bandes remontaient par le faubourg Saint-Antoine ou la rue de la Roquette. Et Josanne, rêvant à des phrases de Michelet et de Hugo, regardait le vieux pavé, arraché tant de fois pour les barricades.

Elle se rappela un autre quartier, moins bruyant et plus misérable, où, naguère, elle vivait parmi les femmes du peuple... Elle revit la rue Tournefort et le bas de la rue Lhomond, que hante le fantôme du père Goriot; la rue Mouffetard, qui sent le chou, le poisson et l'absinthe, quand, la nuit venue, flambent les zincs des «assommoirs»... Elle revit la petite lucarne de Jean Grave, qu'elle regardait en passant, et la vieille église janséniste où le diacre Pâris repose sous une dalle... Elle revit la marchande de pommes de terres, toujours enceinte, et la crémière blonde, et la boutique du boucher... Elle se revit elle-même, frissonnante sous sa mince jaquette, le bras tiraillé par le filet à provisions, le cœur opprimé par l'éternel, le vulgaire, l'ignoble, le tragique souci d'argent... Et elle eut envie de pleurer sur la Josanne de ce temps-là, qui était pauvre, et pas aimée...

Elle la retrouvait,--la Josanne de ce temps-là,--dans les femmes qui passaient sous la fenêtre, ouvrières pâlottes, en cheveux, institutrices et employées aux robes noires, aux petits cols blancs, au «canotier» correct et simple,--les travailleuses... Elle s'attendrissait sur ces jeunes vies féminines, si mornes, si vaillantes, où l'amour luit parfois comme un éclair... Et, songeant à Noël qui avait transformé son existence, elle se disait:

--Comme je devrais être heureuse!...

Le coude sur la table, le menton sur la main, d'une voix lente, elle se mit à penser tout haut:

--Ces gens, ces gens qui passent... ils sont tous pauvres, quelques-uns sont très pauvres... ils traînent le pas; ils courbent la tête et serrent les épaules en marchant... Ils ont travaillé toute la journée... Ils sont bien las... Et chacun porte son fardeau: misère, maladie, solitude... Que diraient ceux-là, si nous osions nous plaindre devant eux?... Ah! Noël, que de larmes inutiles nous avons versées! que de chagrins insensés nous nous sommes créés, parfois!... Nous sommes jeunes, robustes, intelligents, nous avons le bien-être... nous nous aimons... et j'ai souffert, et tu souffres!... Nous sommes coupables! nous sommes fous!

--Comme tu es amère, Josanne! fit Noël, tristement. Il y a un reproche dans tes paroles... Tu te dis que si j'avais été plus sage, plus patient, plus résigné, moins âpre à te conquérir, nous aurions connu, plus tôt, le bonheur...

--Peut-être.

--Non, non, ne crois pas cela!... Je t'ai mal aimée, quelquefois, mais j'ai eu, toujours, la volonté de t'aimer mieux, de t'aimer plus et, encore plus, d'élever notre amour au-dessus de l'égoïsme, de la vanité, de la mesquinerie. Et mon «idéal» n'est pas contradictoire avec le sentiment que j'ai, que tu as, de la dignité et de la liberté de la femme... Je ne prétends pas t'asservir et te diminuer... au contraire... puisque je t'associe à toutes mes pensées, à toutes mes actions, ma chère «rebelle»!

--Rebelle?... Oh! pas contre toi, Noël, tu le sais bien... Ne me donne plus ce nom de «rebelle»... Je me suis révoltée, contre les injustices morales et matérielles, dont j'ai souffert, comme tant de femmes, et non pas contre l'amour... Moi aussi, j'avais un «idéal»...

Elle mit la main devant ses yeux. Des larmes filtraient entre ses doigts pâles et sans bagues,--ces doigts légers, industrieux, caressants, que Noël aimait.

--Josanne!

--Ah! Noël, je pense à ma vie, à ma triste vie!... Toutes les amertumes d'autrefois me remontent à l'âme!... Qu'est-ce que je suis maintenant?... Une femme marquée par la douleur, qu'il t'a fallu conquérir sur le passé et dont les baisers mêmes te laissent mélancolique!... Entre toi et moi, entre le bonheur et nous, il y a dix ans de ma vie, mon enfant, et ce fantôme que tu évoques malgré toi!... Oh! pourquoi es-tu venu si tard? Pourquoi n'ai-je pas pu t'attendre?... Pourquoi d'autres m'ont-ils prise?... Et je ne voulais pas renier l'ancien amour, renier le passé! Je m'attachais à cette idée que ce que j'avais fait, j'avais le droit de le faire!... Mais je hais, je maudis, je renie tout ce qui m'a fait différente de toi, tout ce qui a arrêté mon élan vers toi, tout ce qui n'est pas toi...

Noël, la gorge serrée par l'émotion, écoutait Josanne... Et il se rappelait un temps où cette orgueilleuse répondait à la douleur de son amant par des justifications, où elle s'étonnait, où elle s'indignait presque qu'il lui demandât de «renier le passé». Elle invoquait, alors, contre Noël la justice et la logique, et cette raison que le cœur ignore. Et c'était la même femme qui détestait, maintenant, d'une âme sincère, ce passé où Noël n'était pas.

Il éprouva une grande joie, une pitié plus grande. Il voulut défendre Josanne contre elle-même, lui dire son estime pour elle, et son respect... Mais, quand il voulut parler, les mots lui manquèrent: ses yeux se remplirent de larmes.

Il contemplait Josanne: elle était moins fraîche et moins jeune que les autres jours; son visage gardait des traces de fatigue et n'avait plus d'autre beauté que l'expression admirable du regard. Mais Noël ne se demanda pas s'il eût aimé la Josanne de dix-huit ans. Il aima celle qui était devant lui, la vraie Josanne, la sienne, telle que la vie l'avait faite. Il aima les yeux qui avaient pleuré, les lèvres qui avaient gémi, les mains qui avaient travaillé, le cœur qui avait eu des victoires et des défaites, et qui s'était formé, lentement, pour le plus grand amour, dans l'erreur et dans la souffrance.

Il lui sembla que son âme s'élevait au-dessus de l'orgueil et de la violence, jusqu'à la sérénité d'un sentiment éternel... Il lui sembla qu'il commençait seulement d'aimer Josanne.

--Laisse le passé, ma chérie... S'il n'existe plus pour toi, il n'existe plus pour moi. Tu as exorcisé le fantôme... N'en parlons plus et n'y pensons plus. Vivons notre vie...

Étonnée, Josanne le regarda...

--Viens! mon amour!... dit-il. Tout le monde est parti... L'heure avance.

Elle se leva, tira sa voilette jusqu'à son cou et rassembla les pans de son écharpe. Ils sortirent. Dehors, la pluie redoublait. L'eau giclait sous les pieds de Josanne, alourdissait le bas de sa robe. Noël essayait vainement de protéger son amie. Il cherchait un fiacre et n'en trouvait pas.

--Mon Dieu! dit-elle tout à coup, déjà dix heures!... C'est horrible de nous quitter comme ça!

--Nous quitter?... Crois-tu que je puisse te quitter ce soir?... Je ferai arrêter la voiture à un bureau de télégraphe, et je te ramènerai chez moi, chez nous... Donne-moi le bras, chérie, appuie-toi bien...

Josanne mit sa tête contre l'épaule de Noël, et tout bas, et passionnément, comme pour elle-même, elle murmura:

--Mon bien-aimé...

Ils retrouvèrent la chambre telle qu'ils l'avaient laissée, dans le désordre du départ. Le reflet électrique palpitait au plafond, les cuivres du lit brillaient dans l'ombre.

La bougie éteinte, Noël prit Josanne dans ses bras pour la réchauffer. Une émotion ineffable faisait hésiter son désir. Entre les lourds rideaux tirés, le reflet glissait encore, tendait un fil de clarté mouvante. Et Noël devinait les cheveux épandus de Josanne, ses yeux clos, sa bouche entr'ouverte, tout ce pâle visage où l'extase amoureuse mettait la sérénité de la mort.

On entendait la pluie sur les carreaux, le roulement lointain d'un fiacre, le rythme d'une machine à travers les murs. Soudain, bruits et lueur s'évanouirent. La pluie même avait cessé. La chambre fut muette et noire comme un tombeau et les amants, sentant la nuit les saisir, se pressèrent l'un contre l'autre. Josanne, liée à Noël, devint tout à coup brûlante et l'embrasa tout entier...

Il leur sembla que toute vie avait disparu du monde, que le jour ennemi ne viendrait jamais et que, le vœu de Tristan et d'Iseult s'étant accompli pour eux, ils étaient seuls, éternellement, dans les ténèbres nuptiales. Et sans mémoire, sans pensée, emportés au courant du fleuve obscur, ils sentaient mourir en eux-mêmes tout ce qui n'était pas l'amour.

XXXVI

Maurice Nattier ne revint pas au _Monde féminin_. Les deux amants ne reparlèrent jamais de lui, et sentirent vraiment qu'ils avaient «exorcisé le fantôme».

Noël passa quelques jours à Lusignan; puis mademoiselle Miracle ramena le petit Claude. Et, pendant des semaines et des mois, ce fut le bonheur, sans incidents, sans orages; ce fut la douce vie à l'unisson. Noël travaillait, tantôt chez lui, tantôt chez Josanne; elle-même rédigea plus d'un article sur le grand bureau d'acajou marqueté, où traînaient toujours des cigarettes. Le soir, dans le petit salon vert, ils faisaient des projets, goûtant par avance l'entière intimité future, et Claude, en chemise de nuit, allait des bras de Josanne aux bras de Noël.

Vers la fin de décembre, une dame se présenta au _Monde féminin_ et, forte de ses privilèges d'abonnée, demanda «madame Josanne» pour un renseignement... Josanne ne put refuser de la recevoir, dans le vestibule, parmi les gens affairés, les battements de portes et les sonneries téléphoniques. C'était madame Grancher.

Le temps n'est plus où la petite bourgeoisie et même la grande affectaient un peu de mépris et beaucoup de méfiance pour les «auteurs», et surtout pour les auteurs femmes. Depuis que des gens de lettres ont fait fortune, la littérature est honorée comme un «bon métier, qui rapporte». Et madame Grancher, ayant lu des articles de Josanne, ressentait quelque petite fierté de connaître «un auteur», et elle racontait avec plaisir qu'elle avait rendu de grands services, naguère, à cette pauvre madame Valentin,--une femme supérieure, dont elle annonçait toujours la visite, et qui n'arrivait jamais.

Josanne démêla, dans les discours et les invitations flatteuses de la dame, ce «snobisme» naïf, et ce forcené désir d'exhibition. Elle s'excusa poliment et froidement. Alors madame Grancher fut prise d'un vif amour pour le petit Claude et souhaita qu'il vînt goûter chez elle, avec ses petits-fils. Josanne refusa encore.

Dans le courant de janvier, madame Grancher fit une seconde démarche: cette fois, elle voulait absolument inviter Josanne à un dîner intime, avec sa fille, les Malivois et quelques amis. Madame Valentin ne serait-elle pas contente de revoir son ancienne élève, et l'ancien patron de son mari, et de reparler du temps passé?... Non, madame Valentin ne tenait guère à reparler du temps passé... Elle répéta qu'elle n'allait nulle part, surtout en ce moment où la santé de son fils lui donnait quelques inquiétudes.

--Il est malade, le mignon?

--Je crains pour lui la rougeole, ou la grippe...

Madame Grancher envoya le lendemain un sac de bonbons, à l'adresse particulière de Claude.

--Elle m'ennuie, la mère Grancher! dit Josanne à Noël. C'est un affreux crampon... Je ne sais comment me débarrasser d'elle.

--Refuse de la recevoir.

--Elle brandira sa bande d'abonnement et me poursuivra jusque chez Foucart. Et, au _Monde féminin_, l'«abonnée» est un personnage qu'il ne faut jamais rebuter... J'écrirai un mot à madame Grancher, et je lui ferai comprendre qu'il m'est impossible d'entretenir des relations et des correspondances de politesse. Si elle est vexée, tant pis, ou tant mieux!

Quelques jours passèrent. Il ne fut plus question de madame Grancher.

Un soir, un théâtre «à côté» donnait la répétition générale de _l'Ineffaçable_, pièce en deux actes, par M. Alphonse Popinel. Le rideau tombait sur le dénouement tragique d'une assez banale aventure: un mari, victime de la jalousie rétrospective, une épouse, victime de ses remords et de ses souvenirs, ayant reconnu l'impossibilité de vivre ensemble, s'étaient résolus à mourir poétiquement... Les jacinthes et les tubéreuses aux forts parfums avaient remplacé, dans la chambre conjugale, le réchaud des petites ouvrières ou le Choubersky des petits employés. Avant de monter sur le lit funéraire, les deux époux avaient déclaré que «le pardon n'est pas l'oubli», que «la force du passé est invincible», et qu'une femme demeure attachée, dans le secret de son cœur et de ses sens, au premier homme qui la posséda. Ces aphorismes peu nouveaux avaient tiré des larmes aux spectatrices, et même aux jeunes personnes qui embellissent les répétitions générales et dont «tout Paris» peut compter les amants... Les possesseurs actuels de ces dames avaient fait la grimace; mais les hommes mariés ne dissimulaient pas un léger sourire de satisfaction,--chacun étant «le premier» pour sa femme, ou croyant l'être. On trouvait bien que les suicidés apportaient quelque exagération dans leur désespoir, mais ne montraient-ils point, par cela même, la puissance jalouse de leur passion et l'exquise délicatesse de leurs âmes?

Noël quitta son fauteuil. Il connaissait toutes les figures notoires des répétitions générales, critiques, journalistes, gens de lettres et gens de théâtre, et ceux que l'on voit partout, dont personne ne sait les noms, amis des amis de l'auteur, cousins des ouvreuses ou neveux des machinistes... Ce soir-là, la comédie de l'entr'acte ne l'amusait guère, guère plus que les deux actes qu'il avait dû entendre par courtoisie, car c'était un de ses camarades de lycée--un bien honnête garçon!--qui avait perpétré _l'Ineffaçable_...

Noël serra quelques mains tendues, salua madame Foucart assise dans une avant-scène, esquiva un raseur, et, traversant les couloirs, heurta Flory qui passait.

--Vous excusez pas! dit la petite femme, qui sauta presque de plaisir. Je vous tiens, je ne vous lâche pas!... Venez dans ma loge!... Il y a Bichon, il y a Manette, mon amie Manette de _la Haute Mode_!... Elle pleure tout le temps, et, nous, on se tord!... Venez donc, sauvage!

Blanche, blonde, décolletée jusqu'à la ceinture dans sa robe noire pailletée, Flory caressait Noël de son regard bleu, avivé de malice et de curiosité, provocant par instinct et prometteur par habitude. Adossé au mur du couloir, le jeune homme regardait cette charmante créature, que les gens frôlaient au passage, et coudoyaient, et tutoyaient presque... «Bonsoir, Flory!... Ça va bien, Flory?...» Dans la familiarité des «confrères», Flory distinguait-elle la nuance un peu méprisante, le sans-gêne mal déguisé? Comprenait-elle que ces «confrères» l'assimilaient aux actrices de demi-talent, aux poétesses ratées, aux écrivassières entretenues qui encombrent les abords de la littérature et du théâtre? Sentait-elle que la «soiriste» du _Monde féminin_ n'était et ne serait jamais qu'une «petite femme»?

Noël la considérait avec une indulgence apitoyée... Elle était jolie. Sa «rosserie» n'était qu'une affectation. Il y avait peut-être, au fond d'elle, un grain de rêve et de tendresse qui ne germerait point et qu'elle-même ignorait... Et, comme tant d'autres femmes, elle «roulerait», d'amant en amant, petit corps délicat et souillé; elle deviendrait une de ces anciennes beautés, dont la chair molle et le masque plâtreux, jusqu'à cinquante ans, jusqu'à soixante ans, s'exhibent dans toutes les fêtes parisiennes... Elle serait la «vieille» Flory, après avoir été la «petite» Flory... Pauvre fille!

--Alors, vous venez?

--Non, je ne viens pas!... Je suis obligé de partir.

--Et la seconde pièce?

--La première me suffit!... Qu'est-ce que vous en dites, vous, de l'_Ineffaçable_!

--Je dis que ce monsieur et cette dame sont un peu... poires... de se tuer pour ça!... Mais, tout de même, il y a du vrai.

--Vous croyez qu'une femme n'oublie jamais le premier qui...

--Mon cher, dit gravement Flory, ça dépend du second.

Elle remonta l'épaulette de sa robe, renfonça un mouchoir de dentelle au creux de sa gorge abondante.