Part 20
--A la revoyure, Delysle!... Et puis grouillez-vous: v'là le patron, l'Isidore à sa dame, qui s'amène avec le petit Bersier. Il va nous raser, et... et... _elle_ attendra! _Elle_ ne sera pas contente!...
--Flory, vous êtes une petite _poison_!... répondit Noël en riant.
Elle fit un geste gracieux, le doigt sur ses lèvres, comme pour affirmer sa discrétion, et elle s'éloigna. Son corps frétillant et scintillant, serpent aux écailles noires, à la tête blanche et dorée, glissa entre les groupes compacts des hommes... Tout bas, et tout haut, les gens disaient: «C'est la petite Flory, du _Monde féminin_...» Un grand garçon à moustache et à monocle se lança derrière elle:
--Hep! Flory!...
Et, près de Noël, un personnage blême, dont le col était sale et le veston râpé, commença de raconter une anecdote scandaleuse...
--Ah! oui, la petite Flory!... Il paraît que...
Il parlait à l'oreille de son voisin et ses vilains yeux s'allumaient.
Noël perçut des fragments de phrases, une épithète ignoble, et il eut envie de gifler l'homme blême. Mais Foucart et Bersier étaient près de lui.
--Qu'est-ce que vous fichez ici, Delysle?... Ce n'est pas votre métier de subir les répétitions et les premières!...
--Je suis l'ami de l'auteur, l'ami résigné, sans rancune, qui ne débine pas, qui a eu la lâcheté d'applaudir et qui se sauve.
--Descendons ensemble. Nous prendrons un bock.
Ils s'installèrent dans un coin, au café du théâtre. Foucart portait beau, parlait fort et plastronnait, et découvrait partout des gens qui étaient, avaient été, ou voudraient bien être de ses collaborateurs, des gens qui se faisaient humbles devant lui, ou timides ou trop aimables. Le petit Bersier, imberbe et rose, fier de sa belle raie et de sa belle mèche sur le front, acquérait, par reflet, un peu de l'importance du patron.
--Ce bon Popinel! dit Foucart. J'aurais parié cent sous qu'il se ferait «emboîter»... Eh bien, elle n'est pas mal sa pièce, pour un début... Il y a des scènes adroites, des mots, une situation!... Et c'est très bien joué... Oui, la fin est un peu bêbête, mais si habilement arrangée qu'on ne s'en aperçoit pas tout de suite... Et vous avez vu?... ces tirades contre la liberté de l'amour, cette apologie de la vertu, de la pureté, la grande scène du milieu du second acte?... ça portait!... Je vous le disais bien, Bersier, on a fait trop de comédies sur l'amour libre, et le mariage libre, et le divorce libre!... Il y a un mouvement de réaction qui s'esquisse... Suivez cela, Bersier! Nous pourrions même donner une petite «machine» à propos de cette réaction, faire une enquête auprès des personnalités littéraires... Hein?
--Ça va! dit Bersier. Moi, j'aime beaucoup les enquêtes... Les «enquêtés» font toute la besogne! On n'a plus qu'à transcrire...
Noël lui demanda:
--Est-ce que vous avez une opinion, vous?
--Moi?... Je n'ai pas le loisir, ni le goût de philosopher... Le féminisme, l'antiféminisme, le mariage, le divorce, l'amour, et tout! c'est de la copie...
Foucart se mit à rire.
--Bravo, Bersier!... Et vous, Delysle, qu'est-ce que vous pensez?
--De la pièce ou de la thèse?
--De la thèse.
--Votre éminente collaboratrice Flory a prononcé tout à l'heure des paroles profondes. Je lui ai demandé: «Croyez-vous qu'une femme puisse oublier jamais son premier amant?» Elle m'a répondu: «Ça dépend du second.» Et elle venait de dire que le monsieur et la dame de _l'Ineffaçable_ étaient tout de même un peu «poires» de se tuer pour ça! J'ai exactement l'opinion de Flory.
--Parce que vous n'êtes pas sentimental, dit Foucart en offrant des cigarettes. Le public, qui est toujours sentimental, suivait Popinel!
--Oui. Popinel exerçait et il exercera encore, pendant d'autres soirs, la plus détestable influence sur la pire espèce de sentimentaux: les gens d'intelligence passive et de faible volonté... Ah! les suggestions littéraires! Le «tue-la» de Dumas fils a fait bien des maris meurtriers, bien des jurés indulgents aux crimes passionnels... Le double suicide de _l'Ineffaçable_ va réveiller dans certaines âmes une jalousie somnolente et faire saigner des blessures qui guérissaient.
--Mais Popinel a raison! dit Bersier. Est-ce qu'on peut être heureux avec une femme qui a...
Il se mordit les lèvres et avala la fumée de sa cigarette. Quelle gaffe, s'il avait achevé sa phrase! car enfin, madame Foucart... Mais Foucart ne songeait guère à son épouse légitime. Il pensait à une jolie brune qu'il avait installée, tout récemment, rue Gustave-Flaubert. Il n'était pas «le premier» et il souffrait un peu de ne pas l'être.
--Ah! oui! dit-il en effilant sa belle moustache, c'est dur de savoir que... avant soi... un autre... un mufle, naturellement! a eu... a été... Quand on «gobe» une maîtresse... ce qui s'appelle «gober», quand on est pris, jusqu'à la moelle, eh bien! ce souvenir de l'_autre_, ça vous fait un rude pinçon au cœur.
Noël murmura:
--Oui, c'est abominable!
Le petit Bersier pensa que Josanne était veuve, que Noël était très amoureux et que le patron manquait de tact. Et, d'un air indifférent:
--Bah! dit-il, ne vous montez pas l'imagination. On fait beaucoup de fla-fla pour une chose bien simple, et sans importance... Une jolie maîtresse a toujours son prix, et vous connaissez le proverbe italien: «_Bocca baciata_... Bouche baisée ne perd pas sa fraîcheur...» Je sais bien que ma petite amie a eu des amants avant moi, et ce que je m'en contrefiche! Je n'ai pas l'intention de l'épouser, ma petite amie, et ça m'aurait gêné, là, en conscience, si je lui avais pris son capital.
Foucart s'écria:
--Bersier, vous n'avez pas connu l'amour, mon petit!... N'est-ce pas, Delysle, ça se voit que ce gosse n'a pas connu l'amour?... Attendez la quarantaine, mon petit Bersier! Vous verrez ce qu'on devient quand une femme, pas plus jolie ou pas meilleure que beaucoup d'autres, vous tient sans qu'on sache comment ni pourquoi, par la couleur de ses cheveux et par l'odeur de sa peau! Vous verrez si on ne grince pas des dents, de rage, à penser qu'un autre l'a eue... Et il n'y a pas de remède à cette maladie-là, car je ne considère pas le suicide comme un remède... Le suicide c'est un dénouement.
--Il n'y a pas de remède, dit Noël, quand on aime d'un amour seulement physique. Il faut rompre tout net ou attendre que le temps ait usé le désir... Mais quand on aime avec le cœur, il faut engager la bataille, se faire aimer plus que l'autre, si l'on peut! s'imposer à la pensée constante, au désir constant de la femme, et qu'elle vous sente toujours là, même absent, toujours là, dans son esprit, dans sa chair... Et puis, un jour,--après bien des jours,--on s'aperçoit qu'on est seul en elle... On est devenu son passé, son présent, son avenir... Et, parce qu'elle a oublié, on oublie!...
--Euh! dit Foucart, est-on jamais sûr qu'elle a oublié?... Il faudrait la revoir en face de l'ancien amant!... Moi, je ne serais pas tranquille, tant que le monsieur ne serait pas mort... Et puis, pour s'imposer à une maîtresse, comme vous dites, il faut être très fort et très malin? Ça n'est pas à la portée de tout le monde... Qu'est-ce que vous griffonnez là, Bersier?
--La première réponse à notre enquête... L'opinion de Noël Delysle, l'éminent auteur de _la Travailleuse_.
--Ah! personne ne fera jamais, sur Noël Delysle et _la Travailleuse_, un article plus gentil que celui de Josanne Valentin... Hé! Delysle! vous n'avez pas à vous plaindre! On vous gâte, chez nous!... Et quelle heureuse idée j'avais eue de choisir ma plus aimable collaboratrice pour présenter votre livre à mes abonnés!... A propos de Josanne Valentin, savez-vous comment va son petit garçon?
--Assez bien... Madame Valentin reprendra son service la semaine prochaine.
--Elle nous a bien manqué depuis dix jours! Ma femme n'était pas très contente; mais, moi, je suis un père pour mes gentilles collaboratrices... J'ai dit à Josanne Valentin: «Soignez votre gosse, ma chère amie... Prenez six jours, prenez huit jours...» Elle en a pris dix. Je ne lui en fais pas un reproche, mais elle nous manque... C'est ennuyeux.
Bersier, ayant fini d'écrire, mit son carnet dans sa poche.
--Je remonte auprès de ces dames. Bonsoir, monsieur Delysle!... A tout à l'heure, monsieur Foucart!
Noël, seul avec Foucart, hésita un instant, puis, avec un demi-sourire et une lumière dans les yeux, simplement, gaiement, il dit:
--Madame Valentin vous manquera bien davantage, dans deux ou trois mois, mon cher ami. Je dois vous prévenir...
--Comment! s'écria Foucart, elle nous lâcherait!...
--Hélas! oui!... Et à cause de moi... Nous nous marions...
--Vous l'épousez!... Ah bien!... Ah! par exemple!... Ce n'est pas gentil pour nous, ce que vous faites là, mais je vous félicite, mon cher, je vous félicite... Madame Valentin est charmante...
Il disait maintenant: «madame Valentin.»
--Nous la regretterons beaucoup!... Oui, charmante et fine, et intelligente, et courageuse... une brave petite, quoi!... Je ne suis pas étonné que vous l'aimiez...
Noël pensa:
«Mais tu es étonné que je l'épouse!...»
Il reprit:
--Je lui transmettrai, ce soir même, vos félicitations, et elle y sera fort sensible... Il est onze heures à peine. Je ne veux pas rentrer chez moi sans avoir pris des nouvelles de Claude... Mademoiselle Bon est auprès de madame Valentin.
--Alors, je ne vous retiens pas, mon cher Delysle. Bonsoir... Et dites à madame Valentin qu'elle prenne trois jours, quatre jours, cinq jours...
La nuit de février était sèche, claire et vide. Pas une étoile au ciel. Seule, la lune de givre irradiait à l'infini une clarté verdâtre pareille aux crépuscules polaires. Les moindres bruits s'exagéraient dans le silence sonore.
Un fiacre emporta Noël vers le quai des Grands-Augustins. Impatient de revoir son amie, le jeune homme regrettait presque les heures perdues au théâtre.
«Vraiment, se disait-il, je ne peux plus m'intéresser à rien, et me plaire nulle part, si Josanne n'est pas avec moi! Je me sens «dépareillé»... Je ne suis que la moitié de moi-même.» Il évoqua le visage aimé, les beaux yeux spirituels... «Quelle douceur de trouver l'amitié parfaite dans l'amour le plus passionné!... Il vaut mieux, pourtant, que Josanne n'ait pas vu cette absurde pièce... Après tout, elle aurait constaté, une fois de plus, que nous ne sommes pas des amants «comme les autres...» L'amour--notre amour--a été plus fort que le passé, plus fort que la jalousie... Et cependant! J'avais l'âme bien malade, il y a six mois! Tout exaspérait ma sensibilité suraiguë, ma sensibilité d'écorché vif! Et, dans ce temps-là, je n'aurais pas causé avec Foucart comme je viens de le faire!... Certaines répliques de la pièce, le sujet même, m'eussent bouleversé... Quelle différence!»
L'aiguille de la Sainte-Chapelle brilla, fleurie d'un reflet d'or, dans le ciel décoloré par la lune. Le fiacre traversa le pont Saint-Michel. La Seine, écailleuse et scintillante, semblait un grand poisson d'argent pris par le gel, sous le filet noir des arbres. La découpure de la rive gauche était sombre, opaque, précise comme un décor, et trouée de points lumineux... Noël aperçut avec joie la fenêtre éclairée de Josanne...
Il avait une clé de l'appartement. Il monta l'escalier vite, vite, et il entendit Claude qui pleurait. Doucement, il ouvrit la porte. Une voix que Noël reconnut--la voix du médecin--disait:
--Mettez-lui de la glace sur la tête, surveillez la température, et puis ne vous effrayez pas!... Je reviendrai demain matin, je vous le promets...
La voix de Josanne répondit:
--Mais ce n'est pas grave, docteur? Vous m'affirmez que ce n'est pas grave?... J'ai eu si peur!...
Noël entra dans la chambre rose qu'une lampe sans abat-jour éclairait brutalement. Il vit, debout près du lit de Claude, le médecin, brave homme à cheveux blancs, d'allure circonspecte et timorée... Josanne, penchée sur le lit, entre les rideaux, maintenait un ballon de baudruche rempli de glace contre la tête de Claude... L'enfant s'agitait et gémissait... Tout à coup, il se tordit, porta les mains au côté gauche de son crâne, et poussa un long cri monotone, étrange, effrayant.
--Ça recommence! cria Josanne!... Oh! docteur!... Entendez-le... Il souffre... La tête lui fait mal...
--Donnez-lui la potion calmante, madame. Il faut...
--Mais qu'y a-t-il? demanda Noël. Docteur... Josanne... Qu'y a-t-il?...
--Ah! monsieur, je suis bien content que vous arriviez! dit le médecin. Ne vous inquiétez pas trop! reprit-il vivement. J'espère qu'il n'y a rien de sérieux... Une complication de la grippe... Sale maladie!... On ne prévoit jamais les suites... L'enfant a eu une crise violente, et madame Valentin a pris peur... Elle m'a envoyé chercher par le concierge... Heureusement que nous avons pu nous procurer, tout de suite, de la glace et les médicaments indispensables...
Le docteur Blanchet, qui était presque le voisin de Josanne,--il habitait rue Danton,--était venu plusieurs fois chez elle. Il savait que madame Valentin devait épouser M. Delysle et s'adressait à Noël comme au père adoptif de l'enfant.
--Et vous étiez seule!... dit Noël en s'approchant de Josanne... Mademoiselle Bon...
--Elle venait de partir... répondit Josanne qui essayait de soulever l'enfant. Claude a crié... Il était brûlant... Et ses yeux... Ah! ses yeux!... Docteur, voyez, il ne peut pas ployer le cou... Sa nuque est toute raide...
--Ne le soulevez pas, madame... Je vais essayer de le faire boire... Otez la lampe, monsieur Delysle;... Il faut peu de lumière et aucun bruit... Voyons, madame... madame!...
--J'aurais plus de courage, si je savais ce qu'il a.
--Nous le saurons demain... Soyez calme pour être forte... Je dois m'en aller, mais voilà monsieur Delysle qui restera avec vous... Là, c'est fait.
Noël tenait la main de son amie... Il l'exhortait au calme, à la confiance. Josanne l'écoutait sans l'entendre, et le regardait sans le voir. Elle ne voyait que Claude... Elle ne pleurait pas, mais elle avait les lèvres aussi pâles que ses joues, les narines serrées, un pli entre les sourcils, et ses yeux paraissaient plus enfoncés dans leurs orbites. En deux heures, elle avait changé: blêmie, et comme maigrie par l'angoisse.
--Vous pouvez partir, docteur! dit Noël d'un ton résolu. Madame Valentin sera très raisonnable; je l'aiderai à soigner Claude, et demain vous serez plus content...
Il alluma une bougie.
--Pas trop de lumière!... J'emporte la lampe... Je vous rejoins à l'instant, Josanne.
Dans le salon, la porte fermée, il demanda:
--La vérité, docteur, je vous prie.
Timoré par caractère et prudent par profession, le docteur répondit:
--Heu!... heu!... Je n'ai pas de certitudes... Il faut attendre à demain, et ne pas désespérer... La nature a des ressources...
--C'est donc bien grave!
--Je le crains... Vous avez entendu le cri de l'enfant, ce cri aigu et traînant, si particulier!... Ce cri, et la raideur de la nuque, et l'inégalité des pupilles, et la fièvre, avec des accès de délire, ce sont les symptômes ordinaires de la méningite.
--Et la méningite est souvent mortelle?
--Trop souvent... on pourrait dire: toujours... Encore une fois, monsieur, je ne suis pas absolument sûr, mais presque sûr... Vous n'êtes pas le père de l'enfant...
--Je l'aime beaucoup... beaucoup...
--Je veux dire que votre affection pour lui ne sera pas aveugle et affolée... Vous garderez du sang-froid... et vous préparerez la mère... à comprendre... Triste tâche!
Le médecin donna quelques détails sur le caractère de la maladie et le traitement. Puis, il s'en alla.
Et Noël retourna près de Josanne.
XXXVII
Elle était assise au chevet du lit, sur une chaise basse, les coudes sur les genoux, la tête entre les mains, et tout son corps, ramassé sur lui-même, semblait se rapetisser, pour se dérober aux coups d'un invisible ennemi. Noël vint s'asseoir près d'elle, et l'entoura de ses bras:
--Mon amie, dit-il, pour l'amour de ton fils, aie du courage!
--J'ai du courage, puisque je ne pleure pas! répondit Josanne d'une voix morne. Je ne veux pas pleurer: je veux garder mes forces, et je ferai tout ce qu'il faudra faire, tout!... parce que...
Elle n'osa prononcer les mots: «parce que je ne veux pas qu'il meure...» Noël frémit de la voir ainsi résolue, concentrée dans son désespoir. Il comprit qu'elle avait senti le danger, sans le définir, avec l'instinct animal de la mère... Et il comprit encore que ce seul instinct subsistait en elle: Josanne n'était plus amante; elle n'était plus femme: elle était la femelle farouche, tapie auprès du nourrisson qu'elle défend. Et, devant ce drame qui commençait,--drame aussi ancien que le monde, et qui se renouvelle chaque jour autour des berceaux,--Noël fut saisi de pitié, de respect et de terreur... Il entrevit la plus grande douleur humaine, celle que l'homme ne peut mesurer, qu'il ne peut même imaginer, et qui demeure, pour lui, aussi mystérieuse que les souffrances de l'enfantement... Le sentiment de son impuissance le tortura. Il essaya de proférer les paroles consolatrices qui ne trompaient pas Josanne. Elle secouait la tête, et, lentement, elle répondait:
--Oui... peut-être... Tu as raison... Je ne m'affole pas, tu vois bien...
Mais, en parlant ainsi, elle ne détournait pas de Claude son regard sec, ardent, son regard qui vivait seul, dans son visage immobile.
Ce fut une longue, lente, affreuse nuit... Malgré les soins, les calmants, les applications de glace, la température du malade s'élevait. Et les crises se multipliaient: convulsions des membres tordus, appels suppliants, épouvantes du délire, et parfois, ce même cri plaintif, monotone et sinistre, qui ne ressemblait à aucun autre. En approchant la lumière, tamisée par un abat-jour de papier, Noël vit avec effroi, dans la petite figure rouge et brûlante, les yeux grands ouverts avec leurs pupilles noires inégalement dilatées... Et Josanne, serrant le poignet de Noël jusqu'à enfoncer ses ongles dans la chair, murmura:
--Tu as vu... tu as vu ses yeux?...
Les heures sonnaient, une à une... Josanne et Noël, presque sans parler, observaient, soignaient l'enfant. Et Noël, par moments, s'étonnait d'avoir une contraction soudaine de la gorge, une chaleur humide aux paupières, lorsque la mère, attentive et muette, ne s'attendrissait pas.
Il ne disait pas: «Elle a du courage.» Il savait que ce courage n'était que le paroxysme du désespoir... L'extrême douleur avait paralysé la sensibilité de Josanne... Elle allait, venait, changeait les compresses de glace, épiait l'heure de la potion, et, quand la crise éclatait, elle se courbait toute sur le petit lit, couvrait Claude de ses bras, de sa poitrine, comme pour le reprendre en elle, dans son sein, dans ses entrailles... Pas une seule fois, elle ne prononça le mot qu'elle ne voulait pas entendre, qu'elle refoulait dans son esprit, le mot qui était encore pour elle quelque chose d'abstrait, un son vague et vain, qui ne représentait aucun fait réel ou probable, le mot qu'elle ne pouvait pas, qu'elle ne voulait pas associer dans sa pensée au nom chéri de son enfant...
Et pourtant elle sentait la menace... Elle l'avait sentie tout d'un coup, pendant que Noël et le médecin causaient dans la pièce voisine. Et, en regardant son petit, elle avait eu l'intuition que cette chose pouvait arriver,--cette chose qu'elle n'avait jamais redoutée et qui lui semblait possible pour les autres,--les autres mères,--mais pas pour elle!...
Alors, à cette minute-là, Josanne avait cru que le monde entier croulait autour d'elle, sur elle... Elle avait eu la sensation de l'écrasement accompli... Et, toute reployée, crispant ses doigts sur sa bouche, elle avait retenu le grand cri, qui lui montait des entrailles à la gorge, avec les houles de la douleur déchaînée... Mais tout de suite l'instinct défensif de la mère s'était éveillé.
«Je le sauverai... Je veux le sauver... Mon enfant, à moi, ne peut pas mourir...»
Et, dès lors, les conditions ordinaires de la vie avaient changé pour elle: elle n'avait plus éprouvé ni la faim, ni la fatigue, ni l'émotion, ni la conscience de sa souffrance: elle était entrée dans un cauchemar lucide, où elle agissait, comme une somnambule, sans hésitation, sans délibération, avec cette idée fixe et flamboyante dans les ténèbres de son âme,--que son fils, à elle, ne pouvait pas mourir.
Les crises moins violentes, s'espacèrent enfin, Claude parut s'assoupir, et Josanne, qui veillait depuis trois nuits, tomba dans le sommeil comme dans un gouffre. La tête renversée contre le dossier rigide du fauteuil, les bras abandonnés, son peignoir à peine croisé sur sa poitrine, elle ne sut pas qu'elle s'endormait. Noël lui mit un coussin sous la tête, une couverture sur les genoux, et il demeura, assis près d'elle, écoutant son souffle égal et le souffle précipité de Claude...
Le temps passa: autour de Noël, les choses changèrent de forme et de couleur; une vapeur grisâtre baigna les coins obscurs de la chambre; l'air sembla frissonner, ému par l'aube hivernale... Une raie bleue s'allongea entre les rideaux; et la lampe, soudain pâlissante, comme touchée d'un souffle, palpita tragiquement; Noël l'éteignit...
La vie, dehors, s'éveillait, avec ses mille voix tristes,--pas lourds des ouvriers allant au travail, cris des marchands, fracas de roues et de ferrailles, claquement de fouets, piétinement des chevaux... La sirène d'un bateau prolongea sa plainte lugubre, déchirante, qui secoua les nerfs de Noël... Le petit jour blêmissait le visage endormi de Josanne. Pâle, avec des teintes cireuses sur le front, un cercle violacé sous les yeux, elle respirait si lentement que Noël, crispé par l'angoisse, faillit l'appeler tout haut pour l'éveiller...
Une main sur le fauteuil de Josanne, une main sur le lit de Claude, il contemplait ces deux êtres qui étaient devenus siens, qu'il ne séparait plus dans sa tendresse, et, bien que son cœur parlât plus fort pour la mère, ce cœur, naguère hostile, s'attendrissait pour l'enfant. Claude n'était plus l'énigme haïe qui hantait l'amant jaloux:
«Qui es-tu? De quelle race es-tu? Quel nom véritable devrais-tu porter? Qu'as-tu gardé de ton père que ta mère reconnaît en toi, malgré elle? Quelle heure de sa vie lui rappelles-tu?--quelle heure de folie, de faiblesse et de volupté?...»
L'effort quotidien de Noël avait éloigné l'obsession abominable.
Claude n'était plus que le fils de Josanne, et le frère aîné de cet autre fils de Josanne qui naîtrait un jour...
Cette pensée de l'enfant futur, passionnément désiré, et déjà conçu peut-être, cette douce et chère pensée fut douloureuse à Noël... Il revit le carrefour du Bois, la lune à travers les branches, les couples errants, les lumières d'Armenonville... Quel affreux mouvement de haine avait soulevé son âme, ce soir-là!... Il avait formé, confusément, un souhait abominable,--que la destinée ironique semblait exaucer!... Une terreur superstitieuse l'envahit, à ce souvenir... Il imagina les scènes sinistres de l'agonie et de la mort, et l'horrible douleur de Josanne; il se vit, impuissant à lui épargner cette douleur, impuissant à la consoler... Et tout son amour révolté cria:
«Non!... Que cela ne soit pas!... Que Josanne soit épargnée! Que l'enfant vive!... Je donnerais la moitié de ma vie pour le sauver.»
XXXVIII
La Tourette vint, vers huit heures, puis le docteur Blanchet. Il constata une amélioration très légère, et, toujours prudent, réserva son diagnostic...
--Tout se décidera la nuit prochaine...
Mademoiselle Bon arriva dans la matinée, et Noël put aller place des Vosges pour changer de vêtements. Il retrouva Josanne toujours anxieuse et plus abattue. Dès qu'ils furent seuls ensemble, elle éclata en sanglots.
--Ah! Noël!... ne nous quitte pas une minute!... J'ai peur de tout, quand tu n'es plus là!... Claude et moi, nous n'avons que toi au monde!