La Rebelle

Part 18

Chapter 183,821 wordsPublic domain

Josanne aimait cette chambre, ces meubles, ce parfum. Elle aimait les objets maniés par Noël, ses vêtements, l'air qu'il respirait. Et, le regardant de coin, dans la glace un peu verdâtre, elle songeait avec délices: «Mon maître! mon maître chéri!... Je n'ai pas d'autre volonté que la vôtre... Je ne suis qu'une chose, une très petite chose, dans vos chères mains. Que je sois votre égale respectée, devant le monde, devant votre raison et votre amitié, c'est notre désir à tous deux. Mais la rebelle s'est rebellée contre la société injuste, et non pas contre la nature; elle ne s'est pas rebellée contre la loi éternelle de l'amour... Elle ne repousse point la tendre, joyeuse et noble servitude volontaire, qui n'humilie point, puisqu'elle est consentie. Vraiment, il me plaît de vous appeler «mon maître», parce que vous êtes fort, et clairvoyant, et bon; parce que, si je peux vivre seule, sans votre secours, il m'est beaucoup plus agréable de vivre près de vous, avec votre aide... Et même--je ne l'avouerai jamais!--il me plaît d'avoir peur de vous,--un peu, très peu!--et de vous tenir quelquefois sous mon pied, si faible, comme une belle bête fauve que j'ai domptée, mais qui saurait rugir et qui me dévorerait, si j'étais méchante...

«Et cela ne m'empêche pas d'être féministe, et de revendiquer mes droits à la liberté, à la justice, au bonheur... Vous savez bien, mon chéri, que si j'ai voulu n'appartenir qu'à moi-même,--c'était pour mieux me donner à vous!...»

XXXII

Août resplendissait, calme et torride. Par les rues presque vides, sous le soleil blanc, dans la lumière et la poussière, les tentes déployées des magasins faisaient des ombres bleues et dures. Les fiacres roulaient plus doux. Le grelot des rares bicyclettes éveillait le silence de son bruit clair. Dans les chambres assombries, derrière les stores et les persiennes, la vie retirée attendait le soir.

Foucart avait refusé à Josanne tout espèce de congé. Elle avait pris ses vacances au printemps, et depuis elle avait montré un zèle médiocre pour le _Monde féminin_: le «patron» n'avait aucune raison de la récompenser en lui accordant une faveur particulière. Il s'en allait à Trouville; Flory était à Cabourg, madame Foucart à Aix-les-Bains, les autres collaborateurs dispersés. Josanne, qui connaissait tous les services du journal, restait seule avec Bersier et mademoiselle Bon.

Pendant tout le mois d'août, Noël et Josanne promenèrent leur amour dans le beau Paris d'été. Josanne passait toutes ses heures libres dans le cabinet de travail où Noël ne travaillait guère. Le soir, ils erraient sous les arbres du Bois, autour des lacs...

Ils s'assirent un soir, près d'Armenonville, au croisement de trois sentiers. L'ombre, autour du banc, était si épaisse qu'ils ne distinguaient pas leurs visages. La lune, apparue entre les branches, les surprit tout à coup de sa lueur,--la lune ronde et rouge qui rôde, sorcière amoureuse, dans les bois peuplés d'amants.

Des couples venaient, par les trois sentiers, passaient, sans les voir, devant Noël et Josanne. Couples anonymes et tous pareils, la femme en robe claire et l'homme sombre, fuyant les feux électriques et la fête enragée des violons, ils cherchaient l'illusion des solitudes sauvages. La lune les attirait vers les carrefours déserts, les noirs taillis qu'elle emplissait de vapeurs argentées et de féeriques silences. Par toute la terre, à l'heure la plus douce de cette douce nuit, l'homme et la femme se rapprochaient dans un même besoin de tendresse et de caresse... Et Noël, qui d'abord avait souri, croyait entendre le grand soupir fait de mille soupirs, le vœu d'éternité qu'exhale le pauvre amour humain depuis la première nuit du monde...

«Vœu inlassable et toujours déçu! pensa Noël; l'amour passe, les amants meurent, mais des êtres sont nés de leur baiser. Ce qui pousse l'homme vers la femme, c'est la peur du néant, c'est le vague espoir de durer. Chaque étreinte féconde est une victoire sur la mort.

»Vivre, survivre!... La langueur du soir, la beauté de ma maîtresse et tout ce que les raffinements de la sensibilité et de l'intelligence ajoutent d'exceptionnel à notre amour, tout cela émeut donc en nous, à notre insu, l'instinct de perpétuer la vie! Je mourrai. Josanne mourra... Et peut-être, dans cent ou deux cents ans, des êtres de notre race goûteront la douceur d'aimer,--et il y aura de la beauté, de la joie, de la passion, des vies fleurissantes, parce qu'en un soir délicieux d'un autre siècle, nous nous serons aimés, nous, les morts...»

Et cette pensée l'émut comme s'il découvrait le sens véritable de l'amour. Il vit la nuit d'août, telle qu'une fête sacrée où tout un peuple à venir frémissait aux flancs des femmes. Il songea aux chambres closes, aux lampes voilées, aux lits profonds, aux milliers d'êtres qui seraient conçus avant l'aube... Il y songea très chastement, et, pour la première fois, il évoqua dans son âme, l'être mystérieux qui naîtrait de Josanne et de lui...

Il le vit sur les genoux et contre le sein de Josanne... Mais tout à coup, une image s'interposa: l'autre enfant, Claude! Celui-là aussi perpétuerait la race paternelle et maternelle... et, parce que Josanne avait aimé un homme, leur amour se prolongerait dans leur descendance...

Noël éprouva une souffrance aiguë, puis un sentiment de colère impuissante... «Et j'ai cru! se dit-il, j'ai cru que ma jalousie s'apaisait! Je me savais gré d'être généreux, de ne ressentir aucune aversion pour ce petit Claude... Est-ce que je vais le haïr, maintenant?... Est-ce que je vais être jaloux de l'avenir comme je suis jaloux du passé? Si Josanne connaissait mes pensées, elle serait indignée,--et elle prendrait peur... Elle aurait ce mouvement de tête, ce regard d'inquiétude et de défi, cet air étranger que je lui ai vus, hélas! quand elle défendait encore contre moi ses droits, son passé... l'ancien amour...»

--Tu es bien silencieux, mon Noël, dit-elle, de sa voix caressante. A quoi penses-tu?

--A rien... des choses vagues... des folies...

--Des folies?... Mais ce n'est pas «rien», des folies?... Raconte.

--Eh bien! dit-il avec douceur, je me demandais, ma chérie, si ce serait un bonheur pour nous d'avoir un enfant.

--Un bonheur?... Oui, peut-être... Mais pas tout de suite...

--Pourquoi?

--Parce que tu me suffis, que je suis contente de vivre pour toi et pour moi... Et cela m'étonne, que tu aies eu, tout d'un coup, ce désir de paternité!... Je t'ai entendu dire, à maintes reprises, que les enfants t'ennuyaient.

--Les enfants des autres, oui!... D'ailleurs, je ne considère pas l'enfant en lui-même: je ne vois que l'intérêt de mon amour, un lien nouveau, très fort, définitif, entre nous...

--Notre amour n'est-il pas très fort et définitif?...

--Dis la vérité, Josanne, tu ne souhaites pas d'enfant?

--Pas maintenant, non.

Il fut blessé, et même un peu scandalisé.

--Tu crains de faire tort à Claude?

Il sentit, plus qu'il ne vit, le regard de Josanne, ce regard d'inquiétude et de défi qu'il craignait.

--Faire tort à Claude, moi?... J'ignore ce que j'éprouverais, si j'avais un autre enfant... De la joie, de la fierté, de la tendresse, assurément, mais cela ne modifierait pas mes sentiments pour Claude!... Jamais, jamais...

Il avait espéré une autre réponse.

--Et puis, continua Josanne, cela dépendrait beaucoup de toi.

--De moi!

--Il y a en moi un instinct de compensation... Or tu ne peux pas aimer Claude, tu ne peux pas l'adopter, dans ton cœur, comme certains maris adoptent l'enfant de leur femme... Je sens, au fond de toi, une rancune qui persiste contre ce pauvre petit... Oh! je ne te reproche rien!... Tu as un réel désir d'être bon et généreux, et tu n'es pas responsable d'une... antipathie.

--Antipathie!... Le mot est trop fort!

--Soit!... Il dépasse ma pensée... Disons... un sentiment pénible... C'est naturel!... Mais Claude non plus n'est pas responsable du mal qu'il te fait par sa présence, par son existence...

Elle murmura, d'une voix plus basse et voilée:

--C'est à cause de lui, surtout, que je ne peux pas t'épouser, maintenant...

Ils allèrent vers Armenonville. Bientôt les lumières parurent entre les arbres pressés du taillis. Un violon chanta, seul, le thème d'une valse italienne travestie à la hongroise, et si déhanchée, si trépidante, si nerveuse et si langoureuse qu'on ne la reconnaissait plus. Des passants s'arrêtaient pour entendre... Mais qu'importaient à Noël la musique, la lune blanche, les couples enlacés, et tout l'amour épars sur le monde!

Josanne marchait près de lui. Elle disait parfois:

--Je t'en prie... ne va pas si vite...

Il ralentissait le pas, un instant, puis, malgré lui, il se hâtait... Josanne le rejoignit, lui prit le bras:

--Mon ami, je t'ai fait beaucoup de peine?

--Beaucoup.

--Mais toutes les femmes me comprendraient...

--Allons donc!... Je me rappelle des paroles que tu as prononcées, un soir, à propos d'une fille de la Villa Bleue... «Il y a des femmes qui sont plus amantes que mères. Elles aiment dans l'enfant... le père de l'enfant...»

--Cela ne prouve rien... Il y a aussi des femmes qui aiment l'enfant pour lui-même, fût-il né d'un père haï ou méprisé...

--Parce qu'elles ont, dans les entrailles, l'aveugle instinct maternel... Et tu ne l'avais pas, toi, cet instinct!...

--Je ne l'avais pas, d'abord... Crois-tu que j'aie accepté avec joie la venue d'un enfant... dans les circonstances que tu sais?... J'étais au désespoir... L'enfant est né... Et puis le sentiment maternel s'est développé, tellement, tellement!... Il s'est détaché de l'amour, du souvenir de l'amour... J'aime Claude pour lui-même...

Elle énuméra les raisons qu'ils avaient d'être heureux, et elle eut la sagesse--qu'elle n'avait pas toujours--de se montrer douce et conciliante.

Mais lui, sa colère tombée, conservait une âcre tristesse... Lui qui était, avant tout, un amant, il ne comprenait pas Josanne... La dissociation de l'amour et de la maternité lui paraissait invraisemblable. Josanne n'avait-elle pas cherché, habilement, à réfuter son propre aveu: «Il y a des femmes qui aiment dans l'enfant le père de l'enfant»?... Non, elle était loyale... Elle exprimait sa pensée du moment, et elle ignorait peut-être son arrière-pensée.

Sentiments de femme, de mère, d'amante; sentiments qui se mêlaient, qui se contredisaient, qui auraient dû s'exclure, et subsistaient pourtant,--c'était, pour Noël, la nuit et l'abîme!

Son intelligence s'affolait devant le mystère du cœur féminin, aussi obscur, aussi mal connu, aussi inquiétant pour l'homme que le mystère du corps de la femme...

«Et ce sera ainsi toujours, pensa-t-il, toute notre vie... tant que cet enfant nous séparera, par sa présence, par son existence, par l'image et le nom qu'il évoquera, par ce sourire qui n'est pas le sourire de Josanne... par tout ce qui reste, en lui, de l'autre,--du père!... Qu'un enfant naisse de nous, Josanne l'accueillera avec une joie troublée, une appréhension... Elle aura peur qu'il ne rogne la part du premier... Si elle perdait Claude, alors peut-être...»

Noël n'osait achever sa pensée.

XXXIII

Le 31 août, Josanne arriva de très bonne heure au _Monde féminin_, pour expédier la besogne courante. Claude était en Bretagne, depuis une semaine, avec mademoiselle Miracle, et Noël s'en allait, le soir même, à Lusignan. Josanne devait se libérer du journal plus tôt que de coutume, et rejoindre Noël chez lui. Ils dîneraient ensemble et elle l'accompagnerait à la gare...

Triste et courageuse, et résolue à ne pas pleurer, Josanne entra dans son bureau. Le groom la suivait.

--Un monsieur est venu hier... Madame était partie depuis cinq minutes...

--Un monsieur!... Le grand, brun, qui a un nom anglais et qui s'occupe de publicité?...

--Non, madame... un autre... jeune...

--Et il a dit?

--Rien! Il a laissé sa carte. Il avait l'air ennuyé.

Le groom posa sur la table un paquet de lettres et de journaux, puis il sortit.

Devant la glace de la cheminée, Josanne rajusta sur sa blouse noire le col de fin linon brodé, mit un peu de poudre à ses joues qui gardaient des traces de larmes et soupira:

--Travaillons!...

Répondre aux correspondances du _Magazine_, corriger les épreuves des réclames, cette besogne banale la distrairait peut-être de sa mélancolie. Debout près de la table, elle ouvrit quelques lettres, déchira la bande d'un journal, jeta au panier les prospectus et les enveloppes...

Cette carte de visite!...

Josanne avait négligé de la regarder tout de suite, cette carte qui portait le nom de Maurice Nattier... Maintenant, elle restait clouée sur place; ses mains tremblaient, ses jambes tremblaient, son cœur ne battait plus... Quand il se remit à battre, ce fut à coups pesants, qu'elle sentait jusque dans sa gorge, jusque dans sa tête...

Elle dit tout haut:

--Ah! mon Dieu!...

Elle regarda autour d'elle, comme pour s'assurer qu'elle était bien seule et que Maurice Nattier n'allait pas surgir devant elle... Lui!... Il était venu!... Il reviendrait sans doute!... Lui!... Les yeux fermés, elle le revit, svelte et blond, avec son sourire, sa voix qui disait: «Josanne!...»

Elle eut un mouvement de recul, un geste de ses bras tendus pour repousser quelque agression mystérieuse, et toute son âme éperdue se rejeta vers Noël, l'appela d'un grand cri muet... Puis Josanne se ressaisit, elle murmura:

--Allons!... allons!...

Assise sur sa chaise, le front dans les mains, elle se contraignit à la réflexion. Pourquoi cette visite imprévue?... Elle se rappela, non sans effort, la dernière conversation qu'elle avait eue avec Maurice... Il l'avait sentie faible encore, et elle-même, imprudente, avait accepté l'hypothèse d'une seconde entrevue,--plus tard, beaucoup plus tard, dans une circonstance grave... Restriction puérile! On crée toujours la «circonstance grave», lorsqu'on en a besoin...

Maurice n'avait plus donné signe de vie, pendant huit mois... «Huit mois seulement! pensait Josanne. Comme tout cela me paraît lointain, irréel!...» Son trouble s'apaisait. Elle constatait, avec surprise, que ce grand trouble était tout physique, un simple réflexe nerveux, très différent de l'émotion qu'elle avait éprouvée en revoyant Maurice, sur le bateau, en l'écoutant, place du Carrousel... Et elle sourit, encore étonnée, craintive encore:

«Suis-je sotte, tout de même!... J'ai eu peur!... Peur de quoi?... Maurice ne peut me faire aucun mal... S'il vient, je ne le recevrai pas... S'il m'écrit, je ne lui répondrai pas... ou bien je le prierai de me laisser tranquille... Ah! je n'ai pas la moindre envie de le revoir!... Mais pourquoi cette visite?...»

Était-il arrivé malheur à la jeune madame Nattier?... Maurice, veuf et libre, espérait-il reconquérir Josanne?... Connaissait-il, par des racontars, la liaison de Josanne et de Noël?... Se croyait-il encore aimé?

Assurément, madame Grancher--la «mère Grancher», disait Josanne--avait parlé de la rencontre en chemin de fer. Elle avait parlé de Claude... Maurice, déçu dans ses espoirs de paternité légitime, se souvenait donc qu'il avait un fils?

Oui, c'était la raison, la vraie, l'unique raison de ce brusque retour vers Josanne... L'enfant!

«Mon Dieu! se dit Josanne, que penserait Noël, de tout ceci?... Il verrait, en mon pauvre Claude, une menace perpétuelle pour notre amour. Il le prendrait en haine... Et moi, comme je souffrirais!»

Elle frémit.

«Allons! tout le mal peut être évité, si Maurice ne revient pas, ou si je l'avertis de ne pas revenir. Noël ne soupçonnera rien... Ah! je n'y veux pas penser, pas une minute de plus... Au travail!»

Ses idées flottaient; elle tenait sa plume d'une main si tremblante encore qu'elle écrivait tout de travers. Cependant elle s'acharna, et la paix lui vint, avec l'oubli pour une heure.

Des abonnées de province se présentèrent, qui demandaient des renseignements sur des concours et des primes. Josanne les reçut avec une amabilité prolixe et fébrile. Enchantées, elles renouvelèrent leur abonnement.

Et le temps passa. Bersier vint remplacer Josanne. Il lui dit qu'elle était pâle et que sa pâleur était jolie.

Elle répondit:

--Bersier, je n'ai pas fini de relire la page des réclames. C'est plein de «coquilles»! Il y en a d'énormes, dans le petit article sur cette chose électrique, le «Réformateur des obèses...» Revoyez donc ça... Vous serez gentil.

Bersier déclara:

--Je suis gentil. Je me charge du «Réformateur»... Et le prêche de mademoiselle Bon?... Vous faites passer ça?... Flory a envoyé d'Orange le compte rendu de _Polyxène_: il paraît que c'était crevant... Tout sera prêt pour samedi, quand Foucart nous arrivera de Trouville... Vous n'écoutez pas!... Vous avez quelque chose: du chagrin ou du bobo?... Vous êtes pâle...

--Mais non, Bersier. Vous êtes agaçant. Je n'ai rien du tout.

Elle descendit l'escalier et remonta pour dire au groom:

--Si des gens viennent pour me voir, dites que je ne reçois pas, qu'il faut m'écrire ici,--et ne donnez mon adresse à personne.

Puis elle redescendit et s'en alla prendre le Métro, à la place du Palais-Royal.

XXXIV

Chemin faisant, Josanne se vit dans la glace d'une boutique. Bersier avait raison: elle était pâle... Noël remarquerait sa pâleur. Il lui demanderait tout de suite:

«Qu'as-tu?»

Que répondrait-elle?... La vérité était bien difficile à dire et bien dangereuse, si peu de temps après la pénible soirée du Bois!... Noël verrait dans le petit Claude un danger permanent, toujours accru, pour le repos de Josanne et pour le sien; il verrait, derrière l'enfant, le père de l'enfant...

Mentir?

Josanne avait juré de ne pas mentir à Noël «fût-ce pour lui épargner une peine». Il avait fait de la sincérité absolue, intransigeante, la condition essentielle de leur amour. Le plus petit mensonge commis, sciemment, empoisonnerait les sources mêmes de cet amour. Et, dans le cas présent, taire la visite de Maurice n'était-ce pas commettre un très grave mensonge?

«Noël ne me le pardonnerait pas, ce mensonge! se disait la pauvre Josanne. Il s'indignerait en pensant que j'ai voulu lui épargner un souci. Il n'est pas faible: il est capable d'entendre la vérité douloureuse... Mais il n'est pas un philosophe indulgent. Il n'a pas pu aimer mon fils... Il le tolère seulement... Puis-je hésiter entre un scrupule de loyauté--qui me fut imposé, après tout!--et le cher intérêt de Claude, l'intérêt de notre bonheur à tous trois?... Je ne ferai rien de mal. J'écarterai Maurice de mon chemin, et Noël ne saura jamais que j'ai failli revoir cet homme...

Elle descendit à la station de Saint-Paul, sans avoir pris aucune décision.

Dehors, le jour déclinait, pluvieux et doux, imprégnant de poésie automnale le dôme violet de l'église Saint-Paul, les arbres roux du petit refuge, les bâtisses un peu de guingois, peintes d'ocre ou de lie de vin, bariolées d'enseignes jusqu'à leurs vieux toits de tuiles. Les lanternes des hôtels rougeoyaient. Des boutiques s'éclairaient d'une vive lumière jaune, et, à la devanture d'un bazar, quelques mètres de calicot déployé faisaient une raie d'un blanc cru, dans le crépuscule.

Sous sa marquise de verre, la porte de la station simulait une gueule ouverte et phosphorescente qui vomissait, à intervalles réguliers, le triste flot gris de la foule ouvrière. Josanne, poussée par ce flot, ne se décidait pas à traverser la rue. Elle regardait un banc, près du kiosque... Un soir de la semaine précédente, Noël l'avait attendue là.

Elle pensait à lui avec amour et avec crainte. Sa volonté oscillante était comme un poids suspendu en elle, dont elle ressentait tous les chocs... Oui?... Non?... Pourtant, elle n'était pas lâche. Elle avait couru un grand risque et connu de pires angoisses, le soir du terrible aveu... Mais alors elle évoquait un fantôme. C'était un homme, maintenant, qui menaçait de rentrer dans sa vie, qui rentrait déjà dans sa pensée...

Non?... Oui?... Elle se décida tout à coup: «Eh bien, non!...» Et, d'un pas lent, la tête un peu courbée, le cœur étreint de remords et d'appréhension superstitieuse, elle arriva enfin chez Noël.

Lui-même ouvrit la porte. Il était seul, ayant congédié son domestique. Les meubles avaient des housses, les tableaux et les miroirs étaient voilés, les parquets nus, les rideaux tirés sur les fenêtres. L'appartement sonore et sombre s'emplissait de silence et de soir.

Dans la chambre jaune, le beau reflet des stores s'éteignait. Noël ne voulut pas allumer la lampe.

--Comme tu viens tard! dit-il. Je ne veux pas te gronder... C'est une soirée d'adieu... Il faut qu'elle soit douce, sinon joyeuse... Mais qu'as-tu?

--Rien...

--Tu es triste?

--Je suis triste parce que tu t'en vas...

--Veux-tu que je reste?

--Quelle idée!... Tu as prévenu ton père.

--Tu n'as qu'à dire: «Reste!» Je resterai... Toi d'abord!

--Cher Noël! tu me sacrifierais tout, tes affaires, tes plaisirs, tes amis et tes parents!... Mais je n'ai pas de sots caprices... Tu partiras ce soir, mon amour... Seulement, avant de partir, aime-moi beaucoup, plus que d'habitude! J'ai du chagrin...

Il la prit dans ses bras, doucement:

--Moi aussi, j'ai du chagrin...

Dans la cour, le vitrage d'un atelier projeta une lueur électrique, une papillotante lueur mauve qui toucha le plafond de la chambre, un angle du mur, le miroir sur la console... Les boules de cuivre, au pied du lit, scintillèrent. Noël et Josanne devinaient leurs formes confuses, leurs visages rapprochés.

Ils s'étaient bien aimés, dans l'atmosphère d'or de cette chambre, chaude comme le soleil et le désir, retirée, secrète, voluptueuse, pareille à une lampe allumée, pareille à un foyer brûlant et qui semblait aux amants le cœur même de la vieille maison,--le cœur du monde.

Maintenant, ils ne la reconnaissaient plus, leur chambre d'amour, changée par la nuit, par la saison, par la lueur insolite et fausse.

Noël eut la sensation soudaine du temps écoulé--deux mois!--de septembre qui venait, qui allait modifier les nuances du ciel, et les couleurs des jardins, et les choses, et les âmes touchées par l'automne.

Il sentit qu'une période de sa vie--la plus troublée, la plus ardente--finissait là, dans cette chambre, avec le dernier soir d'août.

--Chérie, dit-il, ne sais-tu pas que notre bel été d'amour s'effeuille entre nos mains, comme une rose qui nous aurait donné tous ses parfums et que nous ne respirerons jamais plus?... N'as-tu pas un regret pour lui?... Quand je reviendrai de Lusignan, les jours seront plus courts, les soirées plus froides: nous n'irons plus au Bois, Josanne!... Et ce sera bientôt le temps des causeries au coin du feu... Alors nous travaillerons ensemble... Tu liras, par-dessus mon épaule, les choses très ennuyeuses que j'écrirai... Tu me conseilleras, quelquefois... Et ce sera très doux... Puis un autre printemps fleurira; puis un autre été... Mais nous ne revivrons plus les jours de Chevreuse...

Tendre, plus tendre que de coutume, il baisait les cheveux de Josanne, et l'entraînait vers le lit profond.

--Josanne, c'est l'été encore, ce soir...

Elle résistait un peu à son étreinte, et lui rendait languissamment ses baisers. Il demanda:

--Qu'as-tu donc?... Je t'ennuie?... Tu es fatiguée?... Je ne t'ai jamais vue ainsi...

--Oh! mon Noël...

Elle pleurait, cramponnée à son amant, comme pour chercher en lui un refuge.

--Écoute... Je ne voulais pas te le dire... mais, dès que tu m'as tenue contre ton cœur, j'ai senti que je ne pourrais rien te cacher... J'ai trop bien pris l'habitude des confidences: le moindre secret m'étouffe! Oh!... mon ami chéri, si tu savais!...

--Quoi donc?...

--Je ne voulais pas te le dire... J'avais peur de toi... à cause du petit... Je me rappelais notre discussion de l'autre soir... Et je pensais que c'était mon droit, et même mon devoir, de ne pas accroître ton inquiétude... de ne pas t'aigrir contre Claude...

--Mais qu'y a-t-il, enfin? Explique-toi! s'écria Noël. Qu'est-ce que tu voulais me cacher?

--Eh bien... Il est venu...

--Qui?

--Maurice Nattier.